la centrale
Chapitre 18
Lieu-dit La Rive. D’abord des maisons adossées à la falaise et comme écrasées par son poids, et à l’avant les deux bassins du port, bassin à flot et bassin d’échouage, le premier fermé par une écluse, l’avant-port ouvert sur le chenal et subissant comme lui l’épreuve de l’envasement progressif et de l’échouage des coques et des pontons à marée basse, soit deux cent places de mouillage bon marché pour ceux qui n’ont pas les moyens de stationner à Royan, et au bout du chenal, derrière une haie de roseaux, l’estuaire. De là jusqu’à la mer, en kilomètres, une trentaine. Mais sur les eaux de la Gironde, vent debout, combien d’heures ? Et au retour, à devoir remonter à contre-courant ? Oubliée la sortie du dimanche. Sauf pour les maraudeurs à fond plat et les pêches-promenades qui arpentent l’estuaire sans jamais dépasser Cordouan, pour tous les autres, descendre la Gironde n’est qu’une étape, la première, en début de saison, comme pour s’échauffer ou se vider la tête, qui permet de rejoindre la côte, un rite de passage, des eaux saumâtres à l’eau claire et froide de l’Atlantique, et au retour, quelques semaines ou quelques mois plus tard pour l’hivernage, Mortagne-sur-Gironde, plantée là-haut sur la falaise depuis des siècles, et à ses pieds, lieu-dit La Rive, le port, les silos, et le chantier naval.
Il paraît que la Dordogne et la Garonne ne se rejoignent pas au bec d’Ambès. Que jusqu’à l’embouchure, la Dordogne coule au nord – le long de la rive nord de l’estuaire – et la Garonne rive sud, séparées par des hauts-fonds. Pourtant, à l’œil nu les eaux se confondent, également boueuses partout. Douze mois sur douze, c’est une soupe café au lait plus ou moins consistante, travaillée par la lumière et les courants, que l’on a presque envie de consommer, par contre s’y baigner, ça paraît difficile, presque contre nature, à cause précisément de ce quelque chose qu’a l’eau dans son aspect et le traitement qu’en fait le cerveau d’une denrée comestible, on a du mal à s’immerger dedans, on a même du mal à s’embarquer dessus.
J’ai garé la voiture sur le port et je suis descendu jusqu’à la Gironde par le chemin de halage, à peine trois kilomètres l’aller et retour. Ce matin il pleuvait sur la Côte Sauvage, la plage et la mer étaient balayées par les vents d’ouest. Le temps de déjeuner à Royan et de remonter en direction du Blayais via Saint-Georges-de-Didonne et Talmont par la route touristique, quand j’arrive à Mortagne, la perturbation est passée. Le village est construit sur une avancée du plateau. Autrefois les vagues sapaient la falaise à sa base. Aujourd’hui les prairies humides contrastent avec les eaux argentées au loin, et encore plus loin les terres sombres du Médoc, et le paysage baigne dans cette lumière particulière de l’estuaire qui n’a pas d’équivalent ailleurs. Taillée dans le calcaire, en deux épingles à cheveux, la rue principale relie la ville haute à la ville basse. On se gare en épi le long des quais. Le port à sec est à deux cents mètres. C’est une vaste zone de stockage à terre des bateaux. Ils reposent là, soutenus par des bers en acier galvanisé ou calés sur leurs béquilles, comme de grands cétacés, et des gars prennent soin d’eux, se préoccupent de leur longévité, et souvent tournent autour et les admirent sous toutes les coutures ou les flattent pour apprécier sous la main la qualité du travail, des gars du chantier qui sont payés pour ça, ou d’autres qui viennent en amateurs et louent un emplacement avec la garantie d’avoir du matériel à disposition et toujours quelqu’un dans les parages pour vous donner un coup de main ou y mettre son grain de sel sur la meilleure façon de faire. Certains travaillent sept jours sur sept pendant deux ou trois ans, mettent leur bateau à l’eau, et on ne les revoit plus. D’autres n’arriveront jamais au bout de leur entreprise, ce qu’ils aiment c’est l’ambiance ici, et l’idée d’avoir un rêve devant eux. Manutention, carénage, travaux d’entretien, la liste est longue des services affichés à l’entrée. Deux postes sont à pourvoir pour un convoyage. Je n’ai pas le profil du chef de bord, davantage celui de l’équipier – compétences souhaitées en mécanique et électronique. Le voilier mesure treize mètres, stationne à Saint-Cyprien en Méditerranée, et doit être convoyé jusqu’à Kiel en mer Baltique. Pour quitter la Méditerranée, il y a deux écoles, le contournement de l’Espagne ou le canal du Midi – à partir de Langon, fini les écluses, la Garonne devient navigable, on l’accompagne dans sa traversée de Bordeaux, jusqu’aux retrouvailles du bec d’Ambès.
Des eaux boueuses de la Gironde comme du Gange, rive nord ou rive sud, Dordogne ou Garonne, peu importe, on ne les distingue pas l’une de l’autre, ou alors seulement dans des courants différents et croisés par endroits, une sorte de clapot têtu et bruyant pour qui peine avec son moteur hors-bord quand le vent et la marée jouent contre lui. Elles courent côte à côte, mieux que mêlées, et font lit commun, avec entre elles un chapelet d’îles, en âmes intègres, et puis plus rien, plus rien de visible en surface, mais toujours côte à côte, au coude à coude, et ces courants croisés, et cette largeur impressionnante devant Mortagne qui redonne toute sa force au mot fleuve plus faible ici qu’ailleurs, de l’autre côté de l’Atlantique, deux de nos fleuves qui n’en feraient qu’un chez eux, et aux heures les plus froides, dans les chroniques, la traversée à pied sec, et la débâcle, comme là-bas.
On peut se tenir devant la mer. On peut marcher le long de la mer, se laver de tout ça, le stress, les radiations. Non. On pourra marcher autant qu’on veut, respirer à pleins poumons, ça ne se nettoie pas. On peut quand même se tenir devant la mer et décider d’en rester là, de ne plus rien encaisser. Devant les eaux de l’estuaire, l’impression n’est pas la même. Devant cette couleur étrange, et les vasières, et les aigrettes blanches dans leur avancée prudente sur la crête des vasières, on est dans la gravité, dans ce qui englue et enlise. À Saint-Laurent, il a touché le fond. Il m’a dit, j’arrête. Tout le monde dit ça un jour ou l’autre. C’est une condition pour pouvoir continuer. Être capable de le dire et de s’y accrocher pendant quelques jours, le temps de passer le cap du coup de blues ou du coup de fatigue. Il avait pris dix ans. On s’est assis dehors. Dans un cas pareil, chacun fait de son mieux, celui qui arrive au bout du rouleau et celui qui écoute. On sait tous à quoi s’en tenir sur l’issue de la crise, on connaît les statistiques, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent le gars ne décroche pas, mais parfois le discours est tel, à cause de la colère ou d’un argument qui porte davantage, que chacun se surprend à y croire vraiment, et alors la désillusion est d’autant plus forte quand on réalise que non, décidément, ce cas-là ne fera pas exception à la règle.
On s’est assis côte à côte sur des pliants, devant la caravane de location. Il ne disait rien. Il avait résumé les faits en trois phrases avant de conclure, j’arrête, et depuis silence sur les ondes, et une expression du visage qui n’encourageait personne. On est restés là, il fumait, j’échangeais avec ceux qui passaient de temps à autre et nous donnaient le bonsoir, la lumière déclinait au-dessus de la Loire, j’avais fini par m’habituer, par penser à autre chose et suivre mon propre fil, je n’étais pas pressé, j’avais prévu de passer la nuit ici, sur le trajet Civaux-Flamanville à peine un détour, c’est venu en temps et en heure, sans quitter sa position, sans même me regarder, il m’a dit, je rentre demain à Lorient, tu me rejoindras fin septembre, après Flamanville, on trouvera quelque chose, du boulot, ils embauchent aux autoroutes, un boulot propre. J’ai dit, non. Je l’ai dit en écrasant sa énième cigarette, calmement. C’est sorti malgré moi.
Le soir, sur la table de la caravane, parce qu’il avait besoin d’argent, j’ai racheté sa part dans la 306. Il a tenu à faire ça dans les règles, avec un document signé et un exemplaire pour moi. On a fini la soirée dans les histoires communes et les bons moments passés ensemble, comme si en trois ans et trois mois, c’était une demi-vie de travail qui défilait. Le lendemain, je devais me présenter à dix heures à la centrale pour les formalités d’entrée, départ sept heures, réveil à six heures trente, lui avait réservé une Clio chez Avis, le temps de mettre un peu d’ordre et de boucler ses bagages, on s’est quittés là-dessus, moi vite fait, on se revoit d’ici la fin de l’année à Lorient, et lui dans le silence. Aujourd’hui encore, je ne sais pas s’il avait quelque chose en tête à ce moment-là, un scénario, ou si c’est venu plus tard, je n’ose pas imaginer qu’il a vécu comme ça ce dernier moment, dans la brutalité de ce que ça voulait dire, l’odeur du café, mes paroles un peu creuses où l’on comprend que j’ai déjà la tête ailleurs, et la poignée de main. Lui avant que je parte, dans un sursaut, sur le coup je ne comprends pas pourquoi, s’assoit sur la couchette, le temps d’enfiler son t-shirt et son jean, deux gorgées de café et un coup de peigne, histoire d’être présentable, c’est comme ça qu’il le dit en blaguant, que je garde en tête de lui autre chose que sa tête des mauvaises nuits qui émerge du sac de couchage, jusqu’à la dernière image, il est debout, vivant, sur le marchepied de la caravane, il allume une cigarette, et de la main qui tient le briquet il fait un signe quand je démarre, ceux de l’équipe du matin s’en vont, ceux de l’équipe de nuit ne vont pas tarder, dans l’intervalle le jour se lève au-dessus de la Loire, il entend tout ça, le réveil des bords de Loire et le trafic plus loin sur le pont, et pourquoi rien de ce qu’il voit ou de ce qu’il entend ne le ramène de là où il est ? Après il y a la colère pour ceux qui restent. Des gens que sa disparition met en colère, qui lui en veulent et se reconnaissent dans le vide qu’il a laissé, c’est déjà ça. Il roulait en direction de Ploërmel. Il avait quitté la voie express à Plélan. Il ne s’est pas rabattu après le dépassement d’une camionnette en sortie de village, il n’a pas réagi aux appels de phares. On a le témoignage des deux chauffeurs. Celui de la camionnette et celui du poids lourd qui arrivait en face.
Il y a de grandes plages au nord de Royan, après Saint-Palais et le phare de Terre-Nègre. Des kilomètres de plage. Et pour fixer les dunes et prévenir l’envahissement par le sable, la forêt de la Courbe plantée de pins et de chênes-lièges, avec au milieu l’enclave de La Palmyre et le zoo. Il faut aller marcher là-bas, disait Loïc, le long de la mer, se laver de toute cette saleté. Royan et Lorient, unies par le destin commun d’avoir été rasées puis reconstruites. Et les vestiges du mur de l’Atlantique d’un bout à l’autre. Il faut fermer les fenêtres. Il ne faut pas bouger. Je ne suis pas sûr que ça serve à quelque chose. Je ne suis pas sûr que ça nous protège de quoi que ce soit. Il n’y a que le plomb. Le plomb a cette propriété, et le béton des murs, mais il faut déjà atteindre une certaine épaisseur. Ici les murs n’arrêtent rien. A moins de s’enfermer dans un blockhaus. Combien de centaines de blockhaus le long de la côte atlantique ? Construits avant l’ère atomique, on pourrait les reconvertir. Certains l’ont fait, qui avaient une casemate au fond de leur jardin et aucun moyen de la faire sauter sans faire sauter la falaise. Les murs n’arrêtent rien, pourtant les Suédois ont pris des mesures, les Finlandais aussi, ils ont donné des consignes, ne pas ouvrir les fenêtres, couper les systèmes de ventilation, limiter les déplacements. Dans les villages exposés, les rues sont désertes, et les parcs, les cours d’écoles, les bacs à sable et les balançoires dans les jardins, tandis que le vent souffle sur les plages, les enfants dans les crèches comme les pensionnaires derrière les vitres des maisons de retraite vivent en circuit fermé.
On peut ne pas y croire et rester cantonné malgré tout, au cas où. Ils sont sous le nuage. Que faire quand on est sous le nuage et que les systèmes de contrôle s’alarment ? Alors que tout est normal, qu’aucune défaillance n’a été signalée dans les installations du pays – ce que les Suédois ont cru au début, à un incident dans une de leurs centrales. Tout est normal, ça vient de l’est, du sud et de l’est, dans le sens normal des aiguilles d’une montre, les vents de l’hémisphère nord tournent ainsi dans les anticyclones, tout ce qui vient du nord-est descend vers le sud-ouest, et de la même façon remonte de l’Union soviétique vers les pays scandinaves. Au matin du 27 avril 1986, le vent souffle sur les plages de la mer Baltique. Un vent du sud après six mois d’hiver. L’espace immense du sable et de la mer est balayé, et des voiliers filent au large. Et des gens marchent pieds nus et les pieds rouges dans le sable glacé pendant des kilomètres, ceux qui cherchent l’ambre au bord de l’eau comme après les tempêtes pour en faire le commerce mais là juste pour le plaisir, et ceux qui ne cherchent rien, qui profitent du calme, de la douceur de l’air et du ciel bleu, de tous les bienfaits de l’anticyclone qui a bien voulu quitter ses quartiers d’hiver et descendre de Sibérie vers les grandes plaines céréalières, en Ukraine comme ailleurs, partout l’envie d’exposer sa peau aux rayons du printemps est la plus forte, la peau nue et blanche, les landaus ouverts, sous le soleil du dernier dimanche d’avril, chacun admire le ciel et espère qu’il fera beau jeudi, au-dessus des cortèges du 1er mai.
OceanofPDF.com
Vous avez terminé la centrale
Elisabeth Filhol