la centrale

Elisabeth Filhol · Chapitre 1 sur 18

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la centrale

Chinon

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Trois salariés sont morts au cours des six derniers mois, trois agents statutaires ayant eu chacun une fonction d’encadrement ou de contrôle, qu’il a bien fallu prendre au mot par leur geste, et d’eux qui se connaissaient à peine on parle désormais comme de trois frères d’armes, tous trois victimes de la centrale et tombés sur le même front. Un front calme. Depuis le début des années soixante et le raccordement du premier réacteur au réseau, le site n’a cessé de s’étendre par tranches successives, comme une agriculture extensive, dans une boulimie de terrain, sept tranches au total, d’une technologie graphite-gaz pour les trois plus anciennes qui sont aujourd’hui en cours de démantèlement, et le sol remis à nu par endroits et reconverti en aires de stockage. Un grillage électrifié boucle le périmètre. En deçà, c’est le silence. Ce qui frappe au premier abord, c’est ça. Hors le trafic routier et le bruit continu des aéroréfrigérants, la perception d’un silence malgré tout sur toute l’étendue du site quand on en fait le tour.

Je sors, elle est devant moi. Et parmi ceux qui en sortent, de l’équipe du matin, une poignée d’hommes traversent la route départementale et marchent en direction du bar. Au premier, je tiens la porte. Je devrais être parmi eux qui vont boire après leur journée de travail pour faire sas, comme par excès de sas et complexité des procédures à l’intérieur, le besoin qu’on éprouve d’une zone tampon avant de rentrer chez soi, en dehors de l’enceinte, et pourtant encore dans sa sphère d’influence, entre collègues qui en parlent et elle toujours à portée de vue, et en même temps au milieu des autres, ceux qui n’en parlent jamais, routiers, livreurs, ouvriers de la société d’autoroutes, artisans, qui pour certains ne la voient même plus, sauf en première page des quotidiens régionaux quand elle fait la une. Avant-hier, un sujet au journal de vingt heures, on s’est réunis, chacun attend. Pour ceux qui ont été interviewés et qu’on connaît, vingt heures dix-sept. Et sur le temps d’interview, ce sont trois phrases au montage qui ont été retenues et c’est bien maigre, mais on voit la centrale, et l’avoir là, à l’écran, avec nos réflexes ordinaires de téléspectateurs pour qui tout ça n’est pas réel, et en même temps la reconnaître, parfois même s’y reconnaître ou un collègue, c’est se réconcilier provisoirement avec elle, et comme un crève-cœur qu’on en soit arrivé là.

Devant les grilles, en cas de coup dur, il y a une solidarité des syndicats qui filtrent et passent au tract, un par un, chacun des deux mille salariés qui entrent, dont la moitié seulement a le statut EDF d’agent. Les autres, comme moi, ne sont là que pour les trois à cinq semaines que dure un arrêt de tranche, maintenance du réacteur et rechargement en combustible, de mars à octobre les chantiers se succèdent à travers la France et les hommes se déplacent d’un site à l’autre, tous salariés des sociétés prestataires. Tous solidaires donc, parce que dans des circonstances pareilles on n’a pas d’autre choix. Et les riverains ? Eux qui ne travaillent pas sur le site mais ont légitimité à se sentir concernés par ce qui s’y passe ? Ce qu’on lit dans les journaux et ce qu’en pensent les gens, c’est que trois décès par suicide à quelques mois d’intervalle, trois techniciens employés à la centrale, quoi qu’en dise la direction, sur le poids de la vie, et qu’on ne peut quand même pas charger la centrale de ce poids-là, alors que rien ne prouve que l’un ou l’autre, époux et père de famille, ait rencontré des problèmes dans sa vie privée, en posant néanmoins la question, et de ce fait en jetant déjà le doute, et de ce doute il restera toujours quelque chose, ce qu’en pensent les gens, sur la loi des séries, c’est qu’il y a en l’occurrence bien peu de hasard et trop de dysfonctionnements, malaise des hommes, et sonnettes d’alarme qui ont été tirées en vain.

Je sors du bar, elle est devant moi, de l’autre côté de la départementale, entrée nord, entrée sud. La centrale, des champs, la zone artisanale. Les gens de l’industrie disent, le CNPE. Suivi du nom de la localité, Fessenheim, Flamanville, Tricastin, si on s’en tient aux sites encore en activité, dix-neuf noms, et pour chacun des cinquante-huit réacteurs, le nom du site suivi du numéro de la tranche, Nogent 1, Chinon 4. CNPE pour Centre nucléaire de production d’électricité. L’exploitant, la sous-traitance, et les instances de sûreté, au total trente-cinq à quarante mille hommes dispersés sur tout le territoire, avec des risques propres et une tournure d’esprit. Derrière la centrale, le fleuve. Le pont au-dessus du fleuve, d’ici on ne voit que le pont. La sortie d’autoroute est à cinq kilomètres.

À l’heure du changement d’équipe, c’est un flux croissant de véhicules et d’hommes qui rejoignent à pied l’abribus ou vont boire un verre à plusieurs avant de se séparer. Je leur tiens la porte, et eux entrent, on se salue. Au premier coup d’œil, ils savent à quoi s’en tenir. De mon air un peu décalé et du manque visible de tonus chez moi, et peut-être aussi de la façon que j’ai involontairement de ne pas les regarder en face, ils déduisent l’essentiel, que j’ai atteint la dose, et qu’on m’a mis au vert.

Je remonte à contre-courant le long du grillage jusqu’au poste de garde. Accès limité. L’information s’affiche à l’écran. Le gardien reste imperturbable, arrêt de tranche ou pas, on le sent calé sur un rythme à l’année, nous devant lui, et lui derrière la vitre. Entrées, sorties, des centaines de visages par jour. Les uns nomades, les autres sédentaires, et lui inamovible, pour finalement toujours les mêmes gestes et une parole économe, et comment ne pas en faire des tonnes quand on est assis là ? Il a pris ma carte d’identité, il a saisi mon nom. Il nous compare moi et moi-même tel que vu par l’anthropométrie, des gars discutent derrière moi, quand il lève les yeux, il regarde loin au-dessus de nos têtes, va-t’en savoir pourquoi ce besoin, assis haut, de nous prendre d’encore plus haut, il tient pourtant les rênes, c’est lui qui décide dans l’enchaînement de ses gestes s’il accélère ou pas, et pour nous qui défilons devant lui, du temps d’attente ; parmi ceux qu’il connaît ou reconnaît, certains se sentent suffisamment en confiance pour faire un mot, sa réponse à lui, toute une panoplie de réponses, dans une variété de nuances qui n’est que le reflet de la variété des statuts chez les travailleurs extérieurs, du regard jeté au sourire léger, du sourire complice au salut de la tête ou de la main, et jusqu’au son de la voix qu’on finit par entendre ; mais pour le rire, le rire franc et massif, il faut une bonne plaisanterie de la part d’un gars placé haut dans la hiérarchie du travail en centrale, je ne parle pas de la hiérarchie officielle mais de l’autre, celle qui circule entre nous, dont on se fait une idée assez vite, et lui le gardien qui connaît votre tête et depuis combien de temps elle tourne sur les chantiers, qui dispose de tout votre pedigree à l’écran, lui plus qu’un autre détient les codes et le moyen de vous anoblir, simplement par la façon qu’il a de vous faire l’accueil devant les copains.

Badge magnétique et code d’accès personnel. Deux chiffres, accès restreint. Quatre chiffres, accès en zone contrôlée. Un autre que moi, ce matin, s’est présenté au poste de garde, a franchi les contrôles, l’habillage, et a rejoint les gars de mon équipe pour finir le travail. A présent il se repose en essayant de ne pas y penser, ou de penser que ça n’arrive qu’aux autres, une règle valable pour tous, le risque permanent, statistique, de surexposition, et pour lui-même l’exception qui confirme la règle, ou la pensée magique, ça n’arrivera pas. Il est jeune, j’imagine, en bonne forme physique, et son corps lui répond. Tant qu’il n’aura pas fait l’expérience contraire, il s’en tiendra là. La relève. Comme en première ligne à la sortie des tranchées, celui qui tombe est remplacé immédiatement. Dans la discipline, et les gestes appris et répétés jusqu’à l’automatisme. Il y a des initiales pour ça. DATR. Directement affecté aux travaux sous rayonnements. Avec un plafond annuel et un quota d’irradiation qui est le même pour tous, simplement certains en matière d’exposition sont plus chanceux que d’autres, et ceux-là traversent l’année sans épuiser leur quota et font la jonction avec l’année suivante, tandis que d’autres sont dans le rouge dès le mois de mai, et il faut encore tenir juillet, août et septembre qui sont des mois chauds et sous haute tension, parce qu’au fil des chantiers la fatigue s’accumule et le risque augmente, par manque d’efficacité ou de vigilance, de recevoir la dose de trop, celle qui va vous mettre hors jeu jusqu’à la saison prochaine, les quelques millisieverts de capital qu’il vous reste, les voir fondre comme neige au soleil, ça devient une obsession, on ne pense qu’à ça, au réveil, au vestiaire, les yeux rivés sur le dosimètre pendant l’intervention, jusqu’à s’en prendre à la réglementation qui a diminué de moitié le quota, en oubliant ce que ça signifie à long terme. Chair à neutrons. Viande à rem. On double l’effectif pour les trois semaines que dure un arrêt de tranche. Le rem, c’est l’ancienne unité, dans l’ancien système. Aujourd’hui le sievert. Ce que chacun vient vendre c’est ça, vingt millisieverts, la dose maximale d’irradiation autorisée sur douze mois glissants. Et les corps peuvent s’empiler en première ligne, il semble que la réserve soit inépuisable. J’ai eu mon heure. J’ai été celui qu’on entraîne à l’arrière du front, cours théoriques puis dix jours de pratique sur le chantier école, dix jours ramenés à huit comme au plus fort de l’offensive quand on accélère l’instruction des recrues pour en disposer au plus vite, et à quoi servirait d’investir davantage de temps et d’argent sur eux dont on sait que la carrière sera courte ?

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