la centrale
Chapitre 14
La centrale. L’avoir là, sous les yeux, aussi imposante, alors qu’objectivement elle n’a rien d’exceptionnel dans ses dimensions, on ne s’y attendait pas. J’ai coupé le contact. Loïc a ouvert la portière. L’air était doux, il avait plu. Au départ, on était juste venus reconnaître les lieux, histoire d’être déjà à pied d’œuvre le lundi matin dans un automatisme ; histoire aussi de voir les eaux de l’estuaire, comme on va voir d’abord la mer en arrivant, quel que soit l’endroit, après cinq ou six heures de route, toute raison en valant d’autres, bonne ou mauvaise, pour laquelle on a entrepris le voyage, puisqu’elle est là, la mer, on va la voir d’abord, on s’organise après – ailleurs la mer, ici l’estuaire. En l’occurrence, s’organiser, c’était trouver l’agence d’intérim et une chambre pour la nuit. Et dans un second temps, un hébergement jusqu’à la fin de la mission dite « à durée de chantier ».
Au premier rond-point, celui qui vous détourne de l’entrée du village et vous cueille à froid, la décision, suivre le panneau ou s’engouffrer dans la rue principale, on a quelques secondes pour la prendre décomptées en degrés et minutes d’angle de rotation, centrale EDF, caractères bleu roi sur fond blanc, à peine le temps de quitter la campagne et c’est à nouveau la campagne, mais changement de cap, cette fois plein sud à travers les marais asséchés et les cultures de maïs, le ciel était sombre, sombre à la manière d’un ciel d’été quand il est sombre, à cause de la lumière malgré tout et des contrastes de couleur, un ciel d’Irlande ou de mousson plutôt qu’un ciel d’orage, car il n’y avait aucune tension dans l’air.
Cinq kilomètres. C’est la distance qui sépare la centrale du village – et réciproquement, en cas d’incident. On ne la voyait pas encore mais on savait qu’elle était là. On gardait le cap. Avec au départ une idée simple, trouver un emploi pour une saison ou deux, payé correctement. J’avais fait le calcul, de Lorient au Blayais, quatre cent soixante-six kilomètres porte à porte par la voie express et l’autoroute A10, à se relayer, au bout de quelques heures, on en oublierait presque que tous les trajets ont une fin, jugée improbable au fur et à mesure que les kilomètres s’empilent et qu’une routine s’installe, mais une fin quand même. On savait qu’elle était là, quelque part derrière les champs de maïs, intégrée dans le paysage, la discrétion même. Tandis que les fleuves ont besoin des tours réfrigérantes pour limiter l’impact sur leur écosystème, ici rien de tel, profil bas sur un plat pays, la Gironde, la mer ont les épaules larges, où les rejets d’eau tiède se font directement. Dans le choix d’un site, tel emplacement plutôt qu’un autre, le cahier des charges des ingénieurs n’a pas changé depuis les années soixante : une ville moyenne située à distance raisonnable d’une grande agglomération, si possible sous le vent de cette agglomération – selon les vents dominants – et non pas l’inverse, au bord de la mer ou au bord d’un fleuve, avec un faible risque sismique. Au Blayais, il y a Bordeaux, les marais, et les eaux de la Gironde. Un site idéal. Au moins sur le papier.
Vous arrivez, vous passez le rond-point. Avant même d’y être entré, vous quittez le village. Les dernières maisons, les derniers arbres, et brusquement, au détour d’un virage, ils sont devant vous, gigantesques, qui se détachent, carcasses noires, jambes métalliques et bras ouverts, sur le gris du ciel et le vert des maïs, l’armée des pylônes électriques, quatre lignes de front. Vous ne la voyez pas encore. Le ciel est sombre. Il n’y a aucune tension dans l’air autre que les 400 000 volts des câbles à haute tension. On le dit de certains espaces, qu’ils sont naturels. Qu’est-ce qui rompt l’espace naturel ? L’estuaire, la falaise morte, le marais. La falaise comme témoignage d’une ancienne ligne de rivage perdue à l’intérieur des terres. Est-ce que les habitations troglodytes dans la falaise – la trace de ces habitations –rompent l’espace naturel ? Et la vigne, les canaux, jusqu’aux vestiges du bocage en partie démantelé ? Où commence, où finit cet espace ? Concrètement, il n’y a plus rien de naturel ici, hors les bancs de sable au milieu du fleuve – et encore. La main de l’homme est partout. Dans ce paysage entièrement façonné, mais qui s’ouvre encore par nature démesurément à l’horizontale, avec si peu de repères verticaux les pylônes dans leur ancrage ne choquent pas, et leur tête plantée à trente-cinq mètres du sol au-dessus des treillis métalliques donne l’échelle. Poursuivre sa route. Si la départementale précisément ne finissait pas là, en cul-de-sac, sur le parking de la centrale. On ne peut pas aller plus loin, mais on peut faire demi-tour et prendre la voie dans l’autre sens à travers les marais jusqu’au village, c’est ce que font la majorité des gens qui arrivent par hasard jusqu’ici. Au lieu de quoi, j’ai garé la voiture, j’ai coupé le contact. Loïc a ouvert la portière. Et le corps à moitié engagé par l’ouverture, la tête tournée dans la direction opposée aux installations comme pour mieux se concentrer, il m’a fait signe. Ecoute.
Ce que j’ai d’abord pris pour du silence et qui n’en était pas. Sur peut-être deux cents hectares de terrain clôturé. Il nous faudra moins d’une heure pour en faire le tour. Pas de gigantisme. Un plan simple, rigoureux. Et partout des espaces laissés libres et des distances réglementaires entre bâtiments. Impénétrable, indestructible. La centrale. Ce n’est pas qu’une question de taille. On a fait dans d’autres industries comme le pétrole ou l’acier des choses encore plus impressionnantes. Il y a le béton, mais pas seulement. Le béton dans son usage militaire, résister à des contraintes physiques exceptionnelles, mais aussi dans l’usage qu’on en a en radio-protection, étanchéité et confinement, étanchéité obligatoire de l’enceinte du bâtiment réacteur, microfissures et porosité du béton suivies de près. Rien de spectaculaire. Celui qui ne sait pas passe son chemin. Une installation industrielle de plus, qui se détache sur le bleu ou se fond dans le gris du ciel, il n’y voit rien d’autre. Avec en fond sonore, jour et nuit, un bruit bas, continu, qu’on imagine ne devoir cesser qu’à l’arrêt complet de la centrale, mais dont on ne prend pas conscience immédiatement. Tout autour, les marais. Des terres mises en culture, d’autres réhabilitées en zones humides sur le trajet des migrateurs et classées en réserve – de chasse ou ornithologique. A cause de cette vue dégagée devant soi, de l’étendue des installations, de la largeur du fleuve, etc., à cause de cette impression d’espace, par un télescopage bizarre, une sensation de silence. A cause aussi du poids. Du contraste. Entre ces espaces vides et la masse tangible, en milliers de tonnes, du béton. Un bruit bas à bas bruit, que n’importe quel autre bruit couvre sans peine, le vent dans les arbres, les rares véhicules en transit, jusqu’aux voix des pêcheurs au bord de l’étang, et qui se dissout très vite – quand on marche le long de la digue, on imagine que ça vient des stations de pompage, en fait non.
D’une centrale à l’autre, le nombre de tranches varie, mais le plan type est respecté : un donjon cylindrique couvert d’un dôme avec en annexes les casemates des bâtiments auxiliaires, le tout en béton brut. Et dans leur prolongement, une construction plus standard sur charpente métallique, couverte d’un bardage peint dans des couleurs claires, blanc, gris, crème. Ce schéma-là peut être dupliqué autant de fois qu’on veut. En enfilade, le bâtiment réacteur, les bâtiments auxiliaires, et sous le bardage double peau avec isolant phonique, le hall de la salle des machines de la taille d’un hall de gare – et le bruit assourdissant du turboalternateur quand on y entre. L’ensemble constitue une tranche. Au Blayais, il y en a quatre, disposées en parallèle, perpendiculairement à la digue, avec à l’avant les stations de pompage et à l’arrière les départs des lignes à haute tension. Quatre dômes, quatre unités de production, c’est inscrit à l’entrée sur le panneau de bienvenue, « EDF, centre de production nucléaire du Blayais, 4 tranches de 900 mégawatts ».
Impénétrable, indestructible. Et ce que l’hermétisme du dehors traduit du dedans. Elle séduit. Disons qu’elle peut séduire. Par ce qui est à l’œuvre au cœur du réacteur dans l’assemblage minutieux des pastilles d’uranium, la fission nucléaire, si simple dans son principe. Par ce qu’elle dit surtout de la maîtrise acquise par l’homme des lois de la matière et de la manière d’en libérer l’énergie. Une énergie colossale, contenue, tout est là, dans un confinement qui ne demande qu’à être rompu pour donner toute sa mesure. En salle de contrôle, un agent appuie sur le frein. Plusieurs freins à disposition. Plusieurs variantes d’un seul principe, l’absorption des neutrons.
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