la centrale
Chapitre 5
Après l’incident, on s’est occupé de moi. Il y a des intervenants pour ça, des étapes obligatoires, une méthode. J’ai été le cas sur lequel on déroule la procédure, et c’est une chose bien connue que, chaque cas étant unique, celle-ci à un moment ou à un autre doit être adaptée. Dans le domaine particulier des procédures d’urgence, aucun technicien, aucun ingénieur, même le plus inventif, ne viendra à bout du challenge qui consiste à tirer d’une situation toutes les conséquences en termes de risques, à envisager le pire pour en limiter l’impact, le pire dans l’univers des possibles n’étant pas une figure statique, facile à saisir, bien au contraire, en matière de pire on peut toujours faire mieux, et la réalité des incidents qui est riche et complexe est toujours une leçon d’humilité.
Quand au risque nucléaire, le circonscrire à l’enceinte de confinement, idéalement on aimerait bien, on tend vers ça, pour finalement dans la pratique s’en remettre aussi aux statistiques, la probabilité que ça arrive ou que ça n’arrive pas, l’incertitude, son seuil de tolérance, etc., on imagine, des heures et des heures passées à dresser la carte des cas connus et répertoriés ou prévisibles, qui s’enrichit du retour d’expérience, et le reste, l’impondérable, les taches blanches, qu’on ne se représente même pas. Quand l’incident se produit, c’est grave ou c’est moins grave, sur l’échelle INES notée de 1 à 7 de la sûreté nucléaire, ça peut être grave collectivement ou de façon isolée pour un travailleur ou deux, les statistiques intègrent ça aussi, le bien du plus grand nombre et la quantité négligeable.
Donc dès l’instant où l’alerte a été donnée, je n’ai eu rien d’autre à faire qu’à laisser faire autour de moi ceux qui étaient là dans l’accomplissement normal de leur tâche et l’exercice de leur fonction, à charge pour moi de ne pas entraver la procédure, obéir aux instructions, répondre aux questions qu’on me pose. La sortie sous escorte médicale du bâtiment réacteur, le dosimètre que je dois leur remettre parce que d’autres dans ma situation étaient tentés à une époque de le faire disparaître, premier sas de contrôle, mesure de la radioactivité en tenue, second sas de contrôle, mesure de la radioactivité sans la tenue, douche – la contamination externe s’élimine par douche et brossage –, habits civils, transfert à l’infirmerie, examens, questionnaire de santé, entretien. Entre deux prises en charge, on me demande d’aller attendre sur un banc dans le couloir. Quand on est assis là, on est dans la vie normale de la centrale et des contrôles médicaux obligatoires à l’entrée comme à la sortie, mais les minutes passent, les visages changent, et on attend toujours. Une certaine lassitude physique s’installe, qu’on n’identifie pas encore mais qui va aller crescendo, et qui explique sans doute la sensation de vivre ça un peu dans un état second, non pas de somnambulisme ou de rêve mais de détachement, une sorte d’indifférence à ce qui pourrait arriver dans les prochaines heures – alors à plus forte raison dans les mois ou les années à venir –, l’impression d’assister à distance raisonnable à la grande entreprise du personnel de santé au travail mobilisé comme pour un exercice d’entraînement en temps réel, et que ce soit ce corps-là, le mien, qui soit au cœur du dispositif m’étonne un peu. Tant d’efficacité, de professionnalisme, pour finalement quoi ? Pas grand-chose, puisque l’engrenage bien huilé de la procédure s’est enrayé, et c’est une petite pièce métallique ramassée bêtement qui en est la cause et le grain de sable – de l’avoir ramassée, après coup, on se le reproche suffisamment, pas la peine d’en rajouter, et pourtant il y a bien quelque chose de cet ordre qui flotte dans l’air.
J’ai été pris en charge, ils se sont occupés de moi, et quand il s’est avéré qu’ils bloquaient sur un point de procédure qui était l’impossibilité de mesurer sur place la radioactivité de la pièce et d’évaluer la dose de rayonnements que j’avais reçue, après les examens de routine, rassurés je suppose sur l’essentiel, ils m’ont renvoyé à la maison, à charge pour moi de revenir le lendemain pour d’autres examens et un suivi de la dose. Deux heures après, j’étais allongé, raide. Le temps de dîner entre collègues, de rentrer au camping et d’attendre Jean-Yves. On a bu deux bières ensemble, et ça m’est tombé dessus.
La formule à six euros. Plat, dessert, café, un quart de rouge. Quand j’ai voulu attraper mon portefeuille dans le blouson, les jambes n’ont pas suivi. Il n’y a pas eu rupture nette de l’alimentation, la mécanique répondait encore, mais différemment, plutôt comme une perte de fluide hydraulique dans les vérins, et alors l’énergie qu’il faut pour s’arracher à la banquette est considérable. Je me suis levé, sous le regard des collègues et dans une sorte de bourdonnement. Ça va ? Oui, ça va. J’ai préféré couper court, et pour faire court aller à l’essentiel, le billet sur la table, enfiler le blouson, traverser la salle, et ensuite laisser agir les automatismes, le parking, la voiture, la double priorité en sortant, franchir le pont, deux cents mètres après le pont prendre à gauche en direction du terrain de camping.
J’ai enlevé mes chaussures et je me suis assis à la table de la dînette. J’avais encore mon blouson sur le dos. Je me serais bien couché. J’ai regardé autour de moi, tout était propre, en ordre, les fenêtres avaient été ouvertes, on sentait la main de Jean-Yves derrière tout ça, et son savoir-faire pour mettre en quelques minutes n’importe quel espace de vie ou de travail au carré. Ça m’a fait du bien. Ce qui était au départ, de sa part à lui, un service rendu un peu contre mon gré – j’aurais préféré trouver une chambre indépendante chez l’habitant ou à l’hôtel pour les trois semaines de mission –, prenait une tournure différente. Les coussins dans le dos, au millimètre. Le tissu déhoussable de la banquette tendu net, un écossais dans des tons orange et brun. Sur une seconde main, on a rarement le choix. Mais c’est sans regret de ne pas l’avoir eu, tellement la gamme proposée en catalogue par les constructeurs est catastrophique. Sobre, uni, ils ne savent pas faire, et le temps et la mode n’y changent rien. Je me souviens, Loïc aimait ce genre de motifs. Dans notre tournée des concessionnaires, plusieurs fois il m’a fait la remarque, au premier coup d’œil, il est sympa ce tissu. Les goûts et les couleurs. N’empêche, on se sent proche de quelqu’un, et comme ça, brutalement, sur un détail, un fossé s’ouvre.
J’ai résisté à l’envie de me coucher et j’ai bien fait, car j’ai entendu la voiture de Jean-Yves qui revenait de Tours où il avait décidé de passer une journée sur les deux de repos qu’on lui avait données d’office pour cause de retard pris sur le chantier. De me voir assis à rien faire derrière une table vide, il a été surpris. Et dans son regard, en quelques secondes, j’ai vu passer l’intégralité du raisonnement, pour une conclusion sans appel, on va se boire une bière. Il a pris deux canettes du pack qui était au frais, et on est allés s’installer sous l’auvent.
OceanofPDF.com