la centrale
Chapitre 6
Le terrain a été aménagé par la commune dans les années cinquante ou soixante. Aujourd’hui les peupliers coupe-vent plantés sur tout le périmètre ont atteint leur taille adulte. Il y a des bancs entre les arbres face à la Loire. On s’assoit là, et on oublie le reste. A l’heure du changement d’équipe, le camping s’anime de ceux qui partent et de ceux qui rentrent, et les moteurs diesel tournent au ralenti et font une ligne de basse avec des éclats de voix brefs par-dessus, puis le silence retombe et une léthargie s’installe. Que se passe-t-il derrière les portes des caravanes, fenêtres et rideaux fermés, entre le sommeil des uns et l’absence des autres ? Rien, car le temps va ici différemment, à l’écart du cours normal des choses, selon un rythme qui n’est pas celui de l’horloge biologique.
À chaque nouveau contrat, la question du logement se pose toujours dans les mêmes termes, quelque chose de correct à un prix raisonnable, un vrai casse-tête. Sachant que les locations temporaires sont prises d’assaut dans un rayon de dix ou quinze kilomètres autour des centrales, ils sont de plus en plus nombreux ceux comme Jean-Yves qui optent pour la caravane davantage par nécessité que par goût. Les municipalités prêtent des terrains, ouvrent les grilles des campings pour accueillir les ouvriers, les referment après leur départ jusqu’à la saison estivale. J’ai croisé Jean-Yves pour la première fois à Flamanville, début septembre, dans le bar-restaurant d’un hôtel qui fait aussi PMU et tabac. Je cherchais une chambre à louer. Ils étaient quatre au comptoir. Tous les quatre salariés de la même société prestataire, et lui en chef d’équipe davantage présent que les autres et respecté par eux pour presque le double de leur âge et sa maîtrise du geste technique. La question, c’est lui qui me l’a posée. J’étais arrivé par le couloir intérieur de l’hôtel qui a une entrée extérieure indépendante de l’autre côté, mais personne pour vous accueillir à l’heure creuse du début de l’après-midi, pas même l’indication faite à la clientèle de s’adresser au bar. J’ai commandé un café. S’il lui restait une chambre, pour combien de nuits, tandis que le garçon passait un coup de torchon devant moi, je ne savais pas encore, j’ai dit pour la nuit prochaine, il est parti chercher la patronne, et alors Jean-Yves m’a posé la question, si j’étais là pour l’arrêt de tranche, des voitures se sont garées, les portières ont claqué, la salle s’est remplie, et la conversation s’est installée dans le brouhaha ambiant. Il avait une tête de moins que tout le monde et l’embonpoint de la cinquantaine, je me suis fait la remarque, sans même un sourire de façade, il y avait chez lui quelque chose de cordial et d’engageant, et pas le moindre effort de sa part pour entretenir ça, une sympathie naturelle de lui à vous, et réciproquement, comme d’autres vous seraient naturellement antipathiques. Dans les semaines et les mois qui ont suivi, à forcer un peu le hasard, on s’est revus souvent. Toujours avec plaisir, sans en rajouter comme savent plutôt bien le faire les collègues dans le Sud par le côté démonstratif des retrouvailles. Mais dans la poignée de main, la première phrase dite pour l’accueil et trois mots de réponse, il y a tout ça. Quand on tourne depuis un certain temps sur les chantiers, on finit à chaque arrêt de tranche par croiser des têtes connues, et même en l’absence d’un collectif de travail, des liens se nouent, et chacun tisse sa toile et dresse sa carte de France des meilleurs points de chute, un tel qui vit ici l’hiver, ou un autre là-bas qui s’arrange comme il peut d’une mise au repos forcée pour cause de chômage technique.
Dans le contrôle non destructif qui est le métier de Jean-Yves depuis dix ans et le domaine principal de son expertise – il en a d’autres, il a été salarié de la centrale de Tihange en Belgique –, l’essentiel du travail se fait la nuit, quand il y a moins de monde sur le lieu d’intervention. Le travail de nuit, j’en ai fait l’expérience moi aussi par intérim. A défaut d’y prendre goût, j’ai pu y voir des avantages, pas seulement le salaire majoré, aussi la plage horaire de l’après-midi. Pour les sous-traitants du nucléaire, au travail en trois-huit s’ajoute l’obligation de se déplacer à intervalles rapprochés de trois ou quatre semaines. Ça devient plus facile avec le passage à l’heure d’été. On peut alors travailler la nuit, tout en ayant le jour des occupations et un semblant de vie sociale. Pour ceux qui logent en caravane ou à l’hôtel sans l’à-côté d’une vie de famille, après la récupération du matin, le temps libre jusqu’au soir, pour peu qu’on sache en faire quelque chose, redonne du sens à la journée et permet de tenir le cap, et la façon dont chacun le remplit, qui n’a sur le sujet de comptes à rendre à personne, dans une libre disposition de ce temps qui n’est finalement pas si fréquente, en dit long sur son caractère ou l’état dans lequel il est. Chez ceux qui ont toujours eu une activité – on les a connus comme ça – et qui ne sortent plus que pour aller travailler, qui aimaient la pêche, le sport, ou la mécanique, on sent venir l’orage. Et c’est un moindre mal. Car c’est déjà un signe.
Huit mois sur douze, la vie dans les caravanes, le quotidien rétrécit. Beaucoup le vivent comme ça, qui sont des sédentaires dans l’âme et ont besoin d’espace autour d’eux. Pour la dizaine de pas qu’il faut d’habitude pour aller d’une chambre à la cuisine, du lit à l’évier, un seul pas suffit dans la Caravelair de Jean-Yves qui n’est pourtant pas le modèle de base, mais un modèle familial avec les options choisies par le premier propriétaire, double dînette et une chambre parentale indépendante, c’est la terminologie officielle, concrètement une banquette en U à l’arrière sous une baie coulissante, et à l’avant une cabine de quatre mètres carrés avec un couchage pour deux personnes. Investir dans une caravane, Loïc y avait pensé. Un samedi, à Royan, on a bien failli le faire avec l’argent qu’il nous restait de nos missions d’intérim dans l’automobile. C’était son idée. Et la visite au zoo de La Palmyre au nord de Royan. D’abord la visite, et sur le chemin du retour, boulevard de la Mer, la succession des concessionnaires multimarques, caravanes et camping-cars, le neuf, les occasions et l’hivernage, je ne l’aurais pas choisie mais j’aurais mis au pot pour moitié, et une semaine plus tard, le temps d’installer l’attelage, on serait venus la prendre ; il était enthousiaste, La Palmyre, le camping, un parfum de vacances de gosse quand on ne les a pas eues, moi je voyais le côté pratique, deux heures pour plier en fin de chantier, on roule la nuit, et le lendemain c’est un autre chantier qui démarre. L’idée, comme beaucoup d’autres, est restée à l’état de projet. N’empêche, en rentrant le soir au CNPE du Blayais par la route touristique qui longe l’estuaire, on était contents. Contents d’avoir marché, d’avoir rêvé, surtout de s’être vidé la tête à la veille du jour J.
Notre carrière dans le nucléaire a commencé là-bas, sur les rives de la Gironde, formation théorique et entraînement sur le simulateur, jusqu’au jour de la première intervention. A deux on se serre les coudes, on se jette plus facilement à l’eau. Et le regard du copain compte alors autant dans la volonté de bien faire que la conscience qu’on a des enjeux. De cette première fois, de l’épreuve d’avoir été jetés ensemble dans le grand bain, on en reparlera souvent, pour consolider ce qui existe, ou pour jouir que ça existe, un lien solide qui éclaire tout d’une lumière différente et rend beaucoup de situations vivables. Donc le Blayais en juin. Puis Nogent-sur-Seine, Cruas, et Civaux sur la Vienne. A Civaux, pour Loïc, ça s’est mal passé. Moins de huit jours après le début des travaux, il s’est vu retirer son habilitation, sanctionné pour faute grave, et l’agence l’a expédié à la centrale de Saint-Laurent sur la Loire nettoyer les tours réfrigérantes. Le détartrage des tours, il n’y a pas pire. Dans la chaleur du mois d’août, au milieu des amibes et des légionelles, et des produits chlorés qu’on manipule, c’est du sale boulot. Au bout de deux semaines, les gars n’aspirent plus qu’à une chose, travailler à l’intérieur, entrer en zone contrôlée ; quand on leur délivre les autorisations d’accès, ils vivent ça comme une promotion, d’accord ils vont prendre des doses, mais ça ne se voit pas et le travail est propre.
Loïc sur les tours, direction Saint-Pierre-des-Corps, changement pour Blois et Saint-Laurent. Je reste à Civaux jusqu’à la fin de la mission. À la veille de son départ, la rumeur qui circulait depuis quelques jours gagne du terrain : l’intervention sur le générateur aurait mal tourné, devant l’emballement de son dosimètre, il aurait lâché ses collègues et déserté le chantier. J’attends qu’il me donne sa version des faits, qu’il sorte de son silence et me rassure, en vain. Poitiers, place de la Gare. C’est ici qu’on se sépare après six années d’aventures communes, à faire les mêmes choix plus ou moins éclairés, à filer sur les mêmes routes, à négliger les erreurs de pilotage – ou parce que faites à deux et de concert, à se convaincre qu’elles n’en sont pas –, à bâtir ensemble des plans sur la comète, moi toujours un peu à la remorque par respect du droit d’aînesse, les deux années d’avance qu’il a sur moi à la naissance, mais deux fugues et autant de redoublements, on fera connaissance au lycée Colbert à Lorient, sur les bancs de la terminale STI génie électronique, à la rentrée de septembre 2000. Six ans plus tard, place de la Gare à Poitiers, refus de sa part que je descende, ça tourne court, la voiture en double file, son sac pris vite fait sur l’épaule et le claquement du coffre qui vaut signal de départ ; après on revoit les images, l’encombrement des rues ce vendredi soir, le siège vide au retour côté passager et le temps qu’il faudra pour s’y faire. Dans la chambre d’hôtel, deux lits dont un ne sert plus à rien, des affaires qu’il a laissées, qu’il devait reprendre, que j’ai toujours. Trop d’espace. Et le bruit des voisins que je n’entendais pas avant, sauf à de rares occasions, et alors comme des bribes d’une vie lointaine taillées chez nous dans le flot continu des paroles – les nôtres, ou celles de la télévision, ou l’empilement des deux. La chambre devenue trop grande. Je ne dois pas m’en plaindre. Au mois d’août, beaucoup de travailleurs ont du mal à se loger. Déjà en temps normal, c’est difficile. Le stress de finir loin, ou cher, ou entassés les uns sur les autres.
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