la centrale

Elisabeth Filhol · Chapitre 12 sur 18

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la centrale

Chapitre 12

 

« Entrez, entrez ! » Elle me précède, la dame de l’agence, souriante, dynamique, encombrée, le porte-documents, le trousseau de clefs, sa veste sur le bras, le sac à main à l’épaule. Je suis arrivé tôt et j’ai attendu dans l’air frais du matin, calé contre la portière, à dévisager les rares conductrices en transit dans la zone artisanale ; elle, à huit heures cinquante, au volant d’une Mini Cooper vert bouteille, je la reconnais immédiatement. Elle me tient la porte, je lui emboîte le pas et m’installe dans le rôle du premier client de la semaine. A peine le temps de retrouver mes marques dans un décor qui n’a pas changé depuis l’année dernière, le temps pour elle de relever les stores et d’éteindre le répondeur du téléphone, déjà elle disparaît dans une pièce attenante qui, au bruit de cafetière électrique, de cintres métalliques dans l’armoire, et de chargement d’une rame neuve de papier dans la photocopieuse, doit faire office à la fois de cuisine, de vestiaire et de réserve, avec une porte sur l’arrière du bâtiment qu’elle vient d’ouvrir, on sent l’air frais qui entre, et bientôt c’est l’odeur de café qui va suivre, ça y est, elle s’assoit derrière le bureau et déjà se penche pour allumer l’unité centrale et me parle, c’est une belle journée qui s’annonce, elle le dit autrement, qu’ils vont avoir beau temps sur la côte, la côte atlantique n’est qu’à une quarantaine de kilomètres d’ici à vol d’oiseau, mais il faut remonter plus au nord, au-dessus de la pointe de la Coubre, pour se dégager des eaux boueuses de la Gironde. L’année dernière sous un autre ciel, plombé, de juin, des gens attendaient derrière nous, d’autres nous avaient précédés, on était assis côte à côte comme au lycée dans le bureau du proviseur à regarder droit devant, tous les deux disponibles et vierges de dose, et elle, seul maître à bord, régnant sur son vivier d’hommes, qui nous mettait à l’aise, et plaisantait, et s’excusait tout en clôturant un dossier à l’écran, et faisait cliqueter ses bracelets sur le revêtement blanc du bureau, interrompue par la sonnerie du téléphone, qui revenait à nous, avec toujours la même énergie, et déjà, dès le début du mois de juin, ce bronzage impeccable de fin d’été qu’elle entretient d’une année sur l’autre. « Je suis à vous ! », elle me sourit, elle porte sur son bronzage un chemisier ouvert et une jupe droite. Votre nom ? Je l’épelle. Votre prénom ? Yann. Je reprends mon parcours jusqu’à Chinon, le contenu, les perspectives, l’incident de la semaine dernière, sans trop entrer dans les détails, quelques explications quand même, histoire d’appuyer ma demande, parce que des emplois propres en arrêt de tranche, sans risque d’irradiation, il y en a peu. Et pour ceux qui existent, comme magasinier ou agent de surveillance, la concurrence est rude.

Après m’avoir écouté, elle ne me dit pas, revenez demain, c’est déjà ça. Elle réfléchit. C’est-à-dire qu’elle pianote sur son clavier sans quitter des yeux l’écran, avec beaucoup de virtuosité. Elle cherche sincèrement une solution à mon problème. À observer ses mains, son visage concentré, je commence à y croire, à trouver une raison d’être à ma démarche, je découvre en moi une motivation que dans l’adversité et devant la tournure prise par les événements j’avais dû mettre en sourdine, mais qui revient en force, prête à s’épanouir. J’aurais bien quelque chose à vous proposer… Elle reste mesurée. Ce n’est pas la solution miracle. D’ailleurs elle continue à pianoter, mais son visage s’est ouvert. Et avec lui un chemin moins changeant dans la connexion des neurones, une trace déjà profonde, qui me fait penser que derrière cette idée-là qu’elle vient d’avoir – et qui a le mérite d’exister –, il n’y en aura pas d’autres. Mieux vaut être disponible et ouvert, ce que je suis. Elle lance une impression, agrafe ensemble deux feuilles et les fait glisser devant moi.

Agents SRP. Sécurité et radioprotection. Postes à pouvoir à l’issue d’un stage d’une durée totale comprise entre sept et dix jours selon les options, avec validation des acquis et délivrance d’un certificat de compétence. Prévu pour quinze personnes, il comporte un module théorique axé sur les effets biologiques des rayonnements ionisants, la radioprotection des travailleurs et la réglementation nationale, et un module pratique avec travaux dirigés et mises en situation. S’ensuivent une grille des tarifs pour l’année en cours et un descriptif des conditions de prise en charge. À l’origine, ce type de formation était financé par le donneur d’ordres EDF, avant que le coût, comme beaucoup d’autres, ne soit transféré aux sociétés prestataires. Pour les salariés dont l’employeur change à chaque nouveau chantier, une seule solution, se le financer soi-même.

J’aurais bien quelque chose à vous proposer, mais… Mais il va falloir mettre la main à la poche. Le miracle, le voilà. Dans une gestion de l’emploi par la dose, au pied de l’échelle, pour un simple intérimaire, un mois brut de salaire. Mais des facilités de paiement, une sorte de quatre fois sans frais, comme dans les grandes surfaces.

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