La Chasse de Voldorius
Chapitre VIII - Le Réveil
CHAPITRE VIII
Le Réveil
Malya L’nor n’avait jamais soupçonné qu’un tel endroit pût exister. Profondément sous le palais du gouverneur avait été creusée une salle voûtée, d’une bonne centaine de mètres de haut et sans doute dix fois plus de long. À l’extrémité de cette nef se dressait une statue de l’Empereur, bien plus haute que toutes celles qu’elle avait pu voir auparavant, et son cœur bondit de joie devant un tel spectacle. La cathédrale de l’Impériale Sagesse était, malgré son immensité, une chapelle privée, réservée en exclusivité au gouverneur de la planète et ses proches, et aucun sujet ordinaire n’y avait jamais posé les pieds.
Voldorius et son champion se tenaient en avant de Malya, le bruit de leurs bottes résonnant en échos dans la colossale pénombre. Le petit groupe se dirigeait vers l’autel lui aussi élevé à l’autre extrémité. Elle était supposée accompagner ces vils traîtres, ou comme ils lui avaient présenté la chose, servir d’intermédiaire dans leurs tractations avec la population.
Lorsqu’elle avait été pour la première fois sortie de sa cellule, elle avait tenté de mettre fin à ses jours. Il semblait cependant que ses geôliers avaient anticipé cela, car les gardiens et leurs sinistres serviteurs étaient intervenus. Malya s’était ensuite dit qu’elle pourrait continuer à être utile à la résistance. Voldorius, dans sa volonté de la punir en faisant d’elle sa servante, lui offrait en fait une opportunité. Afin de donner le change et de leur faire croire qu’elle s’était résignée, elle s’était attelée au rôle qui lui avait été imposé avec une vitalité retrouvée, en restant toujours vigilante sur chaque possibilité qu’elle pouvait avoir d’aider son peuple.
Malya avait rapidement compris ce que Voldorius attendait d’elle. Il lui avait été expliqué, parfois sans le moindre ménagement, qu’elle devait transmettre les désirs de son maître en ce qui concernait l’administration du monde sur lequel il régnait. Voldorius se moquait totalement des besoins de la population, mais il savait qu’elle pourrait servir ses desseins. Jamais aucun détail n’était donné à la jeune femme, mais elle avait compris aussi que Voldorius avait besoin d’une solide base arrière d’où lancer ses attaques contre l’humanité. Un monde tout entier, avec une population d’esclaves soumis à sa volonté, serait parfait pour cela. Après avoir asservi les forces militaires, la deuxième étape était de détourner les capacités industrielles. Des milliers de citoyens furent intégrés à la milice, les cités avaient été fortifiées et la totalité de l’industrie de la planète tournait à plein régime afin de produire des armes et de l’équipement. Dans quel but, Malya n’en avait aucune idée.
Elle ralentit légèrement sa marche pour se laisser décrocher en retrait de ses maîtres. Elle n’osa pas regarder Voldorius, car il s’agissait d’une bête énorme, un anathème au moindre aspect de cette foi dans laquelle elle avait grandi. Nombreux étaient ceux qui s’étaient laissés aller au désespoir ou à la folie en contemplant cette silhouette, avec son visage animal et ses ailes de cuir. Elle avait puisé de la force dans sa foi au lieu de l’abandonner. Cela lui permettait
d’admettre la présence de Voldorius.
Alors qu’elle marchait le long de la nef, elle avait tout de l’attitude de l’écuyer soumis. Mais à l’intérieur d’elle-même, elle s’efforçait de mémoriser et analyser tout ce qu’elle voyait afin que, le moment venu, elle puisse agir contre ses maîtres. Peut-être pourrait-elle découvrir quelque chose que pourraient exploiter les Space Marines, qui sans aucun doute étaient en route pour libérer sa planète.
Cet endroit était au moins aussi grand que la cathédrale dans laquelle elle avait eu l’habitude d’aller faire ses actions de grâce. Les voûtes étaient plongées dans le noir, les seules sources lumineuses étaient des électrochandeliers accrochés le long des murs selon un schéma qui semblait dépourvu de la moindre cohérence. Ces murs n’étaient pas élevés à l’aide des pierres noires utilisées pour bâtir l’essentiel des structures sur Quintus, mais avaient été creusés directement dans la roche. À l’inverse d’une chapelle ordinaire, il n’y avait aucune fenêtre. Là où auraient dû se trouver les vitraux, il y avait des bas-reliefs extrêmement compliqués et anciens.
Poussant un cri étrange, une créature semblable à une chauve-souris piqua vers Malya, puis s’éloigna pour aller se perdre dans l’un des nombreux recoins d’ombre. Elle supposa tout d’abord qu’il s’était agi de l’un des chérubins ailés qui hantaient généralement ce genre d’endroit et qui libéraient des nuages d’encens, traînant dans leur sillage des parchemins de prière ou effectuant l’une des milliers de tâches sacrées sans en éprouver la moindre conscience. Mais cette créature avait été différente. Son corps était déformé et sa peau noire et parcheminée. Ses ailes avaient été celles d’une chauve-souris, un peu semblables à celles de Voldorius, et son visage ressemblait plutôt à celui d’un lutin maléfique. En remontant, l’animal poussa un cri strident, comme Malya n’en avait jamais entendu dans un tel lieu.
Voldorius et Nullus approchaient de l’extrémité de la nef. Malya accéléra le pas afin de maintenir une distance convenable et ne pas leur laisser croire qu’elle restait volontairement en arrière. Ses pieds ne cessaient de se prendre dans les plis de cette longue robe qu’elle avait dû passer. Elle était décorée de broderies entrecroisées qui lui blessaient le regard si elle les regardait trop longtemps. Elle se sentait salie de devoir se vêtir ainsi, mais elle n’avait pas le moindre choix, du moins pour l’instant.
Elle vint se placer juste en retrait de ses maîtres et un chœur lointain se fit entendre depuis l’obscurité. Il s’agissait de voix humaines, mais… altérées. Le chant monta en puissance et se transforma en des mélodies discordantes, en des mots inintelligibles, mais dans lesquels résonnait tout de même une profondeur… étrangère. Étrangère et maléfique. La source était une galerie ouverte dans les murs qui dominaient l’autel. Des douzaines de silhouettes vêtues de haillons noirs se tenaient dans l’ombre, on ne voyait que leurs bouches ouvertes qui entonnaient l’immonde cantique. Elle sentit la peur s’emparer d’elle, car elle comprit que cet endroit, noble et sacré, avait été corrompu par la présence des pires ennemis qui soient.
Les mélodies atonales se déversèrent sur elle, assaillant son esprit et son âme. Elle tenta de se remémorer les douzaines d’admonitions contre le blasphème qu’elle avait apprises lorsqu’elle était enfant. Elle se récita les mots en elle-même et cela lui apporta une certaine stabilité, puis elle put reporter à nouveau son attention sur ce qui se passait autour d’elle.
Ses maîtres et elle se tenaient juste au pied de l’estrade de marbre soutenant l’autel, la gigantesque statue de l’Empereur triomphant les dominant. La plupart des statues sculptées dans les murs avaient été profanées, certaines frottées avec de la poussière de sang séché alors que d’autres avaient été tout simplement martelées. Les têtes de douzaines de représentations de saints avaient été arrachées au cours d’une orgie iconoclaste. Une bête ailée plana, portant dans ses serres un marteau et un burin. Voilà donc quelle était leur fonction, se dit-elle : humilier l’Empereur et Ses saints pendant que Son peuple était écrasé par la tyrannie dans la cité loin au-dessus.
— Voilà qui est tout à fait approprié, gronda la voix sourde de Voldorius dont les échos rebondirent dans la pénombre. Le prince démon avait écarté les bras, sa tête bestiale était levée comme pour percevoir une chose située bien au-dessus de la limite des voûtes. Cet endroit, ce Saint des Saints, je vais le transformer en église du Flot de Sang !
Malya haussa les sourcils. Quelle nouvelle turpitude était-ce là ? Son esprit lutta contre les vagues de malveillance qui irradiaient du démon. Sans doute ne pouvait-il pas infliger davantage de supplices au peuple de Quintus qu’il n’en avait déjà enduré. Pourtant, elle en avait assez vu pour comprendre que leur calvaire ne faisait que commencer. Les massacres de masse avaient cessé, mais des milliers avaient été enrôlés de force dans la milice qui était entièrement sous le contrôle des envahisseurs. Dans quel but, Malya commençait à peine à comprendre.
Pour compliquer les choses, il existait des rumeurs sur l’existence d’une autre force dans les désolations. Des armes de Gardes impériaux avaient été découvertes, ce qui avait conduit le seigneur colonel Morkis à croire sérieusement qu’une unité de troupes de choc était à l’œuvre. Malya espérait qu’il s’agissait en fait de ces Space Marines qui avaient d’ores et déjà débarqué sur Quintus, même si elle n’osa pas totalement y croire. Voir ces espoirs déçus serait pour elle tout aussi cruel que n’importe quel tourment que pourrait lui infliger le démon.
Ces pensées étaient toujours en train de se bousculer en elle lorsque le chant enfla encore en volume. Le peu de structure perceptible dans le cantique avait laissé place à un véritable chaos, comme si chaque chanteur interprétait un passage différent sans se soucier de la place qu’il devait tenir dans la composition d’ensemble. Malya se retint de porter ses mains à ses oreilles pour s’épargner ces assauts discordants, car elle avait un rôle à jouer. Il devint rapidement évident que chaque voix luttait contre les autres et le résultat était celui-là.
Les larmes coulaient le long de ses joues et Malya dut mobiliser toute sa volonté pour contenir les assauts incessants. Son âme voulait s’enfuir ou se recroqueviller au sol et simplement mourir.
— Faites venir le prisonnier ! tonna la voix de Voldorius qui domina même les chœurs.
Ceux-ci se turent d’ailleurs instantanément et les échos des dernières syllabes se répercutèrent sur toute la longueur de la nef.
Le silence sembla pour Malya se prolonger des heures entières. Elle n’osa pas respirer de peur de perturber la quiétude qui s’était abattue dans la vaste cathédrale. Les paroles du démon s’insinuèrent pourtant jusqu’à la surface de sa conscience. Le prisonnier ? Son esprit se souvint des dernières communications avec le Space Marine. Il lui avait bien posé une question sur un éventuel prisonnier…
Quelque chose racla lourdement derrière le socle de l’énorme statue.
— Tourne ton regard au sol, écuyère, lui grogna Voldorius, provoquant des frissons dans tout le corps de Malya. Je ne voudrais pas te perdre alors que j’ai encore besoin de toi.
Malya obéit sans la moindre question ni hésitation. Elle baissa la tête et limita son regard aux quelques mètres carrés de dalles fissurées qui entouraient ses pieds. Elle haïssait Voldorius, mais désobéir à ses ordres ne ferait que provoquer sa propre perte.
Un instant plus tard, elle entendit des bruits de pas et deux silhouettes se montrèrent de derrière le socle. En périphérie de son champ de vision, elle pouvait tout juste discerner les lourdes bottes blindées de ces gardiens qui l’avaient surveillée après sa capture, ou d’autres semblables. Les battements de son cœur accélérèrent et le sang se mit à battre à ses tempes lorsque les sinistres serviteurs de Voldorius approchèrent.
— Il est temps, dit le démon. Je vais enfin te voir agenouillé devant moi !
Les gardiens s’arrêtèrent devant leur seigneur. Malya sentait, mais sans oser regarder, qu’ils portaient ou soutenaient quelque chose entre eux. Cela lui paraissait assez imposant.
— Ouvrez ! ordonna Voldorius.
Malya ferma légèrement les yeux lorsqu’elle entendit le métal frotter contre le métal. Tout d’abord, le son fut masqué, comme s’il provenait de très loin ou était étouffé par plusieurs mètres de plomb. On aurait dit d’anciens mécanismes qui étaient restés endormis durant une éternité et que l’on ramenait à la vie. Des vis tournèrent, des écrous tombèrent, des repères furent alignés. Puis cela fut ouvert.
Sans le moindre avertissement, une vague d’un liquide chaud se répandit sur le sol de l’église, manquant d’un rien de déséquilibrer Malya. Elle ouvrit les yeux et vit qu’il s’agissait de sang, elle ne put cette fois-ci réprimer un hoquet d’horreur. Elle s’agrippa mentalement à sa raison et parvint à rester debout, mais elle n’osait toujours pas lever les yeux et elle garda le regard au sol trempé de ce liquide rouge et épais.
Elle vit pourtant le flot écarlate changer de direction et refluer, comme l’auraient fait les vagues d’un océan. Là où quelques instants plus tôt le sang avait trempé ses pieds et les dalles, tout se retrouva absolument sec, la moindre molécule de fluide rouge étant retournée à sa source.
— Enfin, souffla Voldorius.
Malya osa lever le regard juste une fraction de seconde et vit une paire de pieds dont les contours étaient indistincts à cause d’une sorte de lueur interne.
— Tu vas te prosterner.
Sentant que la menace dont l’avait avertie Voldorius était passée, elle leva un peu plus la tête.
— Nous ne le ferons pas, répondit une voix.
Elle avait des accents humains, tout en étant étrangère à la fois, comme si les échos de nombreuses autres étaient entrelacés pour la constituer.
— Tu n’étais pas si fier la dernière fois que tu m’as servi, gronda Voldorius.
— Nous n’étions pas consentants, dit la voix. Et nous ne le sommes toujours pas.
Oubliant toutes ses réticences, Malya osa enfin lever les yeux. Entre les deux robustes gardiens se tenait une personne. Elle était humaine, cela au moins était évident, mais ses vêtements ne permettaient pas de définir s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Tout aussi étrange, sa musculature semblait enfler et refluer, comme si ses chairs n’étaient jamais au repos. Le corps tout entier paraissait briller de l’intérieur et projetait une aura argentée tout autour de lui. Derrière le prisonnier, il y avait une énorme sphère de métal ouverte en deux. Des vrilles de vapeur dérivaient dans l’air tout autour.
Elle regarda ensuite le visage. Il était à la fois parfait et tout à fait étranger. Ni masculin ni féminin, ni jeune ni vieux, ni noble ni roturier. Comme le reste du corps, cette face semblait muter et changer, les chairs se déformaient et s’altéraient en permanence. Mais le plus étrange était les yeux. Deux fosses insondables remplies de sang.
— Pour un réticent, répliqua Voldorius, tu as été plutôt coopératif.
— Tu as notre réponse, Kernax Voldorius, répondit le prisonnier. Maintenant, replace-nous dans notre cellule, ou bien mets un terme à tout ceci.
La réponse du démon commença par un gargouillis dans sa poitrine. Il fallut un peu de temps à Malya pour réaliser qu’il s’agissait en fait d’un rire.
— Il y a à peine un millénaire, reprit enfin Voldorius, tu as plongé un quadrant entier dans un bain de sang, et tu l’as fait sur mon ordre. Les mondes de Gan-Barak furent annihilés en une seule nuit, un milliard de sycophantes furent écrasés sous les pierres de leurs propres autels. La guerre du seigneur Griffon fut stoppée net en un battement de cil, un million de kilomètres de tranchées remplies par le sang d’un milliard de sacrifiés. Les enveloppes charnelles de toute la population d’une planète se sont enflammées sous l’impulsion d’une seule étincelle, scellant le sort d’un monde entier de ces pathétiques sujets de
l’Empereur mort. Une légion titanique entière abattue, littéralement, alors qu’elle marchait dans les plaines enflammées de Nova Gethsemane. Te souviens-tu de tout cela, prisonnier ? Te souviens-tu que tout cela fut accompli en mon nom ?
Puisqu’aucune réponse n’arriva, Voldorius continua.
» Jusqu’à ce jour encore, la faible humanité souffre de cauchemars remontant à cette époque. Oh, ils ont bien essayé de se débarrasser de la vérité, de récrire leur histoire et de mettre la mort de milliers de mondes sur le compte des épidémies, de la révolte ou de l’incompétence de quelques hauts dignitaires ou fonctionnaires. Cependant, dans ces recoins où les adeptes, les prêtres et les inquisiteurs ne vont pas, il en est qui murmurent toujours mon nom et racontent comment le Flot de Sang s’est abattu sur eux. Ils ne connaissent pas la vraie nature de ce qui a ravagé leurs royaumes cette nuit-là, mais ils savent qu’un jour, cela reviendra. Que je reviendrai.
— Ce jour ne reviendra pas, Voldorius, rétorqua le prisonnier d’une voix à peine plus forte qu’un soupir. Nous ne le voulons pas. Nous ne nous soumettrons pas.
Malya sentait maintenant l’impatience de Voldorius. Les nausées lui montèrent à la gorge et ses sens se brouillèrent sous les vagues de malice libérées par son maître.
— C’est moi qui t’ai réveillé après ton éternité de sommeil, gronda le prince démon. C’est moi qui t’ai soumis et t’ai rendu réel. Et je vais le refaire, ou tu seras détruit. Totalement.
— Nous ne te servirons pas.
— Tu as été créé pour servir. Tu n’as pas le choix. Tu n’as aucune volonté propre et tu dois par conséquent te soumettre à la mienne.
— Nous n’avons pas été créés par toi. Nous nous sommes échappés de la tutelle de nos géniteurs. Depuis la dernière fois que tu nous as commandés, nous avons… changé. Nous n’avons aucune volonté propre, c’est exact, mais nous avons dormi durant de nombreux siècles. Et nous avons beaucoup rêvé.
— Des rêves de liberté ? se moqua Voldorius. Ils t’ont créé pour servir d’arme, tu n’es que le produit de leur logique et de leurs envies. Puis, ils t’ont emprisonné, terrorisés qu’ils furent par ce qu’ils avaient libéré dans cet univers. Ils refusaient l’existence des dieux et des démons, pourtant, ils avaient créé quelque chose de bien pire encore…
Le prisonnier garda le silence, son visage changea en des milliers d’autres le temps d’un battement de cœur.
— Peut-être ne vais-je pas te tuer, reprit Voldorius. Peut-être vais-je simplement t’ensevelir et te laisser avec tes cauchemars à jamais.
— Tu peux nous tuer dès maintenant, rétorqua le prisonnier. Tu as notre réponse. Nous ne te servirons pas.
— Nous attaquons à l’aube, annonça Kor’sarro. Sur ce point au moins, nous sommes d’accord.
Kayvaan Shrike se tenait au côté du Maître de la Chasse, son visage pâle tourné vers les distantes lumières de Mankarra. Tout autour d’eux, les forces combinées des deux chapitres se préparaient à la bataille. Les motos des escouades Tactiques étaient alignées. Plus loin, les Thunderhawks regroupés des deux forces, deux douzaines au total, étaient soumis aux dernières routines de vérification. Une brise soutenue soufflait sur les étendues désolées et soulevait les longs cheveux noir corbeau du capitaine de la Raven Guard.
Shrike tourna enfin son regard vers Kor’sarro.
— Tu me demandes de servir d’appât.
Kor’sarro se retint de grogner. Il avait le plus grand mal avec le capitaine de la 3e compagnie de la Raven Guard, et les deux chapitres semblaient avoir décidé de se méfier l’un de l’autre.
— Shrike, insista-t-il. Nous ne sommes plus à l’assaut sur la ruche Lin-Mei, ou lors de l’ultime marche sur les mondes Sapphire.
Invoquer ces événements était un risque, mais Kor’sarro était prêt à le prendre si cela permettait de faire avancer les choses. À de nombreuses occasions, White Scars et Raven Guards en étaient presque venus aux mains. Leurs caractères divergents, leurs traits et leurs doctrines incompatibles entraînaient souvent des tensions quand les deux phalanges étaient appelées à se côtoyer. C’était d’ailleurs souvent le cas entre les différents chapitres de l’Adeptus Astartes, tant chacun était fier et refusait d’admettre ses torts lorsque ces rivalités en arrivaient à affecter leurs performances sur le champ de bataille.
Kor’sarro avait lu les récits épiques et il savait ce qu’il en coûtait de laisser l’arrogance dicter son comportement. Il n’allait pas permettre que sa propre histoire se laisse corrompre par de tels sentiments.
— Nous y serons, assura-t-il. N’aie aucune crainte à ce sujet.
Shrike leva un sourcil sous lequel son œil noir brillait de rancœur.
— De la crainte ?
Kor’sarro dut se retenir de ne pas riposter et ne pas envenimer la discussion.
— Frère, dit-il avec tout le calme qu’il put trouver en lui. Nous ne sommes pas non plus lors de l’opération Chronos.
Un million de Gardes impériaux avaient dû être redéployés face à la menace que représentaient de vils xénos esclavagistes. Les White Scars et la Raven Guard avaient fait office d’arrière-garde et leur mission avait été de lancer des attaques de retardement contre les hordes innombrables d’esclaves décérébrés et de frapper les énormes créatures extraterrestres qui les contrôlaient. La méfiance mutuelle avait perturbé la coordination et la communication. Un capitaine vénéré de la Raven Guard était tombé sous l’influence des créatures et une force White Scar toute proche, pour une raison ou une autre, n’était pas intervenue.
Shrike hocha doucement la tête, appréciant que Kor’sarro ait fait référence à un événement qui mettait en cause la responsabilité des White Scars. Il aurait pu en citer des dizaines d’autres pour lesquels la Raven Guard n’était pas exempte de reproches.
— D’accord, frère, poursuivit Kor’sarro. Ensuite, nous leur roulerons dessus puis nous nous lancerons ensemble à l’assaut des murs de Mankarra.
— Et en ce qui concerne leurs effectifs ? demanda Shrike. Vos Scouts ont fait leur rapport ?
Kor’sarro porta à son tour le regard vers la lointaine cité, sachant que quelque part, le sergent Kholka accumulait les renseignements que pourrait exploiter la force principale.
— Nous ne pouvons que supposer que l’essentiel de la milice est passé au service du maudit. Nous devons compter sur le fait qu’il ne s’agit de rien d’autre que d’esclaves non formés et qui ne tiendront pas face à de vrais guerriers.
— Mais l’Alpha Legion, eux ce sont des adversaires à notre hauteur, rétorqua Shrike. Et Voldorius, et…
Kor’sarro hocha la tête, la haine lui enserra les entrailles en entendant nommer son ennemi juré.
— Ils sont également très nombreux, admit-il. Mais ils ne doivent pas savoir qu’ils vont se retrouver face à nos deux forces combinées.
— Du moins, tant qu’ils n’apprennent pas ce qui est arrivé à leur colonne de cette nuit, répondit Shrike. Et tant que nous ne retardons pas notre attaque.
— C’est exact, frère. Nous n’aurons pas une seconde chance de leur tomber dessus et de les détruire. Et d’écraser Voldorius une bonne fois pour toutes.
Le visage de Shrike s’assombrit et il leva une de ses griffes.
— Cela fait si longtemps que j’attends.
— Je suis moi aussi à sa poursuite, dit Kor’sarro. Depuis une décennie, au moins.
Le capitaine White Scar serra les dents et réfréna une malédiction. Non, se dit-il. La tête du maudit était à lui, il l’avait juré devant le maître du chapitre en personne, mais il ne gagnerait rien à discuter de cela à la veille de la bataille. Il faudrait régler ce point lorsqu’en viendrait le moment.
— Allons donc nous préparer, frère, dit-il. Assurons-nous de la bienveillance de l’Empereur et la victoire sera à nous.
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