La Chasse de Voldorius
Chapitre V - Infiltration
CHAPITRE V
Infiltration
Le sergent Kholka grimaça en posant les yeux sur un cadavre de plus. Comme les douzaines d’autres qu’avaient découverts les Scouts White Scars durant leur exploration des terres noires et désolées de Quintus ces dernières douze heures, ce corps était celui d’un civil. Kholka en fut écœuré. Son propre peuple honorait ses morts et n’aurait jamais laissé un cadavre pourrir ainsi. Où donc étaient les frères de cette personne, se demanda-t-il, et pourquoi ne lui avaient-ils pas offert une sépulture décente ?
La raison était pourtant claire, ils avaient été tués eux aussi. Tous, sans exception. Il ne restait plus personne pour enterrer les morts, pour rendre cet hommage qui était dû à un homme alors qu’il arrivait à la fin de ce voyage qui l’avait conduit jusqu’aux côtés de l’Empereur.
— Frère-sergent ? l’appela une voix depuis derrière un pan de roche noire. Il y en a d’autres ici !
Il s’agissait du Scout Borchu, un néophyte très prometteur dont Kholka savait qu’il ferait une parfaite recrue pour les White Scars une fois sa formation terminée. Borchu servait au sein de la compagnie de reconnaissance avec honneur et compétence depuis plusieurs années déjà. Peut-être la libération de Quintus serait-elle l’occasion pour lui de se montrer définitivement digne de devenir Astartes à part entière, si seulement il parvenait à maîtriser ses accès d’hilarité. Et Quintus semblait bien avoir cet effet sur lui, car chaque nouveau charnier qu’ils découvraient assombrissait son humeur.
Kholka se dirigea vers l’endroit où se trouvait Borchu, en se baissant pour ne pas se faire repérer par un éventuel ennemi. Il avait ordonné le silence radio, pleinement conscient que l’Alpha Legion faisait partie des adversaires les plus rusés qui soient et qu’ils étaient parfaitement capables de repérer les signaux même les plus sécurisés. Il trouva Borchu près de la carcasse noircie d’un chariot élévateur. Son chargement avait dû être les maigres possessions de ses propriétaires, lesquels gisaient au sol tout autour.
— Ils ont été tués comme les autres, commenta Borchu lorsqu’il vit son sergent approcher. Au moins, ils ont essayé de combattre.
Kholka comprit tout de suite ce que voulait dire le Scout. Les deux corps portaient des restes d’uniformes de la réserve locale. Il chercha le fameux emblème qui avait conduit les White Scars jusque sur Quintus, mais il ne le trouva nulle part. Aucune importance. Il était d’ailleurs possible qu’il ait été réservé aux troupes d’élite de la garde du palais. Des douzaines de douilles étaient éparpillées tout autour, même si les armes elles-mêmes avaient disparu. Elles avaient dû être ramassées par l’Alpha Legion, ou bien par d’autres réfugiés.
— Préparez-vous à faire mouvement, ordonna Kholka. Il n’y a rien d’autre que nous puissions faire ici.
— À vos ordres, frère-sergent, répondit Borchu.
Kholka perçut cependant une pointe de doute dans le ton du guerrier.
— Quelque chose ne va pas ? demanda-t-il.
En tant que supérieur, il faisait également office de mentor pour ces recrues Space Marines en formation, et l’une de ses responsabilités était de surveiller leur psycho-conditionnement. Douter directement du bien-fondé d’un ordre était un indice que ce conditionnement était incomplet.
— Ne devrions-nous pas… commença Borchu avec un signe du menton en direction des corps.
Kholka comprit ce qui le préoccupait.
— Nous devrions, mais nous ne pouvons pas, lui répondit-il. On y va.
Les Scouts progressaient à travers une région du continent principal de Quintus, où ils avaient été déposés de nuit par un Thunderhawk. Comme l’essentiel de la surface de cette planète, cet endroit était désolé, recouvert de pierres noires volcaniques et de sable gris. Une herbe coriace poussait en petites touffes éparses, et quelques arbres penchés par le vent avaient eu peine à s’imposer. Vers le sud s’étendaient les zones agricoles qui permettaient de nourrir la capitale Mankarra. Encore plus loin vers le sud, il y avait la cité elle-même.
La mission de Kholka était de reconnaître les défenses extérieures de la capitale et de guider ensuite la force de frappe du Maître de la Chasse.
Jusque-là, les Scouts avaient découvert des preuves flagrantes que la planète était fermement tenue par Voldorius et ses troupes de l’Alpha Legion. Ils étaient tombés sur des convois de réfugiés sur lesquels les traîtres s’étaient abattus tels de voraces prédateurs sur leurs proies. Même s’ils avaient trouvé des signes que ces réfugiés avaient tenté de se défendre, Kholka savait que la plupart avaient dû être faits prisonniers. Le sort des captifs était bien entendu inconnu, mais le vétéran avait déjà eu affaire aux serviteurs des puissances de la Ruine et connaissait leurs manières cruelles. Il doutait que ces prisonniers soient encore en vie.
L’escouade fut bientôt regroupée et attendit les ordres du sergent.
— Borchu, dit-il, tu conduis la colonne. Nous sommes en chasse, comme la chauve-souris à l’aube plane au-dessus de la montagne.
Ils étaient engagés dans une mission périlleuse, mais il s’agissait tout de même de recrues dont on devait tester les capacités. L’utilisation d’une image tirée des chants traditionnels des White Scars avait été délibérée de la part du sergent. Il eut immédiatement la satisfaction de voir les jeunes guerriers adopter la formation qu’il leur avait indiquée, une longue colonne dans laquelle chacun aurait à surveiller un secteur bien déterminé, Borchu prenant la tête.
Le sergent prit sa propre place dans la formation, puis il donna d’un geste l’ordre de marche.
Nullus se tenait sur le toit du bunker, près de l’écoutille d’observation ouverte, et surveillait les étendues désolées. Près de lui étaient rassemblés cinq de ses camarades de l’Alpha Legion et derrière, plusieurs douzaines de gardes du palais en uniformes noir et gris.
L’air empestait la peur humaine. Et elle était tout à fait justifiée, car les prétendues troupes d’élite de Quintus avaient failli dans leur mission. Un groupe de résistants avait réussi à s’introduire dans les profondeurs du palais et Voldorius lui-même avait failli le payer de sa vie. Seul le réflexe de Nullus de trancher les pylônes énergétiques avait permis de refermer une faille warp qui autrement n’aurait cessé d’enfler, et de les sauver, son maître et lui. Voldorius avait déjà exercé sa vengeance sur le peuple de Mankarra, et lui-même avait maintenant à faire jouer sa propre justice.
Il allait faire un exemple et leur apprendre la vraie signification du mot soumission.
Nullus avait fait rassembler le peloton de gardes dont la négligence avait failli provoquer ce désastre. Leur officier s’était déjà suicidé, son corps avait été transporté à bord d’un camion frigorifique jusqu’à l’un des bunkers qui permettaient de protéger les environs des secteurs agricoles contre les incursions venant des désolations. Les gardes tremblaient pour leur vie et Nullus savourait cette sensation exquise.
Mais il avait en tête une chose bien spécifique.
— Vous tous autant que vous êtes, leur dit-il sans même détourner son regard noir de l’horizon au nord. Vous devriez tous être déjà morts.
Les gardes restèrent immobiles devant cette annonce du Space Marine renégat. Nullus se décida enfin à les regarder, puis il poursuivit.
— Mais je suis un homme pragmatique et vous pouvez encore m’être utiles.
Aucun des hommes n’osa ni bouger, ni le regarder. Son visage couturé de cicatrices s’ouvrit en une sauvage grimace. Il tendit la main dans son dos et attrapa sa hallebarde.
— Vous devez mourir, mais pas nécessairement tous.
Un vent glacé se leva sur les désolations. Aucun garde ne se décida à répondre. Nullus leva d’une main sa hallebarde devant lui, son manche posé sur le toit, tout près de ses pieds.
— Celui qui viendra m’affronter mourra. Tous les autres seront autorisés à vivre.
Les gardes montrèrent quelques signes de réaction, plusieurs se jetèrent des regards en coin, jusqu’à ce que l’un d’entre eux réponde.
— Je vais vous affronter, dit un garde en faisant un pas en avant.
— Quel est ton nom ? Afin que les dieux soient prévenus de ton arrivée et qu’ils te préparent une place particulière ?
Nullus avait pris son arme à deux mains et l’avait levée en travers de sa poitrine.
— Je m’appelle Ghalan, annonça l’homme, tout autant à l’attention des puissances du Warp que de Nullus lui-même. Adjudant Ghalan, ajouta-t-il avec fierté avant de se tourner vers ses hommes pour leur adresser le salut réglementaire.
Les gardes lui rendirent son salut, Nullus se prépara à leur donner la leçon.
— Trois kilomètres au sud, frère-sergent, souffla Telluk. Un bunker, juste en bordure des secteurs agricoles.
Kholka fut un peu déçu, mais il était décidé à donner au néophyte une deuxième chance. Après tout, il ne s’agissait que de sa deuxième mission.
— Recommence, lui dit-il. Et correctement, cette fois-ci.
Le jeune guerrier baissa les yeux et rougit légèrement.
— Excusez-moi, frère-sergent, bredouilla-t-il.
— Plus tard, le pressa le vétéran dont la patience n’était pas infinie. Quel est ton rapport ?
— La bête est de pierre, et la troisième lune monte pour enjamber la steppe, reprit Telluk.
— C’est mieux, lui dit Kholka. Même si L’Ultime Marche de Ghan aurait été plus élégante pour rendre compte de cela.
De par leur nature, les chants de bataille des White Scars renfermaient une grande subjectivité et reposaient grandement sur l’orateur et le contexte. Le vétéran gratifia le néophyte d’un sourire encourageant.
— Maintenant, donne-moi les jumelles.
Le jeune Scout lui tendit ce qu’il lui avait demandé, puis Kholka porta les jumelles à ses yeux. Depuis la position dissimulée de l’escouade, en haut d’une épine rocheuse dentelée, Kholka avait un point de vue panoramique de cette région où les désolations laissaient la place aux zones cultivées. Il promena son regard sur les premiers champs, et se retourna d’abord vers les derniers kilomètres de plaine rocheuse que ses hommes et lui avaient traversée.
Il ajusta ensuite la mise au point et se concentra sur la zone de transition, là où il était évident que les formations rocheuses avaient été abattues à coups d’explosifs afin de libérer un espace que nul ne pourrait franchir sans se faire repérer et prendre à partie par les pièces de défense. Il regarda d’abord vers la gauche, puis vers la droite, et localisa le point que lui avait signalé Telluk. Il aperçut en effet le large bunker gris.
— Bien observé, néophyte, dit-il en étudiant la position. Le bunker avait été placé là par des ingénieurs qui connaissaient parfaitement leur affaire et des attaquants moins compétents que des Space Marines ne l’auraient sans doute pas remarqué au milieu des concrétions volcaniques et des nombreux autres accidents de terrain.
— Un primaire, ajouta Kholka à l’attention du système enregistreur de données intégré à son armure.
Même si le sergent et tous ses hommes étaient tués, il resterait une chance pour que les White Scars récupèrent toutes ces informations afin de les exploiter. Il zooma sur la silhouette debout sur la plate-forme d’observation du bunker. L’armure du guerrier portait les couleurs distinctives de l’Alpha Legion et une sorte de hallebarde était passée dans son dos. Il grossit l’image davantage encore et observa un visage qui semblait n’être fait que de tissus cicatrisés, tracé par la main d’un fou.
— Toi, nous te connaissons… Quatre… non cinq secondaires.
Kholka vit un groupe de renégats, chacun en armure de la même couleur que le premier. Leurs têtes étaient dissimulées sous des casques surmontés de cornes tordues et chacun était armé d’un bolter décoré de runes maudites.
— Des légionnaires.
Il porta son regard au-delà d’un casque noir et aperçut un homme vêtu d’un uniforme gris et d’une cuirasse noire qui faisait face au personnage principal. Les informations distribuées lors du dernier briefing lui revinrent en mémoire. Les uniformes noir et gris. Il regarda plus précisément, cherchant une confirmation.
— Environ une trentaine de tertiaires, souffla-t-il pour l’enregistreur.
Le vent avait changé de direction et il ne voulait pas prendre le moindre risque de se faire repérer.
— Les sujets semblent au premier abord appartenir à un peloton de la garde de Mankarra.
Le sergent continua d’observer, à la recherche de ce symbole à quatre étoiles qui viendrait lui confirmer l’identité des soldats et leur lien avec ceux qu’ils avaient affrontés sur Cernis IV. Il ne les entendait pas, mais vit que la cible primaire s’adressait à eux. Au bout d’un moment, l’un des soldats fit un pas en avant, puis se retourna pour saluer les autres.
Kholka put clairement voir à cet instant le fameux symbole recherché sur l’épaulière de l’homme.
— Confirmé, annonça le sergent en sentant monter en lui l’excitation de la chasse. Nous les tenons.
Nullus considéra avec dédain Ghalan se retourner vers lui. Il vit que l’homme portait à la ceinture une arme énergétique de facture archaïque et un lourd pistolet. Le visage du garde affichait une froide détermination, l’homme savait clairement qu’il allait mourir, mais seul parmi tout le peloton, il avait décidé d’affronter sa mort avec dignité.
L’adjudant porta sa main à la garde ornementée de son épée et la tira doucement de son fourreau. Ses yeux ne quittèrent à aucun moment son adversaire. Une fois la lame sortie, un mouvement du pouce en activa le générateur interne et des veines d’énergie coururent le long de son tranchant monomoléculaire. Ghalan campa fermement ses pieds au sol, prenant une posture guerrière. Nullus se contentait de le regarder.
— Espères-tu une mort rapide ? grommela-t-il avec un léger sourire en coin.
Comme seule réponse, Ghalan leva son épée pour se mettre en garde.
— Ou peut-être t’imagines-tu disposer de la moindre chance face à moi ?
Ghalan resta en position, refusant d’être l’objet de ce jeu cruel de la part du Space Marine félon. Il montra les dents, une attitude qui provoqua un nouveau ricanement de la part de son adversaire.
— Je crois que tu veux mourir, reprit Nullus. Je pense que tu sais l’ampleur de votre échec sous le palais et tu penses pouvoir te racheter en donnant ta vie.
Nullus détourna le regard vers les autres gardes.
— Je crois que tu veux juste leur épargner ce que j’ai préparé pour eux.
Les gardes échangèrent quelques regards, certains murmurèrent des malédictions.
— Tue-le ! cria même l’un d’eux.
La tête de l’homme explosa en une gerbe de sang et de cervelle, et l’un des camarades de Nullus abaissa son bolter fumant. Les gardes tout proches furent aspergés de la tête aux pieds, mais tous refusèrent de prendre la fuite. Le corps décapité bascula au sol. Ghalan grogna puis s’élança en avant, son épée levée bien haut des deux mains pour délivrer un coup descendant.
Nullus se contenta de faire un pas de côté, son imposante armure trompant son adversaire sur sa vitesse de réaction. Ghalan avait mis toutes ses forces dans son attaque et lorsque son épée ne rencontra que le vide, il se retrouva déséquilibré et projeté contre le parapet. Il resta là, tournant le dos à son adversaire, attendant que vienne la riposte qui mettrait fin à son existence. Mais celle-ci n’arriva pas.
Il se retourna doucement, pour trouver Nullus lui faisant face à cinq mètres de là, sa hallebarde posée négligemment sur son épaule.
— Tu pensais que ce serait aussi facile ? se moqua le Space Marine. Si tu veux mourir de ma main, tu vas devoir le mériter.
Ghalan leva à nouveau son épée énergétique. Son visage n’était plus qu’un masque de rage incontrôlée. Il savait que l’on jouait avec lui. Il n’avait aucune chance de tuer le traître et ce dernier avait bien l’intention de l’humilier.
Il commença à effectuer un arc de cercle, et Nullus se déplaça avec lui. Tous deux se mirent donc à tourner sur le toit du bunker. Les camarades de Nullus regardaient, leurs casques dissimulant leurs sentiments, mais leurs bolters restaient tournés vers les autres gardes pour s’assurer qu’ils n’interviendraient pas.
— Tu sais ce que je vais faire de ton crâne une fois que tu seras mort ? demanda Nullus, d’un ton ouvertement méprisant.
Ghalan se jeta à nouveau en avant, sa lame dessinant un trait dans l’air droit vers la tête de son adversaire. L’attaque aurait pu faire mouche, mais Nullus bougea au tout dernier instant, juste assez pour que l’arme passe à quelques centimètres de son visage.
Cette fois-ci, Ghalan ne se laissa pas déséquilibrer, mais exploita son élan pour contourner le Space Marine. Il retourna son épée et tenta un coup dans l’abdomen de Nullus.
Mais ce dernier était prêt lui aussi et l’arme énergétique fut stoppée net par la lame noire de la hallebarde. Des étincelles sombres volèrent lorsque l’acier rencontra l’acier et éclairèrent brièvement les deux combattants d’une lueur lugubre. Ghalan se retrouva enveloppé d’une lumière surnaturelle et incapable d’apercevoir clairement Nullus. Il se jeta d’instinct en arrière afin d’éviter l’inévitable riposte.
Il tomba au sol aux pieds de l’un des guerriers de Nullus. Le légionnaire ne fit aucun geste pour intervenir dans ce combat et Ghalan put se remettre debout et relever son épée.
Ce n’est que lorsque les lèvres du Space Marine se tordirent en un sourire narquois que le garde baissa les yeux vers sa propre lame. Le tranchant n’était plus parcouru par ces étincelles d’énergie. Ce qui avait été jusque-là une arme redoutable n’était désormais rien de plus qu’une épée ordinaire, tout juste une matraque entre les mains d’un sauvage. La propre arme de Nullus semblait en avoir absorbé toute l’énergie pour la rendre inoffensive.
Ghalan grimaça de frustration, jeta son épée au sol et sortit son pistolet. Un instant plus tard, l’arme était braquée droit sur le visage de Nullus.
— Vise bien, gronda Nullus. Tu n’auras pas de deuxième chance.
Le pistolet tremblait dans la main de Ghalan qui luttait pour contrôler sa rage. Son regard dévia vers ses camarades, mais ceux-ci ne semblaient pas disposés à intervenir, toujours mis en joue par les bolters des légionnaires.
Le doigt de Ghalan appuya sur la détente et le coup partit. La balle frappa Nullus juste sous l’épais gorgerin de son armure énergétique, ne faisant rien de plus qu’y tracer une éraflure dans la peinture.
Avant que Ghalan n’ait pu tirer à nouveau, Nullus entra en action. La hallebarde noire partit en avant, comblant l’espace entre les deux combattants en une fraction de seconde. La lame frappa Ghalan à l’épaule, le projetant en arrière et le clouant contre le parapet de rocbéton.
Immobilisé par la lame, Ghalan ne put que regarder Nullus approcher de lui.
— Tu cherchais une mort propre, ricana Nullus. Tu voulais échapper au châtiment.
Les lèvres du garde esquissèrent un rictus de défi alors qu’un filet de sang coulait entre elles, mais il disparut quand Nullus se pencha vers lui.
— Ton âme est à moi.
Sous le regard horrifié des autres gardes, Ghalan devint soudain très pâle. En quelques instants, sa peau se rida et ses muscles se recroquevillèrent. Tout son corps fut ensuite secoué de convulsions puis tourna autour de la lame de la hallebarde. Un cri lointain résonna, semblant émaner de l’arme de Nullus, puis le corps de Ghalan ne fut plus qu’une enveloppe flétrie. Nullus récupéra alors son arme.
— Celui qui veut connaître le même sort n’a qu’à me décevoir à nouveau, s’adressa Nullus aux autres gardes.
Ils restèrent paralysés d’horreur, aucun d’eux n’osant réellement poser les yeux sur ce qu’il restait du corps de Ghalan. Avec la pointe de sa lame, Nullus souleva les restes de l’adjudant, puis les jeta par-dessus le parapet où ils roulèrent dans le précipice devant le bunker.
Les légionnaires poussèrent les gardes en avant et Nullus se pencha vers le corps brisé quelques mètres plus bas. L’insigne sur l’épaulière était clairement visible.
— J’espère avoir été clair, commenta le Space Marine.
— Khula ! appela le sergent Scout à voix basse, mais parfaitement claire. Mets-toi en position ici. Tu restes en alerte permanente et tu te concentres sur l’approche sud.
Kholka regarda le Scout prendre place dans une petite crevasse dans la roche volcanique puis arranger sa cape de camouflage afin de se rendre invisible. Seul le canon de son fusil de sniper dépassait, et encore ne pouvait-on le remarquer que de près.
Kholka jeta un dernier coup d’œil autour de lui. Les ennemis étaient partis, mais ce qui s’était passé sur ce bunker aurait pu tout aussi bien être un simulacre à l’attention de tout observateur. Les membres de l’Alpha Legion pouvaient être restés dissimulés dans les environs, prêts à faire tomber dans un piège le petit groupe de White Scars.
Le sergent était cependant un vétéran de la célèbre patrouille 422 et avait survécu à tout ce que le monde hostile de Canak avait pu envoyer contre lui. Il avait passé une année entière en plein territoire ennemi à combattre les redoutables Saharduins. Il avait même pisté des lictors dans les grandes failles de cobalt d’Ayria-12-Tsunami, et s’était vu accorder des scarifications honorifiques pour cela. Il n’avait pas accompli tous ces faits d’armes pour se retrouver l’objet d’une bête embuscade, et était bien déterminé à transmettre toute son expérience en la matière aux néophytes placés sous sa charge.
— Notre force, ce ne sont pas les armes, dit-il. C’est la ruse.
Satisfait que ses Scouts soient disposés à apprendre, et éventuellement à se battre, Kholka conduisit le reste de l’escouade hors du couvert des formations rocheuses, puis à travers l’espace dégagé. Malgré son âge avancé, même pour un Space Marine, il se déplaçait avec la grâce et la fluidité d’un prédateur des steppes. En réalité, en tant que fils de la noble et fière Chogoris, il était exactement cela.
Bolter levé contre son épaule, il exploita le moindre couvert tout au long de son approche du bunker qui paraissait maintenant abandonné. Il s’arrêtait régulièrement, observait l’objectif et s’assurait que ses hommes étaient correctement déployés derrière lui.
Il regarda à plusieurs reprises vers le haut des rochers dans son dos, là où Khula s’était dissimulé. Le néophyte était parfaitement invisible.
Kholka avait soigneusement planifié son approche, s’assurant que l’escouade n’atteigne l’endroit où les rochers se faisaient plus rares qu’au coucher du soleil. Le sol devenait plat, un champ de tir avait été parfaitement dégagé pour les armes du bunker.
— L’œil de minuit, souffla Kholka et chacun des Scouts abaissa devant ses yeux ses lunettes de visée nocturne. Il regarda par le viseur de son bolter et examina le bunker. La structure ramassée sur elle-même semblait déserte, mais le sergent actionna le filtre infrarouge pour s’en assurer. Aucune source de chaleur ne fut révélée. Il donna l’ordre de foncer, chaque homme suivant le précédent à dix secondes d’intervalle. Les Scouts se couvrirent mutuellement et commencèrent à traverser l’espace à découvert.
Lorsque le dernier de ses hommes se fut élancé, il compta lui-même jusqu’à dix avant de faire de même. Quelques minutes plus tard, ils étaient au pied du bunker, ses Scouts s’étaient déjà éparpillés afin de couvrir toutes les approches à l’aide de leurs bolters.
— Frère-sergent ! souffla Borchu. Par ici !
Kholka se rapprocha de l’endroit d’où était parti l’infime murmure. Il y trouva le Scout appuyé contre la façade inclinée du bunker, debout au-dessus du corps de l’homme qu’il avait vu jeté du haut du mur. Dans la pénombre, le cadavre n’était rien de plus qu’une tache un peu plus sombre sur le sol volcanique. Le sergent s’accroupit et estima qu’il pouvait allumer la petite lampe placée contre le canon de son bolter, à une intensité réduite cependant.
Il siffla entre ses dents devant le spectacle. Le corps de l’homme n’était guère plus qu’un squelette recouvert d’une peau parcheminée. Le visage, ou ce qu’il en restait, était figé en un rictus terrifié, les yeux profondément enfoncés semblaient fixer une indicible horreur qui paraissait transcender la mort elle-même.
— Que lui est-il arrivé ? demanda Borchu, qui semblait bel et bien avoir perdu toute envie de rigoler.
— Je serais toi, je n’aurais même pas envie de le savoir, lui répondit le sergent.
— L’armure ! reprit Borchu. Est-ce que… ?
— Tout à fait, mon garçon. Voilà la preuve que nous cherchions.
— Alors, nous les avons retrouvés ?
— Absolument, confirma Kholka. Nous les avons retrouvés.
En disant ces mots, le sergent savait pourtant que les choses n’étaient pas aussi faciles qu’elles paraissaient à ce Scout inexpérimenté. Son instinct affûté lui criait que tout était trop simple, bien trop simple.
— Écoutez-moi tous, souffla-t-il à l’attention de son escouade. Nous retournons au point d’insertion.
— Pour une extraction ? interrogea Borchu.
— Non, lui répondit Kholka avec un sourire sinistre. Mais nous devons faire notre rapport. Nous devons gagner un point sûr et utiliser l’émetteur à faible spectre. Kor’sarro Khan doit savoir ce qui s’est passé ici.
Kholka leva les yeux lorsque l’émetteur émit un petit bip. Les données défilèrent sur son auspex, et les lignes de codes l’informèrent que l’esprit de la machine était prêt à communier avec un autre semblable situé en orbite.
Le sergent donna le signal à Gharn. Celui-ci devait aligner le projecteur puis retourner monter la garde. L’appareil, relié par un câble à celui posé devant Kholka, était tout juste posé au sommet d’une aiguille rocheuse. Sa forme pointue se détachait devant l’énorme disque de la lune de Quintus qui apparaissait maintenant derrière les hauteurs dentelées des montagnes à l’horizon et projetait sur la plaine une lueur verte maladive.
Le retour vers cet endroit d’où ils pourraient transmettre leur message avait été effectué en un temps record. Ils avaient forcé l’allure, le rapport devait être transmis coûte que coûte. Kholka en avait mentalement repassé tous les points à plusieurs reprises durant le trajet, depuis le début jusqu’à la conclusion. Il savait que le Thunderhawk ne les survolerait que durant une minute, car rester plus longtemps immobile au-dessus d’un même point le ferait certainement repérer par les sorciers de l’Alpha Legion et les technoprêtres hérétiques.
Kholka leva les yeux vers le ciel noir. Le sud était toujours traversé par ces traînées violettes et rouges, derniers vestiges du passage de la tempête warp Argenta. Quelque part au-dessus de lui, l’appareil piloté par ses frères passait. Ils prenaient de grands risques, même en ayant éteint tous les systèmes non-essentiels, et ils n’actionnaient leurs moteurs que par intermittence afin de rester les plus discrets possible. Seul le récepteur à faible bande devait rester opérationnel. L’ennemi devrait se trouver juste dans le prolongement de l’appareil pour capter le message. Pourtant, l’adversaire disposait de moyens de détection qui dépassaient de loin les capacités de simples machines. Un sorcier projetant par hasard ses pouvoirs surnaturels sur le passage du Thunderhawk pourrait ruiner toute l’opération. De telles choses s’étaient déjà produites par le passé, se souvint le sergent. Douze frères de bataille avaient trouvé la mort lors d’une mission et vingt Scouts, dont lui-même, s’étaient retrouvés piégés sur le planétoïde Sigma-Rokall durant trois longs mois lorsque l’appareil chargé de les extraire avait été intercepté.
Il secoua la tête pour se débarrasser de ces souvenirs vieux d’un siècle, puis il activa le transmetteur et commença son rapport.
— Ici le sergent Scout Ultas Kholka, matricule zéro zéro digamma, sept neuf deux zéro qoppa.
Il surveilla l’écran de l’appareil, ses mots étaient progressivement mémorisés, analysés puis cryptés. Satisfait de voir que tout fonctionnait comme prévu, il poursuivit.
» Rapport de mission de reconnaissance suit. Présence ennemie confirmée. Cible primaire identifiée : Nullus. Secondaire : Alpha Legion. Tertiaire : gardes du palais de Mankarra. Observations. Quintus est solidement sous le contrôle des traîtres et, comme attendu, de nombreuses preuves d’atrocité ont été découvertes. Il semble que la majorité des forces de défense soient sous l’emprise de l’Alpha Legion, les éléments qui ne l’étaient pas ont été neutralisés.
Il vit que le chronomètre ne lui laissait plus que quelques secondes et il donna sa conclusion.
— Mon Khan, le symbole des quatre étoiles a été laissé bien en évidence là où nous devions le trouver. Ce peut être un piège, à moins que l’ennemi n’ait des traîtres dans ses propres rangs. Je conseillerais la prudence, j’attends vos ordres.
Le transmetteur émit un nouveau bip, l’esprit de la machine signifiant que la liaison avait été interrompue, comme prévu. Kholka entreprit de ranger l’appareil, puis il jeta un regard vers le sud, vers la lune qui montait dans le ciel. La mission continuerait, quel que soit ce qui attendait les Scouts.
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