La Chasse de Voldorius

Andy Hoare · Chapitre 11 sur 18

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La Chasse de Voldorius

Chapitre X - Immonde est ton Art

CHAPITRE X

Immonde est ton Art

Croc de Lune chantait, les étincelles d’énergie volaient autour de son tranchant monomoléculaire, et Kor’sarro la plongea dans les entrailles d’un cultiste de plus. Le traître vomit un flot de sang en plein visage du capitaine, l’aveuglant l’espace d’un instant.

D’un mouvement de poignet, il dégagea son arme, ouvrit la manette des gaz de sa moto et pivota dans un dérapage. Il s’essuya les yeux d’un revers de gantelet et regarda autour de lui. Les White Scars s’étaient profondément enfoncés dans le flanc de la horde hurlante. Les victimes de leur charge sauvage étaient déjà impossibles à dénombrer, mais la horde réagissait et se faisait plus pressante, comme pour combler le flux résultant du subit assaut. Il était impératif qu’ils ne se laissent pas engluer. La charge devait se poursuivre ou la Raven Guard serait perdue et toute cette bataille se transformerait en un misérable gâchis.

— En avant ! cria Kor’sarro d’une voix où perçait l’excitation de livrer un juste combat.

À son appel, trois douzaines de motards convergèrent vers sa position. Pas une seule lance énergétique n’était épargnée par le sang de l’ennemi, même si nombre des guerriers souffraient déjà de quelques blessures.

Son unité de commandement à ses côtés, la bannière de la 3e compagnie flottant fièrement au vent, Kor’sarro s’élança en avant. La horde se rua dans l’espace libéré par les White Scars, un instant plus tard, le capitaine menait à nouveau la charge de sa compagnie. Tout en chevauchant sa monture d’acier, il abattait Croc de Lune en des frappes mortelles, amputant ou décapitant à chacun de ses coups. Le sang imbiba rapidement un sol jonché de membres tranchés. La foule était serrée tout autour d’eux et Kor’sarro eut même l’impression que certains se jetaient volontairement sous leurs roues afin de les ralentir. D’autres faisaient de même sous les chenilles des Rhinos et des Predators, peut-être dans l’espoir de finir par les bloquer. Quelle folie pouvait bien habiter ces admirateurs des puissances de la Ruine ? Cette chose lui échappait totalement.

La horde était en pleine anarchie, il n’existait aucune chaîne de commandement, pas plus qu’elle ne suivait de logique tactique. Elle se contentait de refluer pour revenir ensuite. Son seul point de stabilité était ce gargantuesque blindé en son milieu. Les déments se contentaient de se jeter en avant en faisant tourbillonner leurs chaînes et leurs armes.

Ces fanatiques étaient même tellement désordonnés qu’ils infligeaient plus de dégâts à leurs congénères autour d’eux qu’aux Space Marines, mais aucun ne semblait s’en soucier, pas même ceux qui recevaient ces coups et qui continuaient pourtant à essayer d’avancer. Kor’sarro poussa fort encore et se fraya un passage à travers la marée humaine. Son bras ne cessait de se lever et de s’abattre. Il le fit encore et encore pour ce qui lui parut être la millième fois, et à chaque fois, un ennemi tombait. Des chaînes plus ou moins rouillées tentaient de le capturer, des gourdins le frappaient aux bras, parfois même des poings nus martelaient son armure énergétique. Un cultiste tenta même de le désarçonner, une tactique que les cavaliers des steppes de Chogoris apprenaient à contrer dès qu’ils savaient monter à cheval. Kor’sarro égorgea l’homme de ses dents, puis il rejeta le corps du bras et poursuivit en avant.

Il se retrouva subitement non plus face aux cultistes, mais aux miliciens en uniforme noir et gris des forces planétaires. Mieux armés et équipés que ces fanatiques déments qui avaient vendu leur âme aux Chaos, ces soldats étaient clairement bien moins motivés. Ils se battirent avec le désespoir de ceux qui savent qu’ils sont poussés en avant vers leur propre mort. Le Maître de la Chasse ne leur montra pas plus de pitié pour autant. S’il était une chose qu’il devait savoir, c’était bien d’être capable de choisir sa mort et de ne laisser personne d’autre décider pour lui. Ces fous comprenaient leur leçon trop tard et devaient maintenant en payer le prix.

Les miliciens cédèrent devant la charge irrésistible des White Scars. Un instant, Kor’sarro fonda l’espoir que cette réaction n’était pas un phénomène localisé et que la horde tout entière allait finir par de désagréger, mais il fut rapidement déçu, car un nouvel ennemi se révéla à lui une fois que la milice locale se fut écartée.

À une centaine de mètres devant lui se tenait un groupe de créatures comme il en avait rarement vues. Il s’agissait de mutants, probablement apparentés à cette chose qu’il avait combattue au sommet de la tour sur Cernis IV. Le cœur sauvage du capitaine s’emplit de colère à la vue de tels blasphèmes à l’encontre de cette magnifique et pure humanité offerte par l’Empereur-Dieu. Ils étaient une bonne douzaine, chacun d’eux faisant trois mètres de haut et, d’aussi loin, leur tête semblait enchâssée dans leur poitrine. Ils n’étaient vêtus que de haillons crasseux et leur peau de cuir paraissait solide comme une armure. Pire, les mutants étaient armés, mais au lieu de mains, ces armes étaient greffées directement sur leurs poignets. Des câbles les reliaient à des générateurs placés directement sur leur dos, et leurs griffes paraissaient assez longues et puissantes pour trancher un Space Marine en deux.

Les motos de tête se rangèrent selon un schéma d’assaut inchangé depuis dix mille ans et utilisé depuis aussi longtemps par les nomades des steppes de Chogoris, et par conséquent, par les Space Marines recrutés parmi ces tribus. Les motards s’écartèrent en un large front, chacun abaissant sa lance en se choisissant une cible. Les White Scars poussèrent des cris sauvages, invoquant l’esprit de leur peuple et ses traditions martiales, et renforçant leur résolution en prévision de l’impact et du sang qui serait versé.

Comme pour répondre à leur défi, les mutants se penchèrent en avant et ouvrirent en grand leurs bouches. Le rugissement qui en sortit n’aurait pu être produit par aucune créature autorisée à arpenter les domaines de l’Empereur. Des miliciens tout proches se trouvèrent jetés au sol comme sous le souffle d’une explosion, d’autres se plaquèrent les mains sur les oreilles pour se protéger de l’onde infernale. Celle-ci franchit rapidement l’espace entre les mutants et les White Scars et ceux-ci eurent presque l’impression de heurter une barrière matérielle. Des runes d’alerte s’allumèrent sur l’écran de contrôle du capitaine. Il regarda de chaque côté et vit que les armures de plusieurs guerriers étaient craquelées et fumaient par endroits.

— Le primarque veille sur nous ! cria-t-il en mobilisant toutes ses forces et toute sa volonté pour briser la barrière surnaturelle levée par le hurlement des mutants. Même s’ils ne purent l’entendre, ses guerriers rugirent de même et raffermirent la prise sur leur lance en prévision des derniers mètres qu’il leur restait à franchir.

Kor’sarro choisit sa cible. Le mutant face à lui devait probablement être le chef, car il était encore plus imposant que ses congénères et ses yeux semblaient même possédés par une fraction d’intelligence. Ses muscles saillaient sur tout son corps. La bête se préparait à encaisser l’impact de la charge. Elle écarta les pieds, gonfla les épaules et abaissa la tête, et ses yeux brûlants, par-dessous son casque, croisèrent le regard de Kor’sarro.

À la toute dernière seconde, le capitaine choisit l’endroit où il allait frapper et leva bien haut Croc de Lune en préparation du coup descendant qui devait trancher son adversaire en deux.

Puis, l’impact. Kor’sarro n’eut pas le temps de faire attention à l’efficacité des guerriers autour de lui, car tout son monde se résuma dès lors au seul tranchant de son épée. Croc de Lune frappa de haut en bas, tranchant l’air de son fil monomoléculaire. Le mutant fut atteint juste en haut de l’épaule gauche, le bras fut tranché net et l’arme qu’il soutenait aussi. La lame continua sa course, ouvrant une fine, mais profonde entaille dans la poitrine.

Ce n’est que lorsque Croc de Lune heurta l’autre griffe que le mutant réagit. En faisant preuve d’une rapidité insoupçonnable compte tenu de sa stature, le monstre pivota sur lui-même. Le Maître de la Chasse n’eut pas le temps de retirer son arme et elle se retrouva prise entre les lames de la dernière griffe. La bête effectua alors un mouvement du poignet et Kor’sarro se retrouva face au cruel dilemme de lâcher son arme vénérée ou se retrouver désarçonné par la force brute du mutant.

Tout cela s’était déroulé en l’espace d’un clin d’œil et l’esprit de Kor’sarro réagit à la même vitesse. Lorsque le mutant leva son bras droit, il lâcha la garde de son épée et comprit instantanément que son adversaire s’était plutôt attendu à ce qu’il s’agrippe à celle-ci. Le monstre se retrouva déséquilibré en arrière et le capitaine profita de ce bref répit pour dégainer son pistolet bolter.

Durant le temps très court qu’il lui fallut pour lever son arme, son ancienne et vénérée monture avait contourné le flanc droit du mutant. Kor’sarro stoppa net dans un dérapage et visa entre les larges épaules. Les muscles y étaient si épais qu’une seule balle ne suffirait pas, mais il y avait une autre possibilité : le générateur qui alimentait les lames du mutant. Kor’sarro délivra son tir avant même que la bête ne pût se retourner, priant l’Empereur et son primarque pour qu’il atteigne un point vulnérable.

La balle frappa le générateur, s’y enfonça profondément puis explosa. La détonation elle-même dans les chairs du monstre aurait pu ne pas infliger de gros dégâts, mais celle-ci parut provoquer une réaction en chaîne. Après une seconde explosion interne, le mutant se retourna en titubant pour faire face à son tortionnaire, Croc de Lune toujours prise dans sa griffe levée.

Kor’sarro visa le front de la bête, mais avant même qu’il ait pu appuyer sur la détente, il vit les petits yeux s’ouvrir en grand. Une détonation étouffée se produisit dans sa large poitrine, et le mutant bascula en avant aux pieds du Maître de la Chasse. Il n’eut qu’à se baisser pour récupérer son épée, et en profita pour regarder autour de lui.

Chacun des mutants avait été engagé par au moins deux White Scars et les lances énergétiques avaient fait preuve d’une grande efficacité. La plupart des monstruosités avaient été renversées par l’impact initial, les autres avaient été achevées à coups d’épée tronçonneuse et de pistolet bolter par les guerriers qui suivaient juste derrière. Un guerrier décapita l’une des bêtes. Ce trophée irait prendre place dans le hall de la 3e compagnie, rappelant ainsi une grande victoire, du moins s’il survivait quelqu’un pour la rapporter au chapitre.

— Fils de Chogoris ! cria fièrement Kor’sarro, son sang bouillonnait après cette brève, mais glorieuse charge. En avant !

Les sergents réorganisèrent leurs escouades. Kor’sarro porta le regard vers les murs au loin. Il n’y avait plus aucun signe de la Raven Guard. Le capitaine Shrike devait avoir ordonné son redéploiement. L’énorme tank superlourd roulait vers la large brèche, et son long canon fumait et cherchait de droite à gauche une cible potentielle, comme un chasseur pistant sa proie. Un gros contingent en armures bleu-vert de l’Alpha Legion traversait le champ de bataille. Eux aussi l’avaient vu et ils faisaient mouvement pour les intercepter, ses White Scars et lui, tout en se frayant un chemin à grands coups d’épées dans la horde de traîtres.

Au milieu de l’Alpha Legion marchait une silhouette que Kor’sarro reconnut immédiatement, même si elle était encore à plusieurs centaines de mètres de lui. Il s’agissait de Nullus, le champion-lieutenant de Voldorius qui semblait éprouver une haine toute particulière à l’encontre de son chapitre, dépassant même celle qui était devenue inévitable entre des ennemis vieux de plusieurs millénaires. La dernière fois que Kor’sarro s’était trouvé face à Nullus, c’était sur Cernis IV, mais ils s’étaient déjà affrontés une bonne douzaine de fois déjà. Chacune d’elle était encore parfaitement gravée dans la mémoire du capitaine des White Scars. Il ouvrit la manette des gaz et fit bondir sa moto en avant. L’affaire de Lost Hope, ces combats sous les glaces de Sagrifarri, le troisième siège d’Ex Bellum. Se remémorer ces batailles lui rappelait aussi tous les frères tombés, plusieurs des mains mêmes de Nullus. Kor’sarro s’était à chaque fois juré de les venger.

Mais entre Kor’sarro et sa cible se tenaient plusieurs rangs de légionnaires et le tank superlourd commençait lui aussi à pivoter sur ses énormes chenilles pour faire face à la nouvelle menace, écrasant dans le même mouvement des cultistes par poignées entières. Les renégats étaient des combattants tout aussi capables que les White Scars, peut-être même plus, car ils avaient depuis très longtemps déjà offert leur âme aux dieux du Chaos, en échange de pouvoirs dépassant de loin ceux des mortels. Chacun d’eux était un puissant guerrier qui avait déjà livré au moins un millier de batailles et affronté des ennemis de toute sorte, depuis les êtres issus du vide intergalactique aux meilleurs des champions de l’Empereur. L’Alpha Legion en particulier était réputée parmi les légions renégates pour sa ruse et sa perversité, et ceux qui se dressaient face à Kor’sarro ne devaient pas faire exception à la règle. L’Alpha Legion se déploya par escouades et constitua une formation défensive disposant de nombreux angles de tirs, ce qui ne manquerait pas d’infliger de terribles dommages aux White Scars en charge. C’était comme si l’ennemi savait que Nullus constituerait une cible très tentante pour Kor’sarro et sa confrérie et il se déployait pour exploiter cela au mieux.

Consumé par la haine comme il l’était, Kor’sarro n’en était pas pour autant un berserk décérébré pour se laisser entraîner dans ce piège grossier. Il regarda autour de lui la disposition de ses propres forces et remarqua immédiatement les quelques brèches dans ses lignes, résultant de la perte de plusieurs frères. Il garda cela pour plus tard et estima que ses hommes et lui étaient capables de culbuter l’Alpha Legion, pourvu qu’ils aient le temps de la prendre de vitesse avant qu’elle ait terminé son déploiement.

— La harde braie ! annonça-t-il en utilisant le chant de bataille des White Scars, même si l’Alpha Legion interceptait ce message, elle ne pourrait pas l’exploiter. La corne de la bête, le plateau à l’aube.

Les sergents indiquèrent qu’ils avaient bien reçu les instructions. Kor’sarro changea légèrement de trajectoire et son escouade de commandement suivit le mouvement, sous la fière bannière de la 3e compagnie. Oh, comme il aimerait ajouter le nom de Nullus à la liste des ennemis abattus égrenée sur le tissu.

Les White Scars exécutèrent à la lettre les ordres de leur capitaine. Les motards et les escouades d’assaut entreprirent une large manœuvre de contournement qui les conduirait sur le flanc droit de l’Alpha Legion, mais cela ne suffirait pas à contrecarrer le plan de l’ennemi. Alors que les unités les plus rapides effectuaient leur large courbe, les Devastators à bord de leurs Rhinos débarquèrent à deux cents mètres des lignes adverses. Avant même que les armes lourdes ne soient épaulées, les Predators délivrèrent un véritable déluge de tirs de bolters lourds et d’autocanons, forçant l’Alpha Legion à baisser la tête et l’empêchant de se déployer comme elle l’entendait.

Kor’sarro afficha un sourire sinistre lorsqu’il entendit la détonation sourde du canon démolisseur du tank de siège Vindicator, le Thunderheart. Basé sur un châssis de Rhino, le Vindicator était en fait une pièce d’artillerie mobile. Lorsque tira l’énorme canon, les systèmes d’extraction d’air situés à

l’arrière du tank rétablirent les écarts de pression. Une escouade entière de Space Marines renégats fut éliminée en un instant. Chacun de ses membres était un hérétique doublé d’un criminel, responsable de la mort d’innombrables innocents, et le tir d’artillerie mit un terme à leur sinistre carrière en une fraction de seconde. Le cœur de Kor’sarro battait de la gloire des batailles, persuadé que même s’il y trouvait la mort, ce ne serait pas en vain.

Les tirs de l’Alpha Legion furent par nécessité répartis entre les motards et les escouades d’assaut White Scars qui tentaient de les déborder par le flanc et les unités plus lourdement armées qu’étaient le tank de siège et les Devastators. Un tir de canon laser jaillit droit sur le Thunderheart, mais frappa l’énorme lame de bulldozer déployée devant lui et y rebondit en soulevant des gerbes d’étincelles. Un second tir traça des entailles dans le flanc du blindé qui déclencha immédiatement ses fumigènes afin de gêner les tirs de l’Alpha Legion et donner le temps à la charge de Kor’sarro d’atteindre son but.

Les escouades Devastators délivrèrent à leur tour un véritable torrent de feu. Les salves d’obus de bolters lourds, de missiles et de rayons laser furent si intenses que les légionnaires durent se protéger derrière le moindre couvert que leur offrait le champ de bataille. Ceux qui n’en trouvèrent pas furent forcés de se jeter au sol pour profiter du maigre abri que constituaient les tas de cadavres. Les corps sans vie des cultistes et des miliciens dansèrent comme s’ils avaient retrouvé une existence sous les rafales des bolters lourds. Bientôt, l’Alpha Legion dut se redéployer et les escouades entamèrent un mouvement de repli parfaitement discipliné tout en délivrant des tirs sporadiques et hasardeux.

L’attaque de flanc lancée par Kor’sarro toucha enfin au but. Les motos et les réacteurs dorsaux rugirent lorsque les White Scars s’abattirent sur leurs ennemis jurés. Les lances énergétiques renvoyèrent la lumière orangée du soleil, et une douzaine de légionnaires furent renversés dans les premières secondes. Croc de Lune resplendit de lumière lorsque Kor’sarro décapita un traître qui avait osé se dresser face à lui, mais il se retrouva un instant plus tard jeté au bas de sa selle par une rafale de bolter qui le frappa au flanc, tirée à une portée si courte que les impacts furent d’une violence extrême.

Kor’sarro roula sur lui-même quand il heurta le sol. Les balles ricochèrent autour de lui. Exploitant l’élan de sa chute, il parvint à se relever et fit face à ses ennemis. Une escouade de l’Alpha Legion marcha vers lui, les sinistres détails de leurs heaumes baroques ne laissant pas transparaître leurs émotions, leurs bolters ornés d’or déjà levés pour une deuxième salve. Kor’sarro les salua en levant Croc de Lune et leur cria son défi.

Les légionnaires marquèrent un temps d’arrêt. Sans doute préféreraient-ils cribler le White Scar de leurs balles avant que celui-ci et sa redoutable arme relique ne soient sur eux.

— Allez ! rugit Kor’sarro. Combattez avec honneur pour une fois !

Les doigts se crispèrent sur les gâchettes des bolters.

L’éclair d’une lance énergétique transperça l’air et se planta dans le légionnaire le plus proche. Le traître tomba à genoux. L’escouade de commandement apparut aux côtés de Kor’sarro, et les guerriers bondirent de leur selle pour venir se placer autour de leur Khan.

Les traîtres ouvrirent le feu et chargèrent, l’espace entre les deux unités se transformant bien vite en un champ de mort. Un frère tout près du capitaine bascula en arrière, sa cuirasse percée par une douzaine de balles de bolter. Un autre fut réduit en miettes par un missile ennemi, le projectile éparpillant le White Scar en des dizaines de fragments d’armure fumante et de chairs sanguinolentes. Un grondement de colère monta parmi les White Scars. La mort de leurs camarades ne fit que les propulser en avant encore plus rapidement.

Une seconde plus tard, les deux groupes se percutaient de plein fouet en une indescriptible mêlée. L’épée tronçonneuse d’un traître ouvrit en deux l’armure d’un White Scar. Ce dernier eut le temps de mitrailler à bout portant son meurtrier avant de succomber. Un autre Space Marine mourut englouti dans une langue de feu crachée par un lance-flammes. Sa tête nue fut transformée en un crâne noirci, mais il put tuer trois ennemis avant de s’effondrer.

Croc de Lune frappa, une, deux, trois fois, et chaque fois prit la vie d’un légionnaire. Puis, tout fut terminé, et Kor’sarro se retourna, haletant de fatigue. Il se tourna pour rendre hommage à ses guerriers et vit que Frère Yeku, le porte-étendard de la 3e compagnie, était tombé à genoux. Il se tenait le ventre de l’un de ses bras, l’autre maintenant dressée la bannière.

— Frère-capitaine… souffla-t-il d’une voix faible.

Kor’sarro se précipita aux côtés du guerrier, le cœur emplit d’une froide colère. Il s’agenouilla près de son ami puis déverrouilla son casque. Du sang coulait de la bouche du guerrier, et sa peau avait déjà la pâleur de la mort.

— Kor’sarro, toussa Yeku en plongeant son regard mourant dans celui de son capitaine. Accordez-moi une faveur…

Faisant appel à ses dernières forces, Frère Yeku souleva la hampe de la bannière. Même dans ses ultimes instants, il ne permit pas à la bannière de tomber à terre, ce qui aurait constitué un grand déshonneur pour lui et la compagnie tout entière. Kor’sarro comprit immédiatement ce que lui demandait le guerrier et prit la hampe, soulageant Frère Yeku de son poids ainsi que de celui de sa tâche.

— Merci, honoré Khan, soupira Yeku avant de se laisser glisser sur le sol noir.

Kor’sarro savait que son vieil ami était mort, et qu’il était tombé avec le plus grand des honneurs. Ce n’était pas la première fois qu’il assistait à une telle tragédie, mais il allait s’assurer que le nom de Frère Yeku entre dans les sagas des White Scars, car sa mort avait été belle et de telles choses comptaient pour les fils sauvages de Chogoris.

— Khagus ? s’adressa-t-il à l’attention de l’apothicaire de la compagnie qui s’approchait. Il s’agenouilla avec respect près du corps de Frère Yeku.

— Il chevauche désormais dans les steppes glacées, mon Khan, dit l’apothicaire en faisant référence aux légendes des nomades de Chogoris.

— Faites ce qui doit être fait.

Kor’sarro se releva pour aller récupérer sa moto et il entendit dans son dos le bruit du petit scalpel laser de l’apothicaire tranchant dans la gorge du Space Marine tombé. Un instant plus tard, ce fut le grésillement d’une petite scie qui ouvrit les chairs. L’apothicaire offrait au défunt Frère Yeku l’honneur auquel tout Space Marine aspirait après sa mort. Il récupérait à l’intérieur du corps les glandes contenant le patrimoine génétique de Yeku. Si l’Empereur le voulait, ces glandes seraient rendues au chapitre et le code génétique qu’elles renfermaient serait transmis à une nouvelle génération de White Scars.

L’opération fut exécutée en quelques secondes. Kor’sarro releva Lunadrak d’une main, tout en tenant la bannière de l’autre. Il se fit une promesse silencieuse que, si cela lui était possible, il viendrait récupérer le corps de Yeku et de tous ceux tombés là et les rapporterait chez eux pour qu’honneur leur soit rendu.

Mais dans l’immédiat, la bataille faisait toujours rage. Les escouades de White Scars luttaient contre leur alter ego de l’Alpha Legion dans de féroces corps à corps. Les White Scars semblaient prendre l’avantage au fur et à mesure que d’autres unités rejoignaient les combats, mais la victoire s’annonçait coûteuse et, déjà, une bonne demi-douzaine de corps en armures blanches gisaient sur le sol noir. Tout autour, le champ de bataille grouillait toujours de traîtres, malgré les pertes terribles que leur avaient infligées à la fois les White Scars et l’Alpha Legion. Le tank superlourd continuait d’approcher, le sol tremblait sous ses énormes chenilles, mais son équipage n’osait pas tirer sur les White Scars avec l’Alpha Legion aussi proche. Les Space Marines étaient habitués à se battre en infériorité numérique, parfois même à un contre cent. Ils étaient le scalpel qui extrayait la tumeur de la chair malade, et ils allaient gagner.

Puisant dans des décennies d’expérience, Kor’sarro identifia rapidement le point du champ de bataille qui déciderait de la victoire ou de la défaite. Non loin de sa position, une escouade de ses motards avait mis pied à terre pour repousser vaillamment la tentative de contre-attaque de l’Alpha Legion. Plusieurs de ses guerriers souffraient déjà de blessures et l’unité ne tarderait pas à être submergée. Si cette escouade cédait, toute la ligne de bataille serait menacée et jamais Kor’sarro ne mettrait la main sur Nullus.

— Khagus, Temu, Kergis ! appela-t-il les trois uniques survivants de son escouade personnelle. Nos frères ont besoin de nous !

Il leva bien haut la bannière de la 3e compagnie puis démarra sa moto pour se lancer droit sur l’ennemi, ses frères à ses côtés. À la vue de l’étendard claquant furieusement au vent, les White Scars redoublèrent d’efforts et l’Alpha Legion sembla hésiter. Un instant plus tard, Kor’sarro était au milieu de l’ennemi et il décida de ce qu’il devait faire.

Dans le même mouvement, il bondit de sa moto et percuta les pieds en avant un imposant guerrier, un champion et sans doute bras droit de Nullus. Le traître bascula sous l’impact. Kor’sarro poussa un terrible cri de guerre et leva bien haut la bannière afin que tous puissent la voir, puis il abattit la hampe avec une telle force qu’elle transperça le casque du légionnaire.

Un rugissement issu des rangs des White Scars salua le geste du capitaine, mais le champion n’était pas encore mort. Il leva son bolter vers le visage de Kor’sarro, et celui-ci n’eut que le temps de se pencher en arrière quand un chargeur entier fut vidé. Les balles ricochèrent sur son gorgerin ou sa cuirasse, des éclats incandescents lui lacérèrent les joues. Le primarque veillait cependant sur lui et lorsque l’arme émit le claquement caractéristique indiquant qu’elle était à court de munitions, il n’avait pas d’autres blessures.

D’un geste violent, il retira la hampe du casque cornu puis l’abattit à nouveau, cette fois-ci dans la poitrine de son adversaire, qu’il transperça de part en part, jusqu’à son paquetage dorsal. Lorsqu’il tira à nouveau la hampe, le corps sous lui était secoué des décharges d’énergie libérées par la destruction des générateurs. L’armure luisait de l’intérieur et fondait même par endroits.

Toutes les têtes étaient tournées vers lui : les White Scars affichaient une fierté féroce, les membres de l’Alpha Legion, dont les visages étaient pour la plupart dissimulés sous leurs casques, semblaient sur le point de fléchir. Puis Kor’sarro se rendit compte qu’un visage couturé de cicatrices, tordu de malveillance et de haine, le fixait. C’était Nullus.

Les deux regards restèrent verrouillés l’un sur l’autre quelques instants avant que le sortilège ne soit rompu et que les flux de la bataille ne les séparent à nouveau. Kor’sarro hurla sa colère, mais son cri sauvage fut noyé sous un nouveau bruit, celui de gigantesques moteurs qui dominaient la clameur des combats. Le sol sous les pieds de Kor’sarro tremblait violemment et le Maître de la Chasse vit que le tank superlourd qu’il n’avait vu jusque-là que de loin se rapprochait d’eux, son énorme canon s’abaissant doucement dans leur direction.

Les escouades de l’Alpha Legion se désengagèrent l’une après l’autre et reculèrent sans jamais cesser de cracher des rafales de leurs bolters.

— En selle ! cria Kor’sarro en sautant lui-même sur Lunadrak et en jetant au vol la bannière à Frère Temu.

La nomination d’un nouveau porte-étendard était normalement accompagnée d’une grande cérémonie, mais les deux hommes savaient qu’il n’était pas temps pour une telle célébration. Kergis, Temu et Khagus retrouvèrent leurs motos respectives et les quatre guerriers ouvrirent les manettes des gaz.

— Le mammouth saigne par un millier de blessures, indiqua Kor’sarro dans sa radio, indiquant ainsi la manière dont les White Scars devaient engager le terrible blindé. Ni le Thunderheart, ni les escouades Devastators ne disposaient de la puissante de feu nécessaire pour abattre ce monstre d’acier, mais les fils de Chogoris disposaient d’autres moyens de mettre à mort une proie aussi imposante.

Les escouades Tactiques débarrassées de la pression de l’Alpha Legion purent elles aussi se remettre en selle et toutes rattrapèrent Kor’sarro. Les unités

d’assaut les survolèrent, trente marines de plus venant ajouter leur poids dans cette charge.

Les tourelles de l’Ironsoul cherchèrent à trouver leurs cibles parmi les White Scars qui lui fonçaient dessus de toute part. Répondant à un signal muet, tous s’éparpillèrent par escouades, compliquant d’autant la tâche des artilleurs. Le canon secondaire du monstre tira, mais l’escadron qu’il avait visé n’était plus là à l’instant où l’obus explosa au sol. Un énorme panache de fumée s’éleva dans les airs et les graviers retombèrent sur une douzaine de mètres à la ronde. Puis, les nombreux bolters lourds, à la fois à l’avant et sur les flancs du blindé, donnèrent de la voix, emplissant l’air des rafales de métal.

Les White Scars chargèrent à travers la fusillade, tête baissée et épaules rentrées. Les carénages blindés de nombreuses motos perdirent de leurs morceaux sous les tirs nourris, mais leurs pilotes ne se détournèrent à aucun moment. Les lourds projectiles explosèrent contre les armures énergétiques des Space Marines et certains les transpercèrent. Dans les intenses quelques secondes que dura la charge, un Space Marine reçut une balle dans une jointure entre sa cuirasse et son épaule, et le projectile s’enfonça profondément avant d’exploser en lui arrachant le bras. Le guerrier continua pourtant à piloter sa moto d’une main, son armure déversant dans son organisme un cocktail de drogues de combat. Un autre prit un projectile en plein casque, et lorsqu’il l’arracha parce que ses systèmes optiques étaient hors service, son visage était en sang et il avait perdu un œil. Lui aussi poursuivit sa charge. Quelques autres ne furent pas aussi chanceux. Les rafales intenses eurent raison d’eux, malgré leurs armures sanctifiées. Leurs glandes progénoïdes et leurs corps seraient récupérés plus tard, jura Kor’sarro, une fois que tout ceci serait terminé.

L’Ironsoul tira avec son canon principal. Les servants ne disposaient d’aucune cible précise, car les White Scars étaient si rapides qu’il leur était facile de ne pas rester dans l’arc de tir de l’énorme tube. Pourtant, ces obus de très gros calibre pouvaient faire des dégâts même sans toucher directement leur cible. À cinquante mètres de distance, l’obus passa au-dessus des têtes de Kor’sarro et de ses compagnons avant même qu’ils ne se rendent compte que la pièce avait tiré. L’onde de choc souffla l’air des poumons de Kor’sarro, et seule sa physiologie améliorée les empêcha d’exploser.

L’obus continua son vol à travers la formation dispersée des marines d’assaut, dont plusieurs chutèrent au sol lorsque leurs réacteurs dorsaux se trouvèrent subitement privés de puissance à cause du changement spectaculaire de pression. Un instant plus tard, le lourd projectile explosa, à cinq cents mètres en arrière des White Scars. L’explosion fut terrible, mais les guerriers de Kor’sarro étaient bien trop éloignés pour se trouver affectés par la pluie de débris et de fragments de corps projetée en l’air. Puis, les White Scars furent sur leur proie.

Les escouades se séparèrent pour encercler l’Ironsoul. À une portée aussi réduite, les guerriers purent bien plus facilement éviter les tirs des armes secondaires. Si l’un d’eux avait été touché d’aussi près, il aurait probablement explosé sur place. Exploitant une tactique mise au point des milliers d’années plus tôt sur Chogoris pour abattre les énormes bêtes sauvages, les White Scars effectuèrent une succession de charges, les motards s’attachant à frôler le monstre pour placer des bombes à fusion sur ses différentes tourelles. Ils s’écartaient juste avant qu’elles n’explosent, neutralisant l’un après l’autre bolters lourds et canons laser. En l’espace de deux minutes, l’Ironsoul se retrouva totalement désarmé, à l’exception de son énorme canon principal. Le mastodonte était cependant toujours capable de rouler et constituait de par son poids seul une terrible menace.

Le tank superlourd devait être définitivement immobilisé. Serrant les dents, le Maître de la Chasse s’accrocha au guidon de Lunadrak et l’amena le long du Baneblade.

Le blindé ne roulait pas très vite, mais Kor’sarro était pleinement conscient que s’il dérapait, il serait réduit en bouillie par les larges chenilles. Il tendit chaque muscle de son corps puis se leva sur sa selle. Il poussa de toutes ses forces, franchit les trois mètres qui séparaient sa moto de l’énorme carcasse et

s’accrocha à une large poignée. Comme si le chef de char avait compris la manœuvre, le monstre blindé vira brutalement sur sa gauche et Kor’sarro fut forcé de s’accrocher de toutes ses forces pour ne pas être projeté violemment en l’air. Il tint bon, bien aidé par les servomoteurs de son armure énergétique, et put se hisser sur la partie supérieure du tank.

De son point de vue dominant, la horde se répandait sur des kilomètres dans toutes les directions, mais l’essentiel se pressait à travers la large brèche ouverte dans le mur d’enceinte des installations de défense. Les traîtres de l’Alpha Legion s’étaient repliés bien à l’écart du blindé, et les frères de bataille poursuivaient leur avancée et accentuaient leur pression sur l’ennemi pour briser sa progression. Kor’sarro nota avec un sourire sauvage le nombre d’armures bleu-vert qui gisaient au sol et comprit que même si cette bataille était perdue, le prix payé par les traîtres aura été très élevé.

La réalité le rattrapa quand un trait de feu frappa le flanc de l’Ironsoul, le manquant d’un rien. Les armes lourdes de l’Alpha Legion prenaient pour cible le capitaine des White Scars, leurs porteurs conscients du fait qu’ils ne disposaient pas de la puissance nécessaire pour traverser le blindage du monstre d’acier sur lequel était juché le Space Marine, tout en restant capable de pulvériser ce dernier.

Luttant pour ne pas perdre l’équilibre, Kor’sarro localisa l’écoutille au sommet de la tourelle principale. Il activa les crampons magnétiques de ses bottes, très utiles pour des opérations d’abordage en cas de gravité nulle. Un lourd pas après l’autre, il se dirigea vers la tourelle principale qu’il entreprit immédiatement d’escalader.

D’autres tirs d’armes lourdes de l’Alpha Legion ricochèrent et arrachèrent des fragments de métal surchauffés qui parfois rebondissaient sur ses joues. Il ignora la douleur et prit une grenade antichar à sa ceinture, puis régla son retardateur sur trois secondes. Il la plaqua sur l’écoutille où elle resta collée grâce à sa fixation magnétique. Il s’abaissa ensuite pour se protéger de l’explosion.

Celle-ci fut assourdissante, mais avant même que le nuage de fumée ne se soit totalement dissipé, Kor’sarro avait déjà bondi à nouveau sur la tourelle. Il savait qu’il ne disposerait pas de l’espace suffisant à l’intérieur pour manier correctement son épée, alors il la laissa au fourreau et se prépara à se battre à mains nues. Il se laissa tomber par l’écoutille déchirée, bien décidé à massacrer tout membre d’équipage qui lui tomberait sous la main.

Il s’était attendu à sentir ses bottes tomber sur un plancher métallique, mais il se rendit bien vite compte qu’il s’était trompé.

Au lieu du métal sous ses pieds, Kor’sarro sentit ses bottes s’enfoncer dans quelque chose de mou. Ses yeux s’habituèrent bien vite à l’obscurité et il chercha du regard les membres d’équipage. Il aperçut du coin de l’œil un mouvement et, avant qu’il ait pu réagir, un tentacule hérissé de millions de petits crochets

s’enroula autour de son cou et commença à le serrer.

Il cria son refus de connaître une telle mort, sa bouche se retrouva instantanément remplie de centaines de pseudopodes investigateurs qui cherchaient à s’insinuer jusqu’au fond de sa gorge. Son instinct prit le dessus et il referma brutalement la bouche, tranchant le tentacule de ses dents. Le membre coupé continua de s’agiter dans sa bouche, mais il n’osa pourtant pas le recracher, car le reste était toujours en train de lui serrer la gorge.

Il déploya toutes ses forces et sa volonté, puis agrippa de ses deux mains le tentacule pour l’écarter de son visage. Il recracha le morceau dès qu’il en fut capable. Il se rendit alors compte que l’intérieur du tank n’était plus du tout tel qu’il aurait dû être. À la place de machines et d’instruments, l’habitacle de l’Ironsoul ressemblait aux entrailles d’un monstre.

Il lutta contre les nausées et leva la tête vers la lumière du jour au-dessus de lui. Les rebords de l’écoutille suintaient comme de la chair purulente. Un grondement sourd monta alors tout autour de lui. Le bruit venait de partout à la fois et tout l’intérieur se mit à trembler. Kor’sarro cracha sa salive pour se débarrasser du goût immonde laissé par les pseudopodes. Il n’avait que deux possibilités : être digéré par l’animal ou lui arracher le cœur.

Il tira une botte, puis l’autre, pour s’extirper de la masse spongieuse. Aucun entraînement ni aucune méditation n’auraient pu le préparer à une telle

expérience, mais il savait que cette bête qu’était devenue l’Ironsoul avait forcément un cœur, ou en tout cas, un point vulnérable. Il estima que ce genre d’organe devait se trouver plus vers l’arrière, là où auraient dû se trouver les moteurs, et il se dirigea donc dans cette direction.

Un autre tentacule tenta de l’attraper, cette fois-ci à la taille. Il n’y avait aucune source de lumière à

l’intérieur et, étrangement, celle qui pénétrait par l’écoutille ouverte ne parvenait pas jusque-là, mais il perçut bien vite une lueur rougeâtre qui émanait de la substance même du tentacule. Elle était suffisante pour ses sens améliorés d’Astartes. Cela lui permit de localiser cette chose qui l’assaillait. D’une main, il repoussa le tentacule, de l’autre il chercha quelque chose à sa ceinture. Il tira son long poignard et, poussant un cri sauvage, trancha net le membre sinueux, qui tomba au sol où il se tordit dans de violentes convulsions.

Kor’sarro se jeta en avant. Une douzaine d’autres de ces immondes membres poussaient depuis les entrailles du tank. Le Maître de la Chasse sentit la sauvagerie de ses ancêtres enfler en lui. Une partie de lui-même restait pourtant consciente qu’il ne devait pas s’abandonner à la démence sanguinaire, car cela reviendrait à libérer quelque chose de terrible sur la galaxie. Les Prophètes des Tempêtes parlaient souvent de ce précipice le long duquel marchent les guerriers. Certains se croyaient plus forts en parvenant à résister à l’envie de regarder en bas, mais le vrai brave savait que, bien au contraire, plonger ses yeux dans le visage de la vérité était la marque des authentiques courageux.

En se frayant un chemin à travers ces masses vivantes, Kor’sarro comprit qu’il se tenait au bord du précipice et que succomber à la folie aurait comme conséquence son engloutissement par le démon lui-même.

Il frappa tout autour de lui avec son long poignard. Les chairs visqueuses en arrivaient parfois à se presser contre son visage. Il poussait de toute la puissance de ses muscles contre ces murs de viande. Il mordit à nouveau lorsque d’autres pseudopodes tentèrent d’entrer dans sa bouche, puis, dans un dernier effort, il se retrouva au cœur du monstre de chair et d’acier.

Il vit devant lui battre une lumière infernale, le cœur de la machine de guerre démoniaque.

Il cria une prière à Jaghatai Khan, le vénéré primarque perdu des White Scars, puis plongea sa lame dans le cœur. Celui-ci explosa en une irruption de sang et de haine. Kor’sarro se retrouva plongé en un instant dans un monde d’obscurité totale et dévorante.

Kor’sarro ouvrit les yeux pour se retrouver à regarder le ciel enfumé de Quintus.

Il n’entendit tout d’abord rien, puis à peine un gémissement aigu qui se transforma en un rugissement assourdi.

La terrible cacophonie des combats se déversa subitement sur lui lorsqu’il retrouva ses sens.

Il était fourbu, mais ne souffrait d’aucune blessure grave. Il était allongé sur le sol, non loin des murs qui entouraient les installations de défense, la terre sous lui tremblait du martèlement des pieds de plus de dix mille combattants.

Il tourna la tête et aperçut une masse sombre qui grondait et fumait par une bonne douzaine de larges déchirures. Il se remit sur ses pieds et comprit qu’il s’agissait de l’Ironsoul. Sa carcasse était éventrée par les explosions internes provoquées par la destruction du cœur du démon.

Cela avait eu comme résultat de le précipiter au-dehors, réalisa Kor’sarro en secouant la tête pour s’éclaircir les idées. Il baissa les yeux sur son armure blanc et rouge, et la trouva trempée des fluides poisseux des entrailles de la bête, noircie par les explosions et éraflée par une multitude de dents.

Le Maître de la Chasse s’était maintenant totalement redressé. Une autre silhouette se tenait sur la carcasse fumante de l’Ironsoul.

— Il t’a recraché, hein ?

Kor’sarro reconnut à l’instant la voix sibilante. Il s’agissait à l’évidence de celle de Nullus, le champion de Voldorius. La main droite du capitaine descendit attraper la poignée de Croc de Lune.

— Je savais que tu viendrais, continua Nullus. Je savais que tu viendrais pour moi, surtout après le petit message que j’avais laissé sur Cernis. Tu es vraiment infatigable…

— Nullus, gronda Kor’sarro.

Il était désormais clair que l’épaulière portant les quatre étoiles avait été laissée bien en évidence pour que les White Scars suivent ses traces jusqu’à Quintus.

— Il est temps de terminer cette chasse ! lança-t-il au légionnaire.

Le visage de Nullus se tordit en un sourire sardonique.

— Il est temps, en effet, White Scar. Cela fait longtemps que je te hais, je commence à fatiguer.

Kor’sarro fut frappé par l’ampleur de la haine de Nullus envers les membres de son chapitre. Il avait laissé des indices derrière lui et le Maître de la Chasse l’avait suivi, dans le seul but d’exercer enfin sa vengeance contre les fils de Chogoris. Les yeux du traître étaient deux abysses de rage pure, des fenêtres d’où le dévisageait une chose inhumaine.

Le capitaine comprit alors subitement. Peut-être était-ce dû à sa récente proximité avec la créature qui avait occupé l’intérieur de l’Ironsoul, à moins que ce ne soit qu’une intuition. Mais peut-être aussi l’avait-il toujours su.

— Démon ! cracha-t-il en tirant Croc de Lune.

Il sauta d’un bond sur l’arrière de l’épave du blindé.

Nullus se tenait plus vers l’avant, au-delà du large gouffre encore fumant d’où avait volé l’énorme tourelle lors de l’explosion de Baneblade. Il poussa un grondement sourd et guttural, un bruit qu’aucune gorge mortelle n’aurait pu générer.

— Tu ne sais pas de quoi tu parles… grogna-t-il.

— Et je n’ai pas le moindre désir de le savoir, répondit Kor’sarro. Ta seule existence suffit à te condamner.

— Tu n’es vraiment qu’un arrogant petit rat, ricana Nullus avec un regard moqueur. Tout comme tes semblables.

— N’insulte pas mon peuple. Même le plus modeste d’entre eux vaut mieux que des créatures comme toi.

— Si seulement c’était vrai, soupira Nullus. Mais j’ai bien observé ton peuple, plus souvent que tu

n’imagines. Je le connais très bien. Peut-être même mieux que tu ne le connais.

N’écoute pas le démon, se dit Kor’sarro, puis il se récita les enseignements des anciens. Ne te laisse pas engluer dans la toile de ses mensonges.

— Assez ! cria-t-il.

— Ta misérable existence va bientôt se terminer, chasseur, croassa Nullus. La mienne ne peut avoir de fin. Je suis le murmure dans la nuit que les tiens appellent djinnu. Je suis le ravisseur de vierges que les prêtresses nomment Ghallkan. Je suis la corruption maladive et le soleil brûlant du désert. Je suis toutes ces choses à la fois, et bien d’autres encore.

Aux paroles de Nullus, des peurs anciennes, de celles que Kor’sarro n’avait plus ressenties depuis son ascension au sein des White Scars, refirent surface. L’officier de l’Alpha Legion invoquait les esprits malveillants qui hantaient les steppes chogoriennes, ces êtres dont les chamans des tribus ne parlaient qu’au milieu du jour. S’ils le faisaient de nuit, ces esprits venaient les emporter jusque dans l’oubli.

— Tu n’es rien qu’un menteur ! lui renvoya Kor’sarro en levant Croc de Lune et en activant le générateur de l’arme sacrée. Tu ne fais que déverser tes paroles en espérant me faire trembler de peur et en prétendant connaître les miens. Je sais qui tu es, poursuivit Kor’sarro en entamant les paroles de l’exorcisme. Immonde est ton art !

Nullus siffla, les cicatrices qui recouvraient son visage se déformèrent en un masque de haine et de rancœur. Il remonta la hallebarde à lame noire en travers de sa poitrine et murmura des mots profanateurs que Kor’sarro put à peine entendre.

Le gouffre fumant qui avait supporté la tourelle de l’Ironsoul s’ouvrait entre les deux adversaires. Kor’sarro y jeta un rapide coup d’œil et comprit qu’il était trop grand pour qu’il puisse espérer le franchir facilement. Il lui faudrait le contourner pour engager son ennemi et cela s’annonçait plutôt périlleux.

Ce fut Nullus qui bondit en l’air, propulsé par une force qui n’avait rien de mortelle. Cette action prit Kor’sarro totalement par surprise.

Le White Scar eut à peine le temps de lever son épée pour parer le coup de hallebarde. L’élan de Nullus le porta jusque derrière lui.

Il ne put que passer son épée par-dessus son épaule et utiliser instinctivement une parade apprise par les cavaliers nomades de Chogoris quand deux d’entre eux se croisent à dos de cheval, chacun cherchant à planter son arme dans le dos de l’autre. Kor’sarro para sans même regarder, mais il ressentit l’énorme impact de l’arme de Nullus quand elle heurta la sienne. Avant que le légionnaire ne puisse frapper à nouveau, Kor’sarro bondit en arrière, le long du gouffre béant, effectua un demi-tour en l’air et retomba trois mètres plus loin.

Le souffle court, il leva son épée sacrée. Le champ énergétique fluctua, comme s’il avait été en partie dévoré par la lame sorcière, avant de se stabiliser à nouveau. Le coup porté par Nullus avait également entamé le tranchant qui avait toujours été jusque-là impeccable. Kor’sarro recula d’un pas prudent, afin de gagner un peu plus d’espace pour manœuvrer. L’un de ses pieds frôla de peu le bord de la gueule fumante.

Nullus porta une nouvelle attaque. Sa hallebarde partit vers l’épaule gauche de Kor’sarro. Ce dernier esquiva facilement, mais se retrouva à nouveau à reculer.

— Tu es bien moins serein, fils des steppes glacées, ricana Nullus.

Kor’sarro savait très bien que Nullus cherchait à le mettre hors de lui afin d’en tirer un avantage. Sa fierté et son honneur imposaient qu’il réponde aux diatribes du démon, mais il repoussa tout cela et chercha quelque chose qu’il puisse exploiter.

— Non ? ajouta Nullus. Tu n’as donc aucune fière réplique à m’envoyer, balafré ?

Son adversaire fit un nouveau pas en avant, la hallebarde prête à frapper à tout moment. Kor’sarro vit une opportunité.

— Que voudrais-tu m’entendre répliquer ? demanda-t-il.

— Oh, je ne sais pas, répondit Nullus. Quelque chose au sujet de la destinée de ton fier primarque, peut-être ?

Kor’sarro parvint à garder son calme et prit même le temps de regarder autour de lui afin de voir comment se déroulait la bataille. La horde des traîtres s’étalait toujours autant autour d’eux, mais les White Scars y avaient ouvert une profonde balafre. La bannière de la 3e compagnie flottait toujours avec fierté. L’Alpha Legion progressait vers elle et, surtout, la fumée masquait le ciel et les tirs étaient toujours aussi nourris. Des explosions et des cris étaient portés par le vent et se mélangeaient aux clameurs des cultistes et aux lamentations des miliciens.

Kor’sarro nota tout cela en l’espace d’un seul instant. Il n’y avait rien qu’il puisse faire pour aider ses camarades. Ses yeux retrouvèrent immédiatement son adversaire. Au même moment, celui-ci leva son arme et tenta une nouvelle attaque. La lame noire heurta la base de Croc de Lune et les deux combattants opposèrent leur force l’un à l’autre, avant de se repousser mutuellement et de faire quelques pas en arrière. Le générateur de l’épée eut à nouveau des ratés. Kor’sarro offrit une prière silencieuse à l’esprit de son arme afin qu’il ne se laisse pas dévorer par la vile sorcellerie de la hallebarde.

Durant ce bref moment, Kor’sarro avait pu se faire une idée de la puissance physique de Nullus. Le Maître de la Chasse avait pu se mesurer à tous les adversaires que l’univers avait jugé bon de lui envoyer, depuis des carnifex tyranides jusqu’aux ursidés cthelliens. La force qu’il avait sentie derrière cette hallebarde noire était la plus impressionnante à laquelle il avait jamais fait face.

— Et où est ton primarque, maintenant ? insista Nullus en reprenant sa tactique destinée à faire perdre son sang-froid à Kor’sarro.

— Le béni Grand Khan est en chasse, cracha Kor’sarro en cherchant à son tour à déstabiliser Nullus par des réponses inattendues. Il chasse des êtres comme toi.

Nullus entreprit de contourner l’ouverture fumante. Kor’sarro recula d’autant, comme s’il refusait le combat. La fière bannière de la 3e compagnie entra à nouveau dans son champ de vision, bien plus proche cette fois-ci.

— Comment sais-tu qu’il est encore en vie, se moqua Nullus. Peut-être n’a-t-il plus envie de voir ce trou puant que tu nommes ton monde natal, tout comme moi.

Nullus avait ramené ses railleries au monde chapitral des White Scars. Il avait déjà prétendu être celui qui y murmurait dans la nuit, un esprit redouté de nombreuses tribus, mais qui semblait avoir déserté Chogoris depuis que Jaghatai Khan en avait unifié les nations. Les paroles des Prophètes des Tempêtes revinrent à la mémoire de Kor’sarro…

…et Nullus se jeta en avant. L’arme maniée des deux mains sembla s’abattre de nulle part. Kor’sarro plongea de côté et la lame noire passa juste devant lui. Elle poussa un hurlement perçant, celui d’un prédateur maintenu en cage durant un millier

d’années et laissant échapper toute sa férocité. La pointe traça une entaille dans son épaulière et déchira sa cape. Les systèmes de son armure furent momentanément privés d’énergie, aspirée par la hallebarde, et ses mouvements en furent affectés. Il se laissa rouler en arrière et parvint à se relever sur une grille d’aération qui protesta sous son poids.

Nullus le poursuivit, sa lame hurlant plus fort encore. Son visage n’était qu’une masse de tissus scarifiés qui se déformait au gré de ses sentiments. Kor’sarro dut mobiliser tous ses talents d’escrimeur et toute sa ferveur guerrière pour parer, mais chaque coup le repoussait toujours plus près du bord.

— Il croyait qu’il pouvait avoir le dessus, ricana Nullus.

Kor’sarro ne répondit rien, il se contenta de porter une rapide contre-attaque.

— Il pensait pouvoir bannir celui qui murmure dans la nuit, les voix des ténèbres, mais il se trompait…

Puis, tout revint à Kor’sarro. Les histoires que les Prophètes des Tempêtes contaient aux néophytes. Certains pensaient que ce n’était que des légendes, mais il avait la preuve devant lui que ce n’était pas le cas.

— Je te connais… dit-il d’une voix qui avait retrouvé toute sa sérénité.

— Je sais, répondit Nullus. Tu me l’as déjà dit.

— Kagayaga, cracha Kor’sarro en effectuant le dernier pas vers le rebord.

Nullus se figea net lorsqu’il entendit ce nom. C’était donc vrai. L’esprit de la nuit noire, la chose-démon qui, d’après les légendes du chapitre, avait été bannie par le primarque Jaghatai Khan plus de dix mille ans plus tôt existait donc réellement et se tenait là, devant lui. Peut-être ce corps vêtu de l’armure de l’Alpha Legion n’était-il pas Kagayaga, mais la créature qui l’habitait, ce gouffre noir dans ces yeux, devait très certainement l’être. De cela, il en était sûr.

— Et donc ? sourit Nullus. Tu sais qui je suis, finalement.

À cet instant, la bannière de la 3e compagnie monta en toile de fond directement derrière Nullus. Un instant plus tard, celui qui la portait, Frère Temu, se montra sur la carcasse du blindé. À ses côtés se tenait le nouveau champion de la compagnie, Frère Kergis.

— Tu as déjà été banni de Chogoris ! cria Kor’sarro. Tu vas maintenant être banni de Quintus.

Nullus esquissa un rictus moqueur, mais un tir de pistolet bolter empêcha les mots de quitter sa bouche. La balle de Frère Kergis se logea dans l’arrière du crâne de Nullus, faisant voler des fragments d’os et plongeant profondément dans sa cervelle. Un instant plus tard, elle y explosa.

Mais Nullus n’était pas un humain ordinaire et l’immonde visage refusa de se désagréger comme il aurait dû le faire, et sembla se distordre et s’étendre. Kor’sarro sentit que le champion de Voldorius exerçait tout son pouvoir dans cet effort de contenir son enveloppe charnelle afin de pouvoir continuer à combattre.

Kor’sarro tendit une main vers sa ceinture et tira son propre pistolet bolter. Les générateurs de son armure reprenaient vie après le dysfonctionnement momentané provoqué par le contact avec la lame démon, et il leva son bras en visant la tête qui ne cessait de se déformer.

— Pour Jhogai ! cria-t-il.

Il appuya sur la détente et ce nouveau projectile acheva de briser l’emprise de Nullus sur son enveloppe mortelle. La tête éclata, aspergeant les trois White Scars de cervelle liquéfiée. Le corps accepta enfin de tomber à genoux devant le propre champion de Kor’sarro, puis il bascula sur le côté dans la fosse encore fumante de la carcasse de l’Ironsoul.

— Immonde est ton art, prononça Kor’sarro pour terminer le rite d’exorcisme, puis il cracha sur le corps qui gisait au fond du trou béant.

Avec la mort de Nullus, l’Alpha Legion commença à se replier vers les murs de Mankarra. Les White Scars poursuivirent leur assaut, les escadrons à motos et les escouades d’assaut prélevant un lourd tribut parmi l’ennemi qui se désengageait. Lorsqu’il devint clair que l’Alpha Legion avait définitivement renoncé, Kor’sarro rappela ses escouades afin qu’elles ne s’éparpillent pas trop en courant après différents gibiers.

Le Maître de la Chasse se tenait sur l’épave ravagée de l’Ironsoul et il ordonna que la bannière de la 3e compagnie soit apportée à son côté. Des nuages de fumée noire flottaient sur le champ de bataille, mais comme si l’Empereur lui-même y veillait, tous s’écartèrent devant la bannière déployée. À cet instant, chaque guerrier la vit battre dans toute sa splendeur depuis ce point dominant. Debout près d’elle se dressait Kor’sarro, Khan de la 3e compagnie, son armure blanche toujours salie de sang et de fluides corporels, sa cape de loup de lave déchirée et secouée par les bourrasques de vent. Son visage saignait par d’innombrables petites coupures et son armure était craquelée à une bonne douzaine d’endroits.

Kor’sarro apparut à sa confrérie avec toute la splendeur des plus vénérés héros du chapitre. Il était fier et droit, comme l’avaient été ces grands hommes qui avaient marché au côté du primarque lui-même. Les White Scars se rallièrent autour de Kor’sarro et de la bannière. En quelques minutes, les chapelains et les prophètes qui avaient accompagné les troupes rejoignirent leur Khan et pas loin d’une centaine de guerriers se regroupèrent autour de leur chef.

Pour l’ennemi, voir cette bannière brandie bien haut fut le signal de la défaite. Kor’sarro apparut aux yeux des traîtres comme une terrible vengeance envoyée sur eux par l’Empereur en personne. Pire, la nouvelle de la mort de Nullus s’était rapidement répandue à travers la horde. Personne n’eut besoin d’exagérer le récit, car voir l’Alpha Legion se replier vers les murs de Mankarra le confirma. Leurs tourmenteurs les avaient abandonnés à leur sort et au châtiment que ne tarderaient pas à exercer sur eux les White Scars.

Un millier de cultistes tombèrent à genoux et un immense gémissement traversa le champ de bataille. Les White Scars ne comprirent pas s’ils imploraient leur clémence ou se lamentaient d’avance sur leur sort. Ils contemplèrent ce spectacle avec horreur et les cultistes commencèrent à se flageller de leurs chaînes, crochets et piques, ou tout autre objet, y compris des membres amputés ramassés au sol. Les White Scars détournèrent le regard de cette vile démonstration, sachant très bien que ces pauvres êtres étaient au-delà de la clémence de l’Empereur.

Alors que les cultistes se laissaient sombrer dans l’acceptation du sort qui les attendait, l’essentiel de la horde, qui était constitué de miliciens enrôlés de force, se retrouva en proie à une immense terreur. Ces hommes et ces femmes savaient qu’ils s’étaient rendus coupables de haute trahison et que mourir des mains de l’Alpha Legion aurait été une fin honorable comparée à ce qui les attendait depuis qu’ils s’étaient laissé réduire de la sorte en esclavage.

À la vue de cette bannière proclamant sa victoire sur la plaine de cendre, dix mille miliciens laissèrent tomber leurs armes et s’enfuirent vers l’illusoire sécurité des murs de Mankarra. La débâcle se répandit à travers toute la horde, jusqu’à la brèche ouverte dans l’enceinte des installations de défense Sud Neuf. En quelques minutes, l’inexorable marée changea de direction. Les gens qui se trouvaient à escalader la brèche la redescendirent avec des hurlements terrorisés qui vinrent se marier aux lamentations des cultistes. Puis la vague humaine se retrouva à refluer par la brèche.

À l’intérieur des murs, le capitaine Kayvaan Shrike se retrouva subitement face à une horde de traîtres qui n’avaient plus du tout envie de se battre. Sa première réaction fut d’ordonner à ses escouades de mitrailler sans pitié l’ennemi en fuite, mais ses hommes n’avaient presque plus de munitions et les ultimes chargeurs se passaient déjà de main en main. Il demanda donc à ses unités de poursuivre l’ennemi en s’assurant qu’il ne restait pas derrière eux, mais en laissant s’enfuir ceux qui le pouvaient.

Dans la plaine, la multitude contournait l’épave de l’Ironsoul comme un torrent furieux autour d’un rocher. Les White Scars eux aussi semblaient décidés à laisser s’enfuir les traîtres. Les Thunderhawks approchaient déjà pour récupérer les escouades, les réapprovisionner en munitions et les redéployer rapidement sur leur prochain objectif : les murs de Mankarra même. Les blindés, le tank de siège Vindicator à leur tête, fonçaient déjà vers les immenses portes de la cité.

Les Space Marines embarquèrent à bord des appareils ou de leurs Rhinos. Au même moment, un orage colossal sembla se déchaîner au-dessus d’eux, haut dans le ciel. Le dernier frère de bataille à entrer dans son transport vit comme une pluie de météorites tomber depuis l’orbite.

Le Ninth Eye, le vaisseau amiral du seigneur Voldorius, s’était positionné selon les instructions de son maître à la verticale et commençait son bombardement orbital. Des têtes explosives de la taille d’un tank s’abattirent sur la plaine noire. La première frappa l’épave de l’Ironsoul, atomisant la carcasse et creusant un cratère de dix mètres de profondeur et cinquante de diamètre. Mais les White Scars n’étaient déjà plus là, ils fonçaient à toute vitesse à bord de leurs transports blindés.

La tête suivante frappa l’enceinte Sud Neuf juste à l’endroit de la brèche, abattant les fortifications, mais la Raven Guard était elle aussi partie, déjà en route vers son nouvel objectif.

Les autres missiles tombèrent au beau milieu de la horde qui tentait de rejoindre les murs de Mankarra. Dans sa colère et sa rage, Voldorius avait donné l’ordre que ses propres esclaves et serviteurs vaincus soient massacrés, leur mort servant à étancher sa soif de vengeance et peut-être même lui rapporter les faveurs des puissances de la Ruine. Plusieurs dizaines de têtes orbitales s’abattirent sur la marée de traîtres. Le bombardement fut si intense que les murs de Mankarra en tremblèrent et que les Thunderhawks furent secoués par les turbulences. La livrée blanche des véhicules terrestres des White Scars fut noircie par les cendres soulevées. Rhinos, Predators et Thunderheart fonçaient loin du bombardement, leurs écoutilles hermétiquement fermées pour repousser l’air qui brûlait tout autour d’eux.

Les premiers éléments de la milice à avoir fui suivaient de près l’Alpha Legion. Ils gémirent de désespoir lorsque les derniers guerriers en armures bleu-vert franchirent les énormes portes de Mankarra et les refermèrent derrière eux.

La plaine grouillait littéralement de miliciens. La horde de Voldorius avait été vaincue et son champion abattu. Le Warp résonnait des dix mille âmes données en offrande par le prince démon. L’assaut sur les installations Sud Neuf était terminé, mais alors que les Space Marines se rapprochaient de Mankarra, chacun d’eux savait que les réels combats restaient encore à livrer.

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