La Chasse de Voldorius
Chapitre III - Quintus
CHAPITRE III
Quintus
Ekit Skarl, écuyer du seigneur Voldorius, marqua une pause dans le vestibule avant de pénétrer sur la passerelle du Ninth Eye. Il inspira à fond et se prépara à être confronté à son infernal maître, à se trouver en présence du prince démon qui avait ravagé cet Imperium honni depuis tous ces siècles. Skarl n’était que l’un des mortels à qui Voldorius avait confié la tâche de gérer ces ennuyeuses contraintes qu’étaient l’administration, la logistique et les affaires politiques. Il n’avait pas lui-même choisi ce rôle, même s’il acceptait le fait d’être parfaitement désigné pour le tenir de par ses accointances avec les puissances de la Ruine. L’existence de l’écuyer ne tenait qu’à son empressement à répondre aux attentes de son maître, sans le moindre doute ni hésitation. Il ne pouvait se permettre de faire montre du moindre signe de faiblesse.
Devant lui, au-delà de ce recoin d’ombre dans lequel il se tenait, s’ouvrait la passerelle de commandement du croiseur de bataille de classe Desolator qui avait fait office de navire amiral pour Voldorius durant les trois derniers millénaires, depuis que le prince démon l’avait subtilisé à la flotte de son rival, le seigneur commandeur Amexon, appartenant lui aussi à l’Alpha Legion. Une coursive centrale suspendue s’avançait sur une centaine de mètres et se terminait devant une verrière blindée de dix mètres de haut. Sous la coursive se trouvaient les postes de travail de l’équipage, où plusieurs centaines de serfs enchaînés passaient le moindre instant de leur misérable existence à s’assurer du bon fonctionnement des antiques systèmes du vaisseau.
Il tira sur ses robes noires afin de s’assurer la meilleure apparence possible, puis il sortit de l’ombre du vestibule et s’engagea sur la passerelle. Deux douzaines de serfs osèrent lever la tête et jetèrent des regards jaloux sur sa relative liberté et ses privilèges. Des fous, se dit Skarl, ils devraient bien au contraire se satisfaire de leur condition qui les maintenait à l’abri de toutes les complications qu’il avait à gérer.
Tout en marchant, il se repassa mentalement les nouvelles qu’il devait délivrer à son maître. Le Ninth Eye se rapprochait du monde de Quintus, une planète que le seigneur Voldorius avait investie d’une manière fort judicieuse, car elle serait la base arrière parfaite pour ses plans à venir. Les serviteurs du prince démon y avaient livré une guerre acharnée pour vaincre les milices locales de défense, tout en faisant en sorte de rompre tout moyen de communication avec l’Imperium et d’empêcher ainsi toute interférence future malencontreuse. Cette guerre de conquête était terminée, la phase suivante du plan pouvait commencer.
Mais l’écuyer apportait deux autres nouvelles.
Il s’inclina plus bas encore lorsqu’il s’approcha de Voldorius. Il ressentait l’aura de puissance qui irradiait de l’imposante silhouette de son maître. Certains en étaient tellement affectés qu’ils vomissaient ou s’effondraient sur le sol en saignant par chacun de leurs orifices. Skarl savait que son maître trouvait ces manifestations fort pathétiques et il entrait d’ailleurs dans ses attributions d’écuyer de faire en sorte que des êtres aussi faibles n’arrivent jamais en présence de Voldorius ni n’entrent à son service, à moins bien sûr que le démon ne se complaise à voir ses ennemis réduits à des vermisseaux se tortillant à ses pieds.
Skarl repoussa ces pensées et effectua les derniers pas avant de se prosterner en une posture d’abjecte soumission. Le front appuyé sur le sol métallique de la coursive, il attendit que son maître lui fasse signe.
— Tu peux te relever, écuyer, dit la voix sourde de Voldorius.
Le prince démon ne s’était jamais adressé à lui en utilisant son nom.
Il soupira de soulagement et se releva, même s’il gardait toujours la tête baissée. Il n’avait jamais osé se tenir totalement redressé en présence de son maître, de peur que cela soit interprété comme de l’insubordination.
— Parle, écuyer, lui ordonna Voldorius.
Sa voix était emplie de l’antique menace qui glaçait Skarl toujours autant.
— Mon maître, je vous apporte la nouvelle que toute résistance sur Quintus a été écrasée.
Il avait formulé sa phrase de manière à laisser entendre qu’il ne faisait que transmettre la situation de ce qui se passait au sol et que répéter ce qu’on lui avait dit. Ce serait à ce « on » en question d’assumer les conséquences si cette nouvelle s’avérait fausse.
Il attendit une réponse, toujours sans oser lever la tête plus haut que les pieds de l’armure du démon. Elle lui arriva après de longues secondes.
— Des nouvelles de Nullus ?
— Monseigneur Nullus est de retour à bord depuis moins d’une heure, mon maître. Ses guerriers et lui sont revenus de Cernis IV glorifiés.
L’écuyer ressentit le mécontentement provoqué par sa réponse et il s’en trouva à transpirer de peur.
— Alors pourquoi n’est-il pas devant son maître à l’instant même pour m’apporter lui-même la nouvelle de sa victoire ? gronda Voldorius.
— Mon maître, je…
Ses jambes se dérobèrent et il se laissa retomber sur le sol aux pieds du démon. Puis, une autre voix résonna depuis l’autre extrémité de la coursive. Skarl s’autorisa à respirer de soulagement.
— J’ai fait aussi vite que j’ai pu, Voldorius ! annonça Nullus.
Il s’agissait de l’homme de confiance du prince démon, si le concept de confiance pouvait exister entre de tels êtres. Skarl resta prostré en entendant claquer les bottes blindées de Nullus sur le métal grillagé.
— J’avais certaines célébrations à accomplir, ajouta Nullus. En l’honneur de ma victoire.
— Et au sujet de Cernis ? interrogea Voldorius.
Skarl percevait la tension qui s’était installée sur la passerelle, comme si toutes les personnes présentes savaient que la moindre mauvaise nouvelle pouvait faire s’abattre sur elles le déplaisir de leur maître.
— Les rejetons de Jaghatai ont pris une bonne leçon, répondit Nullus d’une voix visiblement satisfaite. Ils ont cru nous avoir, mais ils ont été bien déçus.
— Des survivants ?
— La bête s’est bien rempli l’estomac, Voldorius, j’en suis certain.
— Comment peux-tu en être certain ?
— Personne n’aurait pu survivre à la destruction de la raffinerie. Et j’ai pris la vie de leur champion avec ma propre lame.
— Et aucun d’eux n’aurait pu te suivre ?
La voix de Voldorius s’était teintée de davantage de menaces encore.
— Personne, mon maître, assura Nullus. Leur prétendue chasse est terminée pour de bon.
Voldorius sembla considérer les paroles de Nullus durant de longues secondes avant de poursuivre.
— Tu m’as bien servi, comme à ton habitude quand tu te retrouves face aux balafrés, Nullus. Tu seras récompensé.
Le démon retourna son imposante attention vers la large verrière, puis il pointa une griffe sur le monde suspendu au milieu du vide.
— Et en ce qui concerne Quintus, Nullus ? L’écuyer me dit qu’elle est entièrement sous notre contrôle.
En entendant mentionner son nom, Skarl se releva, sachant que l’on s’adresserait directement à lui très bientôt. Il s’aperçut alors que Nullus le regardait, ses yeux insondables plongeant droit dans son âme.
— Elle est entièrement sous notre contrôle, Voldorius, répondit Nullus sans jamais détourner les yeux de l’écuyer. Tu en as ma parole.
Nullus détourna enfin les yeux et les porta vers l’espace au-delà de la verrière. Skarl se sentit soulagé de ne plus faire l’objet de l’attention de Nullus. Le lieutenant était un personnage capricieux dont tous savaient qu’il détestait la moindre rivalité et que l’on mette en doute ses paroles. Nullus, après tout, appartenait à l’Alpha Legion, alors que Skarl n’était qu’un vulgaire humain dont l’existence était soumise au bon vouloir de ses maîtres.
— Et pour la résistance ? insista Voldorius.
Le prince démon avait appuyé sur le dernier mot comme si le fait que de simples mortels puissent oser se dresser devant ses plans était le pire des affronts possibles.
Nullus choisit avec précaution ses mots avant de répondre. Skarl eut l’impression que le lieutenant rassemblait ses pensées pour ne surtout pas encourir le courroux de Voldorius.
— La maigre opposition toujours active après la purge de la péninsule Klanik et la ligne Olsta est maintenant entièrement écrasée, Voldorius. Les sites de production sont désormais totalement opérationnels et quiconque ne montre pas une entière dévotion à nos personnes est exécuté.
— Dans quelles proportions ?
— La 4e division a servi d’exemple, mon maître, poursuivit Nullus. Vingt mille têtes ornent désormais les murs de la capitale. Depuis, le nombre de mises à mort est tombé à environ dix mille par jour et je m’attends à ce qu’il baisse encore. Pour tout acte de défiance à notre encontre, un millier meurent en représailles. Bientôt, toute résistance aura disparu.
Voldorius considéra ce que venait de lui dire son lieutenant.
— Quel dommage que ces offrandes doivent cesser. Le Warp résonne du trépas de ces multitudes et il chante notre gloire sur des années-lumière.
Skarl osa à peine interrompre son maître, mais il avait d’autres nouvelles à lui délivrer.
— Mon maître, je…
Un lourd silence tomba sur la passerelle. Skarl sentit les yeux des centaines de serfs se poser sur lui, mais aussi ceux de son maître. La colère qu’il sentit aussi monter chez Voldorius lui provoqua des nausées. L’écuyer fit de gros efforts pour se retenir de vomir, tant il savait que sa vie était en jeu.
— Parle écuyer, entendit-il son maître lui ordonner.
Derrière cette voix, il percevait les lamentations des milliers d’âmes qui avaient osé déplaire au prince démon au cours de millénaires passés et en avaient payé le terrible prix.
— Mon maître, parvint à reprendre Skarl en luttant pour parvenir à parler assez fort. Je vous apporte la nouvelle que le prisonnier est réveillé. Le maître gardien vous attend.
— Prenez place, mes frères, les invita Kor’sarro en entrant dans le strategium du Lord of Heavens. Les Space Marines saluèrent de la tête avant de s’asseoir dans la pièce circulaire. Le Maître de la Chasse prit place sur un trône de marbre surmonté du crâne d’un terrible dragon cornu. La bête avait été tuée par le vénérable Jamuka Khan, l’honoré prédécesseur de Kor’sarro, son maître et grand absent.
Une semaine s’était écoulée depuis la destruction de la raffinerie de Cernis IV. Le Maître de la Chasse avait eu le temps de repenser à toute cette affaire. Il s’était repassé mentalement chacun des événements qui avaient précédé l’assaut, ainsi que durant les combats proprement dits. Il avait réuni ses principaux sous-officiers pour leur faire part de la conclusion à laquelle il était arrivé.
— Frère Sang, s’adressa-t-il au techmarine assis en face de lui. Les données récoltées par le sensorium, je vous prie.
— À vos ordres, mon Khan, répondit Frère Sang.
Un bras mécanique fixé dans le dos du techmarine s’étendit, un connecteur à son extrémité
s’enfonça dans une embase située dans le sol. Il y eut des sifflements et des crépitements, puis la lumière dans la salle baissa. L’obscurité fut totale durant quelques secondes, avant que le centre de la pièce ne s’éclaire d’une lumière vive qui dessina progressivement une image représentant une scène figée antérieure au début de l’assaut sur Cernis IV.
Tous les regards étaient dirigés vers l’image en trois dimensions qui tournait lentement sur elle-même, projetée par un antique système holographique situé dans le sol et au plafond.
— Mes frères, commença Kor’sarro en passant son regard sur chacun des Space Marines présents. Ce que vous voyez devant vous a été capté par les senseurs de ma propre armure énergétique.
Kor’sarro attendit quelques secondes, puis adressa un signe de tête au techmarine. L’image se brouilla avant de se stabiliser à nouveau.
— Et voici le même endroit, observé par Frère To’ban.
De nouveaux signes de tête firent défiler cinq autres points de vue, chacun montrant la même section de sol sous différents angles.
— Aucun d’entre nous ne l’a remarqué alors, puisque nous avions d’autres préoccupations, reprit le capitaine avec un léger sourire. Mais j’ai consulté tous les enregistrements et je crois que nous le tenons.
Plusieurs sous-officiers commencèrent à murmurer. Kor’sarro leva une main pour couper court à leurs questions. Un autre hochement de tête et Frère Sang fit zoomer l’image sur un point bien particulier du terrain. Au centre du strategium, comme suspendu sur une colonne de lumière, il y avait un fragment d’armure.
— Cette armure, frères, était portée par l’un des soldats qui accompagnaient les traîtres.
Plusieurs des Space Marines hochèrent la tête pour indiquer qu’ils la reconnaissaient en effet.
— J’ai demandé à Frère Qan’karro de l’identifier.
Toutes les têtes se tournèrent vers le plus haut gradé des archivistes présents. Les White Scars les appelaient Prophètes des Tempêtes. Frère Qan’karro se leva, s’appuyant sur son bâton de force et promena à son tour son regard sur l’assemblée. Son visage était marqué par le temps et les nombreuses scarifications honorifiques, sa peau semblait avoir la texture d’un vieux chêne. Il était très âgé, mais Frère Qan’karro comptait toujours parmi les plus redoutables guerriers du chapitre, et son rang et son ancienneté lui donnaient un grade équivalent à celui du Maître de la Chasse. Kor’sarro avait le commandement de la 3e compagnie, mais il s’attachait toujours à écouter les conseils d’un vieux Prophète des Tempêtes.
— Cette armure porte une héraldique : quatre étoiles sur un bouclier, commença Qan’karro. Nous avons consulté les archives et trouvé trois cent neuf semblables blasons dans ce seul Segmentum.
Kor’sarro vit plusieurs guerriers échanger des regards entre eux. Sans doute devaient-ils trouver la tâche insurmontable. Le Maître de la Chasse savait cependant ce qui allait suivre et s’en amusa par avance.
— Nous pouvons en mettre de côté d’ores et déjà une bonne partie, reprit Qan’karro. Ils ne représentent en effet que des compagnies commerciales de plus ou moins grande importance. Nous pouvons en éliminer une autre puisque cette héraldique fut utilisée par le franc marchand Huss et que chaque vaisseau ayant participé à la désastreuse expédition Magellane était frappé de ce blason.
Plusieurs hochèrent la tête en entendant mentionner cette opération contre laquelle plusieurs chapitres Space Marines s’étaient élevés en vain.
— Dans un autre cas, ce furent les esclavagistes de l’Alcaak Dystopia qui utilisèrent ce même symbole pour marquer leurs victimes, mais nous savons tous ce qu’il est advenu de ces maudits.
Bon nombre de ces anciens trafiquants étaient désormais eux-mêmes aux mains des Eldars noirs et ils devaient à l’heure actuelle connaître les mêmes tourments que ceux infligés à tant d’autres par leur faute.
— De la petite douzaine d’autres occurrences restantes, une se détache. Mes frères et moi avons longuement réfléchi sur ce sujet et nous sommes tous d’accord.
Les Space Marines restèrent suspendus aux lèvres de Qan’karro, et Kor’sarro savait que le vieux guerrier était totalement dans son élément, sans doute même s’amusait-il de ce genre d’effet d’annonce, si cela était possible.
— Poursuivez, je vous prie, honorable prophète, l’invita-t-il avec un hochement de tête poli, sans pouvoir réprimer totalement son sourire amusé. Nous avons hâte de bénéficier de toute votre sagesse.
Le regard que lança le prophète à Kor’sarro laissait deviner qu’il avait perçu la pointe d’ironie, même si tous deux savaient qu’il ne s’agissait que d’une simple plaisanterie entre amis.
— Il s’agit de la garde personnelle d’un gouverneur d’un monde nommé Quintus, lâcha enfin l’archiviste. Il n’est qu’à cinq années-lumière de distance, sur le même tracé secondaire que Cernis.
Kor’sarro chercha à reconstituer mentalement les environs spatiaux, se passant les différentes cartes que ses subalternes et lui avaient étudiées tout au long de leur course après Voldorius. Oui, il se souvenait du système de Quintus.
— Le monde-rempart ? demanda-t-il.
— Tout à fait, chasseur, répondit le Prophète des Tempêtes avant d’en préciser davantage. Mais Quintus s’est retrouvée récemment isolée par un orage warp nommé Argenta. Ce n’est que durant les tout derniers mois qu’Argenta s’est calmé et a permis à nouveau d’accéder au système et d’en sortir.
— Vous pensez que cela représente un indice important ? interrogea Kor’sarro.
— Absolument ! poursuivit l’archiviste en regardant à nouveau l’assemblée de Space Marines, avant de reporter son attention sur l’élément d’armure maculé de sang. Quintus présente des indices convergents. Tout d’abord, elle est située sur un nœud warp, un point où se croisent plusieurs routes. Celui qui contrôle ce système peut étendre son influence sur de nombreux autres et arriver à dominer la région tout entière.
Kor’sarro hocha la tête en se remémorant les cartes stellaires. Quintus était en effet située sur un point stratégique, au croisement de routes warp. Durant des siècles, elle avait fait office de tour de guet contre les incursions extraterrestres depuis les secteurs voisins, jusqu’à ce que cet orage nommé Argenta ne l’isole. L’accalmie récente allait la remettre dans le jeu, mais au bénéfice de qui ?
Cette pensée s’était à peine imposée à lui que l’un des intervenants prit la parole.
— Quelque chose me dit que ces indices concordants dont vous parlez ne se résument pas à de simples notions stratégiques, Frère Qan’karro, demanda Xia’ghan, le chapelain de plus haut rang de la 3e compagnie, un vétéran en armure noire. D’autres forces sont au travail, n’est-ce pas ?
Le Prophète des Tempêtes approuva d’un signe de tête, son visage soudain assombri.
— C’est exact, honoré frère, lui répondit-il. Tous les signes indiquent que quelque chose a été libéré sur Quintus. Une chose qui remonte à un sombre passé. Une chose terrible.
Le silence tomba sur le strategium le temps que tous perçoivent bien la portée de la révélation du prophète. Kor’sarro étudia chacun de ses hommes avant de parler.
— Si ce que nous dit notre frère est exact, et nous n’avons nulle raison de douter que ça le soit, alors Voldorius doit être arrêté avant qu’il ne puisse libérer cette calamité, quelle qu’elle soit. J’ai juré de rapporter la tête de ce maudit au Hall des Cieux, devant le Grand Khan lui-même. Je ne laisserai pas ce démon nous berner une nouvelle fois, ni même nous échapper, et j’attends de chacun de vous et de chacun de vos hommes qu’il se tienne à mes côtés pour accomplir cette promesse. Trop de choses sont en jeu.
Il marqua une pause avant de poursuivre.
— Frères, nous allons vers Quintus et là, nous achèverons notre chasse, pour notre honneur, celui du Grand Khan et celui de notre primarque.
— Béni soit son nom ! répondirent d’une seule voix tous les Space Marines présents.
Skarl s’inclina très bas en s’écartant pour laisser passer Voldorius et Nullus. Il se tenait tout proche de lourdes portes d’acier, profondément rouillées et gravées des runes infernales des dieux du Chaos. Il avait passé l’essentiel de son existence en présence de ces symboles, et pourtant, il restait impressionné par l’intense malignité qui irradiait de cette combinaison particulière.
Les portes s’ouvrirent dans un grondement sourd et une lueur irréelle passa entre les battants. Avant même que le passage ne soit totalement ouvert, Voldorius entra. Skarl attendit que Nullus fasse de même, et rentra bien malgré lui la tête dans les épaules lorsque le lieutenant lui lança au passage un autre regard malveillant.
Ce n’est qu’une fois les deux guerriers bien engagés que l’écuyer se décida à les suivre.
Skarl n’était jamais entré dans cette cellule auparavant. Ce qui s’y trouvait avait une telle valeur que très peu étaient autorisés à le faire sous peine de mort, pour les plus chanceux. La cellule était en fait une grande pièce circulaire dont le toit voûté se perdait dans l’obscurité. Les parois étaient en cuivre, des traînées d’oxydation tombaient de douzaines de grilles corrodées. D’autres souillures étaient également évidentes, comme de grandes giclées de sang séché et d’autres traces de fluides corporels qui achevaient de donner aux cloisons une finition bigarrée. Des torches étaient placées dans des supports tout autour de la pièce. Elles projetaient la vive lumière que Skarl avait vu s’insinuer entre les battants de la porte.
Voldorius s’arrêta au centre de la pièce. Nullus vint se placer près de lui. Skarl resta à distance respectueuse, toujours tête baissée. Devant eux se tenaient deux gardiens, d’énormes brutes vêtues de tabliers de cuir maculés de bile. La peau nue de leurs bras et de leur torse scintillait de sueur sous la lumière dansante des torches, leurs visages étaient dissimulés sous de lourds masques qui ne laissaient voir que leurs yeux derrière une mince visière. Ils portaient à la ceinture un assortiment d’outils barbares dont la destination était évidente pour l’écuyer. Chacun tenait dans une main un long bâton électrique, qu’ils croisaient en travers du passage. Lorsque Voldorius s’approcha, ils écartèrent leurs bâtons qui générèrent des arcs d’énergie entre eux, révélant ce qu’ils gardaient.
Il y avait dans leur dos une sphère de cuivre d’environ deux mètres de diamètre dont la surface était entièrement gravée de tracés complexes et imbriqués. Le regard de Skarl fut attiré par les motifs surnaturels et il lui fallut faire de gros efforts pour parvenir à en détourner les yeux. Quiconque aurait été étranger aux puissances de la Ruine se serait sans doute retrouvé prisonnier des dessins, son âme arrachée de son enveloppe charnelle par le simple fait de les regarder. Ce n’est que lorsqu’il parvint à étudier la totalité de la pièce qu’il comprit que la sphère flottait au-dessus du sol, maintenue en lévitation par des courants d’énergie arcanique. Une puissante sorcellerie était à l’œuvre, car il ne vit aucun système antigravitique.
Un silence pesant s’étendit dans la pièce lorsque Voldorius passa entre les deux gardiens. Même les torches accrochées aux parois parurent ne plus oser crépiter, leur flamme poursuivant cependant la même danse.
Le prince démon s’arrêta devant l’énorme orbe et posa une main sur la surface. Des énergies rouge et orange jouèrent entre la paume et la sphère. Nul mortel n’aurait pu survivre à ce contact, seul Voldorius disposait du pouvoir suffisant pour dominer cet échange. Il ferma les yeux, son visage bestial devint étrangement calme durant ces instants. Il les rouvrit et sa voix brisa le silence.
— Réveille-toi, prisonnier, gronda Voldorius. Fais face à ton destin !
Il y eut une pause qui sembla se prolonger sur une heure, puis un soupir emplit la pièce.
— Nul ne peut connaître son destin, Voldorius. Pas même toi.
La voix avait paru émaner de toutes les directions et de nulle part à la fois, elle aurait pu sortir d’un million de gorges comme d’aucune. Ce n’était d’ailleurs pas un son de voix, mais plutôt un écho, séparé par une distance indicible de sa source. Voldorius attendit que s’éteignent les derniers mots avant de poursuivre.
— Tu vas m’obéir, prisonnier, ou tu auras à endurer des tourments que tu ne peux imaginer.
Une fois encore, un long silence précéda la réponse du prisonnier, comme si d’anciennes pensées devaient se reformer à partir de l’éther avant de se concrétiser en paroles.
— Nous avons senti les tourments de milliards d’âmes, Voldorius, comme tu le sais très bien. La voix avait des accents de douleur et d’angoisse, mais aussi de résignation. Il n’est rien que tu puisses faire pour nous forcer à obéir.
Skarl frissonna en percevant la colère irradier de son maître avant qu’il ne parle à nouveau.
— Cela fait deux millénaires que je t’ai enfermé, que je t’ai contenu, contrôlé. Maintenant, je te réveille et tu feras selon mon désir. Je puis te l’assurer.
Le visage du démon laissa transparaître un déplaisir que peu avaient pu contempler et survivre ensuite. Il poursuivit entre ses dents serrées.
— Faites préparer le dispenseur, gronda Voldorius. Faites savoir que l’orbe va enfin être ouvert. Le prisonnier va être brisé, sa volonté écrasée, son esprit éparpillé, quel qu’en soit le coût. Mon seul ordre est qu’il doit rester en vie, même si ce n’est que par une seule et unique cellule. Conduisez le prisonnier sur Quintus, au palais de Mankarra, enfermez-le dans le dispenseur, puis attendez mes instructions.
Skarl se prosterna devant son maître, touchant de son front le sol crasseux.
— À vos ordres, mon maître, bredouilla-t-il.
Les pas de Voldorius et de Nullus s’éloignèrent, pourtant Skarl ne put s’empêcher de répéter encore et encore.
— À vos ordres, mon maître, ce sera fait…
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