La Chasse de Voldorius

Andy Hoare · Chapitre 2 sur 18

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La Chasse de Voldorius

Chapitre I - Orage par Temps Clair

CHAPITRE I

Orage par Temps Clair

— Largage dans dix, annonça la voix calme du pilote dans l’intercom. Ouverture de la rampe.

Kor’sarro Khan, capitaine de la 3e compagnie du chapitre Space Marine des White Scars, et dépositaire du titre honoré de Maître de la Chasse, détourna les yeux du panneau de contrôle vers l’extérieur de la verrière du Thunderhawk. Les lumières rouges vacillantes donnaient à l’intérieur du compartiment de passagers de l’appareil un air de scène suburbaine, rappelant un peu à Kor’sarro ces histoires racontées par les Prophètes des Tempêtes du chapitre lors des grandes fêtes. Le hurlement des sirènes ajoutait à cette atmosphère infernale et résonnait comme les lamentations d’âmes damnées. Dans un grondement qui se répercuta jusqu’aux os de Kor’sarro par toute la carlingue, les grandes portes sous le Thunderhawk s’ouvrirent. Quelques secondes plus tard, dans un claquement sourd qui se transmit d’un bout à l’autre du croiseur, l’appareil se retrouva suspendu par les crochets de maintien au-dessus du vide.

— Portes ouvertes, indiqua le pilote. Largage dans cinq.

Par l’ouverture de ces portes, Kor’sarro aperçut pour la première fois la surface de Cernis IV. Depuis cette hauteur, le sol paraissait blanc et calme, miroitant sous les effets des éclairs violets qui jouaient dans les couches supérieures de l’atmosphère. Aussi captivantes qu’elles pussent être, le Maître de la Chasse savait qu’elles étaient générées par la plus grande menace qui pesait sur cette mission.

— Largage !

Un instant après l’annonce du pilote, les énormes crochets métalliques qui maintenaient le Thunderhawk s’écartèrent. L’appareil tomba subitement, la surface de Cernis IV bondit à sa rencontre. Kor’sarro lutta contre l’accélération pour lever la tête vers la coque du Lord of Heavens qui s’éloignait à grande vitesse. Il remarqua avec satisfaction le largage des autres appareils, chacun bien en formation.

Les Thunderhawks se ruèrent en avant au lieu de se laisser tomber, la proue la première, droit vers la surface de la planète. Les flammes commencèrent bientôt à lécher les arêtes des coques anguleuses.

— Les senseurs indiquent des turbulences, comme prévu, signala le pilote en s’adressant directement à Kor’sarro. Les techmarines leur avaient fait part de ces accidents atmosphériques que les appareils rencontreraient durant leur descente, ils leur avaient expliqué qu’ils étaient dus à des interactions entre la planète et ses nombreux satellites naturels.

— Compensez de la manière qui vous semblera appropriée, répondit Kor’sarro. Gardez-nous sur la cible.

Le cockpit commença à vibrer, des langues de feu s’allumèrent autour de la carlingue blindée. Les Thunderhawks effectuaient leur descente selon un angle qu’aucun humain ordinaire n’aurait pu supporter. Les contraintes physiques les auraient tués bien avant qu’ils ne touchent le sol. Les White Scars n’étaient cependant pas des humains ordinaires, il s’agissait de Space Marines génétiquement modifiés et leur physiologie était capable d’encaisser de telles forces.

— Ils ne vont pas comprendre que nous arrivons, grommela Kor’sarro. Ses mots se perdirent dans les rugissements de l’atmosphère brûlante qui tourbillonnait autour du vaisseau de transport. Kor’sarro avait hâte de sentir le sol sous ses pieds, de respirer l’air de ce monde en dessous, d’engager l’ennemi et de se mettre en chasse. Les White Scars étaient passés maîtres dans ce type d’opération, mais ils préféraient se battre en terrain dégagé à la surface d’une planète. Durant ce genre de descente, Kor’sarro ne pouvait s’empêcher de se sentir vulnérable. Il agrippa férocement les poignées de son harnais de sécurité lorsque les secousses se firent plus violentes encore.

— En approche du point alpha, dit le pilote.

Kor’sarro perçut la concentration dans le ton du guerrier. Il s’agissait certainement de la seule tension qu’il devait éprouver.

L’appareil poursuivit sa plongée, la surface de Cernis IV finit par occuper tout le champ de vision à partir du cockpit et les vibrations montèrent d’un cran. Kor’sarro vit six des lunes de la planète se lever, qui infligeaient ce traitement de choc aux Thunderhawks. Les techmarines avaient prévu cela, mais il existait toujours un risque que les contraintes soient trop fortes pour ces appareils dont la robustesse était pourtant légendaire. Kor’sarro pouvait d’une seule parole les faire changer de route pour leur en faire prendre une qui épargnerait davantage les machines. Il abandonnerait ce faisant toute chance de prendre l’ennemi par surprise, car celui-ci ne s’attendrait pas à une attaque venant d’un point aussi élevé. La cible était bien trop précieuse et Kor’sarro était prêt à prendre tous les risques pour arracher la victoire. Son honneur et celui de toute la 3e compagnie en dépendaient.

— Arrivée au point alpha ! signala le pilote, sa voix tout juste audible par-dessus le hurlement des éléments qui assaillaient le cockpit. Les turbulences s’intensifièrent encore lorsque l’appareil pénétra dans la zone où convergeaient les influences gravitationnelles des lunes. Kor’sarro sentit son corps tiraillé dans plusieurs directions et comprit que seules ses améliorations génétiques le gardaient conscient. Il savait aussi que sa survie n’était pas seulement liée aux capacités du Thunderhawk à résister aux immenses pressions qui menaçaient de pousser sa coque au-delà de son point de rupture, mais également au talent du pilote qui luttait pour ne pas perdre connaissance et conserver l’appareil sur son cap.

— Point terminal alpha atteint, annonça le pilote entre ses dents serrées.

Tout retour était désormais impossible, même si Kor’sarro avait voulu dévier sa route. Ses lèvres récitèrent une prière silencieuse à l’Empereur de l’Humanité et à Jaghatai Khan, le vénéré primarque des White Scars.

La verrière du poste de pilotage était maintenant totalement masquée par l’atmosphère de Cernis IV, rendue incandescente par le frottement de la coque blindée de l’appareil. La vision améliorée de Kor’sarro lui permit de ne pas être aveuglé, des sirènes d’alerte s’éveillèrent sous les contraintes colossales qui tiraillaient le Thunderhawk dans tous les sens. La chaleur à l’intérieur grimpa pour atteindre celle d’une fournaise, le système de climatisation embarqué n’arrivant pas à maintenir l’habitacle à des températures plus acceptables. La sueur coulait sur le front de Kor’sarro, jusque dans ses yeux.

— Frère Koban ! cria Kor’sarro au pilote

Le visage du Space Marine était un masque de détermination alors qu’il s’agrippait aux commandes et luttait pour garder le contrôle du Thunderhawk. Le capitaine savait qu’il était à la limite de la rupture.

— Puisez vos forces dans vos ancêtres ! cria Kor’sarro pour que sa voix dépasse le vacarme ambiant. Ayez foi en le primarque !

— Béni soit son nom ! répondit le pilote, visiblement aiguillonné par les paroles de son capitaine. Le Space Marine redoubla d’efforts et l’appareil répondit enfin à ses sollicitations. Les vibrations se calmèrent et en l’espace de quelques secondes, les flammes disparurent autour du cockpit.

— Merci, frère-capitaine, dit le pilote avec un signe de tête en direction de Kor’sarro.

— Vous ne devez remercier que vous-même, répondit l’officier. Et le Grand Khan, béni soit son nom.

Lorsque s’évanouirent les dernières flammes autour de la proue blindée du Thunderhawk, la surface de Cernis IV sembla retrouver son calme. Tout l’espace devant eux était occupé par la région polaire glacée de la planète. Là où la surface avait paru miroiter de cette lumière violette, Kor’sarro pouvait maintenant discerner des sortes de pointes. Il s’agissait de formations cristallines, certaines de la taille d’un homme, d’autres dépassant plusieurs centaines de mètres, mais toutes reflétant les aurores violettes qui pulsaient dans le ciel, plongeant la région tout entière dans cette lumière irréelle.

Les techmarines n’avaient pas été capables d’identifier le matériau qui composait ces cristaux, mais on les avait avertis qu’ils étaient si nombreux et tellement regroupés qu’ils pouvaient représenter un danger pour le succès de cette mission. L’isolement de la région la rendait bien au contraire plus propice à ce genre

d’opération et Kor’sarro avait donné ses ordres.

— Zone d’atterrissage identifiée, annonça le copilote.

— Je corrige la trajectoire, répondit le pilote en alignant son appareil sur les coordonnées affichées sur l’écran devant lui. Frère-capitaine ?

Kor’sarro confirma que les quatre autres Thunderhawks étaient bien en formation. L’un d’eux laissait derrière son moteur droit une traînée de fumée noire. Aucun des appareils n’était d’ailleurs sorti de ce plongeon indemne et cela avait été inévitable. Il ne pouvait pas risquer de demander par radio l’étendue des dégâts, seule la foi envers le Grand Khan leur permettrait de traverser cette épreuve.

— Approche finale, ordonna Kor’sarro.

Sur cet ordre, le Thunderhawk se remit à plonger vers la surface glacée qui bondit à nouveau dans leur direction. En l’espace de quelques minutes, les plus hautes des tours de cristal furent parfaitement visibles, leurs flancs à facettes renvoyant la lumière dans toutes les directions.

— Manœuvre d’approche, dit le pilote, son attention tournée vers les tours les plus proches.

Il fit redresser le Thunderhawk et actionna les rétrofusées. Les cristaux de la taille de cathédrales semblèrent s’allumer et, durant un instant, Kor’sarro fut assailli par des visions de centaines d’appareils qui arrivaient de toutes les directions. Il n’avait aucun moyen de dire lesquels étaient réels et lesquels constituaient juste des réflexions des premiers.

— Ajustement trente-neuf dans huit point cinq, dit le copilote sans quitter l’écran devant lui.

Le pilote hocha la tête puis actionna les commandes. Kor’sarro se sentit déporté dans son siège et eut peur que celui-ci ne supporte pas la charge, mais il tint bon. Une immense tour passa juste à leur droite. Ses facettes étaient tellement réfléchissantes qu’elle avait été invisible à l’œil nu. Seuls les senseurs que surveillait le copilote avaient évité à l’appareil de s’y écraser.

— C’est passé tout près, souffla le pilote. Mes excuses, frère-capitaine.

— Inutile, répondit Kor’sarro. Continuez.

Le pilote fit effectuer une large courbe à son Thunderhawk, contournant une autre tour que le capitaine n’avait pas vue non plus. Ils la laissèrent derrière eux, et Kor’sarro s’assura d’un coup d’œil que les autres appareils suivaient le mouvement.

— Delta douze ! signala soudain le copilote.

Le pilote réagit à l’avertissement de son frère de bataille avec une vitesse étonnante. Le Thunderhawk fut sèchement projeté vers la gauche pour éviter une tour fine comme une aiguille qui semblait s’être dressée juste devant eux, comme si elle avait voulu empaler l’appareil. Durant un bref instant, Kor’sarro y vit leur propre reflet, et toute la formation passa à un cheveu d’elle.

Le capitaine n’eut pas besoin de tourner la tête pour voir comment s’en sortaient les quatre autres appareils, car il avait leurs réflexions partout autour de lui. L’un d’eux vira à droite alors que les deux suivants choisirent la gauche. Le dernier Thunderhawk, celui dont un des moteurs fumait, ne fut pas assez rapide, même si son pilote fit preuve d’une grande maîtrise. Il parvint presque à éviter l’obstacle et ne fit que toucher la fine tour du bout de son aile. Il en perdit un petit morceau et l’aiguille de cristal explosa en une pluie de débris, chacun renvoyé en des milliers de reflets qui saturèrent les sens de Kor’sarro. Les éclats volèrent dans toutes les directions et rebondirent sur la carlingue du Thunderhawk comme des tirs antiaériens.

— Chasseur Trois en perte d’altitude ! cria le copilote. Impossible d’avoir d’autres données ! Trop d’interférences !

Kor’sarro prit sa décision en un instant.

— Gardez le silence radio, ordonna-t-il. Gardez tous les canaux ouverts.

La mission avant tout.

— Vous êtes sûr que c’est lui ? demanda Kor’sarro lorsqu’on lui annonça que l’objet de sa quête d’une année avait été localisé à nouveau. Ce n’est pas un autre de ses pièges ?

— Tout à fait sûr, mon Khan. Je suis certain qu’il s’agit de Voldorius, lui répondit le sergent Scout. Maintenant, s’il s’agit ou non d’un piège…

— Je comprends, Kholka. Excusez mon impatience.

Kor’sarro inspira bien à fond pour libérer l’excitation de reprendre la poursuite de cet ancien ennemi de son chapitre. Le Maître de la Chasse devait garder une parfaite maîtrise de lui-même et mesurer chacune de ses décisions, du moins s’il ne voulait pas tomber dans un piège tendu par sa propre proie.

— Je vous écoute, dit-il au sergent.

Le sergent Scout Kholka détourna le regard vers la verrière blindée du croiseur. Kor’sarro laissa le vétéran rassembler ses pensées, sachant que Kholka partageait ses préoccupations en la matière. La pièce dans laquelle ils se trouvaient était sombre, ses cloisons décorées par les trophées d’innombrables victoires. Au-dessus de la verrière, il y avait un crâne de prince tyranide tué par Kor’sarro lui-même lors d’un combat à mort. À mort pour la bête, s’amusa à penser le capitaine en se remémorant ce point culminant du siège de Mysibis, mais loin d’être de tout repos pour lui. Même désormais, plus de deux décennies plus tard, les cicatrices héritées de ce combat continuaient à le faire parfois souffrir.

— Nous avons retrouvé sa trace à la station Siphona, sur les bords du Tourbillon protéen, commença à expliquer Kholka. Les récits des survivants ne laissaient aucun doute sur le fait que leurs agresseurs avaient été des membres de l’Alpha Legion.

Le sergent marqua une pause, visiblement toujours affecté par les souvenirs de carnages et de boucherie dont la station avait été le théâtre.

— Continuez, mon ami, l’invita Kor’sarro. Comment avez-vous compris qu’il s’agissait des hommes de Voldorius ?

— Tout d’abord, nous n’avions que ces récits comme base, reprit Kholka. Mais ils étaient… flous, comme je suis certain que vous pouvez l’imaginer.

En effet, se dit Kor’sarro. Les membres de l’Alpha Legion, frères maudits des Space Marines, s’étaient retournés contre l’Imperium dix mille ans plus tôt, et depuis la défaite qu’ils avaient subie durant cette guerre civile, n’avaient cessé de lancer des campagnes de terreur contre l’Imperium et ses citoyens. Ces traîtres étaient passés maîtres dans l’art de fomenter des insurrections et des désordres de toute sorte, répandant le poison de la rébellion partout où ils passaient. Ils ne laissaient de survivants que dans le but de propager un peu plus la terreur.

— Les victimes qui n’avaient pas été tuées dans l’attaque étaient au bord de la folie suite aux atrocités dont elles avaient fait l’objet, continua le sergent. D’autres d’ailleurs n’étaient plus que des fous emportés par la sorcellerie des traîtres. La plupart n’ont pas pu nous dire grand-chose, mais l’un d’eux, qui avait servi au sein de la milice locale, avait eu la sagesse d’archiver les circonstances précises de

l’assaut et nous avons pu les retrouver.

— Qu’est-il devenu ? demanda le capitaine tout en s’attendant à la réponse du sous-officier.

— Nous lui avons dispensé la paix de l’Empereur, répondit Kholka avec gravité. Il avait fait son devoir et nous ne pouvions rien faire de plus pour lui.

Kor’sarro hocha la tête avec une moue approbatrice.

— Ces archives ont confirmé l’identité du vaisseau agresseur.

— Le Ninth Eye ? s’enquit Kor’sarro.

Si c’était réellement ce maudit navire qui avait débarqué les attaquants dans la station, alors la chasse du seigneur démoniaque Voldorius était clairement relancée, après tant de mois de fausses pistes et de frustration.

— Lui-même, confirma le sergent.

Kor’sarro le regarda marcher devant la verrière puis s’arrêter devant un crâne effrayant.

— Nous avons immédiatement décollé et avons pu détecter la trace d’un vaisseau qui se dirigeait vers le point de saut. Notre astropathe a pu le suivre et nos navigateurs ont su faire en sorte qu’il ne nous repère pas.

— Comment le savez-vous ? l’interrompit Kor’sarro. Vous êtes certain que Voldorius n’a pas eu conscience que vous étiez à sa poursuite ?

— Comme vous le savez, mon Khan, Salpo est l’un de nos navigateurs les plus talentueux et il me l’a assuré.

Kor’sarro s’autorisa un sourire sinistre à la perspective de se remettre en chasse. Cela faisait presque une décennie que Kyublai, le Grand Khan du chapitre des White Scars, avait déclaré que le vil Voldorius serait pourchassé et abattu au nom de l’Empereur. En tant que capitaine de la 3e compagnie et Maître de la Chasse, il avait été du ressort de Kor’sarro Khan de transformer les paroles du Grand Khan en actes. Il s’était rendu devant le Grand Khan et sa cour, sur leur monde chapitral de Chogoris, et avait prêté un terrible serment.

Sur l’honneur de Kor’sarro, le prince démon Voldorius, celui qui avait libéré le Flot de Sang et massacré mille milliards d’âmes innocentes, serait traîné devant la justice. Conformément aux traditions du chapitre, le traître serait abattu des mains mêmes du Maître de la Chasse. Son crâne serait enchâssé dans une caisse

d’argent et planté en haut d’une pique, le trophée serait placé sur le bord de la route qui menait à la forteresse-monastère, dans les hauteurs des monts Khum Karta, où il resterait à jamais en avertissement à ceux qui oseraient trahir leur serment et se retourner contre l’Empereur.

Malgré son désir sauvage d’arriver enfin à débusquer son ennemi, Kor’sarro invita le sergent à poursuivre.

— Nous avons pisté le Ninth Eye à travers trois systèmes. Il s’arrêtait un peu dans l’un avant de poursuivre vers l’autre. Douze jours après le dernier saut, il est entré dans le système de Cernis où il s’est dirigé vers la quatrième planète.

Kor’sarro n’avait jamais entendu parler de cette étoile. Il ne s’agissait en effet que d’un système sur le million revendiqué par l’humanité.

— Et en ce concerne cet endroit ? demanda-t-il.

— Cernis IV abrite une maigre population de petits truands et d’agitateurs, des gens dont les condamnations à mort ont été commuées en peine de travaux forcés à vie.

Kor’sarro fronça les sourcils devant le tableau que lui faisait le sergent. Des vauriens qui ne méritaient même pas une seconde chance.

— La plupart mènent une existence nomade de pêcheurs de krill dont ils suivent les migrations saisonnières le long des côtes.

— Et le reste ? interrogea le capitaine en se disant que l’Alpha Legion n’éprouverait que peu d’intérêt pour cette vermine que lui décrivait le sous-officier.

— Le reste est affecté à une raffinerie de prométhium construite près du pôle Nord de la planète.

— Et c’est justement dans cette région que notre ennemi s’est replié, grommela Kor’sarro.

Il s’agissait plus d’une constatation que d’une question et l’expression affichée par le sergent confirma ses craintes. Voldorius et sa bande de traîtres avaient sans aucun doute infiltré cette population de criminels qui travaillait à la raffinerie. Dans ce cas, il ne pouvait que supposer que le gouvernement local, probablement installé dans cette même région, était lui aussi compromis ou forcé d’une manière ou d’une autre à servir le prince démon, ce qui ne lui aurait de toute façon pas demandé trop d’efforts. Les White Scars seraient donc en territoire hostile.

— Grand merci, frère-sergent, dit Kor’sarro. Nous sommes tous très honorés que vous nous apportiez votre aide et le Grand Khan aura connaissance de votre rôle dans tout ceci.

Kholka s’inclina respectueusement devant le capitaine.

— Les ordres vont être donnés, termina Kor’sarro. La chasse est ouverte.

Le Thunderhawk évita une nouvelle tour de cristal et Kor’sarro put enfin apercevoir l’objectif. L’usine de prométhium de Cernis IV était visible à l’horizon, immense et s’étalant au milieu d’une large clairière dans cette forêt de cristaux, dominée par une haute tour centrale. Même à une douzaine de kilomètres de distance, la raffinerie était imposante avec ses énormes cuves de stockage qui montaient vers le ciel, les cheminées vertigineuses qui crachaient une fumée noire ou libéraient des flammes aux lueurs alchimiques. Ce complexe avait la taille d’une ville, ses bâtiments étaient éparpillés à travers la plaine, chacun relié aux autres par un réseau de tuyauterie complexe. D’un œil expert, Kor’sarro discerna les deux anneaux défensifs ponctués de massifs bastions hérissés d’armes pointées vers le sol ou le ciel. Les rapports du sergent Scout avaient été extrêmement précis.

— Dix kilomètres, annonça le pilote. Schéma d’attaque confirmé ?

— Comme la descente de la lune, répondit Kor’sarro en citant là un chant de bataille du chapitre.

Le Thunderhawk se mit à piquer vers la plaine blanche et le soleil bas sur l’horizon masquait les défenseurs aux yeux de Kor’sarro. Il dut se contenter d’estimations des forces, et le schéma d’attaque adopté offrirait une reconnaissance des défenses de la station avant le dernier passage.

L’appareil continua de foncer au-dessus de la plaine, mais le pilote dut tout de même slalomer entre les tours de cristal plus basses. À une altitude d’à peine trente mètres, Kor’sarro put discerner les lignes de défense. Des tranchées avaient été grossièrement creusées dans la neige, plutôt récemment d’après ce qu’il put en juger. À peine eurent-ils survolé les premières lignes que des tirs d’armes légères les accueillirent, mais les rayons laser rebondirent sans le moindre dommage sur les épais blindages.

Kor’sarro activa son terminal de commande et demanda une vue prise par la caméra arrière du Thunderhawk. L’écran afficha une image des tranchées tout juste survolées et les troupes qui se hâtaient d’y prendre position, même s’il fut rapidement clair qu’il ne s’agissait pas de soldats professionnels, dans tous les sens du terme. Tout d’abord, ils ne portaient pas d’uniforme, chacun était vêtu d’un mélange d’habits de travail et de plaques

d’armures bricolées. Nombre d’entre eux étaient munis de respirateurs, des appareils originellement conçus pour lutter contre les fumées résultant des activités de raffinage, mais détournés pour mieux supporter le froid mordant hors des limites des installations. Un instant, Kor’sarro crut voir une rune des puissances du Chaos maladroitement tracée sur la cuirasse d’un soldat, mais l’homme se trouvait trop loin pour en être sûr.

— En approche de la deuxième ligne, annonça le pilote. Attention, ça va secouer.

Cette deuxième ligne était en effet plus lourdement fortifiée que la première. Les tranchées étaient renforcées de plaques de métal et des bunkers de rocbéton avaient été aménagés tous les deux cents mètres.

— Accrochez-vous ! cria le pilote.

Une véritable ligne de feu sembla monter vers le ciel quand un autocanon installé sur l’un des bastions se mit à tirer. Les rafales furent cependant mal ajustées et les projectiles passèrent bien loin de la formation, sans lui infliger le moindre dommage.

— C’était juste un tir de réglage, grogna Kor’sarro.

Comme pour lui donner raison, trois autres armes, montées sur des bastions différents répondirent à la première.

Les tirs passèrent cette fois-ci bien plus près et parurent tisser une toile entre les mailles de laquelle se glissèrent les appareils.

— Voilà une manière de procéder qui dépasse de loin les capacités de simples repris de justice, fit remarquer le capitaine. L’Alpha Legion est déjà venue ici.

Il ne pouvait qu’essayer de deviner depuis combien de temps, mais certainement assez longtemps pour superviser la réalisation de ces réseaux de tranchées et concevoir une défense efficace. Les autocanons reprirent de plus belle et le ciel autour d’eux sembla littéralement s’allumer sous la puissance des tirs. Le Thunderhawk fut violemment secoué par les nombreuses explosions.

— Nous faisons l’objet d’un tir nourri ! indiqua le pilote. J’entame les manœuvres d’évasion.

Les alarmes se réveillèrent à l’intérieur de l’habitacle lorsque l’esprit du Thunderhawk se mit à énumérer les dégâts. Le Thunderhawk partit à droite puis à gauche et parvint à échapper aux tirs, du moins dans un premier temps.

— Volets tribord endommagés, dit le pilote en agrippant de toutes ses forces les commandes.

— Fuite de carburant sur le moteur beta, ajouta le copilote.

— Poursuivez, ordonna Kor’sarro en basculant sa radio sur le canal qui lui permettait d’entrer en contact avec le reste de la formation, puisqu’il n’y avait plus aucune raison de maintenir désormais le silence radio. À tous les chasseurs, votre rapport ?

— Chasseur Deux à Chasseur Un, lui répondit-on immédiatement. La flèche vole dans le brouillard.

— Chasseur Quatre à Chasseur Un, ajouta-t-on peu après, en ayant laissé le temps à Chasseur Trois de prendre la parole. La queue de l’hiver arrive.

— Chasseur Cinq à Chasseur Un, répondit le dernier appareil. La crête à l’aube.

— Malédiction, commenta Kor’sarro.

Ces phrases codées, elles aussi tirées des chants de bataille, venaient simplement de lui indiquer que Chasseur Deux avait un problème de système de

repérage, que Chasseur Quatre avait une baisse de pression dans au moins un de ses compartiments et que le train avant de Chasseur Cinq était salement endommagé. Et il n’y avait aucune nouvelle de Chasseur Trois.

Kor’sarro voulut ajouter quelque chose, mais avant qu’il puisse parler, tous les bastions dans un rayon d’un kilomètre redoublèrent leurs tirs. La radio lui répercuta des bruits d’explosions.

— À tous les chasseurs, dit Kor’sarro sans savoir si son message serait audible sous la canonnade, même s’il lui fallait tout de même essayer. La flèche tourne, le déluge !

— Nouvelles coordonnées entrées, annonça le pilote, obéissant en cela à l’ordre donné. Le Thunderhawk vira sur l’aile au-dessus des défenses extérieures, poursuivi par les voraces rafales d’autocanons. Kor’sarro fut soulagé de voir les autres appareils effectuer la même manœuvre.

Le capitaine ravala sa frustration de s’être retrouvé face à une défense aussi efficace. Elle n’avait pu être mise en place qu’avec l’aide de l’un des lieutenants de Voldorius. L’Alpha Legion avait pour habitude de corrompre des petites forces et elle aurait facilement pu s’installer en maître sur la population d’anciens hors-la-loi qui travaillait à la raffinerie de prométhium de Cernis IV. Il se consola en se disant que ce ramassis de brigands n’aurait jamais pu mettre seul sur pied des lignes de défense aussi bien structurées et cela vint, fort à propos, lui rappeler que l’Alpha Legion était un ennemi redoutable. De plus, aussi terribles qu’aient pu sembler ces défenses, elles n’avaient pu prendre en défaut les pilotes White Scars. Malgré quelques dégâts mineurs et la perte de Chasseur Trois, la force de frappe avait conservé toute sa puissance de nuisance.

Les White Scars ne se reposaient jamais sur un seul et unique plan de bataille et les Thunderhawks étaient déjà en train de se rapprocher de la zone d’atterrissage secondaire. Kor’sarro et ses guerriers y débarqueraient et suivraient une route alternative pour se rapprocher de l’ennemi. Cette possibilité avait déjà été étudiée pour parer à toute éventualité.

— Atterrissage dans trente, annonça le pilote.

— Position ennemie à sigma-sept, ajouta le copilote.

Kor’sarro aperçut la zone de dépose devant lui, mais tout proche, dans l’ombre d’un amas de cristaux, se trouvait une position retranchée ennemie, où plusieurs soldats épaulaient déjà des lance-missiles.

— Neutralisez-les, ordonna le capitaine.

L’air entre le Thunderhawk et la position d’artillerie se retrouva noyé sous les tirs des bolters lourds. Des centaines de projectiles furent tirés en l’espace de quelques secondes et la neige tout autour de la redoute se retrouva vaporisée en un nuage de vapeur. Peu de choses auraient pu survivre à un tel déluge de feu.

Comme pour montrer aux White Scars leur erreur, un missile jaillit du cœur du nuage et passa à quelques mètres du cockpit du Thunderhawk.

— Je n’arrive pas à identifier les cibles, dit le copilote.

— Visez les cristaux, répondit Kor’sarro. Missile Hellstrike.

Un instant plus tard, un missile jaillit de sous l’une des ailes de l’appareil, droit vers la position ennemie. Cependant, au lieu d’aller frapper celle-ci, le projectile dévia vers la tour de cristal qui la dominait, et l’impact se produisit deux secondes plus tard.

Comme lors du choc qui s’était produit durant l’approche, le cristal explosa en des milliards d’éclats. Le nuage de vapeur fut soudainement écarté par la pluie de fragments qui s’abattit sur un rayon d’une bonne centaine de mètres. Les rares défenseurs qui avaient survécu au tir de saturation de bolters lourds furent criblés par ces échardes tranchantes. Finalement, l’ancienne position d’artillerie se résuma au socle déchiré de la tour de cristal et à un cercle de neige rougie de sang.

— Posez-nous, ordonna Kor’sarro.

Alors que Kor’sarro faisait descendre sa moto, Lunadrak, au bas de la rampe du Thunderhawk, Chasseur Deux, Quatre et Cinq se posèrent à leur tour. Les rétrofusées soulevèrent des gerbes de vapeur, les lourds appareils se posèrent en faisant siffler les vérins de leurs patins. Chasseur Un, l’appareil de commandement de Kor’sarro, était un Thunderhawk conventionnel spécialement modifié pour embarquer les motos de l’escouade de commandement. Chasseur Cinq avait subi les mêmes adaptations et transportait les deux autres escadrons de motards de la force de frappe. Les autres appareils, y compris Chasseur Trois qui manquait pour l’instant à l’appel, étaient des modèles porteurs de véhicules et emportaient à eux tous quatre escouades Tactiques en Rhino, deux escouades Devastators et trois escouades d’assaut équipées de réacteurs dorsaux. Deux Rhinos étaient suspendus sous le ventre de chaque transporteur. Leurs moteurs grondaient déjà, impatients qu’ils étaient de labourer de leurs chenilles le sol glacé de cette planète.

Lorsque les deux appareils touchèrent le sol, les grappins qui maintenaient les Rhinos s’ouvrirent dans un grincement métallique. Presque à l’unisson, les pilotes des deux appareils rallumèrent les turbines et s’élevèrent à une verticale presque parfaite, laissant les Rhinos au sol, sous eux. Moins d’une minute plus tard, les quatre Thunderhawks avaient quitté la zone d’atterrissage et reprenaient de l’altitude où ils attendraient qu’on les appelle.

— À toutes les unités, dit Kor’sarro par la radio intégrée à son casque. Regroupez-vous autour de moi.

Il arrêta sa moto et, derrière lui, les cinq motards de son escouade de commandement se rassemblèrent. Ces guerriers étaient ses frères, ils l’avaient suivi tout au long de cette dernière décennie de chasse. Le champion de compagnie, Frère Jhogai, enleva son casque et prit une grande bouffée d’air frais. Près de lui, Frère Yeku portait la bannière de la 3e compagnie, un étendard arborant l’éclair du chapitre des White Scars surmonté d’une queue-de-cheval noire. L’apothicaire Khagus arrêta sa propre moto derrière celle du porte-étendard, et derrière lui suivaient les Frères Temu et Kergis.

— Des nouvelles ? demanda Kor’sarro à Frère Temu, sachant que le guerrier savait de quoi il parlait.

— Aucune, mon Khan, répondit Temu. Le Lord of Heavens indique de fortes interférences atmosphériques, mais nous assure qu’ils feront tout leur possible pour trouver ce qu’il est advenu de Chasseur Trois.

— D’accord, répondit Kor’sarro qui dut faire de gros efforts pour que ses préoccupations au sujet du sort de ses frères ne se voient pas trop. Toute son attention devait se porter sur les opérations à venir.

La totalité des forces se retrouva rapidement alignée devant lui et prête à faire mouvement.

Le capitaine imita son champion et enleva son casque, et le vent glacé gifla immédiatement son visage couturé de cicatrices. Même malgré le froid, il percevait les pollutions chimiques libérées par les usines. Même un humain ordinaire les aurait d’ailleurs senties. Il grimaça sous la puanteur de la brise et posa sur ses forces un regard dans lequel brûlait une féroce fierté.

Quatre Rhinos, déposés par Chasseurs Deux et Quatre, chacun d’eux transportant une escouade Tactique de dix hommes, étaient également là. Avec la perte de Chasseur Trois, l’absence des armes lourdes des escouades Devastators qu’il avait transportées risquait de se faire sentir dans la bataille qui

s’annonçait. Vingt autres Space Marines étaient alignés, chacun d’eux équipé d’un réacteur dorsal. Il s’agissait des escouades d’assaut de la 3e compagnie. Une troisième escouade d’assaut était également à bord de Chasseur Trois. Enfin, deux escadrons de motards White Scars étaient alignés de part et d’autre des Rhinos. Ils avaient été débarqués par Chasseur Cinq, leurs moteurs grondaient déjà et la chaleur de leurs échappements faisait trembloter l’air derrière eux.

Ces hommes étaient des fils des steppes de Chogoris, cette planète balayée par les vents, le monde natal du chapitre des White Scars. Ils étaient nés dans les tribus nomades qui vivaient là, se battaient et mouraient dans ces plaines sauvages. Chacun d’eux était un grand chasseur, né sur une selle, et s’ils n’étaient pas devenus des White Scars, ils auraient été rois des différentes nobles tribus. Plus d’un millier de fois déjà, les combattants de la 3e compagnie avaient démontré qu’ils méritaient toute la confiance de leur capitaine. Ils avaient partagé avec lui chaque horreur que la galaxie avait pu dresser devant eux.

Cette dernière décennie, ils l’avaient suivi dans la chasse de l’un des pires ennemis du chapitre, en fait l’un des pires ennemis de l’Imperium. Le prince démon Voldorius – Kor’sarro cracha en pensant à ce maudit – serait impitoyablement pourchassé par ces hommes et, des mains mêmes du Maître de la Chasse, serait abattu.

Il savoura cet instant quelques secondes de plus et inspira bien à fond. Puis, levant bien haut Croc de Lune, son ancienne et vénérée lame, il poussa le cri de guerre que ses hommes avaient entendu un bon millier de fois, sur un bon millier de champs de bataille, avant un millier de victoires.

— Pour le Khan et pour l’Empereur !

Le cri fut repris par chacun des guerriers. Kor’sarro ouvrit la manette des gaz de Lunadrak, son moteur rugissant, et il fut immédiatement imité par les hommes de son escouade de commandement et les deux autres escadrons de motards, puis un instant plus tard par les Rhinos. Puis, les escouades d’assaut allumèrent leurs propulseurs et ajoutèrent au concert des hurlements stridents qui rappelèrent à Kor’sarro les cris de l’avian, un prédateur de Chogoris. Toujours accompagné des rugissements des fiers et nobles hommes des tribus de leur monde natal, Kor’sarro fit effectuer un demi-tour à sa moto et accéléra à fond.

Lunadrak bondit en avant, la longue cape du capitaine fouettant l’air glacé dans son dos. Il n’eut même pas à se retourner, il savait que ses hommes suivaient. Leur objectif était devant eux. Les défenses extérieures n’étaient qu’à deux kilomètres, la deuxième ligne à quatre. Encore un kilomètre plus loin s’élevaient les limites de la raffinerie proprement dite, et au-delà se trouvait la cible de la chasse. Le plan d’attaque de Kor’sarro était simple et audacieux, et entièrement en accord avec l’héritage martial de son peuple. Si les bastions de la ligne extérieure étaient si lourdement armés que même les Thunderhawks ne pouvaient les survoler et pénétrer dans l’enceinte de l’usine, alors ses guerriers et lui les franchiraient en un assaut que rien ne pourrait stopper.

L’attaque de Kor’sarro ne ressemblerait cependant pas à la charge inconsciente d’un fou furieux, car les White Scars connaissaient toutes les subtilités des arts de la guerre. La force se partagerait en trois parties en se rapprochant des premières lignes. L’une lancerait une diversion le long du dispositif ennemi et attirerait à elle les défenseurs des secteurs voisins. Lorsque Kor’sarro serait sûr qu’ils auraient mordu à l’hameçon, il conduirait le deuxième groupe sur le point le plus faible. Une fois la brèche ouverte, alors que le premier groupe se replierait et que le deuxième consoliderait la position, le troisième foncerait vers les fortifications intérieures, où la tactique serait répétée.

La force de frappe avait une grande habitude de ce genre d’opération, son peuple les mettait d’ailleurs en œuvre depuis des temps immémoriaux sur son monde d’origine. Kor’sarro approchait de la première ligne et l’air glacé soulevait ses longues moustaches. Il se souvint de sa toute première charge contre un ennemi. Il était âgé d’à peine douze étés, tout juste considéré comme un homme par son peuple. Il avait versé ce jour-là son premier sang, pris sa première vie et gagné sa première scarification honorifique. De nombreuses autres étaient venues orner son visage depuis qu’il était devenu un Space Marine, et il pria que de nombreuses autres viennent encore s’ajouter, même si en réalité une seule comptait : celle reçue pour la mort de Voldorius.

Un missile lui passa au-dessus de la tête et le ramena au présent. Il en repéra le point de départ en suivant la traînée laissée derrière lui, jusqu’à un trou creusé dans la neige. Il donna un coup de guidon et fonça droit dessus avant que le tireur n’ait le temps de recharger son arme.

La roue avant de la moto monta sur le petit talus qui servait de rebord au poste de tir, il accéléra davantage et fit décoller son engin. Dans le même instant, il tira son pistolet, et durant les deux secondes que dura son vol, il repéra sa cible, un homme portant un vêtement de travail de la raffinerie et un masque qui lui donnait un visage d’insecte. Il visa l’arme de l’homme et appuya sur la détente.

Lunadrak retomba sur le sol glacé à plusieurs mètres derrière le poste de tir, soulevant des gerbes de neige. Il entendit exploser le bolt dans la gueule du lance-missiles tout juste rechargé, suivit un instant plus tard par la déflagration de la munition mise en place. Il risqua un coup d’œil par-dessus son épaule et afficha un sourire sinistre devant le spectacle de destruction dont il était le responsable. Le tireur et la petite douzaine de ses camarades qui s’étaient dissimulés dans la petite tranchée se retrouvèrent déchirés par l’explosion et volèrent dans toutes les directions.

Il se rapprochait rapidement de la ligne extérieure de défense. Il chercha du regard et repéra immédiatement l’endroit où aurait lieu la diversion.

— Taura, s’adressa-t-il au sergent de l’une de ses escouades Tactiques. À midi, frappez comme le bélier.

La confirmation du sergent tomba dans ses écouteurs et deux des transports de troupes Rhinos se séparèrent du reste de la force de frappe pour dévier leur course vers le point désigné. Les deux véhicules foncèrent sur le sol gelé et l’une des escouades

d’assaut passa au-dessus d’eux en faisant rugir ses réacteurs dorsaux, les dix guerriers tombant littéralement sur les positions ennemies, leurs épées tronçonneuses grondant de colère. Les bruits des combats furent retransmis par la radio, Kor’sarro ayant délibérément laissé la communication ouverte pour jauger de l’intensité de la bataille. L’efficacité de cette manœuvre n’était plus de son ressort et d’autres préoccupations plus immédiates se présentaient à lui.

Il pesa sur le guidon de sa moto et conduisit le reste de ses troupes en un large arc de cercle, à l’écart de l’endroit où les unités du sergent Taura avaient engagé l’ennemi. Les White Scars étaient des experts dans l’utilisation du moindre couvert et ils exploitèrent les amas de cristaux plus hauts que des hommes. En quelques minutes, l’ensemble de la force se dirigeait droit sur ce que Kor’sarro avait estimé être le point le plus faible des défenses.

— Renforts ennemis engagés, annonça le sergent Taura dans la radio, le message ponctué par le bruit des épées tronçonneuses tranchant dans les chairs et des pistolets bolters tirant à bout portant. Parfait, se dit le capitaine. Il est temps de passer à la phase suivante.

— Deuxième vague, cria-t-il. Suivez-moi !

Un sauvage cri de guerre monta dans son dos alors qu’il se lançait vers les lignes de défense. Sachant que l’ennemi avait détourné une partie de ses effectifs afin de contrer le premier assaut, il conduisit le deuxième groupe droit sur les défenses, le troisième restant en retrait.

La charge des White Scars dévora rapidement les dernières centaines de mètres et ce ne fut qu’au tout dernier moment que les défenseurs qui tenaient cette section ouvrirent le feu. Kor’sarro et son escouade de commandement bondirent par-dessus la tranchée, puis à peine eurent-ils touché le sol de l’autre côté qu’ils effectuèrent un demi-tour serré. Les défenseurs se retrouvèrent pris par surprise et très peu eurent le temps de se retourner avant de tomber sous les rafales des bolters jumelés montés sur les motos.

Kor’sarro sortit son épée et actionna une commande, et toute la longueur de la lame se mit à crépiter d’une énergie à peine contenue. Les quelques défenseurs qui avaient échappé à la fusillade sortirent de leur tranchée pour se jeter sur Kor’sarro et ses hommes, qui répondirent en contre-attaquant. La mêlée fut brutale et brève, les défenseurs n’ayant pas la moindre chance face aux Space Marines, mais Kor’sarro resta cependant surpris par la vigueur de l’action ennemie.

Sans être des troupes disciplinées ou aguerries, les défenseurs semblaient cependant poussés par une haine qui leur avait donné la force de faire face aux White Scars, même si cela n’avait pas changé grand-chose. Seul le mensonge du Grand Ennemi pouvait motiver des hommes à ce point, et le capitaine perçut la corruption du blasphème qui flottait dans l’air. Quelle était donc l’emprise de Voldorius sur cet endroit ? Il lui faudrait rapidement le découvrir.

À peine le dernier défenseur tombait-il sous le tranchant de Croc de Lune, aspergeant la neige d’entrailles sanguinolentes, que la dernière partie de la force de frappe s’élança à son tour. Deux autres transports blindés roulèrent vers les tranchées puis les écrasèrent, ensevelissant vivants les défenseurs. La dernière escouade d’assaut franchit l’obstacle, portée par ses réacteurs dorsaux. Kor’sarro en profita pour activer sa radio.

— Taura, appela-t-il. Où en êtes-vous ?

Il y eut une petite pause avant que la voix du sergent n’emplisse ses écouteurs, le grésillement des interférences noyé dans les cris des mourants.

— Forte résistance, mon Khan, en progression. J’ai trois blessés, mais toujours en état de combattre. J’attends les ordres.

— Bien compris, répondit Kor’sarro. Le vent du nord tourne.

Satisfait de savoir que les éléments du sergent Taura se désengageraient bientôt, Kor’sarro examina l’écran tactique monté sur le guidon de sa moto. Des icones clignotantes vertes représentaient les unités de la force de frappe, les lignes ennemies étaient symbolisées par des traits rouges, et les données étaient transmises par les appareils du Lord of Heavens resté en orbite. Trois de ces icones représentaient la troisième vague qui était déjà lancée droit sur la ligne de défense intérieure. Il était sur le point de se mettre en mouvement quand il entendit le roulement reconnaissable des pièces d’artillerie. Il vit les panaches de fumée monter au loin et comprit que la troisième vague rencontrait une forte résistance.

— Patha ? Quel est votre statut ? demanda-t-il au sergent en charge de la troisième force.

La radio fut tout d’abord emplie d’interférences et du bruit d’une autre explosion, puis la voix du sergent se fit enfin entendre.

— Je répète, je suis sous le tir d’une pièce d’artillerie de fort calibre montée sur l’un des bastions. J’ai deux blessés sérieux, l’un est hors de combat.

Kor’sarro se mit debout sur les repose-pieds de sa moto pour examiner un peu mieux la situation. Malgré la lumière qui se reflétait sur la glace, il put apercevoir le bastion dont venait de lui parler Patha. Une tourelle à son sommet tourna son canon droit vers l’un des Rhinos. Avant que le capitaine ait pu lancer le moindre avertissement, le canon tira, et le projectile de gros calibre frappa le sol gelé à quelques mètres derrière le blindé. L’explosion souleva l’arrière du véhicule, puis il retomba lourdement au sol. Le robuste Rhino parvint pourtant à poursuivre sa course vers sa cible.

L’espace entre les défenses et les White Scars se retrouva rapidement saturé de tirs, preuve que

l’ennemi réagissait à l’assaut dont il était l’objet. La force de frappe avait jusque-là été plutôt en réussite, peut-être parce que les défenseurs n’avaient pas pensé faire l’objet d’une attaque terrestre aussi déterminée si peu de temps après le survol des Thunderhawks. Ils paieraient cher leur erreur, se promit Kor’sarro, mais il fallait pour cela que les White Scars poursuivent leur attaque, et sans attendre.

— À tous les chefs de groupe ! cria Kor’sarro dans sa radio. Engagez cette tour !

Il lança Lunadrak en avant, et son escouade de commandement ainsi que les deux escadrons de motards le suivirent immédiatement. Les communications étaient remplies de chants de guerre, le troisième groupe se rapprochait du bastion, le canon de la tour continuait de viser les Rhinos et l’escouade d’assaut plongeait depuis le ciel. Durant un moment, le capitaine envisagea la possibilité de faire appel aux Thunderhawks et de leur demander de la détruire avec leurs missiles Hellstrike, mais il préféra ne pas risquer de les voir endommagés par les défenses aériennes. En avoir perdu un était déjà assez dommageable, la destruction d’un deuxième serait une catastrophe.

Il fonçait à travers la plaine, ses motards de chaque côté, une escouade d’assaut au-dessus de lui et deux Rhinos suivant non loin. Le sergent Taura avait enlevé son casque et son front était traversé par une entaille sanglante, ce qui laissait deviner la férocité de

l’assaut de diversion. La tourelle sur le bastion pivota à nouveau, cette fois-ci en direction de Kor’sarro et du premier groupe qui l’avait rejoint. Quelle bande

d’imbéciles, se dit-il en constatant que ces artilleurs étaient trop indisciplinés ou inexpérimentés pour cesser de bombarder ce qui les menaçait en premier ordre pour tourner leur arme contre une cible plus large. Malgré le danger évident, il se satisfaisait du répit que cette erreur de l’ennemi allait donner au sergent Patha et à ses hommes.

— Baissez la tête et continuez vers l’avant, cria-t-il dans le rugissement combiné des réacteurs dorsaux et des moteurs des motos et des Rhinos. Pour Chogoris !

Ses guerriers reprirent son cri de guerre et le canon ouvrit le feu. D’après l’angle du canon au moment du tir, Kor’sarro comprit que l’obus ferait mouche, que ce soit par chance ou par compétence des artilleurs. Il serra les dents en attendant l’inévitable et baissa la tête, agrippant un peu plus fort le guidon de sa moto, puis accéléra. L’obus explosa sur sa droite, plongeant un escadron entier de motards dans un nuage de fumée et de vapeur. Sur les neuf motards qui traversèrent la glace vaporisée et les débris, seuls huit en ressortirent, et plusieurs d’entre eux portaient d’évidentes traces de dommages, leurs armures noircies et couvertes de rayures. Kor’sarro doutait que le guerrier manquant ait pu survivre, les Rhinos qui suivaient lui confirmeraient le sort du frère tombé et, si possible, récupéreraient son corps.

Les tirs des armes plus légères s’intensifièrent eux aussi et même s’ils n’étaient pas précis, ils étaient très nombreux et soulevaient des petits panaches de neige fondue devant eux. Plusieurs tirs lui passèrent au ras de la tête ou ricochèrent sur le carénage de sa moto. Alors qu’ils se rapprochaient davantage encore, un bolter lourd donna à son tour de la voix dans un lourd staccato caractéristique. Les balles volèrent tout près, l’homme corrigeant son tir progressivement. Un projectile heurta l’avant de sa moto, arrachant un fragment de protection dans des gerbes d’étincelles, un autre le frappa à l’épaulière droite. L’armure autoréactive compensa immédiatement l’impact pour lui éviter d’être déséquilibré.

— White Scars ! gronda-t-il alors qu’enflait dans sa poitrine la rage qu’un traître puisse ainsi oser s’en prendre à l’un des élus de l’Empereur. Soyez sans pitié !

Les tirs étaient nourris, et ricochaient sur le carénage des motos et les armures des frères de bataille. Sur la gauche de Kor’sarro, l’un d’eux fut désarçonné lorsqu’une bonne douzaine de balles de bolter lourd le touchèrent en pleine poitrine, et son engin fit quelques embardées avant de s’immobiliser. Sur sa droite, un tir de canon laser trancha l’air et vint frapper l’un des Rhinos en pleine chenille. Le robuste véhicule se retrouva immobilisé, et malgré une profonde entaille dans son flanc, ses passagers débarquèrent sans exception et poursuivirent la charge à pied.

Un instant plus tard, Kor’sarro et ses hommes arrivèrent à hauteur de la première vague dont les guerriers délivraient rafale après rafale contre le bastion tout en exploitant le moindre couvert au milieu des amas de cristaux.

— Frère Kergis ! cria le capitaine en s’arrêtant près de lui dans un dérapage.

Frère Kergis arrêta sa propre moto tout près de lui et en descendit en portant son fuseur. Kor’sarro sauta lui aussi de son engin et lui montra le bastion blindé.

— À vos ordres, mon Khan ! répondit le Space Marine.

Malgré son casque, Kor’sarro imaginait le rictus féroce qu’il affichait toujours dans ce genre de situation. Kergis portait les cicatrices d’une centaine de chasses et était d’une habileté hors pair avec cette arme.

— Couvrez-nous !

Tous les guerriers présents et en état de le faire ouvrirent le feu en direction du bastion. Leurs armes n’avaient que peu de chances de traverser le rocbéton, mais la violence des rafales forcerait cependant les défenseurs à baisser la tête et les gênerait pour tirer.

Sans même attendre que son ordre soit totalement exécuté, Kor’sarro s’était déjà lancé vers le bastion, Frère Kergis sur ses talons. Les tirs de couverture des Space Marines furent terribles, les bolts explosèrent sur la façade de l’ouvrage militaire et empêchèrent toute riposte de la part des défenseurs, même si d’autres, situés plus loin, tentèrent d’engager les White Scars avec des armes d’un calibre insuffisant pour les inquiéter.

Les deux guerriers se rapprochèrent de leur objectif et Kor’sarro se jeta sur sa droite tout en attrapant une grenade à fragmentation à sa ceinture. Il plaqua son dos contre le rocbéton, tout près d’une porte blindée. Frère Kergis s’était arrêté à quelques pas, et épaulait déjà son fuseur en direction de l’ouverture.

Il surveillait du coin de l’œil son capitaine et attendait son ordre, conformément aux anciennes traditions de leur peuple. Kor’sarro hocha une fois la tête et Frère Kergis ouvrit le feu. Le rayon du fuseur fut précédé par une brève distorsion de l’air, puis le flot de feu nucléique concentré jaillit. Tout matériau plus léger aurait été vaporisé instantanément, mais le bastion avait été construit afin de résister à de telles attaques. Le point visé vira à l’orange, au bleu puis au blanc alors qu’une quantité phénoménale d’énergie était absorbée par le blindage. La glace devant Kergis s’éleva en vapeur. Kor’sarro sentit que les tirs s’intensifiaient autour d’eux et comprit qu’une pleine compagnie de soldats ennemis arrivait par les tranchées toutes proches. Il regarda à nouveau vers Frère Kergis et vit les tirs ricocher sur ses épaulières, le guerrier ne détourna cependant à aucun moment son arme et il continua à se concentrer sur le même point.

La porte finit par céder et à s’effondrer à moitié fondue au sol, l’embrasure toujours incandescente. Kor’sarro enclencha le détonateur de sa grenade et la lança par l’ouverture fumante. Il se recula et se plaqua contre la paroi. Frère Kergis en fit de même de l’autre côté.

Trois secondes plus tard, la grenade explosa, des éclats jaillirent, suivis par des jets de flammes et une épaisse fumée noire. Consumé par sa fierté guerrière, Kor’sarro se présenta devant l’ouverture et tira Croc de Lune, puis en actionna la commande d’un pouce.

Il plongea dans l’obscurité enfumée et se fia à ses autres sens plutôt qu’à sa vue. Son corps génétiquement amélioré lui donnait un avantage certain sur ses adversaires et, même si la fumée l’empêchait d’y voir, son ouïe et son odorat plus développés le poussèrent droit sur ses ennemis. Les premiers qu’il trouva étaient déjà morts, le corps déchiré par l’explosion de sa grenade.

À la base de ce qu’il identifia au toucher comme étant une échelle menant au niveau supérieur, il tomba sur un blessé. D’un geste rapide et économe, il lui brisa les vertèbres, mettant un terme à son existence blasphématoire d’une manière bien plus miséricordieuse que ce qu’il aurait mérité. Il ne laissa pas aux survivants le temps de se regrouper et il grimpa à l’échelle, préparant déjà une autre grenade. Il atteignit l’écoutille en haut des barreaux et la souleva. Il fut accueilli par une lumière rouge et des rafales de tirs. Une balle l’effleura au front et il appuya sur le bouton d’armement de sa grenade, puis la lança et fit claquer l’écoutille au-dessus de sa tête.

L’explosion secoua tout le bastion, des débris et de la poussière tombèrent depuis le plafond. Il avait dû s’agir d’un stock de munitions, il en grimaça de satisfaction avant de soulever à nouveau l’écoutille pour constater les dégâts. La lumière violette de l’extérieur avait remplacé la lueur rouge artificielle, sans doute une meurtrière avait-elle été éventrée par l’explosion. Il ne vit aucun danger immédiat et passa la trappe, suivi de près par Frère Kergis. La fumée se dissipa et il put constater qu’aucun défenseur n’avait survécu. Les murs étaient rouges de sang et le sol jonché de morceaux de corps, au point qu’il n’aurait pu dire avec certitude combien de ces anciens criminels avaient occupé l’endroit.

Il se dirigea vers l’ouverture dans la paroi et regarda au-dehors. Ses guerriers avaient déjà tourné leurs armes contre la tentative de contre-attaque des défenseurs et les obligeaient à refluer sous une intense fusillade. Le Rhino endommagé avait été remis en route par son pilote et fonçait pour rattraper son unité qui l’attendait un peu plus loin pour rembarquer. L’ennemi ne tarderait probablement pas à tourner les talons pour fuir vers les installations industrielles qui ne se trouvaient qu’à quelques centaines de mètres au-delà de cette ligne de défense. Frère Kergis approcha près de lui et il s’autorisa un sourire sinistre.

— Faites passer aux frères l’ordre de se remettre en selle, dit le capitaine. Nous avons une chasse à terminer.

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