La Chasse de Voldorius

Andy Hoare · Chapitre 3 sur 18

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La Chasse de Voldorius

Chapitre II - Le Feu et la Glace

CHAPITRE II

Le Feu et la Glace

Entouré par son escouade personnelle, Kor’sarro fonçait vers les premières structures de la raffinerie de prométhium. Il avait lui-même abattu plusieurs douzaines de ces criminels et ses compagnons bien plus encore. La raffinerie ressemblait à une immense machine, elle s’étendait sur des kilomètres et des kilomètres à la surface de la planète. Chaque bâtiment était semblable à l’autre, entouré de tuyauteries apparentes, de bouches de ventilation et de gaines de câblage. Ceux qui avaient à l’origine mis en place ces installations n’avaient pas estimé nécessaire que l’on puisse identifier les différentes constructions, leur réelle application devant se trouver sous terre.

Ce qui pouvait passer pour des rues était encombré de caisses et de tonneaux rassemblés dans une tentative sommaire des défenseurs de briser l’assaut des White Scars. Les barricades élevées à la hâte furent renversées par les Rhinos qui écrasèrent également sous leurs chenilles quiconque s’était tenu derrière. De nombreuses artères étaient dominées par des passerelles ou de larges canalisations, desquelles des snipers harcelaient les White Scars. Le premier d’entre eux coûta un œil à l’un des hommes du sergent Patha, mais le Space Marine blessé eut sa revanche en logeant une balle de bolter en plein dans la bouche ricanante du renégat. Elle y explosa, éparpillant la tête entière de l’homme. Conscient du fait que d’autres snipers pouvaient exploiter ce type de configuration, Kor’sarro ordonna aux escouades d’assaut de partir en avant du reste des forces, ce qui permit de neutraliser plusieurs douzaines de ces tireurs embusqués durant la progression.

Les bombes incendiaires s’avérèrent un problème plus épineux encore. L’un des Rhinos fut subitement englouti dans une énorme boule de feu lorsqu’il passa sous un large tuyau où l’on avait dissimulé ce type d’explosif. Le véhicule sembla disparaître dans les flammes, mais il en ressortit comme par miracle, avec comme seul dommage la livrée blanche des White Scars désormais roussie. L’esprit de la machine en fut fortement irrité et devrait être apaisé grâce à de nombreux rites avant que l’engin ne soit considéré comme à nouveau digne de partir au combat.

Ceux qui actionnaient ces bombes n’attachaient aucune importance à leur propre sécurité, ils utilisaient des substances hautement volatiles en plein cœur d’une industrie qui fabriquait d’autres produits très instables. Sans doute avaient-ils été corrompus par l’Alpha Legion, se dit Kor’sarro, ou peut-être étaient-ils drogués ou bien sous une emprise psychique quelconque. Quelle qu’en soit la cause, ce n’était qu’un crime de plus à ajouter à la longue liste commise par Voldorius à l’encontre de l’humanité. Le capitaine ordonna que la menace de ces bombes soit traitée en priorité et plus aucune tentative de cet ordre ne fut aussi efficace que la première.

Les porteurs de bombes incendiaires se retrouvèrent un à un réduits à l’état de torches vivantes sous les rafales de bolters qui faisaient exploser leurs armes. Ils basculaient du haut de leurs perchoirs, en flammes, pour finir sous les chenilles des Rhinos ou les larges roues des motos.

La force de frappe poursuivit sa progression vers le cœur du complexe. L’escouade montée de Kor’sarro, accompagnée par les deux autres escadrons de motards, ouvrait la route, et les quatre Rhinos transportant les escouades Tactiques suivaient en colonne pendant que les escouades d’assaut survolaient l’ensemble. Les rues se firent progressivement moins larges et les installations de part et d’autre de plus en plus denses. Les bâtiments gagnèrent en hauteur, jusqu’à monter sur plusieurs centaines de mètres à l’assaut d’un ciel devenu à peine visible à travers la toile serrée de passerelles et de canalisations. D’immenses bouches de ventilation s’ouvraient comme de larges gueules, crachant des fumées acides. Kor’sarro eut l’impression de se retrouver dans les entrailles d’une gigantesque bête mécanique.

— Attention, mon Khan ! l’avertit Frère Temu lorsqu’un insurgé de plus surgit de derrière une barricade de fortune.

L’homme portait une arme massive, une sorte de mitrailleuse lourde visiblement bricolée. Kor’sarro se raidit sur son guidon lorsque l’ennemi ouvrit le feu, les balles volant tout autour de lui. D’un geste du pouce, il activa les bolters montés sur sa moto et cribla l’homme d’une rafale de balles. D’autres défenseurs apparurent par une rue latérale, épaulant un assortiment d’armes à feu plus ou moins rustiques dans une tentative de contrer l’avancée rapide des White Scars. Kor’sarro vira dans leur direction, son escouade juste derrière lui, puis il tira Croc de Lune et fonça droit vers sa cible.

Il décapita le premier adversaire d’un mouvement circulaire de sa lame énergétique, puis éventra le deuxième dans le même geste, avant d’amputer net le bras du troisième. Les autres furent impitoyablement écrasés sous les larges roues des motards, et les White Scars poursuivirent leur progression.

L’environnement devint cependant bientôt trop dense pour poursuivre sur leurs engins. Kor’sarro arrêta donc Lunadrak.

— Pied à terre ! ordonna-t-il à son escouade. Nous approchons du cœur. Déployez-vous, nous continuons la chasse à pied.

— Dans quelle direction, mon Khan ? interrogea Frère Jhogai qui empoignait son épée énergétique cérémonielle et son bouclier de combat.

Kor’sarro se tourna vers le centre de la raffinerie et remarqua l’immense structure qui devait en marquer le cœur. Voldorius ne s’était pas encore montré et le White Scar savait par expérience que cette créature préférait laisser l’ennemi approcher. Conscient des risques de pièges, Kor’sarro n’en était pas moins déterminé à débusquer le maudit jusque dans son repaire.

— Cette tour, annonça-t-il. Mais nous continuons en prenant toutes les précautions.

Les guerriers approuvèrent d’un signe de tête. Tous connaissaient en effet la perfidie de leur ennemi. Le prince démon devait sans doute savoir que les White Scars étaient venus là pour lui. Kor’sarro n’avait pas d’autre choix, mais il était déterminé à ne pas foncer tête baissée dans un piège.

— Taura, Patha, à moi !

Les deux sergents le rejoignirent en courant, prêts à entendre ses ordres.

— Taura, vous approcherez de la tour par l’ouest, Patha vous passerez par l’est.

Malgré le peu d’informations qu’il leur donnait, il savait que ses instructions seraient suivies parfaitement. Ces deux sergents étaient en effet des vétérans qui l’avaient suivi durant des décennies et avaient combattu à ses côtés au cours d’innombrables batailles.

— Allez, et que le Grand Khan soit avec vous, béni soit son nom.

— Béni soit son nom, répondirent les deux guerriers avant de s’incliner et de retourner vers leurs hommes. Kor’sarro les entendit leur répéter ses instructions, puis ils se mirent en route. Il afficha un sourire rusé.

Les hommes de son escouade de commandement avaient eux aussi mis pied à terre et faisaient en sorte de dissimuler leurs motos du mieux possible tout en piégeant le périmètre au cas où les défenseurs s’y intéressaient d’un peu trop près. Kor’sarro porta son regard vers la tour centrale. Son instinct lui disait que c’était là qu’il trouverait Voldorius. Il attendait cette confrontation avec impatience, il avait hâte de mettre enfin la main sur son ennemi juré, mais il avait pleinement conscience que la tâche s’annonçait rude. Voldorius représentait une menace d’une ampleur inimaginable et ses crimes étaient à l’échelle de la galaxie.

De nombreux siècles plus tôt, le prince démon s’était emparé des pouvoirs d’une arme terrible et ancienne, une relique remontant à l’époque nommée Âge Sombre de la Technologie. Cette arme avait pris le nom de Flot de Sang, et même si nul ne savait exactement comment elle fonctionnait, entre les mains de Voldorius, elle avait scellé le sort de milliards de sujets de l’Empereur. En une seule nuit, cette malédiction s’était abattue sur une douzaine de mondes et les avait réduits l’un après l’autre à l’état de gigantesques charniers de corps déchiquetés. Voldorius avait fait tout cela au nom des maudits dieux du Chaos, les ennemis ultimes du genre humain.

— Frères, annonça Kor’sarro alors que tous avaient les yeux posés sur lui. Chacun de vous s’est tenu à mes côtés tout au long de notre chasse de cet être immonde. Nous avons tous perdu des frères par sa faute ou celle de ses serviteurs.

Les premières fusillades se firent entendre, les unités de flanc engageaient déjà l’ennemi.

— Jusqu’à ce jour, nous n’avons affronté que de pauvres êtres, détournés de la lumière de l’Empereur par les mensonges de Voldorius. Mais nous savons que les compagnons du maudit se trouvent là eux aussi. Soyons vigilants, mes frères. Je ne sais pas combien d’entre nous ne verrons pas se lever l’aube prochaine, je suis cependant certain que ceux-là chevaucheront à jamais à la droite de l’Empereur pour l’accompagner dans la Grande Chasse. Nous en sommes tous dignes !

— C’est vrai ! répondirent plusieurs douzaines de voix.

Kor’sarro leva une main pour réclamer le silence.

— Nous célébrerons plus tard. Pour l’instant, nous sommes en chasse !

Il leur tourna alors le dos et se dirigea le long de l’étroite ruelle, la tour centrale distante de seulement quelques kilomètres. La petite force adopta une formation maintes fois répétée pour s’assurer que toutes les directions étaient couvertes et que nul ennemi ne pourrait leur tomber dessus à l’improviste.

De violentes rafales éclatèrent en direction de l’ouest, rappelant à Kor’sarro que Voldorius et les membres de l’Alpha Legion n’étaient pas les seuls ennemis dans cette gigantesque raffinerie. Quelques secondes plus tard, une explosion fit trembler le sol.

— Des tirs opportunistes, grommela Kor’sarro. Aucune discipline.

Les bruits des combats s’intensifièrent et le capitaine perçut un nouveau bruit au milieu d’eux. Il continua de marcher en portant toute son attention sur lui, filtrant les sons qui interféraient tout autour. Il supprima mentalement le bruit de sa propre respiration, les battements de son cœur et ses bottes qui claquaient sur le sol jonché de débris. Il s’agissait d’un grondement sourd et qui venait de devant eux.

— Sorcellerie, murmura-t-il en levant les yeux vers le sommet de la tour qui se détachait dans un ciel tirant sur le mauve. Le bruit monta en volume et il devint bientôt clairement audible par-dessus les clameurs des combats. On aurait dit une plainte qui ne pouvait s’échapper que d’une bouche qui n’avait rien

d’humain. Pourtant, malgré cette indéniable particularité, on y percevait une évidente colère, de la douleur et de la souffrance, tant de sentiments indiscutablement mortels. Kor’sarro était consumé de dégoût, tous ses sens étaient en alerte à cause de la menace dont ce bruit ne pouvait être que le signe annonciateur. Ce ne pouvait être que Voldorius et celui-ci s’apprêtait à libérer un nouveau cauchemar sur la galaxie, se damnant un peu plus ce faisant, comme si cela était possible.

Le grondement se fit plus fort, jusqu’à clairement pulser depuis le sommet de la tour et s’en échapper en vagues presque palpables. L’onde se propageait depuis les immenses machineries de la raffinerie et des fissures commencèrent à apparaître dans les bâtiments les plus proches du centre.

Kor’sarro continua d’avancer. Le visage de son champion de compagnie était un véritable masque de résolution, même si ses yeux ressemblaient à des fosses de révulsion. Plusieurs frères de bataille faisaient des gestes destinés à les protéger contre les maléfices, rites anciens des peuples de Chogoris transmis de chaman en chaman au fil des millénaires. Cette note indéfinissable offensait son esprit et un sentiment d’impureté menaçait de le submerger. Il eut l’impression d’avoir affaire à un prédateur agonisant, une sorte de Léviathan expirant dans les profondeurs d’un océan et qui se vidait de ses entrailles loin de la lumière purificatrice et des vents des plaines. Il secoua la tête pour se débarrasser de cette sinistre vision et continua d’avancer.

Moins d’une centaine de mètres plus loin, à l’intérieur d’un entrepôt grand comme une caverne, il vit quelque chose bouger.

— Le dragon s’éveille ! À midi ! lança-t-il à ses frères de bataille, leur annonçant la présence de l’ennemi qui menaçait de les prendre en embuscade. Kor’sarro et son escouade de commandement se plaquèrent contre l’un des murs qui longeaient la ruelle et progressèrent en exploitant au mieux la moindre opportunité de couvert. Par des gestes conventionnés, il indiqua aux deux autres escouades de faire de même contre le mur opposé, l’une un peu en avant de lui, l’autre un peu en retrait.

— Mon Khan, lui dit Frère Kergis juste derrière lui. Il ne semble pas s’agir des mêmes défenseurs…

Avant même que Kergis ait pu terminer sa phrase, le premier tir éclata depuis l’intérieur de l’entrepôt. Kor’sarro comprit instantanément qu’il ne s’agissait plus des repris de justice qu’ils avaient affrontés jusque-là. L’arme qui avait tiré n’était pas un fusil de fabrication locale, mais un bolter, semblable à ceux que portaient ses Space Marines.

— L’Alpha Legion ! cracha Kor’sarro, puis les rafales mitraillèrent la ruelle.

Les tirs n’avaient pourtant pas pris pour cible les White Scars, ils étaient de plus arrivés bien trop tôt pour une embuscade.

— White Scars ! les interpella une voix qui fit monter le goût de la bile dans la gorge de Kor’sarro. L’odeur de fumier vous précède ! Venez vous battre !

Un grondement sauvage monta dans son dos et Frère Jhogai fit un pas en avant. Kor’sarro retint son vieux compagnon en lui posant une main sur l’épaule.

— Non, mon ami. C’est à moi de le faire.

Il s’avança à découvert.

Cinq silhouettes se détachèrent à l’entrée de

l’entrepôt. Elles passèrent de l’ombre à la lumière mauve et Kor’sarro sut immédiatement qu’il avait vu juste. Chacun d’eux était un géant et portait une armure semblable, quoique d’un aspect un peu plus archaïque, à celles des White Scars. Celles de Kor’sarro et de ses hommes portaient la livrée blanche et rouge de leur chapitre, celles de ces guerriers étaient d’un bleu tirant sur le vert. Là où les White Scars arboraient fièrement l’icône en forme d’éclair, les nouveaux venus portaient le symbole en forme d’hydre de la félonne Alpha Legion.

— Nullus, grogna Kor’sarro.

Le nom de son ennemi avait le goût de cendre dans sa bouche.

Le guerrier auquel il s’était adressé fit un pas en avant. Il était encore plus grand que les autres membres de l’Alpha Legion et portait une hallebarde à longue hampe dont la lame irradiait d’une lumière noire. Le traître ne portait pas de heaume et il imposa ses traits à Kor’sarro. Il était totalement chauve et avait le crâne couvert de cicatrices. Mais il ne s’agissait pas de ces marques honorifiques qu’arboraient fièrement les White Scars et qui rappelaient chacune une grande victoire ou un compagnon tombé. Celles-ci n’étaient que le résultat d’innombrables années d’exposition aux pouvoirs corrupteurs du Chaos. Ce qui de loin paraissait avoir été provoqué par d’immondes brûlures ressemblait de plus près aux traces de griffures d’un fou, chacune recouvrant l’autre jusqu’à obtenir un dessin d’une démente anarchie. Les traits du guerrier étaient largement recouverts par ces tissus tourmentés. Ses lèvres et ses yeux se résumaient à quelques fentes, mais les pupilles étaient des fosses sans fond, comme si ce qui se trouvait derrière n’était plus un homme, mais une présence indéfinissable.

— Tu es venu pour Voldorius, dit le traître.

— Oui, et pour toi, Nullus, répondit Kor’sarro.

— Il t’attend, précisa-t-il en désignant la tour d’un mouvement du menton. Mais tu dois d’abord passer par moi.

— Alors, bats-toi, gronda Kor’sarro en tirant son épée.

Les compagnons du traître s’écartèrent sur la chaussée, les White Scars firent de même dans le dos de leur capitaine.

Le combat serait inégal, deux pleines escouades de White Scars contre une poignée de traîtres de l’Alpha Legion. Le grondement depuis la tour devenait de plus en plus fort, le sol commença même à trembler sous les pieds de Kor’sarro.

— Pas encore, chasseur, répliqua Nullus avec un sourire moqueur.

— Quel traquenard est-ce là… ? commença Kor’sarro alors que de nombreuses silhouettes se montraient derrière les traîtres.

— Tu penses que les choses peuvent être aussi simples, White Scar ? ricana Nullus alors que la rue derrière lui se remplissait de soldats en armes.

Au lieu des tenues de travail et des masques respiratoires recyclés portés par les défenseurs des premières lignes de défense, ces hommes avaient un uniforme gris et noir et étaient équipés de fusils laser et de gilets pare-balles manifestement d’origines militaires. Un coup de tonnerre éclata du sommet de la tour centrale. Kor’sarro leva les yeux.

Là, sur une large plate-forme placée sur un amas indéfinissable de poutrelles et de tuyauteries, se tenait une forme aussi noire que le vide. Même à une telle distance et malgré son point de vue inférieur, Kor’sarro pouvait clairement voir la silhouette de Voldorius. Il dépassait largement les deux mètres de haut, était presque aussi large d’épaules, et de son dos sortaient deux ailes noires semblables à celles d’une chauve-souris géante et qui claquaient dans l’air. Kor’sarro sentit monter une rage sauvage.

Mais il lui faudrait tout d’abord passer sur le corps des serviteurs du prince démon. Et ceux de leurs esclaves.

En l’espace de quelques secondes, plus d’une centaine de soldats en uniformes noir et gris étaient apparus depuis cet entrepôt pour venir se placer derrière Nullus et ses compagnons. Les forces étaient désormais plus équilibrées.

— Mon Khan, dit le champion de compagnie en se plaçant près de lui. Il peut s’agir d’un piège. Vous devez poursuivre.

— Non, Jhogai, répondit Kor’sarro. Je ne peux pas te demander cela.

— Alors, ne le demandez pas, répliqua Jhogai. Je prends cela sur moi, c’est mon devoir, conformément aux anciennes lois.

Frère Jhogai faisait référence à son droit en tant que champion de compagnie d’affronter le traître Nullus en combat singulier. Et il le ferait pour permettre à Kor’sarro de se retrouver face à Voldorius, même si cela devait lui coûter la vie.

— Tu es un homme d’honneur, mon ami, lui répondit Kor’sarro. Mais notre ennemi est un traître à tout ce qui nous unit à l’Empereur et au Grand Khan, béni soit son nom.

— Les autres retiendront la vermine, mon Khan, dit Frère Jhogai. Vous devez le leur permettre.

Avant que Kor’sarro puisse répondre, le champion de compagnie avait tiré son épée et s’était avancé pour se tenir à dix mètres à peine du traître. Le sourire narquois de Nullus s’élargit un peu plus quand il comprit les intentions de Jhogai. Ce dernier se retourna une dernière fois vers son Khan.

— Allez, lui dit-il simplement.

Un autre coup de tonnerre tomba depuis la tour et Kor’sarro comprit qu’il n’avait pas le choix. Il devait affronter son ennemi seul à seul et il devait le faire sans attendre, ou le prince démon échapperait à la justice des hommes comme il l’avait déjà fait à de nombreuses reprises.

— Allez, lui répéta Frère Jhogai d’une voix fière, mais également un peu impatiente.

— Béni soit ton nom, lui dit Kor’sarro.

Ses paroles disparurent sous le cri de guerre lancé par Jhogai lorsqu’il se jeta sur son ennemi. En un instant, la marée de soldats fit de même dans l’autre direction et les White Scars ouvrirent le feu. Les rafales de bolter fauchèrent les premiers rangs en un déchaînement de feu et de sang. Kor’sarro eut une dernière vision du champion de compagnie qui arrivait à hauteur de son ennemi, la nuée anarchique qui se déversa autour d’eux l’empêchant d’en voir plus.

Un troisième coup de tonnerre se fit entendre, comme une invitation à Kor’sarro ou l’annonce d’une destinée. Résolu de faire face à tout ce qui se présenterait à lui, il se mit à courir en direction de la tour, laissant le vacarme des combats derrière lui. Il courut le long de ruelles étroites et encombrées de débris tombés des bâtiments à cause des vibrations générées par la tour et des séismes qui secouaient régulièrement la planète. Il aperçut à plusieurs reprises des visages de défenseurs recouverts par leurs masques respiratoires, et les abattit l’un après l’autre avec son pistolet bolter sans même ralentir. Il ne vit aucun autre de ces soldats en uniformes noir et gris qui avaient accompagné Nullus, mais ne s’en préoccupa pas davantage, car il s’approchait rapidement de la tour.

Celle-ci était constituée de milliers de conduites et de tuyaux, tous agglomérés les uns aux autres en une improbable masse qui semblait avoir poussé d’elle-même au lieu d’avoir été bâtie. Des cheminées d’extraction et des tubes sortaient de ses flancs, certains crachant des fumées nauséabondes, d’autres des jets de flammes. Des échelles, passerelles et plates-formes permettaient de passer de niveau en niveau. Kor’sarro comprit qu’il lui faudrait grimper par là pour atteindre le sommet… et son ennemi.

Des énergies crépitaient tout autour de la tour, la lueur violette du ciel semblant descendre comme pour l’envelopper. Kor’sarro savait que Voldorius était un maître en ces ignobles arts et qu’il avait passé des pactes avec des puissances trop terribles pour être nommées. Quel que soit le maléfice qu’il était en train d’invoquer, il lui fallait y mettre fin, il en allait de son honneur.

Kor’sarro se hissa sur la première plate-forme et courut jusqu’à atteindre l’échelle à son extrémité. Ses bottes blindées claquaient sur la grille de métal corrodé, mais le bruit était largement masqué par le grondement surnaturel qui faisait vibrer tout l’édifice.

Le capitaine fit en sorte de filtrer ce bruit de fond, sa physiologie génétiquement améliorée lui permettant d’accomplir ce qu’aucun humain ordinaire n’aurait pu réussir sans sombrer dans la folie. Il grimpa à l’échelle, haute d’une bonne vingtaine de mètres, puis arriva au niveau suivant. Il progressa sur des plaques à peine fixées, et la tour se mit à trembler comme sous l’effet d’un séisme.

Il se trouvait alors bien au-dessus de la masse de la raffinerie. En bas, les White Scars mitraillaient la masse des soldats gris et noir, pendant que deux silhouettes se tournaient autour. Il s’arrêta lorsque les deux adversaires se jetèrent l’un sur l’autre. Son désir de voir son champion en finir avec Nullus était plus fort que tout. Mais cela n’arriva pas. Kor’sarro ne put réprimer un grondement horrifié quand il vit le guerrier de l’Alpha Legion se débarrasser de Jhogai avec une facilité presque déconcertante, manquant même de le trancher en deux d’un simple revers de sa hallebarde. L’instant d’après, les deux forces chargèrent l’une contre l’autre dans un concert de cris de guerre qui monta jusqu’à lui malgré le vacarme des explosions.

Kor’sarro enfouit sa colère sous sa mission et reprit son ascension. Il continua à faire le tour de l’édifice et remarqua l’un de ses groupes de flanc engagé dans un combat acharné contre une partie des défenseurs. Les bruits de combats ne se limitaient cependant pas à ces deux seules zones ; toute la raffinerie semblait plongée dans la guerre. Des bâtiments tremblaient, des passerelles ou de larges tuyauteries se détachaient pour basculer dans les rues. L’immense complexe était secoué par des explosions et d’épaisses colonnes de fumée noire montaient déjà vers le ciel froid. Kor’sarro se dit que ce n’était pas les White Scars qui avaient apporté la guerre dans cet endroit, ils n’avaient fait qu’arriver au bon moment.

La tour trembla à nouveau et pencha légèrement sur le côté. Kor’sarro s’agrippa à l’échelle pour ne pas tomber, puis il y monta pour rejoindre le niveau supérieur, deux douzaines de mètres plus haut. Il l’avait presque atteint lorsqu’une section de conduite de plus de dix mètres de long se détacha au-dessus de lui. Il se plaqua de côté pour ne pas être emporté, puis il se pencha pour la regarder rebondir jusqu’en bas de la tour, où elle éventra un petit bâtiment.

La passerelle suivante était étroite et dépourvue de garde-corps. Soit les bâtisseurs de cet édifice n’avaient attaché aucune importance à la sécurité des ouvriers, soit il s’en était détaché, peut-être à cause de la corrosion. Kor’sarro dut se tenir à des tuyaux pour progresser, plusieurs lui restant dans les mains et libérant des jets liquides ou des vapeurs qui tachèrent son armure blanche. Son filtrage du grondement généré par la tour était de moins en moins efficace, le bruit pénétrait jusqu’au fond de son âme malgré ses efforts pour l’en repousser.

Il atteignit une nouvelle échelle au bout de l’étroit passage et leva la tête. Les barreaux montaient cette fois-ci jusqu’en haut de la tour, il n’y avait plus de niveaux intermédiaires. Avant de risquer d’y appliquer tout son poids, il tira sur l’un des échelons, toute la longueur de l’échelle bougea et plusieurs rivets se détachèrent de la cloison rouillée. Kor’sarro inspira à fond et rassembla ses forces pour cette dernière ascension et l’inévitable confrontation qui l’attendait en haut. Il grimpa les premiers échelons.

Il était à plus de cent mètres au-dessus du sol, la raffinerie s’étendait dans toutes les directions, jusqu’aux plaines glacées, les amas de cristaux à travers lesquels les Thunderhawks avaient volé fermaient l’horizon. Tout le complexe était désormais l’objet de violentes secousses, Kor’sarro savait que son ennemi en était le responsable. L’ascension devint une course pour vaincre Voldorius avant que l’ensemble des installations ne soit détruit. Non pas qu’il attachait la moindre importance à ce complexe industriel, ni aux criminels qui en constituaient le personnel, mais il n’avait aucune envie de voir disparaître la presque totalité de la 3e compagnie sous les débris. Plus il approchait du sommet de l’échelle et plus le grondement enflait, la plainte discordante semblait lui transpercer le corps et l’esprit. On aurait dit le cri de milliards d’âmes qui se lamentaient dans une éternité de damnation. Il s’agissait de chacune des victimes de Voldorius qui geignaient dans une obscurité perpétuelle et demandaient qu’on les délivre. Kor’sarro cria lui aussi, refusant de succomber au désespoir contenu dans ce chant dépourvu de la moindre parole.

Son cri s’éteignit face à une vague de cacophonie quand devant lui se présenta la source de tout ceci. Il avait enfin atteint le sommet de la tour.

Kor’sarro se hissa sur la large plate-forme et se retrouva face à la silhouette de Voldorius qui se détachait sur le ciel déchaîné. Des éclairs jaillissaient dans toutes les directions, les aurores violettes se tordaient depuis le ciel pour venir envelopper le sommet de la tour. Kor’sarro tira Croc de Lune et se prépara à affronter cet ennemi qu’il avait pourchassé durant une large partie de cette décennie.

Voldorius portait une armure énergétique à l’aspect compliqué. Ses ailes étaient repliées dans son dos et il ouvrit ses bras comme pour accueillir un vieil ami. Dans l’une de ses mains griffues, il tenait une lame dont les contours se tordaient et mutaient comme si elle était impatiente de mordre dans la chair de son ennemi. L’autre main était serrée en un poing prêt à écraser et à réduire les os de Kor’sarro en poussière.

L’infernal grondement ne cessa jamais, produit par la gorge de la bête et menaçant de repousser le White Scar dans le vide, où il chuterait vers une mort certaine. Le premier pas en avant lui demanda de gros efforts. Il activa du pouce son arme énergétique. La chose qui se tenait devant lui était responsable de la damnation d’un nombre inimaginable d’âmes et de crimes contre l’Empereur rivalisant avec ceux d’Horus, l’architraître en personne. Depuis la grande trahison dix mille ans plus tôt, à l’aube de l’Imperium, cette créature maudite avait conduit sa bande de l’Alpha Legion dans d’innombrables guerres. Ses méfaits étaient d’une telle ignominie que très peu avaient osé les archiver. Il n’en restait que des souvenirs, mais les White Scars n’oubliaient jamais. Ils avaient décidé de partir en chasse de ce traître et Kor’sarro rapporterait sa tête au bout d’une pique, ou mourrait en essayant.

Il fit un deuxième pas, marmonnant les paroles d’une ancienne invocation chogorienne contre les créatures maléfiques qui arrivaient portées par le vent glacé de la nuit. Il se sentit revigoré par ces mots. Sa foi en l’Empereur et dans le primarque, béni soit son nom, lui emplit le cœur et le satura de la fierté guerrière des gens de son peuple. Il affermit son emprise sur la garde recouverte de cuir de Croc de Lune et planta solidement ses pieds au sol.

— Je suis venu pour toi Voldorius, cria-t-il par-dessus le grondement de la bête et le tonnerre qui faisait rage. Je suis venu chercher ta tête !

Un éclair s’abattit sur le sol métallique entre eux deux, illuminant brièvement le visage du prince démon d’une lueur blanche et irréelle.

À la vue de ce visage, Kor’sarro sentit la rage monter en lui. La gueule du démon était un gouffre sans fond entouré d’un millier de petites dents de sangsue. Au-dessus brûlaient deux yeux vides de la moindre intelligence, de toute haine, mais remplis d’une terreur primitive.

Une froide colère s’empara de Kor’sarro. La bête qu’il avait face à lui n’était pas Voldorius.

— Mensonges ! cria-t-il en se sentant sombrer dans une rage démente. Les frustrations accumulées tout au long de cette décennie de chasse menaçaient de le submerger, de balayer la maîtrise de lui-même et toute sagesse pour ne laisser qu’une colère irraisonnée. Les Prophètes des Tempêtes mettaient en garde les White Scars contre cette menace et leurs paroles lui revinrent en mémoire. « Détournez-vous de la lumière de l’Empereur et vous ne connaîtrez rien d’autre que l’obscurité d’une âme vide. »

La bête se jeta en avant avec des gestes maladroits. Elle leva sa lame démon et l’abattit avec une gaucherie que Kor’sarro savait totalement étrangère à la maîtrise que Voldorius possédait. Elle se pencha en avant en s’appuyant sur son poing gauche fermé pour supporter son poids, son immonde bouche s’ouvrit plus grande encore et le grondement enfla tout autant.

Le souffle fétide du monstre le frappa de plein fouet, mais Kor’sarro resta résolument sur ses pieds. En un instant, tous les terribles méfaits, la damnation et la malédiction supposés être transportés par cette plainte s’étaient envolés. Comme si un voile était retiré de devant ses yeux, Kor’sarro vit la créature devant lui dans toute sa réalité. Il ne s’agissait pas d’un être de puissance, mais juste d’une monstruosité issue du vide ou d’un quelconque mutant façonné pour ressembler à l’ennemi juré.

Les raisons de cette supercherie attendraient, car la chose levait ses deux bras bien haut afin d’écraser Kor’sarro. Il n’y avait aucune finesse dans cette manœuvre et le White Scar l’esquiva en faisant un vulgaire pas de côté, les deux poings percutèrent en vain l’endroit où il s’était tenu moins d’une seconde plus tôt. La plaque de métal se déchira et toute la plate-forme trembla sous l’impact. La chose gronda de colère lorsqu’elle réalisa que son poing gauche était même resté prisonnier du métal tordu et Kor’sarro saisit sa chance.

— Vil que tu es, récita-t-il en reprenant un rituel chogorien. Je te condamne !

Croc de Lune fit un arc de cercle, mais à l’instant où elle aurait dû trancher le cou de la bête, celle-ci parvint à se dégager et recula. Au lieu de décapiter le monstre, la lame le frappa juste sous l’épaule, amputant net le bras gauche et libérant des giclées d’un sang noir.

Le capitaine en fut aveuglé, l’immonde liquide lui brûla les yeux. Soudain vulnérable, il se jeta de côté et entendit le métal se tordre juste là où il s’était tenu.

Le grondement de la bête monta dans les aigus et se transforma en hurlement plaintif. Kor’sarro se passa un gantelet sur le visage pour essuyer le sang puant et il put à nouveau y voir.

Le mutant titubait en arrière, son bras ne tenait plus que par quelques lambeaux et se balançait d’avant en arrière, le sang noir continuant de s’échapper de la blessure par saccades. À chacun de ses pas, la plate-forme résonnait et tremblait, quelques plaques près de ses bords se détachèrent et tombèrent vers le sol loin en dessous.

Kor’sarro avança vers lui tout en brandissant bien haut Croc de Lune pour parer un coup porté par la lame démoniaque. Les deux armes se heurtèrent dans un énorme claquement d’acier et les combattants se retrouvèrent quelques instants engagés dans une épreuve de force. La chose appuyait de toute son énergie, sa gueule immonde à moins d’un mètre du visage de Kor’sarro. Les rangées successives de dents emplirent toute sa vision et il monopolisa toute sa puissance pour repousser l’épée de la bête. Dans un effort final, les deux ennemis se séparèrent, mais avant que le mutant ait pu retrouver son équilibre, Croc de Lune partit dans un large arc de cercle.

La lame siffla en tranchant dans l’abdomen de la chose, traversant armure, muscles et entrailles. Le hurlement cessa net lorsque les organes internes furent pulvérisés par les énergies libérées par la lame. Kor’sarro bondit en arrière pour échapper au torrent qui se déversa du ventre de la bête, ses intestins se répandant en se tortillant sur la plate-forme.

Les yeux perdirent le peu d’intelligence qui les avait jamais animés, et la vie s’y éteignit quand la bête tomba tout d’abord à genoux. Elle bascula ensuite en avant et l’impact ouvrit en deux les plaques de métal, les deux larges ailes entourant le corps comme un linceul.

Kor’sarro inspira une grande bouffée d’air qui empestait le brûlé.

— Mon Khan ? interrogea une voix dans ses écouteurs. Kor’sarro Khan, m’entendez-vous ?

— Je vous entends, Frère Temu, répondit le capitaine tout en examinant le complexe autour de lui à la recherche d’un signe de ses guerriers. Où en êtes-vous ?

— Le Lord of Heavens a détecté un signal, mon Khan.

Sous les pieds de Kor’sarro, la tour fut à nouveau violemment secouée.

— Quel genre de signal ? demanda-t-il soudain suspicieux.

— Les techmarines n’en sont pas certains, mais ils ont détecté un pic élevé d’énergie loin sous la raffinerie.

— Un signal de commande, comprit Kor’sarro.

La tour… Cette chose déguisée en Voldorius…

— Faites évacuer la compagnie, Temu. Immédiatement ! cria Kor’sarro en courant déjà vers l’échelle. Nous sommes tombés dans un autre de ses pièges !

Il prononça ses dernières paroles en luttant pour ne pas perdre l’équilibre tant la tour tremblait. Une sourde vibration parcourait toute sa hauteur, puis l’édifice sous ses pieds s’affaissa de plusieurs mètres. D’autres explosions résonnèrent à travers toute la raffinerie, plusieurs bâtiments s’effondrèrent sur eux-mêmes, comme si leurs fondations s’étaient vaporisées en un instant. De la fumée et des flammes s’échappaient à la base de chacun d’eux et d’immenses jets de feu liquide montèrent vers le ciel par les conduites de prométhium rompues.

Voldorius avait piégé la 3e compagnie, utilisant ses propres serviteurs et ce mutant comme appâts. La rage emplissait le cœur de Kor’sarro alors qu’il se remettait debout et contemplait le spectacle sous lui. Pourtant, consumé comme il l’était par la haine, il savait que ses guerriers avaient besoin de lui. Il avait fait une promesse au Grand Khan, celle que Voldorius serait tué de ses propres mains. Il recula du bord de la plate-forme qui continuait à perdre de ses fragments sous les intenses vibrations. Il atteignit l’échelle, puis, après un dernier coup d’œil vers le mutant, il commença à descendre. Il n’allait pas prendre sa tête comme trophée, car il n’en tirerait aucun honneur.

— Temu ! appela-t-il en se laissant glisser le long de l’échelle et en arrivant à la passerelle inférieure. Faites sortir les guerriers. Je vous suivrai.

La réponse arriva quelques secondes plus tard.

— Bien compris, mon Khan. Nous sommes toujours pris à partie par l’ennemi, mais il semble moins acharné.

— Laissez-le ! ordonna Kor’sarro qui courait déjà vers l’échelle suivante.

Il n’eut pas le temps de donner un autre ordre. Une violente explosion secoua toute la tour, qui fut violemment déportée de côté.

Kor’sarro dut s’accrocher de toutes ses forces à un tuyau rouillé pour ne pas être projeté dans le vide. La tour tout entière trembla à nouveau et seule la poigne de fer du capitaine lui permit de ne pas basculer plusieurs douzaines de mètres plus bas quand ses pieds quittèrent la passerelle. Toute la base de la tour était en flammes, une mare de prométhium enflammé s’étendait dans toutes les directions. Le tuyau auquel s’accrochait Kor’sarro se brisa subitement, l’aspergeant de vapeurs brûlantes, puis se plia, et il se retrouva suspendu au-dessus du vide à plusieurs mètres de la tour.

Comme si la situation ne pouvait pas être pire, les oreilles de Kor’sarro furent soudain assaillies par un nouveau bruit, un grondement comme celui d’une bête de la taille d’une montagne hurlant son défi à la planète tout entière. Durant un instant, il crut reconnaître celui du monstre qui l’avait attiré jusqu’à cette tour, mais celui-ci était bien plus grave, si bas qu’il pouvait en fait à peine l’entendre. De plus, il émanait du sol, peut-être même de très profond.

Il repoussa de côté ces préoccupations, car il en avait d’autres, plus immédiates. La tour bascula à nouveau, cette fois-ci dans l’autre direction, et s’enfonça d’une douzaine de mètres supplémentaires dans le sol. Durant quelques secondes, il se retrouva avec le flanc de la tour sous lui.

Il n’hésita pas et se laissa tomber, heurta l’amas de tuyaux et de conduites et se retrouva à glisser sur une bonne quinzaine de mètres le long de la pente raide, et son armure frottant contre le métal souleva des gerbes d’étincelles. Le lac de prométhium enflammé s’étendait et il se retrouva englouti dans un nuage de fumée noire. Sa vie ne tenait plus qu’à un fil. Il se tassa sur lui-même pour se préparer à bondir. Il se retrouva rapidement incapable d’y voir et se jeta de toutes ses forces.

Kor’sarro traversa les volutes tourbillonnantes, puis il se retrouva de l’autre côté et le sol se rapprocha de lui à toute vitesse, au-delà du cercle de prométhium. Il n’eut que quelques instants pour se préparer à l’impact et plier les genoux pour partir en roulade dès qu’il toucherait le sol. Il roula, Croc de Lune déjà dans sa main avant même qu’il ne se remît sur ses pieds.

L’incendie faisait rage dans son dos et il s’élança sans attendre. Les explosions secouaient les bâtiments tout proches ainsi que le sol gelé et jonché de débris. La rue autour de lui sembla se soulever.

— Des charges sismiques, grogna Kor’sarro.

Il activa sa radio et contacta directement son vaisseau.

— Lord of Heaven, ici Kor’sarro !

Il n’eut tout d’abord pour seule réponse que des craquements, puis la réponse tomba.

— Ici Lord of Heaven, mon Khan. Je vous écoute.

— Le maudit a enfoui un engin explosif sous la raffinerie et tout le complexe est en train de s’effondrer. Déployez tous les Chasseurs pour nous récupérer.

Sans même attendre une réponse, Kor’sarro coupa la communication et accéléra sa course. Les bâtiments et les installations de part et d’autre de la rue étaient désormais la proie de violents incendies, des explosions projetant des éclats dans toutes les directions. Le ciel au-dessus de lui était noir, sa lueur violette entièrement obscurcie par les fumées. Il surveillait tout en courant les environs à la recherche du moindre signe d’une présence ennemie, mais n’aperçut que des cadavres fumants et dont les munitions explosaient sous l’effet de l’intense chaleur. Il fut stupéfait de constater l’ampleur des destructions dont Voldorius avait été capable, ahuri que cet être maudit ait pu déclencher un tel cataclysme juste pour détruire ses poursuivants. Depuis combien de temps avait-il planifié tout cela ? Depuis assez longtemps, il en était certain. La raffinerie avait été fortifiée pour attirer les White Scars à l’intérieur, elle avait été consciencieusement minée pour s’assurer de sa totale destruction une fois les Space Marines englués dans des combats contre les criminels qui servaient l’Alpha Legion.

Il poursuivit sa course le long de rues déchirées de fissures. Ces dernières s’élargirent en crevasses que Kor’sarro dut franchir par des bonds de plus en plus longs. Il prépara Croc de Lune lorsqu’il se rapprocha de l’endroit où les White Scars avaient laissé leurs véhicules. Il doutait qu’il se trouve des ennemis dans ce secteur, mais il valait mieux se tenir prêt à toute éventualité.

Il franchit le dernier passage et ses bottes butèrent contre quelque chose. Il baissa les yeux et vit le corps de l’un des soldats noir et gris qui avaient accompagné l’Alpha Legion. L’homme avait eu la folie de croire qu’il aurait pu s’approcher des motos et l’avait payé de sa vie. L’œil de Kor’sarro fut attiré par un détail peint sur l’une des épaulières de son armure légère, une chose qu’il n’avait remarquée sur aucun ennemi jusque-là. Il s’agissait d’une sorte de symbole héraldique, un bouclier rouge incluant quatre étoiles. Il n’en connaissait pas la signification, mais il rangea cette information dans un tiroir de sa mémoire.

Il entendit un bruit et son pistolet bolter se retrouva instantanément dans sa main.

— Frère-capitaine ! l’appela la voix de Kergis dans l’ombre.

Un instant plus tard, le White Scar alluma le moteur de sa moto, ses phares illuminèrent l’intérieur du bâtiment. Kor’sarro constata que Kergis n’était pas seul, toute son escouade l’attendait, chacun de ses membres juché sur sa moto. Lunadrak attendait là, au milieu d’eux.

Kor’sarro sourit, mais deux remarques s’imposèrent à lui.

— Je vous avais donné l’ordre de partir, commença-t-il. Et Frère Jhogai ?

Il avait peur de connaître la réponse au sujet du champion de la compagnie, mais il attendit cependant la confirmation.

— Il est mort avec honneur, mon Khan, répondit Frère Kergis d’une voix sombre.

Kor’sarro hocha la tête en silence. Les guerriers de son escouade avaient combattu ensemble plusieurs années durant et Jhogai était apprécié et respecté de chaque membre de la 3e compagnie. Il aurait pu un jour atteindre le grade de chef de compagnie, mais la trahison de l’Alpha Legion en avait décidé autrement.

Une explosion toute proche le ramena à la réalité, de la poussière et des petits débris tombèrent du plafond. Il repoussa sa tristesse et décida de rendre hommage à son camarade tombé en s’assurant que les autres puissent poursuivre la chasse de Voldorius.

— J’aurai deux mots à dire à ceux qui ont désobéi à mes ordres, annonça-t-il en enjambant sa moto.

Il fit démarrer le moteur. Malgré le ton sérieux qu’il venait d’employer, ses guerriers savaient qu’il les taquinait et qu’il leur était en réalité reconnaissant de l’avoir attendu.

— White Scars ! cria Kor’sarro par-dessus les rugissements des motos à l’intérieur du bâtiment. Il est temps de quitter cet endroit !

Puis, le capitaine accéléra et conduisit ses hommes hors du bâtiment, des débris de plus en plus gros tombant tout autour d’eux. La rue au-dehors ressemblait à un champ de bataille, comme si deux titans s’étaient battus sans se soucier des dégâts qu’ils pouvaient faire autour d’eux. Une fumée noire et huileuse enveloppait l’ensemble de la raffinerie, seulement illuminée par le prométhium enflammé. Ils durent slalomer entre les tas de gravats et les pans de bâtiments effondrés, les conduites éventrées et les crevasses ouvertes par la violence destructrice libérée par Voldorius. Le sol ne cessait de trembler et des crevasses parfois larges de plusieurs mètres traversaient la chaussée. Ils ouvrirent à fond la poignée des gaz et bondirent au-dessus de chacune d’elles sans savoir sur quoi ils allaient atterrir, car l’autre côté était masqué par l’épaisse fumée.

Les rues s’élargirent finalement et l’escouade se retrouva à foncer à travers les secteurs extérieurs de la raffinerie, là où la fumée était bien moins épaisse. L’essentiel des destructions semblait se cantonner au centre du complexe, marqué par la silhouette brisée de la tour à moitié effondrée. Les White Scars dépassèrent les derniers bâtiments et se rapprochèrent des premières tranchées.

Les lignes de défense avaient été abandonnées et il n’y restait que les morts et les agonisants. La vermine criminelle avait montré son vrai visage et pris la fuite. Elle n’irait pas très loin, ceux qui n’étaient pas tombés sous les balles des White Scars ne survivraient pas longtemps dans cette immensité glacée et leur ancienne cité n’était plus en état de les accueillir.

Après avoir franchi la ligne de défense, Kor’sarro arrêta sa moto dans un spectaculaire dérapage. Ses compagnons l’imitèrent, et il regarda une dernière fois en direction de l’immense complexe industriel.

La zone centrale était toujours enveloppée de nuages noirs qui tourbillonnaient, comme animés d’une vie propre. Des éclairs les illuminaient de l’intérieur et semblaient vouloir dessiner une forme que Kor’sarro ne put tout d’abord pas identifier. Un grondement sourd emplissait l’air et se répandait jusque dans les étendues glacées. On aurait dit un son presque animal, comme si une créature grondait sa haine et sa douleur à la face de l’univers.

Un autre éclair déchira les nuages. Montant droit à travers la fumée, il y avait ce que Kor’sarro prit tout d’abord pour une vulgaire conduite tordue, peut-être même s’était-elle plantée là après avoir été projetée en l’air par l’une de ces énormes explosions. Il comprit ensuite qu’il ne s’agissait pas d’une conduite, et que cela n’avait pas pu être fabriqué par la main de l’homme.

Ce qui montait dans les nuages était en fait un énorme et long tentacule. Le cri de l’animal s’intensifiait chaque seconde, au point que Kor’sarro dut remettre son casque et activer les protections acoustiques pour préserver ses oreilles. D’autres tentacules apparurent, jusqu’à ce qu’il y en eût une bonne douzaine qui s’agitait comme au ralenti. Les longs membres semblaient prendre connaissance de leur environnement, ils tâtonnaient les bâtiments alentour qui finissaient de s’effondrer sous le colossal toucher. Quelle que puisse être la nature de cette bête, elle ne se préoccupait pas des flammes provoquées par les milliards de litres de prométhium déversés.

— Blasphème xénos… entendit-on murmurer Frère Yeku, le porte-étendard de la compagnie.

— Ou pire, répondit l’apothicaire Khagus d’une voix incrédule.

— Mais qu’est-ce que c’est ? ajouta Frère Yeku.

— Assez discuté ! leur dit Kor’sarro.

D’autres tentacules faisaient leur apparition autour de cette bouche infernale et plusieurs approchaient de l’escouade. Le capitaine ouvrit les gaz de son engin et lui fit faire un nouveau dérapage.

— Frère Temu ! Appelez le Lord of Heavens. Je veux un rapport sur la situation.

Quelques secondes plus tard, alors que toute l’unité s’était remise en route, Frère Temu fit son rapport.

— Ils disent qu’ils ont perdu contact avec les Thunderhawks, mon Khan. Je n’ai pas d’autre précision, la communication a été coupée juste après.

Plusieurs des tentacules s’élevaient haut dans le ciel et l’un d’eux semblait fouiller l’air en direction du petit groupe. Il était si long que même les rapides motos ne pourraient lui échapper.

— À tous les Chasseurs ! cria le capitaine dans sa radio. Ici Kor’sarro ! Quelqu’un m’entend ?

Les interférences furent sa seule réponse, l’énorme tentacule continua de s’étendre dans leur direction avant de s’abattre subitement au sol à quelques dizaines de mètres d’eux, pulvérisant sous l’impact des amas de cristaux. S’il avait fait mouche, la violence du choc aurait écrasé l’ensemble de l’escadron.

Le tentacule remonta vers le ciel et Kor’sarro tenta à nouveau sa chance.

— Tous les Chasseurs, ceux qui m’entendent, convergez sur ma position !

Le long membre s’abattit à nouveau, bien plus près cette fois-ci, et plusieurs motards faillirent perdre le contrôle de leur engin. Mais ne disait-on pas que les fils de Chogoris naissaient sur une selle ? Le coup fit cependant s’ouvrir la glace et un bastion de défense tout entier disparut dans l’énorme crevasse ouverte.

— Quelqu’un m’entend ? rappela Kor’sarro en donnant un coup de guidon pour éviter un énorme morceau de glace projeté par les soubresauts du tentacule. La plainte de l’animal n’avait cessé à aucun moment, elle était devenue si forte que même son casque ne suffisait plus pour la masquer totalement.

— Ici Chasseur Trois, répondit enfin une voix. Nous sommes en route vers votre position.

— Chasseur Trois ? s’étonna Kor’sarro.

Il entendit des cris de joie parmi ses compagnons, bien vite masqués par le rugissement de trois missiles Hellstrike qui passèrent au-dessus de leurs têtes. Les trois projectiles allèrent frapper le tentacule et explosèrent.

Le membre disparut dans les flammes, tranché en deux par la violence de l’attaque, la partie arrachée se dressa quelques secondes dans le ciel avant de s’abattre au sol en se tortillant dans tous les sens. La glace s’ouvrit et engloutit l’immonde appendice.

Mais la bête n’allait pas être tuée par un simple membre arraché. Ce qui se terrait sous la raffinerie y était toujours bien protégé.

— À tous les Chasseurs, dit Kor’sarro. Nous allons faire sortir cette bête de son terrier. Une fois son corps exposé, tirez !

Les motards foncèrent à travers la plaine glacée, les amas de cristaux se firent plus denses, ce qu’il restait de la raffinerie était laissé loin derrière. Les talents des White Scars furent mis à rude épreuve quand ils durent contourner les cristaux aiguisés comme des diamants. Une ombre passa au-dessus du petit groupe. Un instant plus tard, un amas de cristaux vola en éclats, bombardant les White Scars d’une pluie de fragments acérés.

Le tentacule frappa à nouveau un peu en retrait des motards. Son cuir était hérissé d’éclats de cristal et un liquide clair coulait des nombreuses blessures, venant tacher la glace immaculée. Un deuxième se montra et vint frapper le sol en avant des White Scars, leur coupant la route.

Mais pour y parvenir, la bête avait dû s’exposer, et son corps globuleux était en train de s’extirper du cratère fumant ouvert en plein cœur de la raffinerie. Une véritable montagne de chairs informes roulait presque sur elle-même, écrasant sous sa masse les rares bâtiments encore debout. Des cheminées

s’effondrèrent et des réservoirs explosèrent. La créature jetait à bas l’œuvre des hommes dans son impatience de se saisir des fuyards.

— Maintenant ! cria Kor’sarro. Tous les Chasseurs, frappez au cœur !

Le rugissement des réacteurs des Thunderhawks emplit le ciel. Toutes leurs armes tirèrent en même temps, missiles Hellstrike, bolters lourds et canons laser parlèrent d’une seule voix.

Le corps du monstre se retrouva bombardé de plusieurs directions à la fois. Les tentacules se débattirent et tentèrent d’attraper ces insectes de métal qui l’agressaient, mais l’animal finit par se retrouver la proie des flammes. Lorsque le dernier membre reflua, Chasseur Un et Chasseur Cinq se posèrent près de l’endroit où se trouvaient Kor’sarro et son escouade. La rampe du premier s’abaissa et les motos s’y engouffrèrent. L’ensemble de la raffinerie était à présent en feu, générant une colonne de fumée haute de plusieurs kilomètres.

Kor’sarro ne savait pas quelle immonde sorcellerie Voldorius avait invoquée en cet endroit, mais il lui sembla qu’un monstre préhistorique vivant loin sous la couche de glace avait été réveillé par les charges sismiques. Tout avait été parfaitement minuté pour que la bête commence à s’agiter alors qu’il aurait été engagé contre le mutant au sommet de la haute tour.

La rampe se referma derrière lui et le Thunderhawk décolla aussitôt. Kor’sarro se promit de ne pas laisser le moindre répit à Voldorius. Il se souvint alors de ce symbole qu’il avait vu tracé sur l’épaulière du soldat. Les quatre étoiles sur le bouclier écarlate. S’il parvenait à trouver son origine, la chasse pourrait suivre une nouvelle piste.

Voldorius paierait pour tous les crimes qu’il avait commis sur Cernis IV. Ils seraient ajoutés à la liste qui ne cessait de s’allonger depuis des millénaires. Justice serait faite, de par la main de Kor’sarro. Il s’en fit la promesse, sur sa propre vie.

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QUOTE

« Avant l’avènement de l’Imperium de l’Humanité, les esprits les plus brillants, mais aussi les plus dérangés, créèrent des machines si petites qu’elles pouvaient s’introduire dans le sang des ennemis de leurs créateurs afin de les faire périr de l’intérieur. Une fois implantées, ces machines se multipliaient, jusqu’à finir par contaminer la population entière d’une planète. Ensuite, répondant à un seul ordre, elles s’activaient, dix milliards toutes en même temps, et un monde entier se retrouvait trempé de sang.

Mais il se produisit un incident, comme toujours lorsque l’homme essaie de jouer avec de tels pouvoirs. L’arme échappa à ses créateurs et refusa de leur obéir. Et il advint que ce monde qui avait été détruit d’une manière aussi spectaculaire se retrouvât séparé du grand royaume de l’humanité.

Et l’Empereur arriva et ce monde abrita de nouveau l’homme. L’arme si terrible resta profondément enfouie durant des millénaires, jusqu’à ce qu’un serviteur du Dieu-Machine la retrouve là où elle avait attendu, dans la cendre et la poussière. Et ce serviteur, qui avait été rejeté par ses semblables, apporta sa découverte au maudit, son véritable maître. Sous son ordre, l’arme fut réactivée, et sous son ordre, elle fut libérée non plus sur un seul monde, mais sur des milliers. Ce ne fut qu’une fois qu’elle s’était démultipliée et avait envahi des milliards de corps que le maudit décida qu’il était temps qu’elle se retourne contre ses hôtes. Le massacre fut tel cette nuit-là que le maudit atteignit l’apogée de sa puissance. Il fut libéré de son héritage mortel et accéda au rang de divinité. Mais il n’en avait pas terminé.

L’arme fut à nouveau compactée jusqu’à la taille d’un milliard de nanites et le maudit l’enferma dans le corps du prisonnier, jusqu’à ce que vienne le moment de la déployer à nouveau sur la galaxie.

Les fils de l’homme ont tout fait pour détruire tout souvenir de l’existence de cette arme, comme si nier la réalité pouvait défaire ce qui avait été fait. Mais il y a ceux qui marchent dans l’ombre, ceux qui voient des choses que les autres ne perçoivent pas. Ces âmes assombries chassent ce type de savoir, et elles patientent, attendant leur heure. Bientôt. Très bientôt.»

— L’Archiviste Hérétique du Reclusiam Gethsemane Livre Trois

de Quothes (Retranscription)

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