La Chasse de Voldorius

Andy Hoare · Chapitre 5 sur 18

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La Chasse de Voldorius

Chapitre IV - La Vengeance m'Appartient

CHAPITRE IV

 

La Vengeance m’Appartient

— Cytha, souffla Makaal, le chef du groupe de résistants, en vérifiant dans sa lunette de visée que la voie était libre. C’est dégagé ! Vas-y !

Makaal se plaça pour couvrir la silhouette en justaucorps noir qui glissa dans l’ombre sur sa gauche. Il offrit une prière silencieuse à l’Empereur de l’humanité.

— S’il vous plaît, récita-t-il pour lui-même. Faites que nous réussissions, même au prix de nos existences. Permettez-nous de mettre un terme à la terreur libérée sur Quintus par le maudit une bonne fois pour toutes.

— En position, lui parvint le murmure de Cytha quelques secondes plus tard.

Makaal regarda dans l’obscurité, là où il savait que son commandant en second attendait, et fut satisfait de ne pas la voir.

— Bys, souffla-t-il ensuite. À ton tour, vas-y !

Makaal leva son fusil pour couvrir à son tour la progression de l’homme à la carrure plus imposante. Bys n’était pas aussi discret que Cytha, ni même que n’importe quel autre membre du groupe, mais il était musclé comme un grox, et il le fallait pour transporter les charges d’explosifs qu’il portait en travers de ses épaules.

Après vingt secondes, Bys fut lui aussi en position et Makaal s’adressa au dernier membre du groupe.

— Rund ! À toi !

Rund se rua en avant. Il n’était ni aussi silencieux que Cytha, ni aussi fort que Bys, mais il s’agissait d’un technicien confirmé qui avait servi dans les generatorium de la cité durant une bonne décennie sous la supervision directe de membres de l’Adeptus Mechanicus. Ses compétences étaient capitales pour le succès de cette mission désespérée.

Et cette mission, que cette satanée de Malya L’nor et les autres chefs autoproclamés de la résistance pro Imperium sur Quintus l’approuvent ou pas, était

d’assassiner Voldorius coûte que coûte. La résistance avait reçu des informations de la part de ses contacts à l’intérieur du palais de l’ancien gouverneur de Quintus. Le maudit était de retour sur ce monde après avoir réglé quelques affaires ailleurs. Le démon arrivait, du moins était-ce ce que prétendaient leurs contacts, en empruntant l’ancien téléporteur du palais, et il était annoncé pour la prochaine heure.

Une fois Rund en place, Makaal jeta un dernier coup d’œil pour vérifier qu’il ne se trouvait aucune sentinelle dissimulée dans l’ombre de ce tunnel de service donnant dans les niveaux inférieurs du palais. Il courut au-delà de l’endroit où se trouvaient ses camarades, puis se plaqua contre la paroi pour proposer la cible la moins visible possible et se fondre dans l’ombre du passage. Il fit signe à ses combattants de progresser davantage, l’un après l’autre, les couvrant en parcourant le tunnel de son viseur.

Jusque-là, l’infiltration s’était déroulée conformément au plan et Makaal interprétait cela comme une légitimation de son entreprise. La mission, compte tenu des circonstances, avait été improvisée, malgré l’opposition de la majorité des responsables de la résistance à Mankarra, la capitale de Quintus. Le débat avait été bref, mais intense. Finalement, Makaal avait ouvertement défié Malya L’nor, sa supérieure immédiate au sein de l’organisation, et rassemblé tous ceux désireux de le suivre. Son plan était sans aucun doute suicidaire, mais il pensait que débarrasser son monde de la présence maléfique de Voldorius méritait ce sacrifice. L’nor et les autres avaient argumenté que l’échec de la mission entraînerait la mort d’innombrables autres innocents. Ils pensaient que Voldorius, ou celui qui lui succéderait, ne permettrait pas que l’affront reste impuni, que l’opération soit un succès ou pas.

Makaal haïssait Malya L’nor. Il la haïssait parce qu’elle attachait tant d’importance à sauver les existences de ceux qui avaient déjà capitulé et s’étaient soumis au maudit, ceux qui s’étaient laissés réduire en esclavage. Il allait lui prouver qu’elle avait tort, il en était en tout cas déterminé.

Un léger mouvement devant lui le fit sortir de ses pensées en l’espace d’un instant. Il leva une main et fit à ses camarades le geste indiquant une possible présence ennemie. Il retint son souffle et posa son œil contre le viseur de son arme. Le tunnel de service se poursuivait sur une bonne centaine de mètres à travers la roche sous le palais, des câbles et des tuyaux courant le long des parois et sous le plafond. L’extrémité était marquée par un carré de lumière. Makaal y dirigea sa lunette pour l’examiner plus en détail. L’image perdit en qualité, mais il était certain d’avoir vu quelque chose bouger et il attendit que

l’esprit de l’appareil le lui confirme.

Là ! Une silhouette venait de traverser le carré de lumière. Une seconde plus tard, elle n’y était plus, mais Makaal en avait assez vu. Il s’agissait de l’un des traîtres de la Garde de Mankarra, l’ancienne unité d’élite du gouverneur en qui il avait eu la plus totale confiance. Quelle ironie qu’ils furent les premiers à retourner leurs armes pour servir Voldorius et l’Alpha Legion. Les gardes en uniformes noir et gris avaient assassiné le gouverneur lorsque celui-ci avait tenté de se réfugier dans le bunker situé sous le palais. Ils avaient empalé son corps sans vie sur l’une des hautes tours.

Makaal attendit le temps d’être certain que le passage était dégagé et il sortit de l’ombre, son fusil toujours levé contre son épaule. Il vérifia la charge de son arme et s’assura qu’elle était suffisante pour affronter toute menace qui pourrait se présenter devant lui.

Makaal et son groupe approchèrent du carré de lumière à l’extrémité du tunnel, couvrant de leurs armes toute la longueur du conduit. Il se dit que cela prenait trop de temps et qu’ils pourraient manquer cette opportunité d’attaquer Voldorius au moment où il serait le plus vulnérable. Il savait pourtant que trop de précipitation scellerait définitivement le sort de cette opération.

Il s’arrêta dans l’ombre à cinq mètres de la fin du tunnel et jeta de prudents coups d’œil. Une pièce constituait un carrefour d’une demi-douzaine d’autres conduits semblables à celui qu’ils avaient suivi. Une porte métallique fermait l’un des murs. Makaal savait qu’elle donnait sur un monte-charge qui permettait d’accéder au palais. À côté de la porte, cinq gardes attendaient.

Il cessa de bouger et continua d’observer les gardes durant quelques minutes, le temps de s’assurer qu’ils étaient bien décidés à rester là. Évidemment, ces maudits traîtres avaient été postés là pour empêcher toute intrusion par les tunnels, une sage précaution puisque la résistance avait lancé des attaques à travers toute la cité durant les dernières semaines. Ce carrefour fournissait à la garde un point de départ d’où envoyer ses patrouilles en utilisant le réseau qui courait sous la surface. Il faudrait franchir cet obstacle s’ils voulaient poursuivre.

Il fit un dernier geste conventionné, compta cinq secondes, puis se rua hors du tunnel.

Le premier garde tomba avant qu’aucun ne comprenne ce qui se passait. Makaal lui tira une décharge en pleine poitrine. Avant même que son corps n’ait touché le sol, les autres résistants étaient hors du tunnel. Cytha partit d’un côté, effectua une roulade acrobatique pour éviter le tir d’un autre garde. Elle se rétablit au milieu de la pièce, leva son pistolet laser et visa. L’homme ne fut pas assez rapide et le rayon lui traversa la gorge.

L’un des derniers survivants cria un ordre et les trois gardes encore debout plongèrent derrière une caisse près de la porte donnant sur le monte-charge. Sachant que son équipe serait prise à découvert si l’ennemi parvenait à se mettre à l’abri, Makaal cria ses propres ordres. Bys se déplaça vers la gauche pendant que Rund faisait de même vers la droite. Lui-même se jeta en direction de Cytha qui partait déjà vers un groupe de barils afin de contourner l’ennemi.

— Il faut terminer vite, dit Makaal à Cytha en arrivant à sa hauteur. Nous n’avons pas de temps à perdre.

— D’accord, répondit la combattante en jetant un coup d’œil par-dessus un baril. T’as un plan ?

Il n’existait qu’une seule solution. Il abaissa son fusil et tira la longue lame de sa ceinture. Comprenant ses intentions, Cytha rangea son propre pistolet et dégaina elle aussi son arme blanche. Elle leva la lame à ses lèvres et y déposa un petit baiser.

— Quand tu veux, murmura-t-elle.

— Maintenant ! ordonna Makaal en s’élançant de derrière leur abri.

Les trois gardes derrière leur caisse levaient leurs armes par-dessus, seuls dépassaient leurs bras et leurs têtes. Bys et Rund poursuivaient leur contournement sans jamais cesser de tirer et en exploitant le moindre abri qu’ils pouvaient trouver. Leurs tirs empêchaient les gardes de bien viser, mais Makaal savait que cela ne durerait pas.

Cytha et lui se ruèrent vers leurs cibles. Cytha fut la plus rapide. Elle bondit au-dessus de la caisse avec la vitesse d’un prédateur en chasse. Elle envoya au passage un grand coup de pied en pleine tête à l’un des gardes, lui brisant net le cou. Un instant plus tard, Makaal bondissait à son tour. Il porta un coup de lame en passant par-dessus un autre garde, ouvrant une profonde blessure dans son épaule.

Le dernier garde était trop occupé à viser Rund pour réagir à l’assaut soudain des deux résistants, et Rund lui-même fit l’erreur de se laisser distraire par l’action de ses camarades. Le garde appuya sur la détente et Rund s’écroula lourdement avant même que Cytha ne soit sur le tireur. Son poignard s’enfonça dans l’oreille droite du traître et ressortit par la gauche. L’homme resta figé quelques instants, jusqu’à ce que Cytha tire sèchement pour retirer son arme, puis le corps s’affala sur le sol.

— Bys ! cria Makaal. Va voir Rund !

Il pria pour que le technicien ne soit pas trop sérieusement atteint, puis se retourna vers le garde qu’il avait blessé. Ce dernier s’était écroulé sur la caisse derrière laquelle il s’était protégé et il tendait la main vers la carabine qu’il avait laissé tomber dessus. Makaal posa une botte sur le poignet du garde.

— Toi, grogna-t-il entre ses dents serrées. Tu es un traître.

Il leva son propre fusil d’une main et amena le canon à quelques centimètres du visage de l’homme. Il plongea le regard dans le sien et n’y lut que de la haine. Il avait en partie espéré que le traître, au tout dernier moment, comprendrait son erreur et implorerait sa pitié. Mais en vain.

Makaal détourna le regard lorsqu’il appuya sur la détente. Le claquement sec emplit la pièce. Cytha posait sur la scène un regard dépassionné, ne paraissant pas du tout affectée par cette exécution sommaire.

Bys aidait Rund à se remettre debout.

— Ça va aller, les rassura le malabar.

Il grimaça en regardant les corps aux pieds de Makaal.

— Faut les cacher avant de repartir.

Depuis environ une demi-heure, Makaal entendait monter un grondement sourd. Le sol de pierre du tunnel que suivaient les résistants vibrait légèrement sous leurs pieds, et ses cheveux se dressaient sur sa nuque. L’air qu’il respirait avait un goût métallique et des décharges d’électricité statique crépitaient chaque fois qu’il frôlait un tuyau.

— Nous sommes sous les accumulateurs primaires, expliqua Rund dans son dos.

Makaal n’avait pas idée de ce dont il s’agissait, mais il perçut la douleur dans la voix du technicien. Bys avait appliqué un bandage en travers de la poitrine de Rund, mais il lui faudrait montrer sa blessure à un médecin tôt ou tard.

— Encore cent mètres, alors, répondit Makaal. Tout le monde est prêt ?

Les autres hochèrent la tête. Il n’aurait pas eu besoin de poser cette question, mais il jouait son rôle de chef et cette responsabilité pesait de plus en plus lourd sur ses épaules alors qu’ils se rapprochaient de leur destination. Ces gens l’avaient suivi volontairement et tous savaient qu’ils avaient peu de chance d’en sortir vivants.

Comme s’il sentait sa propre mort arriver, il posa une main sur son cœur et fit le signe de l’aquila. Ses camarades l’imitèrent, puis il reprit sa progression, les entraînant vers leur objectif final.

Il approcha de l’extrémité du tunnel, Cytha près de lui, Bys et Rund suivant à quelques pas derrière, et l’air devint soudain très chargé. Des éclairs bleutés illuminaient par intermittence la pièce, chacun accompagné par un claquement sec.

— Vous connaissez tous votre mission, souffla Makaal.

Il avança jusqu’à l’entrée de la pièce et y jeta un coup d’œil. Le teleportarium était un grand espace voûté, dominé par une plate-forme circulaire en son centre. Des machines étaient alignées le long des murs, des étincelles d’énergie couraient sur de longs tubes de cuivre, d’épais torons de câbles serpentaient sur le sol, d’autres longueurs pendaient en des boucles du plafond ou sur les murs, reliant chaque appareil à une toile indescriptible.

Makaal murmura une prière silencieuse à l’Empereur Dieu. C’était la première fois qu’il voyait une telle machinerie, il n’avait d’ailleurs appris que tout récemment qu’il en existait de telles, même si on lui avait aussi expliqué qu’elles étaient si rares qu’il faudrait tout le produit intérieur d’une planète pour en acheter une. Ce téléporteur avait dormi des millénaires durant sous le palais du gouverneur, plus personne ne se souvenant de la manière de le faire fonctionner et encore moins de comment l’entretenir. Nul ne savait non plus qui l’avait installé là et dans quel but et, au fil des siècles, on avait transformé l’endroit en un temple que venaient fréquenter les technoprêtres. Avec l’arrivée de Voldorius, le téléporteur avait retrouvé son usage premier, il avait été remis en route par les Mechanicus félons au service du prince démon.

Et l’un de ces renégats se tenait tout près, leur tournant le dos.

Il était d’une taille étonnante, comme si ses membres sous ses robes s’étaient étirés. Il était penché au-dessus d’une console, une douzaine de tentacules mécaniques sortant d’une horrible bosse dans son dos, chacun portant un outil ou une arme à son extrémité. Certains activaient les manettes et les commandes de la console, d’autres semblaient se tortiller d’une vie propre, comme des serpents attendant qu’une proie opportune se présente.

Les technoprêtres avaient toujours mis Makaal mal à l’aise, leur affinité avec les machines dépassait l’entendement des gens ordinaires et le fait que l’individu était renégat ne faisait qu’amplifier son inconfort. La technologie devait être respectée, vénérée et même crainte, ce serviteur de Voldorius avait renié tous les serments faits au culte Mechanicus de n’utiliser son savoir que de la manière prescrite par l’Empereur. Les raisons justifiant la mise à mort d’un traître étaient nombreuses et Makaal se satisfaisait de se faire l’instrument de la justice impériale.

Il leva son fusil et aligna les icones de visée sur la capuche qui dissimulait le crâne du technoprêtre. Il était sur le point d’appuyer sur la détente quand les machines alignées tout autour de la pièce semblèrent s’éveiller à la vie et une vive lumière enfla en périphérie de son champ de vision.

— J’ai l’impression que quelqu’un… souffla Rund.

Le doigt de Makaal commença à exercer la pression sur la gâchette. L’un des tentacules sur le dos du technoprêtre se retourna soudain et une lentille verte à son extrémité pointa droit vers lui. Makaal déglutit de dégoût en constatant que la lentille était en fait un œil et que le renégat était en fait, sans même s’être retourné, en train de poser sur lui un regard qui le paralysa littéralement.

Il se reprit en une seconde, mais l’œil maléfique continuait de le fixer et emplissait toutes ses pensées. Le technoprêtre fit soudain volte-face et se dirigea droit vers eux.

— Tuez-le, ordonna Makaal et les quatre résistants ouvrirent le feu au même instant.

Les tirs furent précis, mais les rayons rebondirent avant d’atteindre leur cible. Des vagues d’une énergie bleutée firent trembloter l’air un bon mètre avant. Un torrent de paroles en langage machine se déversa de la grille qui servait de bouche au technoprêtre. Trois autres points verts brillaient au-dessus d’elle, sous l’ombre de la capuche.

Makaal serra les dents et lutta contre l’envie de lâcher son arme pour se couvrir les oreilles de ses mains tant l’assaut sonore était insupportable.

— Encore ! insista-t-il.

Cette fois-ci, seuls trois rayons partirent, Rund ou Bys devaient avoir été victimes des cris assourdissants. Deux tirs furent une nouvelle fois stoppés par le champ énergétique, mais le troisième, sans pouvoir dire lequel, le traversa et frappa le renégat au bras gauche.

Le tir perça un trou fumant dans la manche et libéra des gerbes d’étincelles. Le prêtre tituba sous l’impact et le cri changea subitement, cette fois-ci signifiant la douleur et la rage.

— Plein régime ! ordonna Makaal en actionnant le sélecteur de mode de tir juste au-dessus de la poignée de son arme. Il plaqua fermement la crosse dans le creux de son épaule et visa la poitrine de la créature sur le point de les atteindre.

Il appuya sur la gâchette et la maintint enfoncée, libérant des rafales de rayons aveuglants. Le champ en absorba la moitié, mais le restant frappa la cible en plein torse. Le prêtre tituba de plusieurs pas en arrière, mais il était arrivé très près et les tentacules partirent en avant, l’un d’eux frappant Makaal au côté. La douleur emplit ses sens quand plusieurs de ses côtes craquèrent sous la violence du coup et il fut projeté à plusieurs mètres de distance.

Il lutta pour ne pas perdre conscience et leva les yeux pour voir Bys agripper deux tentacules, un dans chaque main, pendant que dans la même seconde, Cytha passait sous les membres mécaniques, son poignard déjà en main, dont la lame alla s’enfoncer jusqu’à la garde dans la gorge du technoprêtre. Les cris cessèrent soudain et les tentacules retombèrent inertes sous la poigne d’acier de Bys. Cytha et lui reculèrent lorsque le corps biomécanique s’affala en avant. Le bruit qu’il fit en heurtant le sol fut d’ailleurs bien plus métallique et de nombreux éléments s’éparpillèrent et rebondirent dans toutes les directions.

Rund alla vers la console sur laquelle avait été penché le technoprêtre.

— Quelqu’un arrive ! cria-t-il au bord de la panique.

— Bys, Rund ! dit Makaal en se relevant. Vous savez quoi faire ! Dépêchez-vous !

Cytha et lui n’avaient plus grand-chose à faire désormais, leur rôle jusque-là ayant été de permettre au groupe d’atteindre le teleportarium. Il regarda Bys dérouler ses bandoulières remplies d’explosifs derrière Rund. Le technicien eut besoin d’un peu de temps pour lui désigner une douzaine de points à travers toute la pièce. Bys se dirigea vers le premier, une machine avec des serpentins de cuivre, des tuyaux et des câbles, autour de laquelle il plaça ses charges.

Rund retourna vers la console.

— Je ne peux pas arrêter le transfert ! cria-t-il à Makaal.

— Combien de temps ? demanda le chef. En avons-nous assez ?

Les mains du technicien pianotèrent sur un clavier, puis il leva les yeux vers Makaal.

— Si nous actionnons les charges manuellement, nous pourrons…

— La moitié est placée ! indiqua Bys.

Il avait déjà positionné six charges aux endroits indiqués par Rund et s’apprêtait à poser la septième.

Makaal comprit immédiatement où voulait en venir le technicien.

— Donne-moi le détonateur, lui dit-il, c’est à moi de le faire.

Rund hésita, son attention toujours tournée vers les indications crachées par la console, puis il porta la main vers l’une de ses poches et en sortit un petit boîtier qu’il lança à Makaal.

Celui-ci l’attrapa au vol, se dirigea vers le panneau de contrôle situé juste devant la plate-forme au centre de la pièce. Cytha avança elle aussi, ses yeux fixés sur le même endroit.

Makaal vérifia la charge de son arme. Les rafales à pleine énergie avaient vidé les batteries d’un bon tiers et l’extrémité du canon avait frôlé la surchauffe. Cela ne suffirait pas. Leur seule chance de succès résidait dans l’efficacité des charges explosives que Bys terminait de mettre en place.

— Attention ! cria Rund.

Un instant après l’avertissement du technicien, l’air de la pièce se trouva tellement chargé en électricité que Makaal eut l’impression que des milliers d’insectes le piquaient sur chaque centimètre carré de sa peau. Il ressentit une intense douleur à l’intérieur de son crâne et sa vision s’obscurcit. Les pylônes de cuivre dressés dans la pièce libérèrent de violents éclairs et l’air sembla se déchirer comme en plein cœur d’une tempête.

La pièce, jusque-là plongée dans la pénombre, se retrouva éclairée par une lumière intense qui émanait du centre de la plate-forme. Elle fut tout d’abord diffuse, sans source directe apparente, mais le point de convergence se matérialisa au-dessus du centre de la plate-forme, relié à chacun des pylônes par des arcs électriques.

Makaal posa le pouce sur le bouton du détonateur. Pas encore, se dit-il. Attends jusqu’à ce que tu sois sûr. Le point enfla jusqu’à devenir une sphère dont la base finit par toucher la structure métallique de la plate-forme. La sphère grossit encore pour devenir une arche semi-circulaire qui occupa tout le centre de la pièce.

La lueur était tellement vive que Makaal voulut lever un bras devant ses yeux, mais il s’en trouva incapable, paralysé, son corps refusant de lui obéir. Il se sentit traversé par des énergies inimaginables, comme si tout l’air autour de lui était devenu solide et l’avait emprisonné.

Puis, au centre de l’arche, trois silhouettes se matérialisèrent.

Celle du centre était énorme, haute et large d’épaules, avec des ailes repliées dans son dos. La deuxième ne faisait pas la même taille, mais restait un véritable géant comparé à un homme ordinaire. La troisième était plus ramassée et courbée en deux, ses robes volant sous un vent qui n’existait pas.

— Makaal ! entendit-il quelqu’un l’appeler par son nom.

Il s’agissait de Cytha, mais il fut incapable de tourner la tête.

— Fais-le, Makaal ! Maintenant !

Makaal attendit que les trois silhouettes soient pleinement présentes au centre de l’intense lumière, puis, faisant preuve d’un énorme effort de volonté, il appuya du pouce sur la commande du détonateur.

Rien ne se passa tout d’abord, car la pièce était trop surchargée d’énergie. Puis, la lumière qui avait enveloppé les trois silhouettes s’éteignit. Le temps sembla s’arrêter pour Makaal. Même les battements de son cœur parurent se suspendre. L’orbe blanc s’effondra sur lui-même, plongeant à nouveau la pièce dans l’obscurité.

Soudain, une douzaine d’appareils alignés contre le mur explosèrent. Les flashs des détonations illuminèrent les trois inconnus sur la plate-forme, des flammes orange dansèrent à leurs pieds avant qu’une nouvelle vague de lumière ne traverse la pièce.

Une cicatrice mauve verticale apparut derrière les trois créatures, comme si l’air lui-même se déchirait. Le trait devint une blessure ouverte à la surface de la réalité, d’où se déversait une lumière pulsante et immonde, couleur de sang et d’entrailles.

Les trois silhouettes voulurent s’éloigner de l’horreur qui était apparue dans leur dos, mais elles semblèrent elles aussi entravées. Malgré l’horreur, Makaal ressentit un certain soulagement, pas pour lui-même, car il se savait d’ores et déjà condamné, mais pour son monde. Le processus de destruction qui menaçait le téléporteur, quelle qu’en soit sa nature, semblait vouloir également emporter Voldorius et ses serviteurs, ainsi que les résistants présents.

La terreur qui consumait l’âme de Makaal était désormais estompée par ce sentiment du devoir accompli, et ces deux émotions convergentes l’amenèrent au bord de la folie. Ses lèvres bougèrent à peine. Un grondement enflait en lui, mêlant joie et horreur. Il hurla sa haine aux démons, cria son refus face à sa propre mort et son exultation devant sa victoire. La blessure s’élargit encore, une profonde entaille dans la texture de l’univers, et l’intérieur enfla comme des organes corrompus sur le point d’éclater.

Puis, soudain, elle se déchira.

La pièce fut emplie des lamentations de milliards d’âmes damnées. En un seul instant, celle de Makaal fut déchirée. Les énergies balayèrent l’endroit, des vrilles d’éther écarlate s’insinuèrent brusquement et enroulèrent les trois silhouettes sur la plate-forme, comme pour les entraîner vers l’autre dimension.

D’autres vrilles s’étendirent et fouettèrent l’intérieur de la pièce jusqu’à se saisir de Makaal et de ses camarades. Son esprit fut éparpillé en des milliers de fragments, et il se retrouva même incapable de ressentir la terreur qui l’avait habité jusque-là. Il regarda d’un air absent les tentacules immatériels attraper ses camarades, les soulever du sol et les entraîner vers cette blessure dans l’espace.

Seulement alors, ce qu’il restait de Makaal réalisa qu’il était lui-même tiré vers l’improbable blessure. Ce qui n’avait tout d’abord été qu’une mince ouverture était devenu une large gueule derrière laquelle nageaient des… choses. Des bouches et des yeux se matérialisaient au sein des énergies bouillonnantes, se dissolvaient pour se reformer aussitôt à un autre endroit. Les yeux irradiaient de haine et de douleur, les bouches bavaient et hurlaient d’une éternelle agonie. Makaal comprit qu’il allait très vite les rejoindre.

Il fut attiré plus près des trois créatures. Voldorius semblait arc-bouté pour lutter contre un vent violent et luttait pour ne pas être emporté vers le vortex. Des vrilles enserraient ses jambes et ses bras et il déployait une force surhumaine pour résister.

Juste à côté, l’autre géant luttait lui aussi de toutes ses forces. Il devait s’agir de l’un des lieutenants de Voldorius, car il portait lui aussi l’armure bleu-vert de l’Alpha Legion. Le guerrier semblait vif et faisait tout son possible pour échapper aux tentacules.

La dernière personne était un humain en robes que Makaal identifia également comme faisant partie de la suite de Voldorius. L’homme n’avait aucune chance de résister face aux éléments déchaînés et était attiré inexorablement, tout comme lui-même l’était. L’homme se retrouva bien vite tout proche de la gueule béante, ses chairs commencèrent à se dissoudre et il ne fut bientôt qu’un amas de vapeurs rouges aspirées par les vents de la damnation.

Makaal sentit qu’il lui arrivait la même chose, mais il s’en moquait, car il savait que le même sort attendait Voldorius.

Les ailes de cuir du démon étaient déchirées, les membrures battaient dans le vide hurlant. Voldorius criait alors que les vrilles l’attiraient toujours plus proche du gouffre. La surface de son armure fumait, sa peinture bleu-vert se dissolvait en atomes. Bientôt, la peau du visage du démon commença à se détacher, ses dents cruelles furent exposées une fois les muscles partis. La plainte du démon était désormais si forte qu’elle masquait tous les autres sons, même le gémissement des âmes au-delà du portail.

Le peu qu’il restait de Makaal savait que Voldorius serait renvoyé dans le Warp dont il était issu et que Quintus serait sauvée. Sa propre âme était condamnée et Voldorius passerait sans doute la prochaine éternité à le pourchasser et à le tourmenter pour se venger de lui.

Puis, le lieutenant parvint au prix d’immenses efforts à se débarrasser de ses liens immatériels et il se précipita vers le bord de la plate-forme. Incrédule et impuissant, Makaal ne put que le regarder s’échapper peu à peu de l’emprise du gouffre infini. Un instant plus tard, il s’était totalement dégagé et sauta au bas de la plate-forme pour retomber lourdement sur le sol du teleportarium. Désormais libre de ses mouvements, la créature en armure regarda autour d’elle et se précipita vers l’un des pylônes de cuivre. Elle tira une hallebarde de derrière son dos et trancha d’un seul revers le pylône. L’énergie libérée par l’appareil se dissipa et des explosions secondaires secouèrent la pièce.

La fissure dans la réalité fut secouée de convulsions et Voldorius parvint à se dégager alors que se dispersaient les dernières vapeurs de ce qu’avait été son serviteur. Le prince démon n’était plus qu’un squelette décharné et noirci, son armure entièrement dissoute, ses quelques derniers lambeaux de chair partant en fumée.

L’autre guerrier trancha un autre pylône et les énergies contenues dans l’énorme machinerie se déversèrent d’une manière de plus en plus erratique. Le temps sembla se figer un nouvel instant, puis la déchirure dans la réalité disparut.

Ce qui avait été Makaal se dissipa avec elle, la dernière vision qu’il eut fut celle de Voldorius qui se remettait difficilement debout. Les ossements se rassemblèrent, les veines repoussèrent, les muscles se reconstituèrent autour du squelette et l’armure du démon parut couler autour de lui comme du métal liquide. Même les ailes de chauve-souris repoussèrent rapidement et Voldorius put pousser un sauvage cri de victoire.

Alors que son âme s’étiolait pour rejoindre l’autre côté, l’ampleur de l’échec de Makaal lui fut révélée. Le maudit avait survécu à sa tentative et lui-même serait damné pour l’éternité.

— Qan’karro, dit Kor’sarro en posant le regard droit sur le vieux Prophète des Tempêtes de l’autre côté du strategium. Poursuivez, je vous prie. Dites-nous tout au sujet des tentatives de vos frères d’entrer en contact avec Quintus.

Qan’karro rassembla ses pensées. Le vieil homme paraissait pâle, comme si le poids de tant d’années d’existence pesait lourdement sur son âme.

— Avec plaisir, chasseur, répondit Qan’karro avant de porter sa coupe de vin de Chogoris à ses lèvres et de la vider d’une seule gorgée.

— Mes frères et moi avons joint nos efforts à ceux des astropathes et j’ai utilisé tous les moyens à notre disposition pour entrer en contact avec la planète. Les astropathes sont arrivés à la conclusion qu’aucun membre de leur ordre n’a survécu sur Quintus, ou que s’il en reste, ils ont été brutalement rendus inopérationnels.

Kor’sarro et les guerriers rassemblés considérèrent les implications possibles, puis le Maître de la Chasse invita le Prophète des Tempêtes à poursuivre.

— Et vos propres efforts, honoré prophète ?

— Il y a peu de choses à dire, Kor’sarro. Nous avons projeté nos esprits aussi loin que possible et avons transpercé le Warp alors que ce même vaisseau voguait sur ses courants.

Kor’sarro ne savait que peu de choses sur les méthodes employées par les Prophètes des Tempêtes, leurs talents leur venaient en effet de capacités psychiques dont la compréhension était totalement hors de portée des hommes ordinaires. Il avait compris que les prophètes ne pouvaient pas communiquer entre eux comme le faisaient les astropathes, mais qu’ils disposaient d’autres capacités qu’ils pouvaient exploiter.

— Tout ce que nous pouvons espérer est d’implanter des visions de notre venue dans les esprits de ceux capables de nous entendre. S’il reste de tels individus là-bas, alors je prie pour qu’ils perçoivent notre appel.

— Et en ce qui concerne la population de Quintus ? demanda Kor’sarro. Que disent les présages ?

— Les Copistes Subas et Odakai ont consulté tous les augures que connaît notre peuple, et même certains qu’il ne connaît pas, commença le vieux prophète d’un regard encore plus sombre.

Kor’sarro attendit avant de le pousser à poursuivre.

— Et alors ?

— Aucun n’est favorable, chasseur.

Kor’sarro agrippa les accoudoirs de son fauteuil, toutes les personnes présentes pesèrent le poids de cette réponse. Son regard se posa un instant sur Frère Kergis, à qui il avait demandé de faire office de champion de compagnie en remplacement de Frère Jhogai tombé sur Cernis IV. Suite aux événements sur ce monde, personne n’avait besoin d’entendre de mauvais présages. Kor’sarro invita pourtant le vieux guerrier à continuer.

— Des milliers ont péri, nous pouvons au moins être sûrs de cela. Des puissances maléfiques ont été libérées et plusieurs futurs possibles flottent à la surface du temps. Je ne puis mettre tout cela en paroles, mon ami, le maudit se tient au bord du récipice et d’immondes puissances l’attendent.

— Alors, nous devons l’arrêter, répondit Kor’sarro, un serment se formant dans sa tête. Nous devons tout faire pour que Quintus devienne le tombeau de Voldorius. Il n’y a aucune autre alternative.

Les Space Marines rassemblés, Prophètes des Tempêtes, techmarines, apothicaires, chapelains et sergents, approuvèrent de signes de tête, chacun gardant en lui ses sentiments personnels. Kor’sarro plongea son regard dans celui de chacun d’entre eux et y lut une froide détermination de mettre un terme à cette chasse sur Quintus.

Kor’sarro voulut faire dévier la conversation de ces présages malheureux. Il inspira bien à fond et se pencha en avant sur son trône.

— Frère Kholka, s’adressa-t-il au sergent vétéran Scout. Vous nous avez préparé un rapport sur Quintus. Nous vous écoutons.

— Nous en savons très peu sur ce monde, mes frères, dit Kholka. Son histoire est très troublée. Quintus, de même que trois autres systèmes, s’est trouvée sur le passage de la tempête warp Argenta. Quintus était un rempart, mais Argenta l’a isolée durant une assez longue période. Comme nous pouvons l’imaginer, maintenir un contingent permanent de forces de l’Imperium dans de telles conditions fut impossible et ce monde a dû veiller seul à sa propre sécurité.

— Pourtant, intervint un Copiste du nom d’IlKhan, nous savons qu’Argenta s’est dispersée ces derniers mois. Le maudit doit avoir quelque chose à voir avec ça.

— Cette supposition dépasse mes capacités, honorable prophète, lui répondit le sergent avant de continuer. Ce que nous savons sur Quintus remonte au dernier census planetia. C’est un monde dont la plus grande partie de la surface est désolée et dont la seule caractéristique notoire est sa situation stratégique. Celle-ci a justifié que la planète ait été fortifiée au cours du millénaire dernier, principalement pour faire office de gardienne contre les orks qui menacent les régions situées au sud et à l’est galactique.

— Qu’est devenue Quintus durant la tempête ? demanda Kor’sarro.

— Nous ne disposons d’aucune information sur ce sujet, mon Khan. Nous ne pouvons que supposer qu’elle a grandement souffert durant toute cette période.

— C’est le cas, dit Qan’karro. De cela, j’en suis certain. Mon instinct me dit que le maudit est parvenu d’une manière ou d’une autre à déclencher cette tempête autour de Quintus afin d’en provoquer la perte. Le fait qu’elle se soit maintenant calmée ne peut que signifier qu’il est parvenu à ses fins et que ce qu’il se prépare à déclencher sur elle est maintenant imminent.

— Une telle chose est-elle seulement possible ? s’étonna Kor’sarro. Quelqu’un pourrait-il réellement invoquer une tempête warp et y mettre fin sur commande ?

— Ça l’est, chasseur, répondit Qan’karro dont le visage était devenu un masque froid. Ne sous-estimez pas Kernax Voldorius. Il a déjà fait bien pire que cela et est tout à fait susceptible de recommencer.

Un lourd silence tomba sur l’assemblée de White Scars.

— Frères, reprit enfin Kor’sarro. Nous avons une grande tâche à accomplir. Nous devons tous nous préparer, ainsi que nos hommes et nos armes, en vue de cette mission. Nous sommes à quelques heures d’entrer dans le système de Quintus et nous devons nous tenir prêts à toute éventualité.

Malya L’nor tituba lorsqu’un milicien la poussa sans ménagement. Elle se tourna pour invectiver l’individu, mais la foule compacte qui était poussée en direction de la grande place le fit disparaître hors de vue.

— Que veulent-ils ? demanda un marchand dans son dos d’une voix inquiète.

Des milliers de citoyens de Mankarra, la capitale de Quintus, devaient se poser la même question, certains avec colère, mais les plus nombreux avec angoisse.

Malya fut littéralement emportée par un torrent d’humains apeurés vers le centre de la grande place. Elle ne pouvait rien voir d’autre que le ciel noir au-dessus d’elle, tourmenté par cette satanée tempête warp. Les toits de bâtiments fortifiés étaient eux aussi visibles. Le plus grand était le manoir du conseil, vers lequel la foule, dont elle-même faisait partie, était poussée.

Les miliciens utilisaient des matraques électriques contre leur propre peuple, mais ces instruments cruels étaient normalement utilisés dans les régions agricoles pour maîtriser les grox qui servaient de base à l’alimentation des citoyens. Ils étaient bien trop puissants sur des humains.

Malya jura d’impatience alors que le poids de la foule la poussa à travers la place jusqu’au manoir. La grande place pouvait accueillir plusieurs dizaines de milliers de personnes et elle avait elle-même assisté à de nombreuses manifestations à cet endroit, généralement destinées à rendre grâce à l’Empereur ou pour assister à la prise de fonction d’un nouveau gouverneur planétaire. Le rassemblement auquel elle et d’innombrables autres étaient forcés d’assister s’annonçait d’une nature totalement différente.

Malya s’attendait à ce qu’un nouveau malheur soit lâché sur son peuple. Elle murmura une prière à

l’Empereur, même si cela était désormais considéré comme un acte subversif. Elle fit en sorte que personne ne la remarque et cela lui donna un peu de force. La façade grise du manoir montait devant la foule, ses épaisses tours fortifiées étaient surmontées de pièces de défense antiaérienne. Les grandes bannières qui avaient jadis célébré la gloire de l’Empereur et qui avaient orné les murs étaient maintenant déchirées et parfois brûlées, profanées par les serviteurs du démon Voldorius.

Le simple fait de penser à cette bête immonde qui s’était abattue sur son monde glaça le cœur de Malya. Le fait que Quintus avait été aussi rapidement submergée ne pouvait qu’impliquer l’existence d’une infiltration des forces de maintien de l’ordre de la planète, et aux plus hauts niveaux, Malya en était certaine. L’invasion avait été terminée à peine commencée, les rares unités de défense qui avaient fait mine de vouloir s’opposer aux agresseurs avaient été annihilées en l’espace de quelques semaines. Elle-même officier subalterne dans la réserve, elle avait rejoint la résistance naissante et était même devenue très rapidement un de ses principaux membres. Son ascension rapide avait été due à l’entraînement qu’elle avait suivi, même si nombreux étaient ceux, y compris ce fou de Makaal, qui refusaient de le reconnaître.

Son plus grand espoir était arrivé quelques jours plus tôt, lorsque ses camarades et elle avaient tenté d’entrer en contact avec l’extérieur. Que quelqu’un ait pu les entendre aurait déjà été considéré comme un véritable miracle, mais son cœur s’était gonflé d’espérance quand ce quelqu’un s’était avéré être une force Space Marine se dirigeant vers Quintus. Elle avait osé se dire que la libération était en route vers sa planète.

La foule ralentit en approchant de la façade de rocbéton du manoir du conseil et un silence glacé s’imposa à la multitude. Les visages des gens tout autour d’elle trahissaient la même peur que celle qu’elle éprouvait elle-même. Tous savaient que des atrocités avaient été commises sur cette place, autant par la milice dévoyée que par les forces d’invasion. Tous savaient aussi au nom de qui ces horreurs avaient été commises. Malya savait qu’elle allait très bientôt poser les yeux sur cet ennemi. On disait que seuls ceux sur le point de connaître une mort horrible entre les mains du démon voyaient son visage.

Cette terrible pensée s’imposa à elle et la foule devint totalement silencieuse. Tous les regards étaient attirés par des mouvements sur le grand balcon décoré de statues situé en haut du manoir. Malya vit doucement s’ouvrir vers l’intérieur les grandes doubles portes.

Un groupe d’hommes se montra sur le balcon. Il s’agissait des commandants en chef de la milice planétaire, tous de respectables officiers avant la venue de Voldorius. Chacun d’eux avait foulé au pied ses serments envers l’Empereur et trahi son propre monde. Leur forfaiture avait précipité la chute de la planète et ils étaient désormais considérés par la population avec le plus grand mépris.

Le général Orson, le seigneur Kline, le chef d’état-major Ackenvol, le seigneur colonel Lannus et le seigneur colonel Elenritch prirent place sur le balcon. Tous avaient le regard porté au loin comme s’ils n’osaient pas le poser sur la multitude amassée sous eux. Puis vint le dernier d’entre eux, le seigneur colonel Morkis, qui, lui, toisa la foule avec une évidente satisfaction. On disait que Morkis était le pire de tous, qu’il était tellement ambitieux qu’il serait prêt à mettre toute la planète à feu et à sang juste pour plaire à Voldorius.

Ensuite, une silhouette sombre dut baisser la tête pour franchir les doubles portes, deux énormes ailes repliées dans son dos.

Des milliers de voix gémirent de désespoir. L’incarnation du mal était apparue devant la foule rassemblée. Les prêcheurs, les confesseurs et les cardinaux les avaient avertis que l’Empereur lui-même avait failli mourir en affrontant l’un de ces serviteurs du Chaos. Une partie de la foule tomba au sol, l’autre leva les bras au ciel et implora le pardon. Nombreux furent aussi ceux qui se trouvèrent incapables de réagir tant ils refusaient de croire à ce qui les attendait.

Très peu, dont Malya L’nor, refusèrent de capituler et d’abandonner leur foi. Ceux-là restèrent immobiles, telles les statues béates alignées tout autour de la grande place. Ils raffermirent leur corps et leur esprit en attendant l’inévitable.

Voldorius vint se montrer dans sa totalité à l’avant du balcon et même les officiers frémirent. Les gémissements de la foule enflèrent davantage jusqu’à atteindre un niveau assourdissant. Les odeurs corporelles emplirent l’air ; le sort qui les attendait avait réduit tous ces adultes à l’état de nourrissons incontinents.

Voldorius était là, flanqué de ses subalternes, et son bestial visage parcourut un véritable océan de désespoir. Des pensées étrangères assaillirent l’esprit de Malya, des notions intangibles d’atrocités balayèrent ses pensées en des vagues toujours plus fortes. Des aiguilles s’insinuèrent dans sa conscience et elle lutta pour dissimuler le plus possible ses espoirs d’être un jour délivrée de cette tyrannie. Elle ne devait pas révéler ses pensées, même si cela devait lui coûter la vie.

Les plus désespérés se tordaient au sol, secoués de convulsions, comme sur le point de se faire déchirer de l’intérieur par le simple maléfice de cette silhouette ailée debout au balcon. Certains se noyaient dans leur propre sang après s’être tranché la langue à coups de dent.

Malya parvenait à tenir, sa foi en l’Empereur constituant un véritable rempart contre lequel se brisaient les assauts du monstre. Les corps jonchaient le sol, seuls restaient debout les plus déterminés.

Le démon attendit pour parler que quatre-vingt-dix pour cent de la foule se soient effondrés, morts ou totalement submergés par leur désespoir.

— Ce jour, un crime a été commis, gronda la voix à travers la grande place, aussi grave et ancienne que la création du monde.

Ceux qui jusque-là avaient gémi se mirent à pleurer, car la voix s’adressait à chacun d’eux en particulier. Elle enveloppait chaque âme et menaçait de la consumer et d’en souffler la plus petite étincelle.

— Ce crime est celui du refus de l’évidence et il doit être puni.

Malya s’obligea à rester debout, même si elle savait que cela l’exposait terriblement. Ils étaient si peu à ne pas s’être effondrés au sol.

— L’un de mes serviteurs a été assassiné.

Malya comprit alors ce qui s’était passé. Makaal. Il avait fait ce qu’il avait annoncé, malgré ses demandes et celles des autres chefs de la résistance de ne rien tenter. Il avait directement menacé le maudit et avait échoué, même s’il était parvenu à tuer l’un des serviteurs de Voldorius.

Le peuple allait payer pour Makaal.

— En punition, l’un de vous ici prendra sa place et deviendra mon écuyer, reprit le démon. Il aura le privilège d’assister au Flot de Sang ! Les autres mourront !

Malya eut une prémonition.

Les cris de la foule montèrent à nouveau lorsque le bruit d’énormes moteurs résonna. Un tank superlourd, l’un des rares Baneblades de l’arsenal de la milice, roula vers la place par une rue latérale.

Le mastodonte blindé fit tourner ses tourelles. Réalisant ce qui allait arriver, Malya regarda vers les autres rues donnant sur la grande place. Elles étaient toutes barricadées par la milice afin d’empêcher toute évasion. Voldorius avait décidé d’écraser tous ces gens sous les énormes chenilles et les canons du char. Ceux qui tenteraient de fuir seraient abattus par la milice.

Le démon ouvrit les bras en une bénédiction blasphématoire, son regard se posa sur chacun de ceux encore debout. Il ignora ceux recroquevillés au sol, tous ceux qui tentèrent d’échapper aux attentions du monstre, la tête sous les bras, pelotonnés comme des fœtus. Les vagues d’émotions roulèrent sur Malya, mais elle ne cessa à aucun moment de se répéter les vers qu’elle avait appris devant les pupitres de la grande basilique de Mankarra. Elle pria pour la libération de son âme de la damnation et de la mort.

— Toi ! dit le démon à l’intérieur même de son crâne. Tu seras ma servante.

Malya se trouva paralysée sous le regard de Voldorius. Une partie d’elle-même voulut rejoindre les autres, se tordre au sol avec eux alors que la mort roulait inexorablement vers eux. Mais une autre partie, la plus forte, la plus déterminée, refusait de se soumettre.

— Rejoins-moi ! ordonna la voix. Maintenant !

Elle emplit ses poumons pour lui crier son mépris, mais sentit deux mains lui enserrer les poignets derrière elle. Elle tourna la tête et aperçut la visière opaque d’un garde du palais. L’homme utilisa toute sa force pour la retourner face à lui et elle tomba au sol, trébuchant contre un corps prostré. Elle crut un instant pouvoir simuler la même attitude, mais se retrouva bien vite rattrapée par les deux bras et remise debout sans ménagement.

Malya leva les yeux alors qu’elle était poussée en direction du manoir. L’énorme silhouette du prince démon tournait maintenant le dos à la foule et disparaissait à l’intérieur du bâtiment. Les officiers suivirent, le seigneur colonel Morkis jeta un dernier regard sur la grande place avant de suivre finalement les autres. Elle arriva au pied de l’imposant édifice et entendit dans son dos que le massacre avait débuté.

Les canons du Baneblade ouvrirent le feu, ses armes lourdes mitraillèrent. Le craquement des chairs et des ossements écrasés sous ses larges chenilles, puis les hurlements.

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