La Conscience de Zeno

Italo Svevo · Chapitre 7 sur 11 · partie 5/6

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La Conscience de Zeno

VII Histoire d’une association commerciale

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

Je me reprochai un certain temps d’avoir accueilli sans nullement protester les confidences de Guido. Mais quand je vis que Mme Malfenti en faisait autant (son mari, disait-elle, avait su gagner beaucoup d’argent à la Bourse), quand j’entendis Adeline elle-même déclarer que le jeu était un commerce comme un autre, je compris qu’on ne me ferait aucun reproche. Pour arrêter Guido sur cette pente, il

 

– 445 – n’aurait pas suffi de mes protestations qui n’auraient eu au-cun effet si elles n’étaient appuyées par toute la famille.

Guido continua donc à jouer – et toute sa famille avec lui. J’y contribuai, quant à moi, en ce sens que je nouai avec Nilini une amitié paradoxale. Il est certain que je ne pouvais pas le souffrir car je le sentais ignorant et présomptueux, mais, il semble que, par égard pour Guido à qui il donnait de bons avis, je lui cachais si bien mes sentiments qu’il finit par croire à mon amitié dévouée. Je ne nie pas qu’un des motifs de ma gentillesse envers lui fut peut-être le désir de ne plus éprouver le malaise que son hostilité me procurait et que l’ironie de son affreux rictus me rendait insupportable. D’ailleurs, toute mon amabilité se bornait à lui tendre la main et à le saluer quand il arrivait et quand il partait. Lui au contraire me prodiguait des marques de gentillesse. Com-ment ne les aurais-je pas acceptées avec gratitude ? Or la gratitude est sans doute en ce monde le suprême degré de la gentillesse. Il me procurait des cigarettes de contrebande qu’il me cédait au prix qu’il les payait lui-même, autant dire presque rien. S’il m’avait été plus sympathique, il aurait pu m’entraîner à jouer moi aussi, par son intermédiaire. La peur de le voir plus souvent m’en préserva.

Je ne le voyais que trop ! Il passait des heures dans notre bureau. Et pourtant, c’était clair, il n’était pas amou-reux de Carmen. C’est bien à moi qu’il venait tenir compa-gnie. Je suppose qu’il avait l’intention de m’apprendre la po-litique, dans laquelle, en bon boursier, il était très versé. Il me montrait comment les grandes puissances un jour se ser-rent la main et le lendemain se prennent par les cheveux. Je ne sais s’il avait prévu l’avenir, car, par antipathie, je ne l’écoutais pas. Je gardais un sourire hébété, stéréotypé. Notre malentendu dépendait sûrement d’une interprétation

– 446 – erronée de ce sourire, qu’il dut prendre pour une marque d’admiration. Ce n’était pas ma faute.

Je n’ai retenu que les choses qu’il répétait tous les jours. Je pus ainsi constater que c’était un Italien de couleur dou-teuse, car, à l’en croire, l’intérêt de Trieste était de rester au-trichienne. Il adorait l’Allemagne, et en particulier les trains allemands, qui arrivaient toujours à l’heure. Il était socialiste à sa manière : il estimait qu’il devrait être interdit à une per-sonne privée de posséder en propre plus de cent mille cou-ronnes. Un jour, en présence de Guido, il déclara qu’il pos-sédait, quant à lui, cent mille couronnes et pas un centime de plus. J’écoutai cela sans rire ; je ne crus même pas devoir lui demander si, au cas où il gagnerait encore un peu d’argent, il modifierait sa théorie. Nos relations étaient vraiment étranges. Rire avec lui et rire de lui, cela m’était également impossible.

Quand il avait prononcé quelqu’une de ses sentences, il se renversait si bien dans son fauteuil que ses yeux se fixaient au plafond et qu’il ne tournait plus vers moi que ce trou que j’appelais son orifice mandibulaire. Le pire est que, par ce trou, il voyait ! Un jour qu’il avait pris cette position et que j’en profitais pour penser à autre chose, il eut tôt fait de me rappeler à l’ordre :

— Est-ce que tu m’écoutes ?

Une fois passé les effusions de la première heure, Guido ne me parla plus de ses spéculations. J’étais informé par Ni-lini qui, bientôt, devint à son tour plus réservé. Guido conti-nuait à gagner de l’argent et je le savais par Adeline.

Quand celle-ci revint à Trieste, je la trouvai assez enlai-die. Elle avait repris des joues, mais des joues qui, cette fois

 

– 447 – encore, n’avaient pas su rejoindre leur place naturelle et qui lui faisaient un visage presque carré. Ses yeux avaient conti-nué à grandir et à déformer leurs orbites. Ma surprise fut d’autant plus grande que Guido et les autres m’avaient dit que chaque jour marquait pour elle un nouveau progrès vers la santé. Mais la santé d’une femme, c’est, avant tout, la beauté.

Avec Adeline, j’eus d’autres sujets d’étonnement. Dès les premiers mots qu’elle m’adressa, Adeline me parla avec affection, mais du ton dont elle eût parlé à Augusta. Il n’y avait plus aucun secret entre nous : elle ne se souvenait cer-tainement plus d’avoir pleuré à la pensée de m’avoir tant fait souffrir. Tant mieux ! Elle oubliait enfin ses droits sur moi ! Je n’étais plus que son gentil beau-frère, et elle m’aimait parce qu’elle retrouvait, inchangés, mes rapports avec Au-gusta, qui faisaient l’admiration de tous.

Un jour, je fis une découverte qui me surprit grande-ment : Adeline se croyait toujours belle ! Sur le lac, on lui avait fait la cour, disait-elle ; et on voyait bien qu’elle prenait plaisir à ces succès, car il me semblait excessif de prétendre qu’elle avait dû écourter son séjour là-bas pour se soustraire aux assiduités d’un amoureux. J’admets qu’il y avait peut-être eu quelque chose de vrai : elle devait sans doute sembler moins laide à ceux qui ne l’avaient pas connue avant. Et en-core… Avec ces yeux, ce teint, ce visage déformé ! Mais nous la trouvions enlaidie parce que, nous souvenant de ce qu’elle avait été, nous pouvions voir de façon plus évidente les ravages de la maladie.

Un soir, nous l’invitâmes chez nous, avec Guido. Une vraie réunion de famille, bien agréable ! Je me croyais reve-

 

– 448 – nu au temps de nos doubles fiançailles. Mais, sur la cheve-lure d’Adeline, aucune lumière ne jouait plus.

Au moment de nous séparer, comme je l’aidais à passer son manteau et que nous nous trouvions seuls un instant, j’eus soudain un sentiment différent de nos relations. On nous avait laissés seuls, et nous pouvions nous dire ce que nous ne voulions pas dire en présence des autres. Tandis que je l’aidais, je réfléchis et finis par trouver ce que je devais lui dire :

— Tu sais qu’il joue maintenant ! lui dis-je enfin sur un ton sérieux. Par ces mots, je crois bien que je voulais évo-quer dans mon esprit notre dernière entrevue dont je ne pouvais admettre qu’elle l’eût à ce point oubliée.

— Oui, répondit-elle en souriant, et il fait très bien. Il est devenu assez brillant, à ce que j’entends raconter.

Je riais bruyamment avec elle. Je me sentais allégé de toute responsabilité. En s’en allant, Adeline murmura :

— Cette Carmen est toujours dans votre bureau ?

Mais elle partit sans me laisser le temps de répondre. Notre passé commun était aboli. Il ne restait plus entre nous que sa jalousie, aussi vive qu’à notre dernière rencontre.

Quand j’y repense aujourd’hui, je trouve que j’aurais dû m’apercevoir, longtemps avant d’en être avisé explicitement, que Guido avait commencé à perdre. L’air de triomphe qui il-luminait son visage avait disparu et il lui arriva plusieurs fois de trahir à nouveau de l’anxiété au sujet du fameux bilan, bouclé comme on sait.

— Pourquoi t’en soucier, lui demandai-je dans mon in-nocence, puisque tu as en poche ce qu’il faut pour confirmer

– 449 – ces écritures quand nous voudrons ? On ne va pas en prison quand on a de l’argent en poche. Je sus plus tard qu’au mo-ment où je parlais ainsi, il n’avait plus rien dans ses poches.

Je croyais si fermement qu’il avait renoué avec la for-tune que je ne tins pas compte d’une foule d’indices qui au-trement auraient dû m’éclairer.

Un soir, au mois d’août, il m’entraîna de nouveau avec lui à la pêche. Sous l’éblouissante lumière d’une lune presque pleine, nous avions peu de chance de prendre du poisson ; mais il insista, disant que nous trouverions en mer un peu de fraîcheur. Le fait est que nous ne trouvâmes rien d’autre. Après une seule tentative, nous renonçâmes à pêcher. Nos lignes pendaient hors de la barque, tandis que Luciano nous poussait au large. Les rayons de la lune devaient atteindre le fond de l’eau et permettre aux gros poissons de mieux voir le piège qui leur était tendu. Quant aux petits, ils grignotaient l’appât mais ne pouvaient mordre à l’hameçon. Nos amorces n’étaient qu’un cadeau pour le menu fretin.

Guido s’allongea à la poupe, moi à la proue. Au bout d’un instant, il murmura :

— Comme c’est triste, toute cette lumière !

Sans doute parlait-il ainsi parce que la lumière l’empêchait de dormir ; je fis semblant d’être de son avis : je ne voulais pas troubler par une discussion oiseuse ce grand calme de la mer où nous avancions lentement. Mais Luciano, lui, protesta : cette lumière lui plaisait beaucoup. Comme Guido ne répondait rien, je me chargeai de répliquer que cer-tainement la lumière était une chose triste puisqu’elle nous faisait voir les choses de ce monde. Et aussi parce qu’elle empêchait de prendre du poisson. Luciano se le tint pour dit.

 

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Nous restâmes longtemps en silence. Je bâillais, face à la lune. Je regrettais, cette fois encore, de m’être laissé ten-ter par la promenade en barque. Tout à coup, Guido me de-manda :

— Toi qui es chimiste, saurais-tu me dire lequel est le plus efficace : le véronal pur ou le véronal au sodium ?

J’ignorais, je l’avoue, l’existence du véronal au sodium. On ne peut prétendre qu’un chimiste connaisse le monde en-tier par cœur. Mes notions de chimie me permettaient de trouver rapidement dans mes livres ce que je voulais cher-cher ; elles me permettaient en outre, comme on peut le voir en cette circonstance, de parler de ce que j’ignorais.

Le sodium ? Nul n’ignore que c’est par leur combinaison avec lui que les corps deviennent plus facilement assimi-lables. Je me souvins même à propos de ce qu’en disait, sur un ton lyrique, un de mes professeurs (la seule fois où j’avais assisté à son cours inaugural) : le sodium était un véhicule qu’utilisaient les autres corps pour se mouvoir avec plus de rapidité ; le chlorure de sodium passait d’un organisme à l’autre, et son poids finissait par l’entraîner dans les gouffres les plus profonds de notre globe, dans les océans. Je ne sais si j’ai reproduit exactement la pensée de mon professeur. Toujours est-il que devant cette immense étendue d’eau sa-lée, je parlai du sodium avec un respect infini.

Après une brève hésitation, Guido demanda encore :

— Alors, quelqu’un qui voudrait mourir devrait prendre du véronal au sodium ?

— Oui, répondis-je.

 

– 451 –

Puis il me vint à l’esprit qu’on pouvait avoir à simuler un suicide, et, sans me rendre compte que je rappelais à Guido un triste épisode de sa vie, j’ajoutai :

— Et si on ne veut pas mourir, il faut prendre du véronal pur.

Les questions de Guido auraient pu me faire réfléchir. Mais, tout à mon sodium, je ne compris rien. Les jours sui-vants je fus en mesure d’apporter d’autres preuves des quali-tés que j’avais attribuées au sodium : pour accélérer l’amalgame – cet embrassement de deux corps, si étroit qu’il a les apparences d’une combinaison ou d’une assimilation –, on ajoute du sodium au mercure. Le sodium sert d’intermédiaire entre le mercure et l’or. Guido ne s’intéressait plus au véronal. Probablement ses positions en Bourse s’étaient-elles améliorées.

Dans le courant de la semaine, Adeline vint au moins trois fois au bureau. C’est seulement après sa deuxième vi-site que j’eus le soupçon qu’elle voulait me parler.

La première fois, elle tomba sur Nilini qui s’employait une fois de plus à mon instruction. Elle attendit plus d’une heure qu’il partît, mais elle eut le tort de bavarder avec lui, en sorte qu’il se crut autorisé à rester. Quant à moi, aussitôt les présentations faites, je respirai, ravi de voir l’orifice man-dibulaire de Nilini se tourner d’un autre côté, et je ne me mê-lai plus à leurs propos.

Nilini fut même spirituel. Il déclara, à la surprise d’Adeline, qu’on disait autant de médisances au Tergesteum que dans les salons des dames. La seule différence était que, selon lui, on était mieux renseigné au Tergesteum qu’ailleurs. Adeline trouva qu’il calomniait les femmes. Quant à elle, elle

 

– 452 – ignorait ce qu’était la médisance. J’intervins à ce moment-là pour affirmer que, depuis des années que je connaissais ma belle-sœur, je ne l’avais pas entendue prononcer un seul mot malveillant. Je souriais en disant cela : il me semblait que je lui adressais un reproche. Elle n’était pas médisante parce qu’elle ne s’intéressait pas aux affaires des autres. Autrefois, quand elle était en pleine santé, elle ne pensait jamais qu’à elle-même ; puis le mal l’envahit, et le seul petit champ libre qu’il laissa en elle, sa jalousie l’occupa. C’était une vraie égoïste, mais elle n’en accueillit pas moins mon témoignage avec gratitude.

Nilini fit semblant de ne nous croire ni l’un ni l’autre : me connaissant depuis des années, il avait pu se rendre compte de ma grande ingénuité. Cette réflexion nous amusa, Adeline et moi. En revanche, j’éprouvai un certain agace-ment quand, pour la première fois devant une tierce per-sonne, il proclama que j’étais un de ses meilleurs amis et que, pour cette raison, il me connaissait à fond. Je n’osai protester, mais cette déclaration effrontée m’offensa dans ma pudeur ; j’étais aussi gêné qu’une jeune fille à qui l’on eût re-proché publiquement de forniquer.

J’étais si naïf, disait Nilini, qu’Adeline, avec la finesse habituelle des femmes, aurait très bien pu dire des médi-sances en ma présence sans que je m’en aperçusse. Je pen-sais qu’Adeline prenait plaisir à ces compliments douteux, alors qu’en réalité elle laissait parler Nilini dans l’espoir qu’il finirait par se lasser et qu’il s’en irait. Mais elle attendit pour rien.

À sa deuxième visite, Adeline me trouva avec Guido. Je remarquai chez elle une certaine expression d’impatience et commençai ainsi à soupçonner que c’était moi qu’elle dési-

 

– 453 – rait voir. Tant qu’elle ne revint pas, je me berçai de mes rêves coutumiers. Au fond, elle ne demandait pas mon amour, mais elle avait trop souvent le désir de se trouver seule à seul avec moi. Il est difficile à un homme de deviner ce que les femmes veulent ; d’autant plus qu’elles-mêmes ne le savent pas toujours.

Je ne retirai aucun sentiment nouveau de ce qu’elle me dit. Dès qu’elle put me parler, sa voix fut brisée par l’émotion, mais pas parce qu’elle s’adressait à moi. Elle vou-lait savoir pourquoi Carmen n’avait pas été congédiée. Je lui racontai tout ce que je savais de l’affaire, y compris notre tentative de lui procurer une place chez Olivi.

Tout de suite, elle fut plus calme, car ce que je lui disais correspondait exactement à ce qu’elle savait par Guido. J’appris ensuite que ses accès de jalousie lui venaient par pé-riodes. Ils se déclaraient sans cause apparente et un mot suf-fisait parfois à les calmer.

Elle me posa encore deux questions : était-il si difficile de placer une dactylographe ? La famille de Carmen était-elle obligée de compter sur le salaire de la jeune fille ?

Je lui expliquai qu’en effet à Trieste il était alors très dif-ficile pour une femme de trouver un emploi de bureau. Quant à la seconde question, je ne pouvais y répondre, ne connais-sant personne de la famille de Carmen.

— Eh bien, Guido, lui, connaît tout le monde dans cette maison, me confia Adeline avec colère, et les larmes inondè-rent ses joues.

Avant de partir, elle me serra la main, me remercia et, souriant à travers ses larmes, me dit qu’elle savait pouvoir compter sur moi. Son sourire me fit plaisir, car il n’était pas,

– 454 – assurément, destiné à son beau-frère, mais à celui qui lui était attaché par un lien secret. Pour lui donner aussitôt la preuve que je méritais ce sourire, je murmurai :

— Ce que je crains pour Guido, ce n’est pas Carmen : c’est la Bourse.

Elle haussa les épaules.

— Allons donc ! Cela n’a pas d’importance ! J’en ai parlé à maman. Papa aussi jouait en Bourse, et il y a gagné beau-coup d’argent.

Cette réponse me déconcerta. J’insistai cependant :

— Ce Nilini ne me plaît guère… Ce n’est pas vrai que je suis son ami !

Elle me regarda, surprise :

— Il a l’air d’un homme comme il faut. Guido l’aime beaucoup. En tout cas, je crois que Guido, maintenant, fait très attention à ses affaires.

J’étais bien décidé à ne pas lui en dire de mal, et je me tus.

Demeuré seul, j’oubliai Guido pour songer à moi-même. Il était bien, sans doute, qu’Adeline m’apparût enfin comme une sœur et pas autrement, et cela valait peut-être mieux. Aucune promesse, aucune menace d’amour. Plusieurs jours, je courus la ville, inquiet et mal à l’aise. Pourquoi me sentais-je comme si Carla venait tout juste de me quitter ? Rien de nouveau ne m’était arrivé. Je crois, en vérité, que j’avais tou-jours eu besoin d’aventures, ou de quelque chose qui y res-semble, et que mes rapports avec Adeline n’avaient plus rien de compliqué.

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Un beau jour, Nilini, du fond de son fauteuil, me fit un sermon plus solennel que de coutume. Un épais nuage, di-sait-il, s’avançait à l’horizon. L’argent devenait rare, tout simplement ; et la Bourse, saturée, n’absorbait plus rien.

— Jetons-y du sodium, proposai-je.

Cette interruption ne fut pas du goût de Nilini : pour évi-ter de se mettre en colère, il l’ignora. Tout à coup l’argent, en ce monde, était devenu rare, et donc cher. Il était surpris que cela se fût produit en ce moment, alors qu’il l’avait prévu pour un mois plus tard.

— On a dû envoyer tout l’argent dans la lune ! dis-je.

— Il s’agit de choses sérieuses et il n’y a pas de quoi rire, reprit-il, les yeux toujours fixés au plafond. Bientôt on distin-guera les vrais lutteurs : au premier choc, les faibles seront abattus.

Pas plus que je ne compris comment l’argent pouvait, en ce monde, se raréfier, je ne devinai que Nilini pût ranger Guido parmi ces lutteurs qui allaient éprouver leurs forces : j’étais trop habitué à me défendre de ses discours par l’inattention. Cette fois-là, j’avais bien entendu le son des mots, mais leur sens ne m’avait pas effleuré.

Quelques jours plus tard, un matin, ce fut une tout autre musique. Un fait nouveau était survenu. Nilini avait décou-vert que Guido faisait des affaires avec un autre agent de change ! Il commença par déclarer, sur un ton de violence contenue, qu’il avait toujours été correct vis-à-vis de Guido. Et d’abord, il n’avait jamais manqué à la discrétion qui se doit : il en appelait à mon témoignage. Il ne m’avait rien con-fié, à moi qu’il tenait toujours pour son meilleur ami, de la position de mon beau-frère. Mais maintenant, plus de ména-

– 456 – gements à garder, plus de secret professionnel ! Il pouvait me crier aux oreilles que Guido était dans une posture désas-treuse. Quant aux affaires qui avaient été faites par son in-termédiaire, il affirmait qu’à la plus légère reprise on aurait pu résister et attendre des temps meilleurs. Il était inconce-vable que Guido l’ait ainsi abandonné à la première alerte.

On pouvait venir à bout de la jalousie d’Adeline ; celle de Nilini était indomptable. Je voulais obtenir de lui des ren-seignements, mais il s’exaspérait de plus en plus et ne parlait que du tort qui lui était fait. Si bien qu’en dépit de ce qu’il avait dit, sa discrétion ne se démentit pas.

L’après-midi, je trouvai Guido au bureau, étendu sur le canapé, dans un état singulier, intermédiaire entre le déses-poir et la torpeur. Je lui demandai :

— Alors, tu es en déficit jusqu’au cou ?

Il ne me répondit pas tout de suite, mais il souleva un bras, découvrant son visage défait, puis il répondit :

— As-tu jamais vu un homme plus malheureux que moi ?

Il laissa retomber son bras, se mit sur le dos et, comme s’il avait déjà oublié ma présence, il ferma les yeux.

Je ne pouvais lui offrir aucune consolation. Qu’il se prenne pour l’homme le plus malheureux de la terre, cela me choquait vraiment. Ce n’était pas une exagération mais un pur mensonge. Je lui aurais porté secours si j’avais pu, mais il m’était impossible de le réconforter. D’ailleurs, à mon sens, un homme moins coupable et plus malheureux que Guido n’aurait pas mérité davantage la compassion, sinon ce sen-timent envahirait toute notre vie, et il n’en résulterait qu’un

 

– 457 – profond ennui. La loi naturelle ne donne pas droit au bon-heur, elle prescrit au contraire la misère et la douleur. Quand une proie est exposée, une proie comestible, les parasites accourent, et s’il n’y en a pas, ils s’empressent de naître. Bientôt la proie suffit à peine, et aussitôt après elle ne suffit plus, car la nature ne fait pas des calculs, mais des expé-riences. Quand elle ne suffit plus, les consommateurs se raré-fient : la mort, que précède la souffrance, se charge de ré-duire leur nombre, et ainsi, pour un temps, l’équilibre est ré-tabli. Pourquoi se plaindre ? Tous se plaignent pourtant. Ceux qui n’ont rien eu de la proie meurent en criant à l’injustice et ceux qui ont eu leur part estiment qu’ils au-raient dû en avoir une part plus grande. Pourquoi ne vivent-ils pas et ne meurent-ils pas en silence ? Autrement sympa-thique est la joie de celui qui a su conquérir la part du lion et qui se dresse en plein soleil, au milieu des applaudissements. Le seul cri admissible, c’est le cri de triomphe.

Et Guido ! Lui ne possédait aucune des qualités néces-saires pour acquérir ou même pour conserver la richesse. Eh quoi ! il revenait de la table de jeu et il pleurnichait parce qu’il avait perdu. Cette attitude, si peu digne, me dégoûtait. Voilà pourquoi au moment où Guido aurait eu tant besoin de mon affection, il ne la trouva pas. Mes résolutions répétées furent impuissantes à la lui assurer.

Cependant, sa respiration devenait insensiblement plus régulière et plus bruyante. Il s’endormait ! Comme il était peu viril dans son malheur ! On lui arrachait le pain de la bouche et il fermait les yeux, pour rêver sans doute qu’il en avait de nouveau, alors qu’il aurait dû les ouvrir tout grands et essayer d’en arracher un petit bout.

 

– 458 –

La curiosité me vint de savoir si Adeline avait été mise au courant de la catastrophe. Je le lui demandai à haute voix. Il sursauta, et il lui fallut un moment pour reprendre conscience de son malheur qui, soudain, lui réapparut tout entier.

— Non, murmura-t-il. Et il referma les yeux.

Certes, tout homme durement touché incline au som-meil. Le sommeil donne de nouvelles forces. Hésitant, je le regardais encore. Mais, s’il dormait, comment lui venir en aide ? Ce n’était pas le moment de dormir. Je le pris rude-ment par l’épaule et le secouai :

— Guido !

Il avait dormi pour de bon. Il me regarda d’un œil vague et demanda :

— Qu’est-ce que tu veux ? Et aussitôt après, avec co-lère : Mais qu’est-ce que tu veux donc ?

Je voulais l’aider, autrement je ne me serais pas permis de le réveiller. Je me fâchai moi aussi. Je criai que le mo-ment était mal choisi pour dormir, qu’il fallait se hâter d’aviser, de parer à la catastrophe. Il y aurait à calculer, à discuter avec tous les membres de la famille, y compris ceux de Buenos Aires.

Guido s’assit. Il était encore dans l’hébétude d’un réveil trop brusque. Il me dit d’un ton amer :

— Tu aurais mieux fait de me laisser dormir. Où veux-tu maintenant que je trouve de l’aide ? Tu sais à quelle extrémi-té j’ai dû en venir la dernière fois pour trouver ce peu d’argent nécessaire à me sauver ? Aujourd’hui, il s’agit de sommes considérables ! Vers qui veux-tu que je me tourne ?

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Sans nulle tendresse, avec colère même, à l’idée de de-voir mettre de l’argent et me soumettre, avec les miens, à des privations, je m’écriai :

— Et moi, ne suis-je pas là ? Puis l’avarice me poussant à atténuer aussitôt mon sacrifice, j’ajoutai : Et Adeline ? Et notre belle-mère ? Ne pouvons-nous pas nous unir pour te ti-rer d’affaire ?

Il se leva et fit un pas vers moi avec l’intention évidente de m’embrasser. Mais c’était justement ce que je ne voulais pas. Je lui avais offert mon aide, j’avais le droit de le malme-ner et j’en usai sans ménagements. Je lui reprochai sa fai-blesse actuelle, succédant à une présomption qui l’avait con-duit à la ruine. Il n’en avait fait qu’à sa tête, sans prendre le conseil de personne. Souvent, j’avais tâché de savoir ce qu’il manigançait pour le retenir et lui éviter des déboires, mais il refusait de me rien dire et réservait sa confiance au seul Nili-ni !

À ce nom, Guido sourit. Oui, il sourit, le malheureux ! Il me dit que, depuis une quinzaine, il ne travaillait plus avec Nilini. Il s’était mis en tête que la trogne de ce dernier lui portait la poisse.

Ce sommeil, ce sourire, voilà qui peignait Guido. Il rui-nait tout le monde autour de lui et il souriait. Je me posai en juge sévère : pour le sauver, il fallait d’abord lui apprendre à se conduire. Je voulus savoir combien il avait perdu, et comme il ne sut pas me donner un chiffre exact, je m’emportai. Je fus encore plus furieux quand ensuite il me dit un chiffre relativement faible mais qui, se décida-t-il à avouer, représentait la somme à payer à la liquidation du 15 courant, c’est-à-dire dans les deux jours ! D’ici à la fin du

 

– 460 – mois, assurait-il, les choses pouvaient se modifier. La pénu-rie d’argent sur le marché ne durerait pas éternellement.

— Mais si l’argent manque sur cette terre ! hurlai-je. Tu ne penses pas en recevoir de la lune ? Je déclarai qu’il ne devait pas jouer un seul jour de plus. Il ne fallait pas risquer de voir augmenter une perte déjà énorme. Cette perte, on la diviserait en quatre parts que nous supporterions, moi, lui (c’est-à-dire son père), Mme Malfenti et Adeline ; après quoi nous reviendrions à notre paisible commerce. J’ajoutai que je ne voulais plus jamais voir Nilini dans nos bureaux.

Guido était doux comme un mouton. Il me pria seule-ment de ne pas tant crier, car nous pouvions être entendus par les voisins.

Je fis un grand effort pour me calmer, et je n’y parvins qu’en continuant à lui dire, tout bas, d’autres choses désa-gréables. Sa perte était une juste punition de ses fautes. Il fal-lait être un imbécile pour se jeter dans des difficultés pa-reilles. Il méritait une leçon et devait la subir jusqu’au bout.

Ici, Guido protesta doucement : qui n’a jamais joué en Bourse ? Notre beau-père, un commerçant des plus solides, n’avait pas vécu un seul jour de sa vie sans quelque engage-ment de ce côté-là. Et d’ailleurs, Guido ne l’ignorait pas, j’avais joué, moi aussi.

— Il y a jouer et jouer, répliquai-je. Il avait risqué toute sa fortune, et moi, mes revenus d’un mois.

Cela me peina beaucoup de le voir faire une tentative puérile pour atténuer sa responsabilité. Il affirma que Nilini l’avait poussé à jouer plus qu’il n’aurait voulu en lui faisant croire qu’il le mettait sur le chemin de la fortune.

 

– 461 –

Je me mis à rire et à me moquer de lui. On ne pouvait rien reprocher à Nilini : il faisait ses affaires. Et du reste, après avoir lâché Nilini, ne s’était-il pas précipité chez un autre agent de change, pour augmenter sa perte ? Si au moins, par ce nouvel intermédiaire, il s’était mis à jouer à la baisse, à l’insu de Nilini, cela n’aurait pas été si bête. Pour se tirer d’affaire, il ne suffisait pas de changer de représentant et puis continuer dans la même voie, poursuivi par la même malchance. Finalement, pour obtenir que je le laisse en paix, il reconnut, avec un sanglot dans la gorge, qu’il avait fait de grosses erreurs.

Je cessai de le houspiller. Maintenant, il me faisait vrai-ment pitié ; je l’aurais même embrassé s’il avait voulu. Je lui dis que j’allais m’occuper tout de suite de réunir les fonds que j’aurais à fournir et que je pouvais m’occuper de parler à notre belle-mère. Lui, il se chargerait d’Adeline.

Il me fit encore plus pitié quand il m’avoua qu’il aurait volontiers parlé à notre belle-mère à ma place, mais qu’il re-doutait de parler à sa femme. Puisque je voulais bien lui ser-vir d’intermédiaire, il préférait que ce fût auprès d’elle. Mme Malfenti lui faisait moins peur. Au besoin, il lui deman-derait, à elle, de mettre Adeline au courant.

— Tu sais comment les femmes sont faites : elles ne comprennent les affaires que si elles se terminent bien. Il ne lui parlerait de rien et prierait Mme Malfenti de la tenir au courant de tout.

Cette décision le soulagea grandement et nous sortîmes ensemble. Je le voyais marcher à mon côté, la tête basse, et je m’en voulais d’avoir été si dur à son égard. Mais comment faire autrement, si j’avais de l’affection pour lui ? Il fallait quand même qu’il se reprenne s’il ne voulait pas courir à sa

– 462 – perte. Quels devaient être ses rapports avec sa femme s’il en était à craindre à ce point une explication ?

Mais il réussit à me mettre de nouveau hors de moi. Tout en marchant, il avait trouvé un moyen de perfectionner le plan qui lui plaisait tant. Non seulement il n’aurait pas à parler à sa femme, mais il s’arrangerait pour ne pas la voir ce soir-là, car il passerait la nuit à la chasse. Sur son front jusqu’alors assombri, les nuages se dissipèrent. La seule perspective de respirer un peu d’air pur, loin de tous les tra-cas, le rendait pleinement heureux. Moi, j’étais indigné ! Avec cette figure-là, il aurait bien été capable de retourner à la Bourse, de se remettre au jeu et d’y risquer l’argent de toute la famille, y compris le mien.

— Je veux m’accorder ce dernier plaisir, dit-il, et je t’invite à m’accompagner, à condition que tu prennes l’engagement de ne pas dire un mot sur les événements d’aujourd’hui.

Il avait dit cela en souriant, mais voyant que je restais de glace, il prit lui aussi un air sérieux et ajouta :

— Tu dois comprendre toi aussi que j’ai besoin de repos après un coup pareil. Il me sera plus facile, ensuite, de re-prendre la lutte.

L’émotion qui voilait ses paroles n’était certainement pas feinte. C’est pourquoi je maîtrisai ma colère et me con-tentai de repousser son offre, alléguant que je devais rester en ville pour me procurer l’argent nécessaire. C’était déjà un reproche ! Je lui faisais sentir par là que moi, qui étais inno-cent, je ne quittais pas mon poste, tandis que lui, le cou-pable, il allait prendre du bon temps.

 

– 463 –

Cependant, nous étions arrivés devant la porte de Mme Malfenti. Guido n’avait pas retrouvé l’expression joyeuse qu’il avait eue en évoquant les quelques heures de plaisir qui l’attendaient. Tant qu’il resta avec moi, il garda sur son visage l’expression de chagrin à laquelle je l’avais ramené. Avant de me quitter, il trouva un soulagement dans une manifestation d’indépendance et, me sembla-t-il, de ran-cœur. Il me dit qu’il était vraiment étonné de découvrir en moi une telle amitié. Il hésitait à accepter mon sacrifice et exigeait, oui, exigeait que je ne me considère en aucune ma-nière comme engagé à quoi que ce fût. J’étais donc entière-ment libre de contribuer ou non à son sauvetage.

Je suis sûr d’avoir rougi. Pour me tirer d’embarras, je ri-postai :

— Pourquoi veux-tu que je songe à me retirer puisqu’il y a un instant, sans que tu m’aies rien demandé, je t’ai offert mon appui ?

Il me regarda, un peu incertain, puis dit :

— Tu y tiens ; eh bien, j’accepte sans plus d’histoires et je te remercie. Mais nous modifierons notre contrat de socié-té du tout au tout, en sorte que chacun ait sa juste part. D’abord, s’il y a du travail, et si tu veux continuer à t’en oc-cuper, tu toucheras un traitement. Notre affaire renaîtra sur de nouvelles bases, et on ne pourra plus nous causer d’ennuis pour avoir dissimulé le déficit de notre premier exercice.

Je répondis :

— Les pertes de l’an dernier n’ont plus aucune impor-tance. N’y pense plus. Tâche de mettre notre belle-mère de ton côté. Pour le moment, c’est tout ce qu’il y a à faire.

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Nous nous quittâmes sur ces mots. Je crois avoir souri de l’ingénuité avec laquelle Guido trahissait ses sentiments les plus intimes. Il n’avait fait tout ce discours que pour aboutir à accepter mon aide sans m’exprimer de gratitude. Mais je ne prétendais à rien. Il me suffisait de savoir que cette gratitude, il me la devait.

En le quittant, je me sentis soulagé comme si, moi aussi, j’avais pu enfin respirer un peu d’air pur. Je retrouvais la li-berté que j’avais sacrifiée en essayant de faire son éducation et de le remettre sur la bonne voie. Au fond, le pédagogue est plus enchaîné que son élève. J’étais bien résolu à lui pro-curer cet argent. Je ne saurais dire si je faisais cela par affec-tion pour lui, ou pour Adeline, ou peut-être pour me libérer de la petite part de responsabilité qui m’incombait, du fait que j’avais collaboré à son entreprise. En somme, j’avais dé-cidé de sacrifier une partie de mon patrimoine, et aujourd’hui encore, cette heure de ma vie, je me la rappelle avec une grande satisfaction. Mon argent sauvait Guido et me garan-tissait une grande tranquillité.

Je marchai paisiblement jusqu’au soir et laissai passer l’heure d’aller à la Bourse pour relancer Olivi, qui seul pou-vait me procurer une somme aussi élevée. D’ailleurs, il n’y avait pas urgence : pour le règlement du 15, j’avais assez d’argent à ma disposition et, pour celui de la fin du mois, je m’en occuperais plus tard.

Ce soir-là, je ne pensai plus à Guido. Plus tard, après que les enfants furent couchés, j’ouvris la bouche plusieurs fois pour tout raconter à Augusta, y compris les charges qui de-vaient en résulter pour moi, mais je reculai devant la fatigue d’une discussion. Mieux valait attendre que tous les autres fussent d’accord pour mettre Augusta au courant. Guido

 

– 465 – chassait, il s’amusait et il aurait été curieux que je passe ma soirée à me disputer pour lui.

Je dormis fort bien et, le matin, je me rendis au bureau avec un peu d’argent, mais pas beaucoup. (J’avais repris l’enveloppe destinée à Carla et religieusement conservée pour elle, plus une petite somme, prélevée sur mon compte en banque.) J’employai ma matinée à lire les journaux, entre Carmen qui cousait et Luciano qui s’exerçait à je ne sais quels savants calculs.

Quand je revins, à l’heure du déjeuner, je trouvai Augus-ta perplexe et abattue. Je reconnus sur son visage cette in-tense pâleur que seuls provoquaient les chagrins dont j’étais la cause. Elle me dit doucement :

— J’ai appris que tu as décidé de sacrifier une partie de ton patrimoine pour sauver Guido. Je sais que je n’avais pas le droit d’en être informée…

Elle était si incertaine de son droit qu’elle hésita. Puis elle se mit de nouveau à me reprocher mon silence :

— Mais je ne suis pas comme Adeline, moi ; je ne me suis jamais opposée à ta volonté.

Il me fallut du temps pour apprendre ce qui s’était passé. Augusta était arrivée chez Adeline au moment où celle-ci discutait avec la signora Malfenti au sujet de Guido. Adeline, à la vue de sa sœur, avait éclaté en sanglots et lui avait dit qu’elle refusait absolument d’accepter mon aide trop géné-reuse. Augusta devait même insister auprès de moi pour que je retire mon offre de la veille.

Je vis du premier coup d’œil qu’Augusta souffrait de son ancien mal : la jalousie à l’égard de sa sœur ; mais je n’y at-

 

– 466 – tachai guère d’importance, tout à mon étonnement devant l’attitude d’Adeline.

— Elle t’a paru fâchée ? demandai-je en ouvrant de grands yeux.

— Fâchée ? Oh ! non, pas fâchée, se récria ma femme sincèrement. Elle m’a embrassée, peut-être pour que je t’embrasse…

Cette manière de s’exprimer me sembla assez comique. Augusta me regardait, m’étudiait avec méfiance. Je protes-tai :

— Tu crois qu’Adeline est amoureuse de moi ! Qu’est-ce que tu vas te mettre en tête ?

Mais je ne réussis pas à calmer la jalousie d’Augusta, qui m’agaçait horriblement. J’avais cette consolation que Guido ne devait pas s’amuser non plus et passait certainement un mauvais quart d’heure entre sa belle-mère et son épouse ; mais enfin j’étais très mécontent, et, pour moi qui étais blanc comme neige, je trouvais que c’était déjà trop.

Je tentai d’apaiser ma femme par des caresses. Alors elle rejeta un peu la tête en arrière pour mieux me voir et m’adressa un reproche voilé qui m’émut profondément :

— Je sais que tu m’aimes, moi aussi, dit-elle.

Évidemment, ce qui l’intéressait, ce n’était pas les sen-timents d’Adeline, mais les miens. Désireux d’établir mon innocence, j’eus une idée de génie :

— Adeline est donc amoureuse de moi ! fis-je en riant. Puis, m’éloignant d’Augusta pour qu’elle pût juger de l’effet, je gonflai les joues et écarquillai les yeux de façon à ressem-

– 467 – bler à Adeline malade. Augusta me regardait, stupéfaite. Soudain, saisissant mon intention, elle fut prise d’un fou rire dont, aussitôt, elle fut honteuse.

— Non ! dit-elle, je te prie de ne pas la tourner en ridi-cule.

Puis, riant toujours, elle reconnut que j’avais imité à merveille ces protubérances qui donnaient à la figure d’Adeline un aspect si surprenant. Je le savais bien car, en l’imitant, j’avais eu l’impression de l’embrasser. Une fois seul, je répétai cette grimace plusieurs fois, avec un senti-ment de désir et en même temps avec dégoût.

L’après-midi, j’allai au bureau dans l’espoir d’y trouver mon beau-frère. Après l’avoir attendu un moment, je me dé-cidai à passer chez lui. Je voulais savoir s’il était nécessaire de demander l’argent à Olivi. C’était mon devoir : impossible de m’y dérober, quoiqu’il m’en coûtât d’affronter de nouveau une Adeline aux traits altérés par la reconnaissance. Qui sait à quelles surprises j’avais encore à m’attendre, du fait de cette femme ?

Dans l’escalier des Speier, je rattrapai Mme Malfenti qui montait pesamment. Elle me raconta en long et en large tout ce qui avait été décidé. La veille au soir, ils s’étaient quittés à peu près d’accord sur ce point qu’il fallait sauver cet homme harcelé par une désastreuse malchance. C’était seulement ce matin qu’Adeline avait appris que je devais contribuer au sauvetage et elle s’était absolument refusée à l’admettre. Mme Malfenti l’excusait :

— Que veux-tu ? Elle ne veut pas se charger du remords d’avoir appauvri sa sœur préférée.

 

– 468 –

Au premier palier, elle s’arrêta pour respirer et m’annonça en riant que l’affaire allait se terminer sans dommage pour personne. Avant de déjeuner, Adeline, Guido et elle avaient pris conseil d’un avocat, vieil ami de la mai-son et également tuteur de la petite Anna. L’avocat avait dé-claré qu’il ne fallait pas payer : aucune loi n’obligeait à régler les dettes de ce genre. Guido avait protesté au nom de l’honneur, du devoir, mais si toute la famille, Adeline com-prise, s’unissait contre lui, il ne lui resterait plus qu’à se rési-gner.

Cette solution me laissait perplexe :

— Mais sa firme sera déclarée en faillite à la Bourse…

— Probablement, dit Mme Malfenti dans un soupir, avant d’entreprendre l’ascension du dernier étage.

Guido faisait sa sieste, comme d’habitude après déjeu-ner, et Adeline nous reçut seule dans son petit salon que je connaissais si bien. À mon entrée, elle montra une confusion qui dura un instant, mais un instant que je saisis et qui me permit de voir que j’en étais la cause. Puis, elle se ressaisit et me tendit la main d’un geste décidé et viril, comme pour ef-facer l’hésitation féminine qu’elle venait de laisser paraître :

— Augusta a dû déjà te dire ma grande reconnaissance. Je ne saurais t’exprimer ce que je ressens ; je suis trop con-fuse. Je suis malade aussi ! Oui, bien malade. J’aurais de nouveau besoin de retourner à Bologne. Un sanglot l’interrompit : Maintenant, fais-moi plaisir. Je t’en prie, dis à Guido que tu n’es pas en mesure de lui donner cet argent. De la sorte, il nous sera plus facile de le persuader de faire ce qu’il doit.

 

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Elle avait déjà sangloté en se souvenant de sa maladie, et elle sanglota de nouveau en pensant à son mari.

— C’est un enfant et il faut le traiter comme un enfant. Si tu lui fournis de l’argent, il s’obstinera à vouloir ce sacri-fice inutile. Inutile, car nous avons depuis ce matin la certi-tude que la faillite en Bourse est légale. C’est l’avocat qui nous l’a affirmé.

Elle me communiquait l’avis d’une haute autorité sans me demander le mien. Pourtant, en vieil habitué de la Bourse, mon opinion, même à côté de celle de l’avocat, au-rait pu avoir sa valeur. Mais je ne me rappelle même plus mon opinion, si seulement j’en avais une. Je me souviens en revanche de m’être senti dans une position pénible. Je ne pouvais me dégager de l’engagement pris vis-à-vis de Guido. C’était en compensation de ce que je lui avais promis que je m’étais cru en droit de lui crier aux oreilles tant d’insolences : ayant ainsi empoché une sorte d’acompte sur les intérêts, il aurait été malhonnête de lui refuser le capital.

— Adeline, balbutiai-je, je ne crois pas pouvoir me dé-dire comme cela, du jour au lendemain. Ne vaudrait-il pas mieux le persuader toi-même d’agir comme tu désires qu’il fasse ?

Mme Malfenti, avec la grande bienveillance qu’elle me témoignait toujours, dit qu’elle comprenait très bien ma posi-tion délicate. Du reste, Guido, puisqu’il ne pourrait attendre de moi que le quart de ce dont il avait besoin, serait quand même obligé de se soumettre.

Mais Adeline n’avait pas épuisé ses larmes. Elle pleurait, la figure dans son mouchoir, et gémissait :

 

– 470 –

— Tu as mal fait, très mal fait de lui faire cette offre vraiment extraordinaire. Je vois maintenant combien tu as mal fait !

Elle hésitait, semblait-il, entre la gratitude et la rancœur. Elle ne voulait plus qu’il fût question de mon offre ; elle me priait de ne pas réunir les fonds ; elle était résolue à empê-cher Guido d’accepter.

Dans mon embarras, je finis par faire un mensonge. Je dis que je m’étais déjà procuré l’argent et je montrai la poche de mon veston où j’avais mis l’enveloppe de Carla, d’un poids si léger. Pour le coup, Adeline me jeta un regard fran-chement admiratif et dont j’aurais tiré orgueil, si je n’avais eu conscience de ne pas le mériter. Quoi qu’il en soit, ce men-songe (auquel je ne trouve d’autre explication que ma singu-lière tendance à me grandir devant Adeline) m’empêcha d’attendre le réveil de Guido. Si, contre toute attente, on m’avait prié de remettre la somme que je disais avoir sur moi, de quoi aurais-je eu l’air ? Sous prétexte d’affaires ur-gentes au bureau, je me précipitai dehors.

Adeline m’accompagna jusqu’à la porte et m’assura qu’elle m’enverrait Guido pour me remercier de ma bonté et pour refuser l’argent. Cette déclaration fut faite avec une telle fermeté que je tressaillis. Il me parut que cette fermeté était, en partie, tournée contre moi. Non ! à ce moment-là, elle ne m’aimait pas ! Mon geste généreux, trop lourd, écra-sait les gens sur qui il s’abattait, et il n’y avait rien d’étonnant à ce que les bénéficiaires aient protesté. Sur le chemin du bureau, je cherchai à me délivrer du malaise que m’avait donné l’attitude d’Adeline, en me répétant que, si je faisais un sacrifice, c’était pour Guido et pour lui seul. Ade-

 

– 471 – line n’avait rien à voir en cette affaire et je me promis de le lui faire comprendre à la première occasion.

Ma seule raison d’aller au bureau était de m’éviter le remords d’avoir menti une fois de plus. Aucun travail ne m’y attendait. Il tombait depuis le matin une petite pluie fine et continue, qui avait beaucoup rafraîchi l’air de ce printemps encore timide. Pour rentrer chez moi, je n’aurais eu que deux pas à faire, alors que pour aller au bureau, je m’imposais ain-si un trajet long et ennuyeux. Mais il me semblait que j’avais un engagement à tenir.

Guido ne tarda pas à me rejoindre. Il renvoya Luciano pour demeurer seul avec moi. Il avait cet air si bouleversé que je connaissais bien et qui lui était d’un grand secours dans ses luttes contre sa femme. Il devait avoir crié et pleu-ré.

Il savait que j’étais au courant des projets d’Adeline et de Mme Malfenti et il me demanda ce que j’en pensais. J’étais pris au dépourvu. Je ne voulais pas dire que j’étais en désac-cord avec elles ; je ne voulais pas davantage adopter leur opinion : cela aurait provoqué de nouvelles scènes. Il me dé-plaisait d’autre part de sembler hésiter à maintenir mon offre et enfin, d’après ce qu’Adeline m’avait promis, c’était de Guido que devait venir la décision et non de moi. Je répondis qu’il fallait calculer, réfléchir, prendre conseil d’autres per-sonnes. Je n’étais pas un homme d’affaires assez compétent pour trancher une question si grave. Et, pour gagner du temps, je lui demandai s’il voulait que je consulte Olivi.

Ce nom suffit à déchaîner la colère de Guido.

— Cet imbécile ! hurla-t-il. Ah, je t’en prie, laisse-le où il est !

 

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Je n’avais nulle envie de m’échauffer à défendre Olivi, mais mon calme ne suffit pas à rasséréner Guido. Nous étions dans la même situation que la veille, avec cette diffé-rence que cette fois c’était Guido qui poussait des cris. Moi, je n’avais qu’à me taire. Un invincible embarras me paraly-sait.

Continuer : partie 6 sur 6