La Conscience de Zeno
VII Histoire d’une association commerciale
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
— Tu n’es donc pas si faible, dis-je en souriant. Tu ver-ras, quand tu auras mon âge !
Elle fut très satisfaite de s’entendre dire qu’elle était trop jeune.
Augusta et moi, nous la reconduisîmes jusqu’au palier. Elle paraissait avoir grand besoin de notre amitié puisque, pour faire ces quelques pas, elle se mit entre nous deux, prit le bras d’Augusta, puis le mien, que je raidis aussitôt : je ne peux pas donner le bras à une femme sans la serrer trop fort et j’avais peur de céder à cette vieille habitude. Sur le palier, elle recommença ses doléances ; elle rappela le souvenir de son père et, pour la troisième fois en un quart d’heure, ses yeux devinrent humides : “Ce n’est pas une femme, c’est une fontaine”, dis-je à Augusta quand elle fut partie. Je n’attachai pas d’autre importance à des symptômes que j’avais cepen-dant fort bien distingués : l’œil agrandi, la figure maigre, la voix changée, le caractère même altéré : Adeline montrait une facilité à s’attendrir qui, chez elle, surprenait, mais ceci, je l’attribuai à sa double maternité et à sa faiblesse. En somme, je me révélai un magnifique observateur puisque rien ne m’échappa, mais aussi un grand ignorant puisque je ne prononçai pas le mot juste : Maladie !
Le lendemain, l’accoucheur qui soignait Adeline réclama l’assistance du docteur Paoli qui trouva sur-le-champ le mot que je n’avais pas su dire : Morbus Basedow. J’appris cela par Guido qui me décrivit scientifiquement la maladie, tout en plaignant sa femme qui souffrait beaucoup. Sans aucune ma-lignité, je pense que sa compassion et sa science n’étaient pas bien grandes. Il s’imaginait d’ailleurs que le Basedow en
– 392 – question était l’ami de Goethe, mais un article d’encyclopédie me révéla qu’il s’agissait de quelqu’un d’autre. Il prit un air affligé pour parler d’Adeline mais, quand il dictait son courrier à Carmen, il retrouvait son ar-deur à enseigner et sa joie de vivre.
Une grande, une importante maladie que celle de Base-dow, et pour moi, ce fut très important de l’avoir connue ! J’étudiai plusieurs monographies qui lui étaient consacrées, et je crus découvrir alors le secret essentiel de notre nature. Je suppose que, pour beaucoup de gens comme pour moi, il y a des périodes où certaines idées occupent et encombrent le cerveau, en le fermant à toutes les autres. Et ce n’est pas moins vrai pour la collectivité : des générations ont vécu de Darwin, de Robespierre, de Napoléon, et puis de Liebig, voire de Leopardi, à moins que leur univers n’ait été dominé par un Bismarck.
Mais moi seul, j’ai vécu de Basedow ! Basedow, à mon sens, portait à la lumière les racines mêmes de la vie, qui est faite ainsi : tous les organismes sont rangés en lignes ; à l’un des deux bouts, il y a la maladie de Basedow, qui implique une consommation follement prodigue de la force vitale, à un rythme précipité, avec un battement effréné du cœur ; à l’autre bout sont relégués les organismes amoindris par une avarice organique, destinés à périr d’un mal qui a les appa-rences de l’épuisement mais qui est, au contraire, une sorte de lâcheté, de paresse ; au centre, enfin, entre les deux ma-ladies se trouve le “juste milieu”, et il est improprement dé-nommé “santé”, mais ce n’est qu’une halte. À partir de ce centre, du côté de Basedow, s’échelonnent tous ceux dont la vie se dépense et s’exaspère en vastes désirs, en ambitions, jouissances, travaux de toute espèce ; de l’autre côté, ceux qui ne jettent sur les plateaux de l’existence que des miettes,
– 393 – et qui épargnent en préparant ces vieillards abjects qui sont un poids pour la société. Il semble que ce soit un poids né-cessaire. Le genre humain progresse parce que les basedo-wiens le poussent ; il évite les catastrophes parce que les autres le retiennent. Je suis convaincu qu’on aurait pu cons-truire la société plus simplement, mais elle est ainsi faite. Il n’y a qu’à se résigner, avec, à un bout, le goitre, à l’autre bout, l’œdème ; au milieu, ceux qui ont une tendance au goitre ou une tendance à l’œdème, mais sur toute la ligne, dans toute l’humanité, la santé fait absolument défaut.
Selon ce que me disait Augusta, Adeline n’avait pas de goitre, mais elle avait tous les autres symptômes de la mala-die. Pauvre Adeline ! Elle m’était apparue comme l’incarnation de la santé et de l’équilibre, à tel point que j’avais imaginé qu’elle avait choisi un mari aussi froidement que son père choisissait une marchandise. Et voici que la maladie la guettait aux antipodes de cette froideur : au ré-gime des perversions psychiques ! Moi aussi, je tombai ma-lade, en même temps qu’elle, d’une maladie bénigne mais longue : je pensais trop à Basedow. Je crois que, quel que soit le point de l’univers physique ou moral où l’on se fixe, on finit par y moisir. Il faut changer de place. La vie a des poisons, et puis d’autres poisons qui en sont les antidotes. C’est seulement en courant que l’on peut échapper aux pre-miers et profiter des autres.
Ma maladie fut une pensée dominante, un rêve, et aussi une terreur. Elle doit avoir trouvé son origine dans un rai-sonnement : sous la désignation de perversion, on entend une déviation de la santé, de cette santé particulière qui a été la nôtre pendant une partie de notre vie. Or je savais main-tenant ce qu’avait été la santé d’Adeline. Sa perversion ne
– 394 – pouvait-elle la conduire à m’aimer, alors qu’elle m’avait re-poussé quand elle était en bonne santé ?
Je ne sais trop comment cette crainte (ou cette espé-rance) naquit dans ma cervelle !
Peut-être la voix douce et brisée d’Adeline, quand elle s’adressa à moi, me parut-elle exprimer de l’amour ? La pauvre, elle était devenue bien laide et je ne pouvais plus la désirer. Mais je me souvenais de ce qu’avaient été nos rela-tions passées, et il me semblait que si un soudain amour la jetait dans mes bras, je me trouverais en aussi mauvaise pos-ture que Guido, après qu’il eut passé à son ami anglais l’ordre d’achat du sulfate de cuivre. Le cas était exactement le même ! La déclaration d’amour que j’avais faite à Adeline, je ne l’avais jamais révoquée autrement que par mon ma-riage avec sa sœur. Un tel contrat n’avait pas la garantie de la loi, mais il avait celle de l’honneur. Il me semblait que j’étais si fortement engagé vis-à-vis d’elle que si, plus tard, dans des années et des années, elle se présentait chez moi, agrémentée au besoin, dans sa maladie de Basedow, par un beau goitre, je devrais faire honneur à ma signature.
Je me rappelle que malgré tout, cette perspective m’inclinait à plus de tendresse envers Adeline. Jusqu’alors, quand on m’avait mis au fait des chagrins que lui causait Guido, je ne m’en étais pas réjoui, bien sûr, mais ma pensée s’était toujours tournée avec une certaine satisfaction vers ma propre maison, où Adeline avait refusé d’entrer et où l’on ignorait la souffrance. Maintenant les choses avaient chan-gé : cette Adeline qui m’avait repoussé avec dédain n’existait plus.
La maladie d’Adeline était grave, à moins que mes livres de médecine n’aient fait erreur. Bientôt, le docteur Paoli
– 395 – conseilla de l’éloigner de sa famille et de l’envoyer dans une maison de santé, à Bologne. Cela, je l’appris par Guido. Ma femme, plus tard, me raconta comment, dans ces doulou-reuses circonstances, aucun chagrin n’avait été épargné à sa pauvre sœur. Guido, avec impudence, avait proposé de con-fier à Carmen la direction de son ménage pendant l’absence de sa femme. Adeline n’eut pas le cœur de lui dire ouverte-ment ce qu’elle pensait d’un projet pareil. Mais elle déclara qu’elle ne s’en irait pas avant d’avoir remis à tante Maria ses pouvoirs de maîtresse de maison. Guido s’inclina. Cepen-dant, la pensée d’avoir Carmen à sa disposition, à la place laissée vacante par Adeline, continuait à le hanter. Un jour, il dit à Carmen que si elle n’avait pas déjà tant à faire au bu-reau, il lui confierait volontiers la direction de sa maison. Lu-ciano et moi, nous nous regardâmes, et chacun perçut chez l’autre une expression malicieuse. Carmen rougit et murmura qu’elle ne pourrait accepter.
— Naturellement, fit Guido avec colère, par égard pour l’opinion, on s’interdit une chose qui n’offrirait que des avan-tages. C’est absurde.
Mais il n’en dit pas plus, et il était surprenant de l’entendre abréger un thème si intéressant.
Toute la famille conduisit Adeline à la gare. Augusta m’avait demandé d’apporter des fleurs. J’arrivai un peu en retard, chargé d’un gros bouquet d’orchidées que je tendis à Augusta. Adeline nous surveillait, et quand sa sœur lui offrit le bouquet, elle dit :
— Je vous remercie de tout cœur.
Elle voulait signifier ainsi que le remerciement s’adressait aussi à moi ; mais je ne vis là qu’une manifesta-
– 396 – tion, douce bien qu’un peu froide, de ses sentiments frater-nels. Basedow assurément n’était pour rien là-dedans.
Pauvre Adeline ! Ses yeux démesurément agrandis comme par l’excès du bonheur lui donnaient l’air d’une jeune mariée. Sa maladie savait feindre toutes les émotions.
Guido l’accompagnait à Bologne, où il devait passer quelques jours. Nous attendions sur le quai le départ du train. Quand il s’ébranla, Adeline ne quitta pas la portière ; aussi longtemps que nous ne fûmes pas hors de vue, elle agi-ta son mouchoir.
Nous reconduisîmes ma belle-mère, en pleurs, jusque chez elle ; elle embrassa Augusta puis m’embrassa moi aussi.
— Excuse-moi, dit-elle en riant à travers ses larmes. Je l’ai fait sans y penser, mais si tu permets, je recommence en-core une fois.
À son tour, la petite Anna, alors âgée de douze ans, vou-lut m’embrasser. Alberte, sur le point d’abandonner, pour se fiancer, le théâtre national, et, à l’ordinaire, plutôt réservée à mon égard, me tendit chaleureusement la main. Tous témoi-gnaient qu’ils m’aimaient bien parce que ma femme était flo-rissante, et manifestaient du même coup leur antipathie pour Guido, dont la femme était malade.
Or, à cette époque, je courus justement le risque de de-venir un moins bon mari : je causai à ma femme une grande peine, sans le vouloir, en lui racontant innocemment un rêve que j’avais fait.
Voici mon rêve : nous étions trois. Augusta, Adeline et moi-même, accoudés à une fenêtre, la plus petite qu’il y eût dans nos trois habitations, c’est-à-dire la mienne, celle de ma
– 397 – belle-mère et celle d’Adeline. Cette fenêtre était celle de la cuisine, chez ma belle-mère, qui, en réalité, ouvre sur une courette ; mais, dans mon rêve, elle donnait sur le Corso. Nous avions à peine la place de nous tenir et Adeline, qui était au milieu et qui nous donnait le bras, adhérait vérita-blement à ma personne. En la regardant, je m’aperçus qu’elle avait, comme jadis, l’œil froid et précis, les traits du visage très purs et sur la nuque ces petites boucles légères qu’elle m’avait si souvent montrées, quand elle me tournait le dos. Malgré cette froideur (je confondais sa froideur et la santé), elle restait serrée contre moi comme j’avais cru qu’elle l’était le jour de mes fiançailles, près de la table tournante. Je dis gaiement à Augusta, en faisant certes un peu d’effort pour m’occuper d’elle : “Regarde ! Elle est guérie ! Mais où est donc Basedow ?” “Tu ne vois pas ?” répondit Augusta qui, seule de nous trois, parvenait à se pencher au-dehors. Ade-line et moi, nous nous penchâmes, non sans peine, et nous découvrîmes une foule qui s’avançait, menaçante et hur-lante : “Mais où est donc Basedow ?” demandai-je de nou-veau. Je le vis enfin. Il s’avançait, poursuivi par cette foule. C’était un vieux loqueteux, couvert d’un grand manteau dé-chiré, mais de brocart rigide ; sur sa grosse tête, sa chevelure blanche et broussailleuse flottait au vent ; ses yeux exorbités lançaient des regards à la fois anxieux et menaçants, des re-gards de bête traquée. Et la foule criait : “À mort le semeur de peste !”
Puis, sans autre transition qu’un intervalle de nuit vide, je me retrouvais seul avec Adeline sur l’étroit escalier qui conduit au grenier de ma villa, l’escalier le plus raide de nos trois maisons. Je montais et Adeline, tournée vers moi, quelques degrés plus haut, semblait au contraire prête à des-cendre. Je lui serrais les jambes entre mes bras et elle se penchait en avant, par faiblesse peut-être, ou pour me sentir
– 398 – plus près d’elle. Un instant, elle m’apparut défigurée par la maladie, mais ensuite je réussis à la voir telle qu’elle était à la fenêtre, belle et saine. Elle me disait, avec sa voix de ja-dis : “Passe devant, je te suis.” Je me retournai pour la pré-céder. Pas assez vite, toutefois, pour ne pas me rendre compte que la porte du grenier s’ouvrait tout doucement et que surgissait la tête blanche et chevelue de Basedow, puis son visage à la fois menaçant et craintif. Je voyais aussi ses jambes mal assurées et, à travers ses haillons, son pauvre corps misérable que le manteau n’arrivait pas à dissimuler. Je réussis à courir, mais je ne sais pas si c’était pour précé-der Adeline ou pour la fuir.
Or il paraît que je m’éveillai hors d’haleine et que, dans une demi-inconscience, cédant à mon désir ancien de con-fesser mes torts, je racontai mon rêve à Augusta. Ensuite, je me rendormis d’un sommeil tranquille et profond.
Le lendemain matin, je remarquai chez Augusta la pâleur de cire des grandes occasions. Je me rappelais très bien mon rêve mais pas exactement ce que je lui avais rapporté. Avec un air de résignation douloureuse, elle me dit :
— Tu te sens malheureux parce qu’elle est malade et qu’elle est loin, c’est pourquoi tu rêves d’elle.
Je me défendis en riant et en me moquant : ce n’était pas Adeline qui m’intéressait, c’était Basedow. Je fis part à Augusta de mes études et des conclusions auxquelles j’aboutissais, mais sans réussir à la convaincre. Quand on est pris en flagrant délit de rêve, il est difficile de se disculper. C’est bien autre chose que de revenir à la maison juste après avoir trompé sa femme en pleine connaissance de cause.
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Au surplus, je n’avais rien à perdre à ces jalousies d’Augusta : elle aimait tellement Adeline que, de ce côté, sa jalousie ne jetait aucune ombre ; elle redoublait de gentil-lesse pour moi, et aussi de gratitude, à la plus légère marque d’affection de ma part.
Quelques jours après, Guido revint de Bologne avec de meilleures nouvelles. Le directeur de la maison de santé ga-rantissait une guérison définitive, à condition que la malade retrouvât chez elle le plus grand calme. Guido répéta l’avertissement du médecin avec une belle candeur et pas mal d’inconscience, sans comprendre que, pour les Malfenti, un tel verdict prononcé contre lui confirmait bien des soup-çons.
Je dis à Augusta :
— Me voici en danger d’être encore embrassé par ta mère.
Guido paraissait subir sans enthousiasme le gouverne-ment domestique de tante Maria. Parfois il se promenait de long en large dans le bureau, en comptant :
— Deux gosses, trois nourrices, aucune femme !
Ses absences devenaient plus fréquentes : il passait sa colère sur les bêtes, à la pêche et à la chasse.
Pourtant, vers la fin de l’année, quand une lettre de Bo-logne nous apprit qu’Adeline, considérée comme guérie, se préparait à revenir, je n’eus pas l’impression qu’il s’en réjouit beaucoup. Sans doute s’était-il habitué à tante Maria, à moins qu’il la vît si peu qu’il lui était facile et agréable de la supporter sans fatigue. Devant moi, naturellement, il ne ma-nifestait pas sa mauvaise humeur, ou plutôt lui donnait la
– 400 – forme d’une affectueuse inquiétude : peut-être Adeline met-tait-elle trop de hâte à quitter la maison de santé avant de s’être assurée contre une rechute. Quand, de fait, peu de se-maines après son retour, au cours du même hiver, elle dut repartir pour Bologne, il me demanda triomphalement : “Qu’est-ce que je disais ?”
Mais je ne crois pas que ce triomphe exprimât autre chose que sa joie d’avoir été bon prophète. Il ne souhaitait aucun mal à Adeline. Il l’aurait seulement laissée plus long-temps à Bologne.
Quand Adeline revint, au moment de la naissance de mon petit Alfio, Augusta était clouée au lit, et elle se montra d’une délicatesse émouvante.
Elle m’envoya à la gare avec des fleurs. Elle voulait la voir le jour même, et donc que je lui dise de venir directe-ment chez nous. Au cas où ce serait impossible, je revien-drais tout de suite pour lui donner des nouvelles. Augusta était anxieuse de savoir comment allait sa sœur et si sa beau-té, orgueil de la famille, lui avait été entièrement rendue.
À l’arrivée du train, il n’y avait que Guido, Alberte et moi. Ma belle-mère passait presque tout son temps au chevet d’Augusta. Sur le quai, Guido cherchait à nous donner l’illusion qu’il était ravi, mais Alberte feignait d’être distraite (elle me le confia plus tard) afin de n’avoir pas à lui ré-pondre. Quant à moi, je n’avais pas grand mal à feindre avec Guido. D’habitude, je faisais semblant de ne pas m’apercevoir de ses préférences pour Carmen et n’avais ja-mais osé lui reprocher ses torts envers son épouse. Il ne m’était donc pas difficile de prendre un air attentif comme si j’admirais sa joie pour le retour de sa femme bien-aimée.
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Au premier coup de midi, le train entra en gare. Guido nous précéda pour rejoindre sa femme qui en descendait. Tandis qu’il l’étreignait et l’embrassait affectueusement, penché sur elle parce qu’elle était plus petite que lui, je voyais son dos courbé et je me disais : “Un bon comédien !” Il prit ensuite Adeline par la main et la conduisit vers nous :
— La voici rendue à notre affection !
Alors il se révéla tel qu’il était : c’est-à-dire un être faux, un simulateur ; car s’il avait vraiment regardé en face la pauvre femme, il se serait aperçu qu’elle était rendue, plutôt qu’à notre affection, à notre indifférence. Le visage d’Adeline était mal construit ; il avait repris des joues, mais toute cette chair, comme si elle avait oublié sa vraie place, s’était située trop bas. C’étaient plutôt des bouffissures que des joues. L’œil était rentré dans l’orbite mais rien n’avait pu réparer les dommages qu’il avait causés en en sortant. Il avait dépla-cé ou détruit des lignes précises et nécessaires. Quand je pris congé, devant la gare, l’aveuglant soleil d’hiver me révéla que le coloris de ce visage n’était plus celui que j’avais jadis tant aimé. Je ne voyais plus qu’une figure pâlie, rouge seu-lement par endroits (ou plutôt tachetée de rouge) comme pour feindre encore une santé disparue. On aurait dit que la santé n’appartenait plus à ce visage et qu’on avait réussi à en donner l’illusion.
Je racontai à Augusta qu’Adeline était très belle, qu’elle avait vraiment reconquis sa beauté d’autrefois ; et Augusta en fut bien heureuse. À plusieurs reprises, après l’avoir vue, elle confirma mes pieux mensonges qu’elle considérait comme des évidences. Elle disait :
— Je la trouve aussi belle que lorsqu’elle était une jeune fille, et comme le sera notre fille.
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L’œil d’une sœur, on en conviendra, n’est pas très exact.
Pendant longtemps, je ne revis plus Adeline. Elle avait trop d’enfants, et nous aussi. Toutefois, Adeline et Augusta s’arrangeaient pour se retrouver plusieurs fois par semaine, mais toujours à des heures où je n’étais pas à la maison.
L’époque du bilan approchait et j’avais beaucoup à faire. Ce fut même l’époque de ma vie où je travaillai le plus. Cer-tains jours, je restais assis à mon bureau jusqu’à dix heures d’affilée. Guido m’avait offert de me faire assister par un comptable, mais je ne voulus rien savoir. J’avais assumé une charge, je devais y suffire. J’entendais réparer ma funeste absence d’un mois et n’étais pas fâché de faire preuve, de-vant Carmen, d’une diligence qui ne pouvait être inspirée que par mon affection pour Guido.
À mesure que j’avançais dans l’établissement des comptes, je découvrais la grosse perte par laquelle se soldait notre premier exercice. Soucieux, j’en touchai un mot à Gui-do, seul à seul ; mais lui qui se préparait à partir pour la chasse ne voulut pas m’écouter :
— Tu verras ! Ce n’est pas aussi grave que tu le crois ! Et puis, l’année n’est pas encore finie !
En effet, nous étions à une bonne semaine du jour de l’an.
Alors je me confiai à Augusta. Tout d’abord, elle ne vit dans cette affaire que le dommage qui aurait pu en résulter pour moi. Les femmes sont ainsi faites et Augusta, quand il s’agissait de nos intérêts, s’inquiétait à un point extraordi-naire, même chez une femme. Elle se demandait si, en fin de compte, je ne serais pas tenu comme un peu responsable des pertes subies par Guido. Elle voulait, sans attendre, consulter
– 403 – un avocat. Pour commencer, il fallait me séparer de Guido et cesser de retourner à son bureau.
J’eus beaucoup de mal à lui faire entendre que je ne pouvais nullement être tenu pour responsable, puisque je n’étais qu’un employé de Guido. Elle soutenait que si l’on ne touche pas d’appointements fixes, on ne peut pas être consi-déré comme un employé, mais plutôt comme une sorte de patron. Une fois bien convaincue, elle resta naturellement de son avis, parce qu’elle découvrit alors que je ne perdais rien si je cessais de fréquenter le bureau où assurément, je finirais par perdre ma bonne renommée commerciale. Diable ! Ma renommée commerciale ! Je tombai d’accord qu’il était im-portant de la sauver et, bien que les arguments de ma femme me parussent faux, la conclusion fut de faire ce qu’elle vou-lait. Il fut décidé que je terminerais mon bilan, maintenant que je l’avais commencé, et qu’ensuite je reviendrais à mon petit bureau personnel où on ne gagnait pas d’argent mais où on ne risquait pas d’en perdre.
Je fis alors sur moi-même une curieuse expérience : il me fut impossible, en dépit de la décision prise, de renoncer à l’activité que je m’étais choisie. J’en fus stupéfait. Pour bien comprendre ces choses-là, il faut se les représenter de façon imagée. Je me rappelai alors que jadis, en Angleterre, les condamnés aux travaux forcés étaient suspendus au-dessus d’une roue à palettes, actionnée comme une roue de moulin ; ainsi la victime, sous peine d’avoir les jambes bri-sées, devait suivre le mouvement de la roue. Quand on tra-vaille, on a toujours le sentiment d’une contrainte de ce genre ; et il en va exactement de même quand on ne travaille pas. C’est pourquoi je ne crains pas d’affirmer qu’Olivi et moi, nous fumes toujours suspendus de la même manière. La seule différence, c’est que moi, je ne devais pas remuer les
– 404 – jambes. Notre situation donnait certes un résultat différent, mais qui ne doit pas entraîner de blâme ou d’éloge. Tout dé-pend du hasard qui nous attache soit à une roue fixe, soit à une roue mobile. Dans les deux cas, il est difficile de s’en dé-tacher.
Pendant plusieurs jours, après avoir bouclé le bilan, je continuai à me rendre au bureau, même si j’avais décidé de ne pas y retourner. Je quittais la maison sans savoir où j’allais ; hésitant, je prenais une direction qui se trouvait être presque toujours celle du bureau et je ne m’en rendais bien compte qu’au moment où j’étais assis à ma table, avec Guido en face de moi. J’eus un peu plus tard la chance qu’on me priât de ne pas abandonner mon poste. J’y consentis d’autant plus facilement que je m’étais aperçu dans l’intervalle que j’y étais bel et bien cloué.
Mon bilan était arrêté le 15 janvier. Un vrai désastre ! Nous perdions la moitié de notre capital. Guido n’aurait pas voulu le montrer au jeune Olivi car il craignait quelque indis-crétion, mais j’insistai dans l’espoir que celui-ci, qui avait une grande pratique du commerce, y trouverait quelques er-reurs qui pourraient modifier toute la situation. Peut-être avais-je déplacé par inadvertance une somme du crédit au débit. La rectification pouvait faire apparaître une différence importante. Olivi, souriant, promit la plus grande discrétion et travailla avec moi une journée entière. Malheureusement, il ne découvrit pas la moindre faute. Je dois dire que cette révision à deux m’instruisit beaucoup et que je saurais dé-sormais établir des bilans plus importants que n’était le nôtre.
“Et à présent, qu’allez-vous faire ?” me demanda ce jeune homme à lunettes au moment de me quitter. Je savais
– 405 – déjà ce qu’il allait me suggérer. Mon père, qui m’avait sou-vent parlé de commerce dès l’enfance, me l’avait déjà appris. Étant donné la perte de la moitié du capital, nous devions, selon les lois en vigueur, liquider la société, puis, éventuel-lement, la reconstituer sur de nouvelles bases. Je le laissai répéter ce conseil. Il ajouta :
— Il ne s’agit que d’une formalité. Puis, en souriant : Ce-la peut coûter cher de s’y refuser.
Le soir, Guido, qui ne se rendait pas encore à l’évidence, examina à son tour le bilan. Il le fit sans méthode, vérifiant tel ou tel poste, au hasard. Je voulais interrompre ce travail inutile, et je lui communiquai le conseil d’Olivi : liquider tout de suite, pour la forme.
Guido, dans son effort pour trouver dans mes comptes l’erreur libératrice, contractait son front et tordait sa bouche comme dans une grimace de dégoût. Au son de ma voix, il releva la tête et parut se détendre dans un effort d’attention. Il ne saisit pas tout de suite. Mais dès qu’il eut compris, il se mit à rire aussitôt de bon cœur. J’interprétai ainsi l’expression de son visage : dur, amer, tant qu’il se trouvait en face de chiffres qu’on ne pouvait modifier, serein et résolu quand le douloureux problème fut écarté par une proposition qui lui donnait le loisir de retrouver le sentiment d’être le maître et l’arbitre.
Au fond, il ne comprenait pas. Il se figurait qu’Olivi avait parlé en ennemi. Je lui expliquai qu’au contraire le conseil d’Olivi avait son importance, en particulier à cause du risque qui menaçait l’entreprise de façon évidente, de perdre encore de l’argent et de faire faillite. Une banqueroute éventuelle se-rait considérée comme frauduleuse si, après ce bilan désor-
– 406 – mais enregistré dans nos livres, on ne prenait pas les me-sures conseillées par Olivi. Et j’ajoutai :
— La sanction prévue par les lois pour faillite fraudu-leuse est l’emprisonnement !
Guido devint cramoisi, et je le crus sous le coup d’une congestion cérébrale. Il hurla :
— En ce cas, Olivi n’a pas besoin de me donner de con-seils. Si cela devait se produire, je prendrais tout seul mes responsabilités.
Sa décision m’en imposa. J’eus le sentiment de me trou-ver en face d’un homme parfaitement conscient de ses de-voirs. Je baissai le ton, pris pleinement son parti et, oubliant que je venais de lui présenter le conseil d’Olivi comme bon à suivre :
— C’est justement, dis-je, ce que, moi aussi, je lui ai ré-pondu. Tu es ici seul responsable et si tu décides quelque chose sur le destin d’une firme qui n’appartient qu’à ton père et à toi, nous autres, nous n’avons rien à objecter à tes déci-sions.
Ce discours-là, à vrai dire, je l’avais tenu à ma femme et non à Olivi, mais en somme il était exact que je l’avais tenu à quelqu’un – et d’ailleurs, après la virile déclaration de Guido, je me sentais prêt à le répéter à Olivi lui-même, parce que la décision et le courage ont toujours eu le don de me conqué-rir. J’appréciais déjà beaucoup la désinvolture qui peut résul-ter de ces qualités, mais aussi d’autres encore, bien infé-rieures.
Comme j’avais l’intention de rapporter toute notre con-versation à Augusta pour la tranquilliser, j’insistai un peu :
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— Tu sais qu’on dit de moi, et sans doute avec raison, que je n’ai aucun talent pour le commerce. Je suis tout juste bon à exécuter les ordres, mais je ne puis assumer la respon-sabilité de ce que tu fais.
Il acquiesça vivement. Il se sentait si bien dans le rôle que je lui attribuais qu’il en oubliait sa douleur pour son dé-sastreux bilan.
— Je suis seul responsable. L’affaire porte mon nom et je n’admettrais même pas qu’un autre veuille endosser une part de responsabilité.
Voilà qui était excellent à rapporter à Augusta ; c’était beaucoup plus que je n’en demandais. Et il fallait voir la tête qu’il prenait en faisant cette profession de foi : il avait l’air d’un apôtre plutôt que d’un demi-failli. Confortablement ins-tallé sur son déficit, il redevenait mon maître et seigneur. Alors, comme tant d’autres fois au cours de notre vie com-mune, mon élan vers lui fut brisé par ses expressions, qui ré-vélaient l’estime sans mesure qu’il s’accordait à lui-même. Il détonnait. Oui, il faut le reconnaître, ce grand musicien dé-tonnait.
Je lui demandai brusquement :
— Veux-tu que demain je fasse une copie du bilan pour ton père ?
J’avais été sur le point de lui porter un coup autrement rude, je veux dire : de lui signifier que, aussitôt le bilan fini, je m’abstiendrais de reparaître au bureau. Je ne le fis pas, car j’avais peur de ne pas savoir à quoi employer toutes ces heures libres qui me seraient rendues. Mais ma question remplaçait presque à la perfection la déclaration que j’avais
– 408 – passée sous silence. Elle rappelait à Guido, entre autres choses, qu’il n’était pas le seul maître de cette entreprise.
Il se montra surpris par mes paroles. Elles lui parurent mal s’accorder au ton qu’avec mon accord, notre entretien avait gardé jusqu’alors. Et, sur le même ton qu’avant, il me rétorqua :
— C’est moi qui t’indiquerai comment il faudra faire cette copie.
Pour le coup, je protestai à grands cris. De toute ma vie, je n’ai jamais autant crié qu’en parlant à Guido car j’avais parfois l’impression qu’il était sourd. Je lui dis qu’un comp-table avait aussi sa responsabilité, devant la loi, et je n’étais pas d’humeur à présenter comme une copie exacte une sa-lade de chiffres fantaisistes.
Guido pâlit et reconnut que j’avais raison, mais il obser-va qu’il restait maître de ne communiquer aucun extrait de ses livres. Je lui accordai ce point sans difficulté, et lui, re-prenant courage, ajouta qu’il se chargerait d’écrire à son père. Il sembla même qu’il voulait commencer sa lettre séance tenante, mais, changeant ensuite d’idée, il me propo-sa d’aller prendre un peu l’air. Sans doute n’avait-il pas en-core digéré le bilan et voulait-il se donner un peu d’exercice pour le faire descendre.
Cette promenade me rappela celle de la nuit de mes fiançailles. La lune manquait ; elle était voilée de nuages ; mais au sol, l’air était limpide. Guido eut, lui aussi, une pen-sée pour cette soirée mémorable :
— C’est la première fois qu’il nous arrive de nouveau de faire une promenade ensemble, la nuit. Tu te souviens ? Tu m’expliquais comment on s’embrassait sur la lune comme
– 409 – sur la terre. Aujourd’hui il n’y a pas de lune, mais ce baiser éternel dure encore, j’en suis sûr. Ici-bas, au contraire…
Allait-il recommencer à dire du mal de sa femme ? De cette pauvre malade ? Je l’interrompis, mais doucement, en montrant que je le comprenais. Si je l’accompagnais, n’était-ce pas pour l’aider à oublier ?
— Sur terre, on ne peut pas s’embrasser toujours, dis-je. Ce que nous voyons là-haut, ce n’est que l’image du baiser. Un baiser véritable est un mouvement.
Je m’efforçais de le détourner de ses problèmes, je veux dire de son commerce et de son épouse ; cela est si vrai que je sus retenir à temps une phrase que j’avais sur les lèvres, à savoir que les baisers sur la lune n’engendraient pas des ju-meaux. Mais lui, pour oublier son bilan, ne trouvait rien de mieux que de se plaindre de ses autres infortunes ; et, comme je l’avais prévu, il dit du mal de sa femme. Il com-mença par déplorer les catastrophes qui avaient marqué la première année de son mariage. Il faisait allusion ainsi non pas à ses jumeaux, qui étaient beaux et adorables, mais à la maladie d’Adeline. Cette maladie la rendait irascible, jalouse et en même temps acariâtre.
— Ah ! s’écria-t-il avec un accent désolé, la vie est dure et injuste !
Il me semblait qu’il m’était absolument interdit de dire un seul mot, impliquant un jugement entre sa femme et lui. Mais j’avais l’impression de devoir quand même dire quelque chose. Il avait fini par parler de la vie et lui avait accolé deux adjectifs qui ne péchaient pas par un excès d’originalité. Je trouvai mieux, précisément parce que je m’étais mis à criti-quer ce qu’il venait de dire. On dit souvent des choses en
– 410 – suivant le son de mots qui se sont associés par hasard. Puis, quand on va voir si ce qu’on a dit valait le souffle qu’on a dépensé à le dire, on découvre parfois que cette association fortuite a engendré une idée.
— La vie n’est ni belle ni laide, dis-je, mais elle est origi-nale.
En y réfléchissant, j’eus l’impression d’avoir dit une chose importante. Ainsi désignée, la vie me parut si neuve que je me mis à la considérer comme si elle m’apparaissait pour la première fois, avec ses corps solides, liquides et ga-zeux. Si je l’avais décrite à quelqu’un qui n’aurait pas su ce que c’était, à un être dénué de notre sens commun, il serait resté bouche bée devant cette énorme construction sans but. Il m’aurait demandé : “Comment avez-vous donc pu la sup-porter ?” Puis, mis au courant de tous les détails, depuis les corps célestes suspendus là-haut, que l’on peut voir mais non toucher, jusqu’au mystère qui entoure la mort, je suis sûr que pour finir il se serait écrié : “Vraiment, oui, très originale.”
— Originale ? dit Guido en riant. Où as-tu lu ça ?
Je ne me souciai pas de lui répondre que je ne l’avais lu nulle part, car autrement il n’aurait plus attaché aucune im-portance à mes paroles. Mais moi, plus j’y pensais, plus je trouvais la vie originale. Il était même inutile de la regarder du dehors pour constater ses bizarreries. Il suffisait de nous souvenir de tout ce que nous autres avons attendu d’elle pour nous pénétrer de son étrangeté et aboutir à cette con-clusion que l’être humain y a peut-être été introduit par er-reur et qu’il ne lui appartient pas.
Sans nous être entendus sur le but de notre promenade, nous prîmes, comme l’autre fois, le chemin qui monte au
– 411 –
Belvédère. Comme l’autre fois, Guido grimpa sur le parapet et s’y étendit de tout son long. Il chantonnait, peut-être en-core obsédé par ses réflexions ; il méditait sûrement sur les chiffres inexorables de son bilan. Quant à moi, je me rappe-lais qu’à cette place même, j’avais voulu le tuer et, confron-tant mes sentiments d’aujourd’hui et ceux d’alors, j’admirais une fois de plus l’incomparable originalité de la vie. Tout à coup, je me souvins que, peu avant et par une lubie qui était celle d’un ambitieux, je m’étais déchaîné contre ce pauvre Guido, et ce, pendant l’une des pires journées de sa vie. Je me livrai à une enquête : j’assistais sans trop souffrir à la tor-ture infligée à ce malheureux par un bilan que j’avais établi avec tant de soin et il me vint un doute étrange, puis un sou-venir plus étrange encore. Étais-je bon, ou méchant : tel était le doute. Quant au souvenir, né soudain de ce doute qui n’était pas nouveau : je me voyais tout enfant, en robe (l’image est très nette), je levais les yeux vers ma mère sou-riante et lui demandais : “Est-ce que je suis bon ou mé-chant ?” Chez l’enfant que j’étais, un tel doute était simple-ment inspiré par le fait que tant de gens m’avaient dit que j’étais gentil et tant d’autres, par plaisanterie, que j’étais mé-chant. Comment un enfant ne se serait-il pas trouvé embar-rassé dans ces conditions ? Oh ! incomparable originalité de la vie ! Il était merveilleux que le doute éveillé dès l’enfance, sous cette forme puérile, l’homme adulte, ayant déjà derrière lui la moitié de sa vie, ne l’eût pas résolu.
Dans la nuit sombre et à cette même place où j’avais dé-jà failli commettre un crime, ce doute m’angoissa, profon-dément. Quand je l’avais senti naître dans ma tête à peine li-bérée de la coiffe des nourrissons, je n’en avais pas tant souf-fert, car on persuade aux enfants que la méchanceté se gué-rit. Pour me libérer d’une telle angoisse, je voulus croire que c’était encore le cas et je réussis à y croire de nouveau. Faute
– 412 – d’y réussir, il ne me serait plus resté qu’à pleurer sur moi, sur Guido, sur la lamentable condition des hommes. Mais le bon propos ranima l’illusion ! Je résolus de demeurer auprès de Guido, de collaborer avec lui, sans nul profit personnel, au développement d’un commerce dont dépendaient son exis-tence et celle des siens. J’entrevis un avenir d’activité fébrile, d’intrigues, de travail où je me surpasserais pour aider mon beau-frère, l’esprit d’entreprise, le génie d’un grand négo-ciant se révéleraient en moi. C’est cela que, dans cette nuit sombre, je pensai de cette vie éminemment originale.
Entre-temps, Guido semblait avoir oublié son bilan et re-trouvé son calme. Il sauta à terre, et, concluant un raison-nement dont j’ignorais les prémisses, me dit qu’il n’écrirait rien à son père. Le pauvre vieux, mis au courant de la situa-tion, serait capable de quitter son Argentine ensoleillée pour venir chercher l’hiver dans notre hémisphère au prix d’un énorme voyage. D’ailleurs, continua-t-il, la perte semble très lourde mais, partagée, elle le serait beaucoup moins. Il prie-rait Adeline d’en supporter la moitié et, en compensation, il lui attribuerait une part des bénéfices de l’exercice suivant. Quant à lui, il se chargerait de l’autre moitié.
Je ne répondis rien. Je pensais aussi que je n’avais pas de conseils à donner parce que, autrement, j’aurais fini par faire ce que je ne voulais à aucun prix, c’est-à-dire m’ériger en juge entre les deux époux. Du reste, à ce moment-là, j’étais si plein de bonnes résolutions qu’il me semblait qu’Adeline ne ferait pas une mauvaise affaire en prenant une part dans une entreprise dirigée par nous deux.
Je raccompagnai Guido jusqu’à sa porte et lui serrai lon-guement la main afin de renouveler silencieusement mon in-tention de l’aimer sincèrement. Puis, dans mon vif désir de
– 413 – lui dire quelque chose de gentil, je finis par trouver cette phrase :
— Je souhaite que tes jumeaux passent une bonne nuit et te laissent dormir : tu as sûrement besoin de repos.
En m’éloignant, je me mordis les lèvres à la pensée de n’avoir pas trouvé mieux. Je savais pourtant que désormais ses jumeaux avaient chacun leur nourrice, qu’ils couchaient à un demi-kilomètre de lui et qu’il leur était impossible de troubler son sommeil. Enfin, il avait dû comprendre que l’intention était bonne, puisqu’il avait accueilli mon souhait avec reconnaissance.
De retour chez moi, je trouvai Augusta dans la chambre des enfants. Elle donnait le sein à Alfio, tandis qu’Antonia dormait dans son petit lit, ne montrant que sa nuque bou-clée. Je dus expliquer la raison de mon retard ; aussi racon-tai-je tout, y compris le moyen imaginé par Guido pour atté-nuer sa perte. Augusta jugea ce projet scandaleux :
— À la place d’Adeline, je refuserais, s’exclama-t-elle avec véhémence, bien qu’à voix basse pour ne pas effarou-cher le bébé.
Guidé par mes bonnes intentions, je répliquai :
— Et pourtant, si je me trouvais dans les mêmes difficul-tés que Guido, ne m’aiderais-tu pas ?
Elle se mit à rire :
— C’est tout différent. Nous, nous chercherions ce qu’il y aurait de plus avantageux pour eux ! Elle désignait Alfio pendu à son sein, et Antonia dans son berceau. Après un ins-tant de réflexion, elle poursuivit : Et si nous donnions à Ade-line le conseil de remettre à flot, avec son argent, cette af-
– 414 – faire dont bientôt tu ne t’occuperas plus, ne nous engage-rions-nous pas à l’indemniser, au cas où elle perdrait tout ?
C’était là une idée d’ignorante, mais, dans mon nouvel altruisme, je répondis :
— Et pourquoi pas ?
— Mais tu ne vois pas ces deux enfants dont nous de-vons assurer l’avenir ?
Bien sûr, je les voyais ! Cette question n’était qu’une fi-gure de rhétorique dépourvue de sens.
— N’ont-ils pas, eux aussi, deux enfants ? demandai-je triomphalement.
Cette fois, elle éclata de rire et Alfio, épouvanté, cessa de téter et se mit à hurler. Elle s’occupa de lui, mais en riant toujours, et son rire me suggérait la pensée flatteuse que j’avais fait un bon mot. En réalité, ma réflexion ne traduisait que le grand amour dont je m’étais senti soudain pénétré pour tous les parents et tous les enfants du monde. Mais comme j’en avais ri, il ne resta rien de ces beaux sentiments.
Du même coup, le tourment de ne pas savoir si j’étais foncièrement bon s’atténua. Il me semblait que j’avais résolu un angoissant problème : nous ne sommes ni bons ni mé-chants, et il y a bien d’autres choses encore que nous ne sommes pas. La bonté est une lumière qui n’éclaire que par instants et de furtives clartés le fond obscur de l’âme hu-maine. Il fallait cette flamme brûlante pour apporter la lu-mière. Je l’avais sentie en moi, tôt ou tard elle reviendrait, et, grâce à cette lumière, l’être pensant pourrait choisir la di-rection pour s’avancer dans l’obscurité. C’est pourquoi il nous est toujours possible de faire preuve de bonté, et c’est
– 415 – là ce qui importe. Quand la lumière reviendrait, j’en soutien-drais l’éclat sans surprise ni éblouissement. Pour le moment, je n’avais qu’à souffler dessus : je n’en avais pas besoin. Ma résolution prise, je resterais dans la bonne route.
La résolution d’être bon s’accompagne de dispositions paisibles et pratiques : j’étais calme et froid, et, chose étrange, l’excès de bonté augmentait l’estime que j’avais de moi-même ainsi que la confiance en mes capacités. Que de-vais-je faire pour Guido ? Dans son entreprise, j’étais supé-rieur aux autres, tout comme le vieil Olivi m’était supérieur dans la mienne. Mais cela ne prouvait pas grand-chose. Et, pour revenir aux choses pratiques, Guido avait besoin d’un conseil utile. Et que lui conseillerais-je ? Fallait-il suivre mon inspiration ? Mais même au jeu, on ne se fie pas à son inspi-ration quand on risque l’argent des autres. Une maison de commerce ne peut vivre que par un travail de tous les jours, de toutes les heures, effort dont je ne me sentais guère ca-pable : sous prétexte d’être bon, je ne voulais tout de même pas me condamner à l’ennui à perpétuité.
J’avais malgré tout l’impression que mon élan de bonté constituait un engagement pris envers Guido et je ne pouvais m’endormir. Je poussai des soupirs dont l’un se prolongea même en gémissement, certainement au moment où je me croyais lié à l’entreprise de Guido comme Olivi était lié à la mienne.
Augusta murmura dans un demi-sommeil :
— Qu’as-tu ? Tu as trouvé quelque chose à dire à Olivi ?
Voilà l’idée que je cherchais ! Je conseillerais à Guido de prendre le jeune Olivi comme directeur. Ce garçon si sérieux, si laborieux et que je voyais d’un si mauvais œil s’occuper de
– 416 – mes affaires, car il me semblait qu’il s’apprêtait à succéder à son père dans leur gestion et à m’en écarter définitivement, il y avait évidemment tout avantage à le caser chez Guido. En lui donnant une situation dans sa maison, Guido se sauverait de la faillite : Olivi lui serait plus utile que dans la mienne.
Mon plan me paraissait magnifique et je réveillai Augus-ta pour lui en faire part. Elle se montra, elle aussi, enthou-siasmée : elle pensait que, de la sorte, je tirerais plus facile-ment mon épingle du jeu. La conscience tranquille, je m’endormis : j’avais trouvé le moyen de sauver Guido sans me condamner, bien au contraire.
Rien n’est plus désagréable que de voir repousser un conseil sincère, laborieusement médité et qui nous a coûté des heures d’insomnie. En ce qui me concerne, j’avais même accompli l’effort supplémentaire de me débarrasser de l’illusion que je pouvais être personnellement utile à Guido. Effort méritoire ! Je m’étais élevé d’abord jusqu’à la vraie bonté, puis jusqu’à une objectivité clairvoyante, et voilà comment j’en étais récompensé !
C’est avec dédain que Guido rejeta mon conseil. Il ne croyait pas aux capacités du fils Olivi, et puis son air de jeune vieux lui déplaisait souverainement, sans parler de ces lunettes miroitantes sur un visage blafard. De pareils argu-ments semblaient n’avoir d’autre but que de me bafouer. Guido finit par me dire qu’à la tête de sa maison, c’est Olivi père qu’il faudrait et non son fils. Mais je voyais d’autant moins la possibilité de lui assurer cette collaboration que je ne me sentais nullement prêt à assumer d’un moment à l’autre la direction de mes propres affaires. J’eus le tort de discuter. Je lui dis qu’il ne fallait pas surestimer les capacités du vieil Olivi. Je lui racontais que son entêtement m’avait
– 417 – parfois coûté cher ; je citais en exemple l’affaire des fruits secs qu’il n’avait pas voulu acheter à temps.
— Eh bien, s’écria Guido, si le père ne vaut pas mieux que ça, que vaudra le fils qui n’est que son élève ?
Cet argument-là était bon, et d’autant plus mortifiant que c’était moi qui le lui avais fourni par mon bavardage im-prudent.
Quelques jours plus tard, ma femme me raconta que Guido avait demandé à Adeline de prendre à son compte la moitié de ses pertes de l’année. Adeline s’y refusait. Elle avait dit à Augusta :
— Il me trompe, et en plus, il veut mon argent !
Augusta n’avait pas eu le courage de lui conseiller de verser la somme. Mais, assurait-elle, elle avait fait de son mieux pour amener sa sœur à revenir sur son jugement quant à la fidélité conjugale de Guido. En guise de réponse, Adeline lui avait fait comprendre qu’elle en savait sur ce su-jet beaucoup plus que nous ne pensions.
Augusta pensait que pour son mari, une femme doit supporter n’importe quel sacrifice. Mais cette règle était-elle également valable pour Guido ?