La Conscience de Zeno

Italo Svevo · Chapitre 7 sur 11 · partie 6/6

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La Conscience de Zeno

VII Histoire d’une association commerciale

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

Mais il voulut absolument que je lui donne mon avis. Grâce à une inspiration que je crois divine, je me mis à parler d’une manière admirable. J’ose dire que si mes paroles avaient eu un effet quelconque, la catastrophe qui suivit au-rait été évitée. J’expliquai qu’il fallait séparer nettement les deux questions : l’échéance du 15 et celle de la fin du mois. Pour le 15, nous n’avions besoin que d’une somme assez faible et il fallait donc amener Adeline et sa mère à couvrir cette perte relativement limitée. Nous aurions ensuite le temps nécessaire pour traiter sagement l’autre liquidation.

Guido m’interrompit pour me demander :

— Adeline m’a dit que tu avais l’argent sur toi. Tu l’as ici ?

Je devins rouge. Mais je trouvai aussitôt un autre men-songe, qui me sauva :

— Voyant que les tiens n’acceptaient pas, je viens de le déposer à la banque… D’ailleurs, nous pourrons le reprendre quand nous voudrons, même demain matin.

Alors il me reprocha d’avoir changé d’avis. Ne lui avais-je pas déclaré, la veille, que je ne voulais pas attendre la li-quidation de fin de mois pour mettre tout en règle ? Il eut un violent accès de colère qui finit par le laisser sans forces, ef-fondré sur le canapé. Il mettrait à la porte Nilini, ainsi que les autres agents qui l’avaient entraîné à jouer. Oh ! il avait bien

– 473 – entrevu, en jouant, la possibilité de la ruine ; mais jamais celle d’être obligé de tomber sous la coupe de femmes qui ne comprenaient rien à rien.

Je me levai pour lui serrer la main ; s’il me l’avait per-mis, je l’aurais embrassé. Je ne désirais rien d’autre que de le voir prendre cette décision : fini le jeu, et au travail !

C’eût été notre avenir, et son indépendance. Un dur moment à passer, puis tout serait ensuite facile et simple.

Là-dessus, abattu mais plus calme, il me quitta. Je le sentais, malgré sa faiblesse, envahi par une forte résolution.

— Je retourne voir Adeline, murmura-t-il avec un sou-rire amer, mais sûr de lui.

Je l’accompagnai jusqu’à la porte. Je l’aurais bien ac-compagné plus loin, mais une voiture l’attendait.

La Némésis poursuivait Guido. Une demi-heure après qu’il fut parti, je pensais qu’il serait prudent de me rendre chez lui pour le soutenir. Je ne soupçonnais pas qu’il pût courir un danger quelconque, mais désormais j’étais entiè-rement de son côté et je croyais pouvoir contribuer à con-vaincre Adeline et sa mère de l’aider. L’idée d’une faillite en Bourse me déplaisait et la perte, répartie entre nous quatre, sans être négligeable, ne nous ruinerait pas.

Puis je me souvins que le plus urgent n’était pas de prendre le parti de Guido dans la discussion mais de lui pro-curer pour le lendemain la somme promise. Je courus chez Olivi, prêt à une nouvelle lutte. J’avais combiné un plan qui consistait à me faire accorder par ma propre maison une avance que je rembourserais par annuités. Dès les premiers mois, je verserais ce qui me restait de l’héritage maternel.

 

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J’espérais qu’Olivi n’élèverait pas d’objections car jusqu’alors je ne lui avais jamais demandé que ma juste part des intérêts et bénéfices. Je comptais en outre lui promettre de ne plus l’inquiéter à l’avenir par de semblables emprunts. Il était évident que je pouvais espérer récupérer de Guido au moins une partie de sa dette envers moi.

Ce soir-là, je ne réussis pas à joindre Olivi. Quand j’arrivai à son bureau, il venait d’en sortir. On supposait qu’il s’était rendu à la Bourse. Je ne l’y trouvai pas davantage et, à son domicile, j’appris qu’il assistait à l’assemblée d’une as-sociation économique où il occupait un poste honorifique. Peut-être aurais-je pu le rejoindre là, mais déjà la nuit venait et une pluie abondante transformait les rues en torrents.

On se souvint longtemps de ce déluge qui dura toute la nuit. L’eau tombait perpendiculairement au sol, toujours avec la même abondance. Des hauteurs qui environnent la ville glissait une masse de boue qui, mêlée aux scories de notre vie citadine, obstrua nos pauvres canalisations. Quand, après avoir attendu longtemps la fin de la pluie sous un re-fuge, je compris qu’il était vain d’espérer une éclaircie et dé-cidai de rentrer chez moi, on marchait dans l’eau, même en se tenant au plus près des maisons. Je courus jusque chez moi, pestant et trempé jusqu’aux os. J’étais furieux d’avoir ainsi perdu des heures précieuses à la poursuite d’Olivi. Il peut se faire que mon temps soit moins précieux que je ne l’imagine, mais c’est un fait que je souffre horriblement quand je constate que je me suis donné de la peine pour rien. Tout en courant, je pensais : “Remettons cette affaire à de-main, quand il fera beau et sec. J’irai chez Olivi, et de là chez Guido. Au besoin, je me lèverai de bonne heure, mais le temps sera beau.” C’était là le meilleur parti. J’étais telle-ment convaincu de la justesse de mon idée que je dis à Au-

– 475 – gusta que nous avions résolu d’un commun accord de re-mettre la décision au lendemain. Je me séchai, me changeai, et, ayant mis mes pieds douloureux bien au chaud dans de bonnes pantoufles, je me mis à table. Puis je me couchai et m’endormis profondément, bercé par le bruit de l’eau qui continuait à tomber comme des cordes.

Je n’appris qu’assez tard le lendemain matin les événe-ments de la nuit, à savoir que l’inondation avait provoqué des dégâts en divers points de la ville, et puis que Guido était mort.

Longtemps après, je sus comment une chose pareille avait pu arriver.

À onze heures du soir environ, quand Mme Malfenti se fut retirée, Guido avertit sa femme qu’il avait absorbé une quan-tité énorme de véronal. Il voulait lui donner la certitude qu’il était perdu. Il la prit dans ses bras et, tendrement, lui de-manda pardon de l’avoir fait souffrir. Puis, avant que sa pa-role ne se convertît en un balbutiement confus, il jura qu’elle avait été l’unique amour de sa vie. Adeline, tout d’abord, ne crut ni à ce serment ni au fait qu’il avait absorbé une dose mortelle de poison. Elle ne crut même pas qu’il avait perdu connaissance, mais elle supposa qu’il jouait la comédie pour lui soutirer encore de l’argent.

Au bout d’une heure environ, voyant que son sommeil était de plus en plus profond, elle fut un peu effrayée et écri-vit un billet à un médecin du voisinage. Son mari, disait-elle, avait avalé une forte dose de véronal et avait besoin d’un prompt secours.

Mais il n’y avait pas encore dans la maison une agitation de nature à faire comprendre la gravité de sa mission à leur

 

– 476 – domestique, une vieille femme depuis peu de temps à leur service, qui fut chargée de porter le message.

La pluie fit le reste. La servante se trouva dans la rue avec de l’eau jusqu’à mi-jambes ; elle perdit le billet et ne s’en aperçut qu’une fois en présence du docteur. Elle sut, malgré tout, lui dire qu’il y avait urgence et le persuader de la suivre.

Le docteur Mali, un homme d’environ cinquante ans, n’avait rien de génial, mais, médecin expérimenté, il avait toujours accompli son devoir le mieux possible. Il n’avait pas une grosse clientèle personnelle, mais travaillait beaucoup pour le compte d’une société dont les membres étaient très nombreux et qui l’appointait chichement. Il venait de rentrer chez lui après une journée fatigante, heureux de pouvoir en-fin se sécher et se réchauffer. On imagine dans quels senti-ments il abandonna le coin de son feu. Quand, plus tard, j’essayai de reconstituer les événements qui avaient précédé la mort de mon pauvre ami, je tins à faire la connaissance de ce docteur. Mais je n’appris de lui qu’une seule chose : quand il se trouva dehors et se sentit trempé par la pluie qui traversait son parapluie, il regretta d’avoir étudié la méde-cine et non pas l’agriculture, en se rappelant que les paysans, quand il pleut, restent chez eux.

Au chevet de Guido, il trouva une Adeline très calme. La présence du docteur lui rendait son sang-froid et, dès lors, elle se rappelait mieux comment son mari s’était joué d’elle, quelques mois plus tôt, en simulant un suicide. Maintenant, elle était dégagée de toute responsabilité. Au médecin de prendre les siennes ! Mais il fallait l’informer de tout, y com-pris des raisons qui pouvaient faire croire à une simulation. Le docteur prêta l’oreille à ces raisons en même temps qu’au

 

– 477 – bruit de l’averse sur le pavé de la rue. Comme il était venu sans savoir qu’il s’agissait d’un empoisonnement, il n’avait aucun des instruments nécessaires pour le soigner ; il le dé-plora en marmonnant quelques mots qu’Adeline ne comprit pas. Le pire était que ces instruments, il ne pouvait les en-voyer chercher. Il lui fallait y aller lui-même et faire deux tra-jets de plus. Il tâta le pouls du malade et le trouva magni-fique. Il demanda à Adeline si Guido dormait habituellement d’un sommeil profond. Elle répondit : “Oui, mais pas à ce point.” Le docteur examina les yeux : ils réagissaient vive-ment à la lumière. Il s’en alla enfin, recommandant à Adeline de lui faire boire de temps en temps une cuillerée de café noir très fort.

On m’a raconté plus tard que, se retrouvant dans la rue, il avait grommelé avec rage :

— Ce devrait être défendu de simuler un suicide par un temps pareil !

Pour moi, quand on me présenta au docteur Mali, je n’eus pas l’audace de lui reprocher sa négligence, mais, de-vinant ma pensée, il plaida sa cause : il avait été si étonné d’apprendre, le lendemain matin, la mort du signor Speier, qu’il l’avait soupçonné d’abord de s’être réveillé et d’avoir pris une nouvelle dose de véronal. Les profanes, ajoutait le docteur, ne peuvent imaginer à quel point un médecin est obligé de défendre sa vie contre ses clients, qui de leur côté ne pensent qu’à la leur propre.

Une heure encore se passa après le départ du docteur Mali. Adeline, fatiguée d’introduire la petite cuillère entre les dents serrées de Guido et voyant qu’il en absorbait de moins en moins (presque tout le liquide coulait sur l’oreiller), s’effraya de nouveau et pria la servante de courir chez le

– 478 – docteur Paoli. La servante, cette fois, fit attention au billet, mais elle mit plus d’une heure pour atteindre la maison du médecin. De temps à autre, elle éprouvait le besoin de s’arrêter sous une porte cochère. C’était bien naturel : elle n’était pas seulement trempée, mais flagellée par la pluie.

Le docteur Paoli n’était pas chez lui. Appelé chez un pa-tient quelques instants plus tôt, il était parti en disant qu’il ne tarderait pas à rentrer. Mais sans doute préféra-t-il attendre chez son patient la fin de la pluie. Sa servante, une excellente femme d’un certain âge, fit asseoir la bonne d’Adeline près du feu et se mit en devoir de la restaurer. Comme le docteur n’avait pas dit où il allait, les deux femmes durent l’attendre plusieurs heures : il ne rentra qu’après que la pluie eut cessé. Quand enfin il arriva chez les Speier, muni des instruments qui avaient une fois déjà servi pour Guido, le jour pointait. Devant le lit où on le conduisit, il comprit à quoi se bornait sa tâche : cacher à Adeline que son mari était déjà mort, et, avant qu’elle ne s’en aperçût, faire venir Mme Malfenti pour l’aider à supporter le premier choc de la douleur.

C’est pourquoi la nouvelle ne nous parvint que très tard, et avec beaucoup d’imprécision.

Au saut du lit, j’eus un dernier accès de colère contre le malheureux Guido. Il compliquait encore toutes ces difficul-tés avec ses comédies. Je sortis seul : Augusta ne pouvait abandonner ainsi le bébé. Alors, je fus saisi d’un doute : ne pouvais-je attendre l’ouverture des banques pour voir Olivi et pour ne me présenter devant Guido que muni de l’argent promis ? Je ne croyais guère à la gravité de son état, dont j’avais pourtant été informé.

La vérité, je la reçus du docteur Paoli que je rencontrai dans l’escalier. Je fus bouleversé au point que je faillis perdre

– 479 – l’équilibre. Guido, depuis que je le voyais chaque jour, avait pris une grande importance dans ma vie. Je le voyais dans une certaine lumière qui faisait partie de mes journées, et, par sa mort, cette lumière se trouvait soudain modifiée comme si elle avait traversé un prisme. J’étais comme ébloui. Il avait commis des erreurs, mais je vis tout de suite qu’il était mort et il ne restait plus rien de ses erreurs. Je ne sais quel bouffon, traversant un cimetière parsemé d’épitaphes élogieuses, demandait où donc, dans ce pays, on enterrait les pécheurs. Les morts n’ont jamais péché. Guido désormais était pur. La mort l’avait purifié.

Le docteur était ému par la douleur d’Adeline, et il me raconta les détails de l’affreuse nuit qu’elle avait passée. On avait réussi à lui faire croire que la quantité de poison ingur-gitée par Guido était telle que tout remède aurait été inutile. Ce serait un drame si elle venait à entendre un autre son de cloche !

— Et au contraire, ajoutait-il, navré, si j’étais arrivé quelques heures plus tôt, je l’aurais sauvé. J’ai trouvé les fla-cons vides.

Je les examinai. La dose était forte, mais guère plus que la fois précédente. Il me fit voir quelques flacons où je lus, imprimé, le nom véronal. Donc pas de véronal au sodium. Mieux que personne, je savais maintenant que Guido n’avait pas voulu mourir. C’est un secret que j’ai toujours gardé pour moi.

Paoli me quitta en me recommandant de ne pas cher-cher à voir Adeline. Il lui avait administré un calmant puis-sant et il était sûr qu’il ne tarderait pas à faire son effet.

 

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Dans le corridor, j’entendis, venant de cette petite pièce où j’avais été reçu deux fois par Adeline, un léger gémisse-ment. C’étaient des mots isolés dont je ne saisissais pas le sens, mais chargés d’angoisse. Les mots il, lui, étaient plu-sieurs fois répétés, et je pouvais imaginer ce qu’elle disait. Adeline renouait avec le pauvre mort des relations qui de-vaient être bien différentes de celles qu’elle avait eues avec son mari vivant. Il était clair pour moi que, lorsqu’il était vi-vant, elle avait commis des erreurs. Il mourait pour un délit que tous avaient commis ensemble, puisqu’il avait joué en Bourse avec le consentement de tous. C’est seulement à l’heure de payer qu’on l’avait laissé seul. Et il avait payé, lui, tout de suite. De tous les siens, il n’y avait eu que moi, qui étais vraiment le moins responsable, pour comprendre le de-voir de le secourir.

Dans la grande chambre conjugale, au milieu du lit, Gui-do gisait, abandonné, recouvert d’un drap. Son corps déjà ri-gide exprimait non une force mais sa stupeur d’être mort sans l’avoir voulu. Sur son beau visage brun, on lisait un re-proche. Mais, certainement, il ne s’adressait pas à moi.

J’allai demander à Augusta de venir assister sa sœur. J’étais très remué, et Augusta pleura en m’embrassant.

— Tu as été un frère pour lui, murmura-t-elle. Mainte-nant seulement, je suis d’accord avec toi pour sacrifier une part de notre fortune. Il faut que sa mémoire soit sans tache.

Je me préoccupai de tous les honneurs à rendre à mon pauvre ami. À la porte du bureau, j’affichai un billet annon-çant la fermeture pour cause de décès du propriétaire. Je ré-digeai moi-même le faire-part. Quant aux dispositions en vue des funérailles, elles ne furent prises que le lendemain, en accord avec Adeline. Je sus qu’elle avait décidé de suivre le

– 481 – convoi jusqu’au cimetière. Elle voulait ainsi donner à son mari toutes les preuves possibles d’affection. Pauvre petite ! Je savais combien le remords est douloureux devant une tombe, moi qui avais tant souffert après la mort de mon père !

Je passai l’après-midi enfermé au bureau en compagnie de Nilini. Nous fîmes ainsi un bilan résumé de la situation de Guido. Épouvantable ! Non seulement il avait englouti tout le capital de l’entreprise, mais il restait débiteur d’une somme semblable, s’il avait dû répondre de l’ensemble.

Il me fallait travailler, et travailler dur, dans l’intérêt de mon défunt ami. Je n’étais capable que de rêver. Ma pre-mière idée aurait été de passer toute ma vie dans ce bureau, de m’y sacrifier pour Adeline et ses enfants. Mais étais-je sûr de savoir bien mener l’affaire ?

Tandis que je regardais au loin, très loin, Nilini, comme d’habitude, discourait. Lui aussi, il éprouvait le besoin de modifier radicalement ses relations avec Guido. Il compre-nait tout maintenant : quand Guido lui avait fait tort, il était déjà sous le coup de la maladie qui devait le conduire au sui-cide. C’est pourquoi, maintenant, tout était oublié. D’ailleurs, il était ainsi fait qu’il ne pouvait garder rancune à personne. Il avait toujours bien aimé Guido et il continuerait à aimer sa mémoire.

Il arriva que les rêves de Nilini se mêlèrent aux miens et, pour finir, les supplantèrent. Le remède à une telle catas-trophe, nous ne le chercherions pas dans un lent commerce, mais à la Bourse même. Nilini me cita le cas d’un de ses amis qui, au dernier moment, s’était sauvé en doublant sa mise.

 

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Nous parlâmes pendant des heures ; et quand, un peu avant midi, il me proposa de reprendre en main le jeu de Guido, j’acceptai sans hésitation, avec joie même, comme si de la sorte je rendais la vie à mon malheureux beau-frère. C’est ainsi que j’achetai à son nom quantité d’actions aux noms bizarres : Rio Tinto, South French, etc.

Ainsi commencèrent les cinquante heures du plus grand effort que j’aie jamais fourni de toute mon existence. D’abord, et jusqu’au soir, je restais au bureau. À grands pas, en long et en large, j’arpentais la pièce ; j’attendais, avec in-quiétude, de savoir si mes ordres avaient été exécutés. Je craignais que la nouvelle du suicide ne fut déjà parvenue à la Bourse et qu’il ne fut plus possible de prendre aucun enga-gement au nom de Guido. Au contraire, plusieurs jours s’écoulèrent avant que les circonstances de cette mort ne fussent ébruitées.

Quand Nilini put enfin m’avertir qu’on avait exécuté tous mes ordres, mon inquiétude ne fit que croître, et d’autant plus qu’au même instant j’étais informé que, sur tous mes achats, je perdais déjà quelques points, relative-ment importants. Je me souviens de mon agitation comme d’un véritable travail. J’ai, dans mon souvenir, la curieuse sensation d’être resté cinquante heures de suite assis à une table de jeu, retournant mes cartes pour les regarder une à une. Je ne connais personne qui ait résisté si longtemps à une pareille fatigue. Chaque fluctuation des cours fut enre-gistrée par moi, surveillée par moi et (pourquoi le taire ?) in-fluencée par moi et inclinée dans le sens de mes intérêts, je veux dire de ceux de mon pauvre ami. Je passais même les nuits sans dormir.

 

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Redoutant que quelqu’un de la famille n’intervînt pour empêcher l’œuvre de sauvetage à laquelle je m’étais donné tout entier, je ne touchai mot à personne de la liquidation du 15. Le moment venu, je payai tout. Les autres ne pensaient plus à cette liquidation, car ils étaient tous autour du corps et attendaient l’enterrement. La somme à payer fut d’ailleurs moins élevée qu’il ne résultait de nos premiers calculs. Dans l’intervalle, la chance m’avait aussitôt aidé. Telle était ma douleur de la mort de Guido que je cherchais à l’atténuer en me compromettant de toutes les façons, avec ma signature et en risquant ma fortune. Le rêve de bonté que j’avais fait auprès de lui, longtemps auparavant, ne m’avait pas quitté. Je souffris de telles angoisses que je n’ai jamais plus joué en Bourse pour mon propre compte.

À force de m’absorber dans ma spéculation, je finis par ne pas assister aux obsèques de Guido. Voici comment la chose arriva. Le jour de l’enterrement, les valeurs que j’avais achetées firent un saut brusque. Nilini et moi, nous passâmes notre temps à calculer ce que nous récupérions sur la perte totale. Déjà, le capital du vieux Speier n’était plus réduit que de moitié. Résultat magnifique et qui me remplissait d’orgueil ! Ce que Nilini avait prévu se réalisait. Naturelle-ment, le ton dubitatif de sa prédiction disparaissait quand il me répétait ses propres paroles et il se posait, après coup, en prophète infaillible. À mon sens, il avait aussi bien prévu cela que le contraire : il n’aurait pas risqué de s’être trompé. Mais je me gardais bien de le lui dire pour qu’il reste dans l’affaire avec son ambition. Son désir même pourrait influer sur les cours.

À la hauteur des arcades de Chiozza, j’aperçus à une cer-taine distance un convoi ; je crus même reconnaître la voi-ture qu’un de nos amis avait prêtée pour Adeline. Nilini et

– 484 – moi, nous sautâmes dans un fiacre et je donnai ordre au co-cher de prendre la suite du cortège. Dans le fiacre, nous re-prîmes notre conversation financière. Notre pensée était si loin du pauvre défunt que l’allure trop lente du cheval nous impatientait. Pendant que nous n’étions pas là pour surveil-ler la Bourse, qui sait ce qui pouvait se passer ? À un certain moment, Nilini me regarda droit dans les yeux et me deman-da pourquoi je ne spéculais pas pour mon compte.

— Pour le moment, dis-je (et, je ne sais pourquoi, je rou-gis), je ne travaille que pour le compte de mon malheureux ami. Puis, après une courte hésitation, j’ajoutai : Je penserai à moi un peu plus tard. Je voulais lui laisser l’espoir de m’entraîner au jeu, toujours avec le souci de cultiver et de maintenir ses bonnes dispositions à mon égard, mais les mots que je n’osais lui dire, je les formulais à part moi : “Ja-mais, jamais je ne me remettrai entre tes mains.” Il se remit à me sermonner :

— Qui sait s’il se présentera de nouveau une occasion pareille ? Il oubliait qu’à la Bourse l’occasion se présente à tout instant. C’est du moins ce qu’il m’avait enseigné.

Quand nous arrivâmes au point où, habituellement, les voitures s’arrêtent, Nilini mit la tête à la portière et jeta un cri de surprise. La voiture suivait toujours le cortège qui se dirigeait vers le cimetière grec.

— Le signor Speier était grec ? demanda-t-il avec sur-prise.

De fait, nous avions dépassé le cimetière catholique et nous allions vers un autre cimetière, juif, grec, protestant ou serbe.

 

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— Peut-être était-il protestant, murmurai-je d’abord. Mais non ! Je me souvins qu’il s’était bien marié à l’église. On doit faire erreur ! m’écriai-je alors, en pensant qu’on vou-lait l’enterrer dans la tombe d’un autre.

Soudain, Nilini éclata de rire, d’un rire incoercible qui le jeta sans force au fond de la voiture, son affreuse bouche lar-gement ouverte.

— Nous nous sommes trompés ! s’exclama-t-il. Dès qu’il put refréner son hilarité, il m’accabla de reproches. J’aurais dû savoir où nous allions, être au courant de l’heure, des gens, etc. C’étaient les funérailles de quelqu’un d’autre !

Irrité, je ne m’étais pas mis à rire avec lui, et il m’était difficile de supporter ses reproches. Pourquoi n’avait-il pas mieux regardé, lui aussi ? Je dissimulai mon mécontente-ment parce que la Bourse m’importait plus que les obsèques. Nous descendîmes de voiture pour nous orienter et nous prîmes la direction du cimetière catholique. Le fiacre nous suivit. Les personnes qui formaient le cortège de l’autre mort nous regardaient avec surprise. Sans comprendre pourquoi, après avoir honoré ce malheureux de notre présence jusqu’à cette dernière demeure, nous le lâchions au plus beau mo-ment.

Nilini, impatienté, marchait devant. Après un moment d’hésitation, il demanda au gardien :

— Le convoi du signor Speier est-il déjà arrivé ?

Le gardien ne parut pas surpris de cette question qui me parut plutôt comique. Il répondit qu’il n’en savait rien. Dans la demi-heure, il avait vu deux cortèges franchir la porte. C’est tout ce qu’il pouvait nous dire.

 

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Nous nous consultâmes, perplexes. Évidemment, on ne pouvait pas savoir si le convoi était déjà dedans ou encore dehors. Je pris alors, pour ma part, une décision : comme de toute façon il eût été peu décent de troubler la cérémonie commencée, je n’entrerais donc pas au cimetière. D’autre part, en rebroussant chemin, je risquais de croiser le convoi. Mieux valait regagner la ville en faisant un détour par Servo-la. Je laissai donc la voiture à Nilini qui, par égard pour Ade-line qu’il connaissait, ne voulait pas renoncer à faire acte de présence à la cérémonie.

D’un pas rapide, pour éviter toute rencontre, je m’engageai dans le chemin campagnard qui montait au vil-lage. Je ne regrettais plus du tout de m’être trompé de cor-tège et de n’avoir pas rendu au pauvre Guido les derniers honneurs. Je n’avais pas à m’embarrasser de ces pratiques religieuses. Un autre devoir m’incombait : il me fallait sauver la mémoire de mon ami et défendre son patrimoine, au béné-fice de sa veuve et de ses enfants. Quand j’apprendrais à Adeline comment j’avais réussi à récupérer les trois quarts de la perte (et je refis encore mentalement le calcul fait tant de fois : Guido avait perdu le double du capital de son père ; et après mon intervention, sa perte se réduisait à la moitié de ce capital ! c’était bien ça !) ; j’avais donc bien récupéré les trois quarts de la perte ; quand Adeline saurait cela, elle me pardonnerait certainement de n’avoir pas assisté à l’enterrement.

Ce jour-là, le temps s’était remis au beau. Un magnifique soleil de printemps brillait sur la campagne encore humide. L’air était sain, le ciel pur. Mes poumons se dilataient. Au rythme de cette activité que je ne m’étais pas accordée de-puis plusieurs jours, je n’étais que force et santé. La santé ne se perçoit que par comparaison ; c’est pourquoi, me compa-

– 487 – rant au malheureux Guido, j’avais l’impression d’être trans-porté, grâce à ma victoire dans cette lutte où il avait suc-combé. Tout n’était que force et santé autour de moi, même dans la campagne où poussait l’herbe nouvelle. La pluie abondante et même l’inondation désastreuse de l’autre jour ne donnaient plus maintenant que des effets bienfaisants, et la terre recevait enfin du soleil lumineux la tiédeur désirée. Il était sûr que, plus on s’éloignerait de cette catastrophe, plus ce ciel d’azur serait senti comme hostile s’il ne jugeait bon de s’obscurcir à temps. Mais cette prévision de l’expérience, c’est aujourd’hui, tandis que j’écris, qu’elle s’impose à moi. Alors, je n’y songeais pas. Mon esprit n’était qu’un hymne à ma propre santé et à celle de toute la nature. Éternelle santé.

Mon pas se fit plus rapide. J’étais heureux de me sentir si léger. En redescendant la colline de Servola, je courais presque. Arrivé à la promenade de Sant’Andrea, où le che-min est plat, je ralentis un peu, mais j’avais toujours la sen-sation d’une facilité singulière.

J’avais totalement oublié que je revenais des obsèques de mon meilleur ami. L’air me portait et j’avais la démarche et la respiration d’un vainqueur. Et pourtant, ma joie était un hommage rendu au mort pour la cause duquel j’étais des-cendu en lice.

Je passai au bureau voir les cours de clôture. Ils avaient un peu fléchi, mais ma confiance n’en fut pas entamée. J’allais retourner sur la brèche, et je ne doutais pas du succès final.

Je dus enfin me rendre chez Adeline. C’est Augusta qui m’ouvrit la porte. Elle me demanda aussitôt :

 

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— Comment as-tu fait ton compte pour manquer l’enterrement ? Toi, le seul homme de la famille !

Je posai mon parapluie, mon chapeau. Un peu embar-rassé, je lui dis que je m’expliquerais devant Adeline pour ne pas avoir à me répéter. En attendant, je pouvais l’assurer que j’avais eu de bonnes raisons. Je n’en étais plus si sûr quant à moi. Était-ce un effet de la fatigue ? Ma douleur au côté me ressaisit brusquement. La simple question d’Augusta me fai-sait mettre en doute la possibilité d’excuser mon absence, qui avait dû causer un scandale. J’imaginais la triste céré-monie, les assistants s’arrachant à leur douleur pour se de-mander où je pouvais bien être.

Adeline ne parut pas. Comme on me le dit plus tard, elle ne fut même pas informée de ma visite. Je fus reçu par Mme Malfenti qui m’aborda avec une expression sévère que je ne lui avais jamais vue. Je commençai à me défendre, mais j’étais bien loin de l’assurance avec laquelle j’avais volé du cimetière jusqu’en ville. Je balbutiais. Je lui racontai aussi quelque chose de moins vrai en complément de la vérité, qui était ma courageuse initiative à la Bourse, en faveur de Gui-do, c’est-à-dire que j’avais dû, peu d’instants avant l’heure des obsèques, expédier un télégramme à Paris, pour passer un ordre, et que je n’avais pas eu le courage de m’éloigner du bureau avant d’avoir reçu la réponse. Il était vrai que nous avions bien télégraphié à Paris, Nilini et moi, mais deux jours plus tôt, et deux jours plus tôt, nous avions aussi reçu la réponse. J’avais en somme l’impression que la vérité ne suffisait pas à m’excuser, d’autant plus que je ne pouvais la dire tout entière, ni donner le détail de l’opération impor-tante par laquelle j’entendais exercer sur les cours mondiaux une pression favorable à mes intérêts. Mais Mme Malfenti me pardonna lorsqu’elle eut compris à quoi se réduisait mainte-

– 489 – nant la perte de Guido. Elle me remercia, les larmes aux yeux. Voilà que de nouveau je n’étais plus le seul homme de la famille, mais le meilleur.

Elle me pria de revenir dans la soirée avec ma femme. D’ici là, elle aurait tout raconté à Adeline. Mais pour le mo-ment, Adeline n’était pas en état de recevoir qui que ce fût. Je me retirai bien volontiers. Augusta elle-même ne prit pas congé de sa sœur qui passait des crises de larmes les plus violentes à des périodes d’abattement qui l’empêchaient même de percevoir la présence de la personne qui lui parlait.

J’eus un espoir.

— Adeline ne s’est donc pas aperçue de mon absence ?

Augusta me dit qu’elle eût mieux aimé ne pas aborder ce sujet, tant lui avaient paru excessives les manifestations du ressentiment d’Adeline. Celle-ci avait exigé des explications. Augusta, qui ne m’avait pas vu de la journée, eût été bien en peine de lui en fournir. Alors, ç’avait été des hurlements de désespoir : Guido, à l’entendre, mourait détesté de tous les siens.

Il me sembla qu’Augusta aurait dû prendre mon parti, et rappeler à sa sœur que j’avais été le seul prêt à secourir Gui-do – et de la manière qui convenait. Si on m’avait écouté, Guido n’aurait eu aucun motif de tenter ou de simuler un suicide.

Or Augusta s’était tue. Émue par la douleur d’Adeline, elle avait craint d’outrager cette douleur en ouvrant une dis-cussion. Elle pensait d’ailleurs que les explications de Mme Malfenti suffiraient à convaincre Adeline de son injus-tice envers moi. Je dois dire que je partageais cette con-fiance ; je dois même confesser que, dès ce moment, je sa-

– 490 – vourai d’avance la surprise d’Adeline et ses manifestations de gratitude. Tout, en elle, depuis que Basedow avait passé par là, était excessif.

Je retournai au bureau, où je fus informé qu’une reprise se dessinait à la Bourse, très légère, mais déjà telle qu’on pouvait espérer revoir le lendemain, à l’ouverture, les cours de la matinée.

Après le dîner, ma femme étant retenue par un malaise de la petite, j’allai seul chez les Speier et Mme Malfenti, qui me reçut, me laissa bientôt en tête à tête avec Adeline, sous prétexte de soins ménagers. Puis elle avoua que sa fille l’avait priée de se retirer, car elle avait quelque chose à me dire que nul autre ne devait entendre. Avant de quitter le pe-tit salon, où deux fois déjà, je m’étais retrouvé seul avec Adeline, Mme Malfenti me dit avec un sourire :

— Tu sais, elle n’est pas encore décidée à te pardonner ton absence à l’enterrement de Guido… mais presque !

Dans cette pièce, j’avais toujours le cœur battant. Cette fois, ce n’était plus par crainte de me voir aimé de celle que je n’aimais pas. Mais depuis un moment, et uniquement à cause de ce que m’avait dit la signora, j’avais admis que j’avais manqué gravement à la mémoire de mon pauvre ami ! Et voilà qu’Adeline elle-même, qui savait maintenant que, pour m’excuser, je lui offrais une fortune, hésitait à me par-donner tout de suite. Je m’étais assis et regardais les por-traits des parents de Guido. Le vieux Cada avait un air de sa-tisfaction qui me paraissait dû à l’heureux succès de mes opérations boursières, tandis que la mère de Guido, une femme maigre, vêtue d’un corsage aux manches bouffantes et portant un petit chapeau en équilibre sur une montagne de cheveux, avait un air de sévérité extrême. Mais après tout,

– 491 – chacun prend l’air qu’il peut chez le photographe, et je dé-tournai mes regards, honteux de l’indiscrétion avec laquelle je scrutais ces visages. La signora Speier ne pouvait tout de même pas prévoir que je n’assisterais pas aux funérailles de son fils !

Mais la façon dont Adeline me parla fut pour moi une douloureuse surprise. Elle devait avoir médité longuement son discours et elle ne tint aucun compte de mes explica-tions, protestations et interruptions : elle ne les avait pas prévues et ne s’était pas préparée à y répondre. Elle courut sa carrière comme un cheval effrayé, jusqu’au bout.

Elle entra, simplement vêtue d’une ample robe noire, la coiffure en grand désordre, comme si elle s’était arraché les cheveux, d’une main qui s’acharnait comme quand on ne peut rien faire d’autre pour se calmer. Elle s’avança jusqu’au guéridon près duquel j’étais assis et s’y appuya des deux mains pour me regarder bien en face. Son visage, de nou-veau, était amaigri, libéré de ces étranges signes de santé mal placés qui lui venaient de temps à autre. Elle n’était pas belle comme au temps où Guido avait fait sa conquête, mais personne n’aurait pensé à sa maladie. Ce n’était pas la mala-die, c’était la douleur qui donnait à ses traits ce relief ! Une douleur immense dont le spectacle, d’abord, me laissa sans voix. Tout en la regardant, je pensais : “Que pourrais-je lui dire qui reviendrait à la prendre dans mes bras, comme un frère, pour la réconforter et l’inviter à se soulager en pleu-rant ?” Puis, quand je me sentis attaqué, je voulus réagir ; mais ce fut avec trop de faiblesse, et elle ne m’entendit pas.

Elle parla, parla sans arrêt et je ne saurais redire toutes ses paroles. Si je me souviens bien, elle commença par me

 

– 492 – remercier sérieusement, mais sans chaleur, de ce que j’avais fait pour elle et pour ses enfants. Et soudain, ce reproche :

— Ainsi, tu as fait en sorte qu’il est mort pour une chose qui n’en valait pas la peine ?

Là-dessus, elle baissa le ton, comme pour une confi-dence plus secrète ; sa voix devint plus chaude : elle trahis-sait son affection pour Guido et (ou fut-ce une illusion ?) pour moi :

— Je t’excuse de n’être pas venu aux obsèques. Tu ne pouvais pas le faire, et je t’excuse. Lui aussi, il t’excuserait s’il vivait. Qu’aurais-tu fait d’ailleurs à son enterrement, toi qui ne l’aimais pas ? Bon comme tu es, tu aurais pu pleurer à cause de moi, à cause de mes larmes – mais le pleurer, lui… que tu haïssais ! Pauvre Zeno ! Mon pauvre frère !

Qu’on pût altérer la vérité à ce point, c’était énorme. Je protestai, mais elle ne m’entendit pas. Je crois avoir alors hurlé, ou du moins j’en sentis l’effort dans le gosier :

— Mais c’est une erreur, un mensonge, une calomnie ! Comment peux-tu croire des choses pareilles ?

Elle poursuivit, toujours à voix basse :

— Moi non plus, je n’ai pas su l’aimer ! Je ne l’ai pas trompé, même en pensée, mais mes sentiments étaient tels que je n’eus pas la force de le protéger. Je regardais tes rap-ports avec ta femme ; je les enviais. Ils me paraissaient meil-leurs que ceux qu’il me permettait d’avoir avec lui. Je te suis reconnaissante de n’être pas venu à l’enterrement. Si tu étais venu, je serais encore aveuglée, tandis que maintenant je vois et je comprends tout. Moi non plus, je ne l’aimais pas.

 

– 493 –

Autrement, comment aurais-je pu haïr jusqu’à son violon – l’expression la plus haute de son grand cœur ?

Alors j’appuyai ma tête sur mon bras et cachai mon vi-sage. Les accusations d’Adeline étaient si injustes qu’il était vain de les discuter même si leur caractère déraisonnable était atténué par ce ton affectueux qui les tempérait ; de sorte que ma réaction ne pouvait être agressive comme elle aurait dû pour réussir à lui tenir tête. Au surplus, Augusta ne m’avait-elle pas donné l’exemple du silence respectueux de-vant cette douleur ? Quand mes yeux s’entrouvrirent, je dé-couvris, dans l’obscurité, que ses paroles, comme toutes les paroles qui ne sont pas conformes au vrai, avaient fait surgir un monde nouveau. Je crus comprendre à mon tour que je n’avais cessé de haïr Guido, de guetter à ses côtés le moment le plus favorable pour l’abattre. Et puis, elle avait parlé du violon… Et si je n’avais su qu’elle hésitait elle-même entre sa douleur et son remords, j’aurais pu croire que ce violon n’avait été tiré de son étui et présenté comme une partie de Guido que pour me convaincre de ma propre haine envers lui. Puis, dans l’obscurité, je revis le cadavre de Guido éten-du et, imprimée sur son visage, la stupeur d’être là, privé de vie. Épouvanté, je relevai la tête. Mieux valait encore affron-ter l’accusation d’Adeline, que je savais injuste, que de re-garder dans cette obscurité.

Mais elle parlait toujours de Guido et de moi :

— Et toi, pauvre Zeno, tu vivais près de lui et tu le haïssais sans le savoir. Tu lui rendais service par amour pour moi. Mais c’était impossible ! Cela devait finir ainsi. Moi-même, une fois, j’ai cru pouvoir profiter des sentiments que tu me gardais pour augmenter autour de lui la protection qui

 

– 494 – pouvait lui être utile ! Mais il ne pouvait être protégé que par un être qui l’eût aimé, et nul, parmi nous, ne l’aima !

— Qu’aurais-je pu faire de plus pour lui ? demandai-je en pleurant à chaudes larmes, pour nous faire sentir, à elle comme à moi, toute mon innocence. Les larmes, parfois, remplacent un cri. Je ne voulais pas crier, et je n’étais même pas sûr que je devais parler. Mais il fallait que j’étouffe ses affirmations, et je pleurai.

— Le sauver, cher frère ! Toi ou moi, nous aurions dû le sauver ! Moi qui étais à ses côtés, je n’ai pas su le faire, par manque d’affection véritable, et toi, tu es resté lointain, ab-sent, toujours absent, jusqu’au jour où il fut porté en terre. Ensuite tu t’es montré, sûr de toi, armé de tout ton zèle ; mais auparavant tu ne t’es jamais soucié de lui. Il était pour-tant près de toi, le soir d’avant sa mort, et si tu t’étais préoc-cupé de lui, tu aurais dû deviner qu’une chose grave était sur le point de se produire.

À travers mes sanglots, j’arrivai à bredouiller quelques lambeaux de phrases qui devaient rétablir les faits : Guido avait employé la nuit précédant celle de sa mort à chasser dans les marais, ce pourquoi personne au monde n’aurait pu deviner ce qu’il comptait faire le lendemain.

— Il avait besoin de chasser ! Il en avait besoin ! me cria-t-elle de toutes ses forces. Puis, comme si ce cri l’avait épuisée, elle s’écroula tout à coup et s’abattit sur le sol, ina-nimée.

Je me rappelle que j’hésitai un instant à appeler. Il me semblait que son évanouissement trahissait quelque chose de ce qu’elle avait dit. Mais déjà Mme Malfenti et Alberte ac-couraient. La signora, tout en soutenant Adeline, me deman-

 

– 495 – da : “Est-ce qu’elle t’a encore parlé de ces maudites opéra-tions en Bourse ?” Puis : “C’est son second évanouissement aujourd’hui.”

Elle me pria de m’éloigner un instant. J’allai attendre dans le corridor qu’on me dise de rentrer ou de m’en aller. Je me préparais à des explications ultérieures. Adeline oubliait que si l’on avait procédé comme j’avais dit, le malheur aurait sûrement été évité. Voilà qui suffirait à la convaincre du tort qu’elle me faisait.

Au bout d’un instant, Mme Malfenti vint me dire qu’Adeline, revenue à elle, désirait me dire au revoir. Elle re-posait sur le divan sur lequel j’étais assis, peu auparavant. En me voyant, elle se mit à pleurer, et ce furent les premières larmes que je lui vis verser ce soir-là. Elle me tendit une main baignée de sueur :

— Adieu, mon cher Zeno. Souviens-toi, je t’en prie ! Souviens-toi toujours ! Ne l’oublie pas…

Mme Malfenti intervint alors pour demander ce dont je devais me souvenir, et je lui dis qu’Adeline désirait que la position de Guido en Bourse fût liquidée au plus tôt. Je rou-gis de mon propre mensonge, craignant un démenti d’Adeline. Mais, loin de me contredire, elle s’écria :

— Oui, oui, tout doit être liquidé ! Je ne veux plus en-tendre parler de cette affreuse Bourse.

Elle pâlissait de nouveau et, pour l’apaiser, sa mère lui donna l’assurance qu’il serait fait selon son désir.

Puis elle m’accompagna jusqu’à la porte, et là, me de-manda de ne pas précipiter les choses : je devais agir au mieux des intérêts de la famille. Mais je lui répondis que je

 

– 496 – ne m’y fiais plus. Le risque était énorme et je ne pouvais lais-ser sur le tapis une fortune qui n’était pas la mienne. Je ne croyais plus au jeu en Bourse, ni à la possibilité de forcer la chance par mes manœuvres. Mieux valait liquider tout de suite et se tenir pour bien heureux du résultat obtenu.

Je m’abstins de répéter à ma femme les paroles d’Adeline. Pourquoi l’affliger ? Mais ces paroles, et justement parce que je ne les confiai à personne, continuèrent à marte-ler mon oreille pendant des années. Elles résonnent encore dans mon âme. Aujourd’hui encore, je les analyse. Je ne peux pas dire que j’ai aimé Guido, tout simplement parce que c’était un homme impossible. D’ailleurs, je l’ai secondé et assisté de mon mieux, fraternellement. Le reproche d’Adeline, je ne le mérite pas.

Jamais plus je ne me suis retrouvé seul avec elle. Elle n’éprouva pas le besoin de m’en dire davantage et je n’osai pas exiger une explication par crainte, peut-être, de réveiller sa douleur.

En Bourse, l’affaire se liquida comme je l’avais prévu, et le père de Guido, avisé par une première dépêche de la perte totale de son capital, fut certainement satisfait d’en retrouver une moitié intacte. Je n’ai pas retiré de cette bonne action tout le plaisir que j’en attendais.

Adeline me montra toujours de l’affection jusqu’à son départ pour Buenos Aires, où elle alla, avec ses enfants, re-trouver la famille de son mari. Elle nous voyait volontiers, Augusta et moi. Parfois, à cette époque, je me suis figuré que tous ses reproches n’avaient été que l’expression d’une dou-leur véritablement folle et qu’elle ne se les rappelait plus elle-même. Mais un jour qu’on reparla de Guido, elle confir-ma, d’une simple phrase, tout ce qu’elle avait dit ce jour-là :

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— Il ne fut aimé par personne, le malheureux !

Au moment où elle s’embarqua, tenant dans ses bras un de ses enfants légèrement malade, elle me donna un baiser. Puis, comme personne d’autre que moi ne pouvait l’entendre, elle me dit :

— Adieu, Zeno. Je me rappellerai toujours que je n’ai pas su l’aimer comme j’aurais dû. Il faut que tu le saches. Je quitte volontiers mon pays : il me semble que je m’éloigne de mes remords.

Je lui reprochai de se torturer ainsi. Je lui déclarai qu’elle avait été une bonne épouse, que je le savais et que je pouvais en témoigner. J’ignore si je réussis à la convaincre : secouée de sanglots, elle ne prononça plus une parole. Je compris longtemps après qu’à l’heure de son départ, elle avait voulu renouveler les reproches qu’elle m’avait adressés au lendemain de la mort de son mari. Mais je sais qu’elle m’a jugé à tort. Le reproche de n’avoir pas voulu le bien de Gui-do, je suis certain de ne pas le mériter.

Le temps était trouble, le jour sombre, le ciel tout entier paraissait tendu d’un voile gris. Un gros bateau de pêche dont les voiles pendaient inertes le long des mâts essayait de sortir du port à force de rames. Deux hommes seulement ramaient et parvenaient à peine à mouvoir le lourd bâtiment. Au large, peut-être trouveraient-ils une brise favorable.

Adeline, du tillac du paquebot, saluait en agitant son mouchoir. Soudain, elle se retourna. Elle regardait sûrement vers Saint-Anne, où reposait son mari. Sa silhouette élégante retrouvait tout son charme à mesure qu’elle s’éloignait. J’eus les yeux obscurcis par les larmes. Voilà qu’elle nous aban-

 

– 498 – donnait, et que jamais plus je ne pourrais lui prouver mon innocence.

 

– 499 –