La Conscience de Zeno

Italo Svevo · Chapitre 7 sur 11 · partie 2/6

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La Conscience de Zeno

VII Histoire d’une association commerciale

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

Je m’aperçus en effet qu’on travaillait bien peu dans ce bureau, et, tant que la perte subie avec le sulfate ne nous ai-guillonna pas, on y coula plutôt des jours idylliques. J’en conclus aussitôt que Guido n’avait plus besoin de recourir au prétexte de la sténographie pour faire travailler Carmen sous

– 365 – sa direction ; et, tout aussi vite, que la période des prélimi-naires était derrière eux, et qu’ils étaient désormais amant et maîtresse.

Je fus surpris par l’accueil de Carmen, car elle éprouva le besoin de me rappeler une histoire que j’avais complète-ment oubliée. Il paraît que je l’avais serrée d’un peu trop près, une des dernières fois que j’étais venu, avant mon ab-sence, un de ces jours où, très déprimé par ma rupture avec Carla, je courais après toutes les femmes. Bref, Carmen m’aborda d’un air sérieux et quelque peu embarrassé : elle me revoyait avec plaisir car elle savait que j’avais de l’affection pour Guido et que mes conseils pourraient lui être utiles, et elle ne demandait qu’à entretenir avec moi, si je voulais bien, des rapports de bonne et fraternelle amitié. Après ce discours, elle me tendit la main d’un geste large. Avec effort, elle durcissait les traits de son doux visage et lui composait une gravité qui devait signifier le caractère exclu-sivement fraternel de nos futures relations.

Alors je me souvins, et je rougis. Si je m’en étais souve-nu avant, je ne serais peut-être jamais retourné au bureau. Cela avait été un incident si bref, entre tant d’autres de même sorte, que s’il ne m’avait pas été remis en mémoire, j’aurais pu croire qu’il ne s’était jamais produit. Quelques jours après l’abandon de Carla, j’avais entrepris une révision de mes livres. Carmen, assise à côté de moi, m’aidait. Pour lire plus commodément sur la même page, je passai peu à peu mon bras autour de sa taille que je serrai d’abord légè-rement, puis de plus en plus fort jusqu’au moment où Car-men, d’un bond, m’échappa. C’est alors que j’avais quitté le bureau.

 

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J’aurais pu répondre par un sourire et Carmen m’aurait compris. Les femmes sont si portées à sourire de pareils dé-lits ! J’aurais pu lui dire : “J’ai essayé, je n’ai pas réussi et je le regrette, mais je suis sans rancune et vous aurez mon ami-tié tant que vous n’en déciderez pas autrement.” Ou bien j’aurais pu lui dire comme quelqu’un de sérieux, en m’excusant auprès d’elle et de Guido : “Pardonnez-moi et ne me jugez pas sans savoir dans quel état je me trouvais alors.”

Mais la parole me manqua. J’avais l’impression qu’une rancœur solidifiée m’obstruait la gorge. Toutes ces femmes qui me repoussaient résolument donnaient à ma vie une to-nalité vraiment tragique ; je n’avais jamais traversé une pé-riode aussi malheureuse. Au lieu d’une réponse, je n’aurais pu que grincer des dents, mais ce n’eût guère été le moyen de cacher mon dépit. Et peut-être ne trouvai-je rien à dire à cause du chagrin de voir s’évanouir un espoir auquel je m’attachais encore. Il faut bien que je l’avoue : à la maîtresse que j’avais perdue (si peu compromettante, et qui ne m’avait jamais demandé que la permission de vivre en ma compa-gnie, jusqu’au jour où elle me demanda celle de ne plus me voir), il m’eût été impossible de trouver une remplaçante meilleure que Carmen. Une maîtresse partagée est la moins compromettante. Je ne me disais pas cela en termes clairs, mais je le sentais confusément, et aujourd’hui je le sais. En devenant l’amant de Carmen, j’aurais servi Adeline sans faire trop grand tort à Augusta. Chacune des deux eût été beau-coup moins trahie que si, Guido et moi, nous avions eu cha-cun une maîtresse.

Quelques jours après, je donnai enfin ma réponse à Carmen, mais j’en rougis encore. Il faut croire que l’abandon de Carla m’avait mis hors de moi pour que j’en sois arrivé à ce point. J’en ai du remords plus que d’aucune autre action

– 367 – de ma vie. Une parole stupide qui nous a échappé nous laisse un souvenir plus cuisant que celui d’un acte criminel inspiré par la passion. Naturellement j’entends par “paroles” celles qui ne sont pas des actes, car je sais fort bien que les paroles de Iago, par exemple, sont des actes. Les actes (y compris les paroles de Iago), nous les commettons pour en obtenir un plaisir, un avantage ; nous nous y engageons tout entiers ; et cette part de nous-mêmes qui devrait s’ériger en juge s’y en-gage elle aussi, elle devient dès lors un juge plein d’indulgence. Mais la parole ne tend qu’à sa propre satisfac-tion et à celle d’une très petite part de notre organisme qui, sans elle, serait vaincue, et elle continue le simulacre d’une lutte alors que cette lutte est finie et la bataille perdue. Qu’ils veuillent blesser ou caresser, les mots se meuvent dans un monde de métaphores gigantesques ; et quand ils sont de feu, les mots brûlent celui qui les prononce.

J’avais observé que les fraîches couleurs auxquelles Carmen avait dû si rapidement son emploi dans notre bureau avaient pâli. Sans admettre que ce changement pût avoir une cause physique, je l’attribuai à l’amour pour Guido. Du reste, nous, les hommes, nous avons toujours tendance à plaindre de tout notre cœur les femmes qui ont cédé à un autre. Nous ne voyons pas trop quelle compensation elles peuvent en es-pérer. L’homme en question a beau être notre ami (et c’était mon cas), nous ne sommes pas aveugles, mais nous savons comment d’habitude finissent en ce monde les aventures amoureuses ! J’éprouvai, pour Carmen, une compassion que ne m’avaient jamais inspirée ni Carla ni Augusta, et je lui dis : “Puisque vous avez été assez bonne pour me demander mon amitié, me permettrez-vous de vous donner au besoin des avertissements ?”

 

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Elle se garda de rien me permettre. Toutes les femmes, en pareil cas, confondent avertissements et voies de fait. Elle devint rouge et balbutia : “Que dites-vous ? Je ne comprends pas bien.” Et aussitôt, pour m’empêcher de répondre : “Si j’avais besoin d’un conseil, j’aurais recours à vous, Monsieur Cosini, certainement !”

Je ne fus donc pas autorisé à prêcher la morale à Car-men ; malheureusement pour moi, car la prédication m’aurait mené tout droit à des discours plus sincères, peut-être par exemple en la prenant de nouveau dans mes bras. Je n’aurais pas eu à me reprocher d’avoir voulu jouer hypocri-tement le rôle de Mentor.

Guido, qui s’était pris de passion pour la chasse et la pêche, était absent du bureau plusieurs jours par semaine. Moi, au contraire, depuis mon retour, je venais assidûment et je travaillais à mettre mes livres à jour. Carmen et Luciano me considéraient comme leur chef de service. Je n’avais pas l’impression que Carmen souffrît des absences de Guido. “Elle l’aime tant, pensais-je, qu’elle est heureuse de savoir qu’il s’amuse.” Elle devait d’ailleurs être informée des jours où il ne viendrait pas, car elle ne trahissait ni anxiété ni im-patience. Adeline n’était pas ainsi faite. Je savais par Augus-ta qu’elle se plaignait amèrement des absences fréquentes de son mari et que ce n’était pas son seul sujet de plainte. Comme toutes les femmes délaissées, elle mettait sur le même plan les grandes offenses et les petites : non seule-ment Guido la trompait, mais s’il passait une soirée chez lui, c’était pour jouer tout le temps du violon ! Ce violon qui m’avait fait tant souffrir était quelque chose du genre de la lance d’Achille en raison de la variété de ses usages. Il s’était fait entendre au bureau et avait contribué à la conquête de Carmen par le moyen de brillantes variations sur le Barbier.

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Puis, devenu inutile de ce côté, il avait repris sa place au lo-gis, où il épargnait à Guido l’ennui des conversations avec sa femme.

Entre Carmen et moi, il ne se passa plus jamais rien. J’en arrivai bientôt à éprouver pour elle quelque chose qui ressemblait à ce que je ressentais pour Adeline, avec une in-différence aussi complète que si elle avait changé de sexe. Pour l’une et pour l’autre, je n’éprouvais plus que de la pitié. C’était vraiment cela !

Guido me comblait d’amabilités. Il avait appris, je pense, à apprécier ma compagnie au cours des mois où je l’avais laissé seul. Une petite femme du genre de Carmen peut être agréable de temps à autre, mais il est difficile de la supporter des journées entières. Il m’invita à venir chasser et pêcher avec lui. Je refusai de l’accompagner à la chasse dont j’ai horreur. En revanche, un jour que je m’ennuyais, il réussit à m’entraîner à la pêche. Le poisson n’a aucun moyen de communiquer avec nous puisqu’il ne peut éveiller notre compassion : il a tout le temps la bouche ouverte, même quand il est sous l’eau, et la mort elle-même ne change rien à son aspect. Sa douleur, si elle existe, est parfaitement invi-sible sous ses écailles.

Quand, un jour, Guido me proposa une partie de pêche nocturne, je me réservai de voir si Augusta me permettrait de sortir ce soir-là et de rester dehors si tard. Je savais que son embarcation devait quitter le môle Sartorio à neuf heures du soir. Je lui dis que je ne l’oublierais pas et que, si la chose m’était possible, je serais au rendez-vous. Évidemment il de-vait être sûr que je ne viendrais pas, car en pareil cas je lui avais toujours fait faux bond.

 

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Mais ce soir-là, justement, je fus chassé de chez moi par les cris stridents de ma petite Antonia. Plus sa maman la ca-ressait, plus la petite criait. Alors j’essayai un de mes strata-gèmes, qui consistait à crier encore plus fort qu’elle, et dans l’oreille de ce petit singe hurlant. Je n’obtins qu’un change-ment de rythme dans ses cris, qui devinrent des hurlements d’épouvante. J’étais prêt à appliquer une méthode encore plus énergique, mais Augusta, se souvenant à temps de l’invitation de Guido, m’accompagna jusqu’à la porte, avec la promesse de se coucher sans m’attendre si je rentrais tard. Pour me voir partir, je pense qu’elle se serait même engagée à prendre son petit-déjeuner sans moi au cas où mon ab-sence se serait prolongée jusqu’au matin. Entre Augusta et moi, il existe un petit désaccord (le seul) concernant la ma-nière de traiter les enfants insupportables : mon opinion est que la douleur de l’enfant a moins d’importance que la nôtre et qu’il y a lieu de la lui infliger si, à ce prix, on évite à l’adulte un grave désagrément ; elle, au contraire, estime que nous qui avons mis les enfants au monde, nous avons aussi le devoir de les supporter.

J’avais tout mon temps pour arriver au rendez-vous et je traversais lentement la ville. Je regardais les femmes, et en même temps j’imaginais un dispositif ingénieux qui aurait empêché tout désaccord entre Augusta et moi. Malheureu-sement, mon système n’était pas réalisable dans l’état actuel de notre civilisation. Il était destiné à un lointain avenir ; pour moi, il n’avait d’autre intérêt que de me permettre de constater que mes disputes avec Augusta tenaient à bien peu de chose. Il n’aurait fallu, pour les rendre impossibles, qu’un petit tramway domestique, une chaise d’enfant sur roues et sur rails, où l’on aurait installé Antonia : une simple pression sur un bouton électrique, et le siège, avec le bébé hurlant, se serait mis à rouler jusqu’au point le plus éloigné de la mai-

– 371 – son. Alors, atténués par la distance, les cris de l’enfant se-raient devenus presque agréables, et ma femme et moi se-rions restés bien tranquilles, en parfaite harmonie.

C’était une nuit sans lune, très étoilée ; une de ces nuits claires et apaisantes, où le regard porte loin. Je contemplai les étoiles. Peut-être gardaient-elles la trace du signe d’adieu que leur avait adressé mon père mourant. Je me disais qu’il passerait, ce temps affreux où les enfants sont bruyants et malpropres ; mes enfants deviendraient un jour semblables à moi et je les aimerais sans effort et selon mon devoir. Cette belle et vaste nuit me comblait de sérénité : je n’éprouvais même pas le besoin de prendre des résolutions. Interceptées par une petite construction élevée sur la digue, les lumières de la ville n’éclairaient pas la pointe du môle. L’obscurité y était totale. L’eau noire, calme et haute, semblait paresseu-sement gonflée.

Je ne regardai plus la mer ni le ciel. À quelques pas de moi une forme féminine se dressait qui attira mon attention par la pointe d’un soulier verni qui brillait dans l’ombre. Dans cet espace limité, dans le noir, il me sembla que cette femme grande et élégante se trouvait enfermée dans une chambre avec moi. Les aventures les plus agréables peuvent se produire quand on s’y attend le moins, et, en voyant cette femme s’avancer soudain vers moi, d’un air décidé, j’eus, pendant un instant, un sentiment des plus agréables. Hélas, il disparut tout de suite, car j’entendis la voix rauque de Car-men. Elle tenta de feindre un grand plaisir en apprenant que j’étais de la partie. Mais avec cette voix et dans cette obscu-rité, la feinte n’était pas possible.

Je lui dis rudement :

 

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— Guido m’a invité mais si vous voulez, je peux trouver autre chose à faire, et je vous laisse seuls.

Elle protesta : elle était ravie de me voir pour la troi-sième fois aujourd’hui. Tout le bureau serait réuni dans la petite barque, puisque Luciano aussi nous accompagnait : si nous coulions, quelle catastrophe ! Elle m’avait parlé de Lu-ciano, certainement pour me prouver l’injustice de mes soupçons. Après cela, elle se mit à bavarder avec volubilité, déclarant que c’était la première fois qu’elle allait pêcher avec Guido et avouant presque aussitôt que c’était la se-conde. (Elle avait laissé échapper qu’elle aimait s’asseoir “à fond de cale”, et comme je me montrais surpris qu’elle con-nût ce terme, elle confessa l’avoir appris lors d’une autre promenade en mer avec Guido.)

— Ce jour-là, ajouta-t-elle pour me rassurer quant à cette première promenade, nous avons pêché du maquereau et pas de la dorade. Le matin.

Je regrette de n’avoir pas eu le loisir de la faire parler un peu plus : j’aurais appris tout ce que je voulais savoir. Mais déjà la barque de Guido surgissait de l’ombre de la rade de la Sacchetta, et s’approchait rapidement de nous. Je ne savais que faire. Puisque Carmen était là, n’aurais-je pas dû m’éloigner ? Peut-être même Guido ne comptait-il pas sur moi car j’avais presque refusé son invitation. Cependant l’embarcation accostait ; Carmen, malgré l’obscurité, y des-cendit avec une assurance juvénile, refusant l’aide de Lucia-no et sa main tendue. Comme je restais immobile, Guido cria :

— Ne nous fais pas perdre notre temps !

 

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D’un bond, je fus moi aussi dans la barque, mû par l’appel de Guido comme par un ressort. Puis, je regardai du côté de la terre avec regret, car un instant d’hésitation avait rendu mon débarquement impossible.

Je finis par m’asseoir à la proue du bateau qui n’était pas bien grand, et quand mes yeux furent habitués à l’obscurité, je distinguai en face de moi, à la poupe, Guido sur la ban-quette et, à ses pieds, au fond de la barque, Carmen. Lucia-no, qui ramait, nous séparait. Je ne me sentais ni en sécurité ni à l’aise dans cette chétive embarcation mais j’en pris mon parti et bientôt, le spectacle des étoiles me rendit la sérénité. En présence de Luciano, serviteur dévoué de la famille de nos femmes, Guido ne se risquerait pas à trahir Adeline. Donc il n’y avait rien de mal à ce que je sois avec eux. Je dé-sirais vivement pouvoir jouir de ce ciel et de cette grande mer paisible. Si j’avais dû éprouver des remords, et donc souffrir, j’aurais mieux fait de rester chez moi et de me lais-ser tourmenter par ma petite Antonia. En respirant à pleins poumons l’air frais de la nuit, je compris que je pourrais pas-ser un bon moment en compagnie de Guido et de Carmen qu’au fond, j’aimais bien.

Au-delà du phare, nous prîmes le large et aperçûmes quelques milles plus loin les feux d’innombrables voiliers. Là-bas, on tendait bien d’autres pièges aux poissons. Après avoir doublé un établissement balnéaire, grosse construction noirâtre sur pilotis, nous commençâmes à croiser le long de la riviera di Sant’Andrea. C’était l’endroit favori des pêcheurs. À droite et à gauche, un grand nombre de barques manœu-vraient comme nous, silencieusement. Guido prépara trois lignes, accrochant par la queue, à l’hameçon, les crevettes qui servaient d’appâts. Il nous donna à chacun une ligne et me dit qu’étant à la proue, la mienne, la seule à être garnie

– 374 – d’un plomb, avait plus de chances de prendre du poisson ; je voyais dans l’ombre ma crevette empalée remuer lentement la partie antérieure de son corps qui n’était pas devenue un fourreau. Ce mouvement trahissait une attention méditative plutôt qu’un spasme de douleur. Ce qui causerait la douleur d’un être plus complexe se réduit peut-être, pour un orga-nisme élémentaire, à une expérience nouvelle, un chatouil-lement vers la pensée. Je lançai ma ligne et lâchai dix brasses de fil, suivant les instructions de Guido. Carmen et lui firent de même. Guido, à la poupe, tenait aussi une rame et dirigeait savamment la barque pour que nos fils ne s’emmêlent pas. Luciano n’était pas encore capable d’exécuter cette manœuvre. Il avait d’ailleurs la charge du petit filet avec lequel il faudrait amener hors de l’eau le pois-son pris à l’hameçon. Pendant un bon moment, il n’y eut plus rien à faire. Guido parlait beaucoup. Je soupçonne que la passion d’enseigner l’attachait à Carmen plus que l’amour. J’aurais préféré ne pas l’entendre, ne pas distraire ma pensée du petit animal que je maintenais exposé à la voracité des poissons et qui les attirait par ses mouvements de tête, à supposer qu’il les continuât, suspendu dans l’eau. Mais Gui-do me prenait sans cesse à témoin et m’obligeait à écouter sa théorie de la pêche à la ligne : le poisson toucherait l’appât à plusieurs reprises ; on sentirait très bien sa touche mais il fal-lait se garder de tirer avant que la ligne ne soit tendue. C’est seulement alors qu’on devait donner un coup sec, et on pou-vait ainsi ferrer l’hameçon dans la bouche du poisson. Et là-dessus, comme toujours, Guido se perdit en explications. Il voulait à toute force nous décrire ce que nous sentirions dans la main au moment de la touche. Carmen et moi, nous connaissions déjà par expérience cette vibration, cette ma-nière de répercussion sonore, mais il ne nous faisait grâce de rien. Nous dûmes renouveler plusieurs fois nos appâts. La

 

– 375 – bestiole pensive finissait, sans avoir été vengée, dans le ventre de quelque poisson habile à éviter la pointe de l’hameçon.

À bord, nous avions de la bière et des sandwichs. Guido assaisonnait le tout de son inépuisable bavardage. Il parlait maintenant des énormes richesses cachées dans les mers. Il ne s’agissait pas du poisson, comme le croyait Luciano, ou de trésors que les hommes y avaient plongés, mais de l’or dissous dans l’eau. Se rappelant tout à coup que j’avais étu-dié la chimie, il me demanda :

— Toi aussi, tu dois savoir quelque chose de cet or ?

Mes souvenirs étaient plutôt vagues, mais je fis oui de la tête et risquai une observation dont je n’étais pas très sûr qu’elle fût exacte :

— L’or de la mer est le plus coûteux de tous. Pour en ti-rer un de ces napoléons qui sont dissous dedans, il faudrait en dépenser cinq.

Luciano, qui me regardait les yeux brillants pour m’entendre confirmer l’existence de ces richesses sur les-quelles nous étions en train de flotter, me tourna le dos, tout déçu. Cet or ne lui importait plus. Guido, au contraire, me donna raison. Il croyait se rappeler qu’en effet l’or extrait de la mer devrait coûter exactement cinq fois plus cher, comme je l’avais dit. Il voulait me flatter en confirmant cette affirma-tion que je savais tout à fait fantaisiste. Visiblement, il n’avait rien à redouter de moi et n’avait pas à se montrer ja-loux de cette femme couchée à ses pieds. Un instant, j’eus la tentation de le mettre dans l’embarras en disant qu’en y re-pensant, je m’étais rappelé que pour extraire un napoléon de

 

– 376 – l’eau de mer, il fallait dépenser trois napoléons seulement, ou au contraire qu’il n’en aurait pas fallu moins de dix.

Mais tout à coup ma ligne se tendit. Il me fallut résister à une traction violente. Je tirai à mon tour et poussai une ex-clamation. Guido, d’un saut, fut à mes côtés il me prit la ligne des mains et je la lui laissai volontiers. Il commença à tirer à petits coups, puis, la résistance diminuant, de plus en plus fort. À la surface de l’eau noire, nous vîmes briller le corps argenté d’un gros animal. Désormais, il ne résistait plus ; il suivait sa douleur. Je compris alors la souffrance de cette bête muette : elle la criait par cette hâte à courir à la mort. Je l’eus bientôt à mes pieds, agonisante. Luciano l’avait sortie de l’eau et prise au filet et, sans ménagement, lui avait arraché l’hameçon de la bouche.

Il palpait le gros poisson :

— Une dorade de trois kilos, murmura-t-il.

Et, plein d’admiration, il calcula le prix qu’on en deman-derait chez le poissonnier. Guido observa que c’était l’heure de la marée haute et qu’il serait difficile de prendre d’autres poissons : selon les pêcheurs, les poissons ne mangent que pendant le flux ou le reflux, mais jamais quand la mer est étale. Et Guido philosopha sur le péril qui résulte, pour les animaux, de leur appétit. Après quoi, il se mit à rire et, sans songer qu’il se compromettait, il dit :

— Tu es le seul capable de pêcher ce soir.

Ma victime frétillait encore dans le bateau quand Car-men poussa un cri. Guido, sans bouger, mais d’une voix où l’on distinguait un rire contenu, demanda :

— Encore une dorade ?

 

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Carmen, confuse, répondit :

— J’avais cru !… mais elle a déjà lâché l’hameçon.

J’étais sûr, quant à moi, que, poussé par le désir, Guido avait osé une caresse un peu brutale.

Désormais je me sentais mal à l’aise. Je n’avais plus en-vie d’attraper de poisson ; j’agitais même ma ligne pour que les pauvres bêtes ne pussent pas mordre. Je finis par décla-rer que j’avais sommeil et par demander à Guido de me dé-barquer à Sant’Andrea. Pour ne pas lui laisser croire que je le quittais à cause de ce que m’avait révélé le cri de Carmen, je lui dis que la veille au soir, ma petite Antonia avait fait une scène et que je voulais m’assurer qu’elle n’était pas malade.

Avec sa complaisance habituelle, Guido accosta. Il m’offrit la dorade que j’avais pêchée mais je refusai. Mieux valait, dis-je, lui rendre la liberté en la rejetant à l’eau, ce qui provoqua, de la part de Luciano, un hurlement de protesta-tion.

— Si j’étais sûr de lui rendre la vie et la santé, dit Guido avec bonhomie, je n’hésiterais pas. Mais maintenant elle n’est plus bonne qu’à être mangée.

De terre, je les suivis des yeux et je pus constater que Guido et Carmen ne profitaient pas de la place que je laissais vide. Ils restaient bien serrés l’un contre l’autre à la poupe et la barque, trop chargée à l’arrière, filait avec la proue légè-rement soulevée.

J’appris en rentrant chez moi qu’Antonia avait eu un ac-cès de fièvre, ce qui me parut une punition du ciel. N’avais-je pas attiré la maladie sur elle en simulant, devant Guido, une préoccupation de sa santé que je n’éprouvais pas ? Augusta

 

– 378 – ne s’était pas encore couchée, mais le docteur Paoli, venu un instant plus tôt, l’avait rassurée en lui disant qu’une fièvre subite de cette violence ne pouvait être un symptôme de ma-ladie grave. Nous demeurâmes longtemps à regarder Antonia qui gisait sur son petit lit, dans une pose abandonnée, le front chaud, sec et très rouge sous ses boucles brunes en dé-sordre. Elle ne criait pas, mais elle poussait de temps à autre un gémissement bref auquel succédait une invincible tor-peur. Mon Dieu ! comme la souffrance me la rendait proche ! J’aurais donné des années de ma vie pour rendre sa respira-tion plus facile. Comment me délivrer du remords d’avoir cru ne pas savoir l’aimer, et d’avoir passé tout ce temps, alors qu’elle souffrait, loin d’elle, et en cette compagnie ?

“Elle ressemble à Adeline”, dit Augusta dans un sanglot. C’était vrai. Et cette ressemblance qui, pour la première fois, nous frappait, devint de plus en plus manifeste à mesure qu’Antonia grandissait ; à tel point que parfois je tremble à la pensée qu’elle pourrait avoir le même destin que cette mal-heureuse.

Nous nous couchâmes après avoir placé le lit de la petite à côté de celui d’Augusta. Je ne pouvais dormir. J’avais un poids sur le cœur comme au temps où mes fautes de la jour-née suscitaient en moi, la nuit, les affres du remords. La ma-ladie de cette enfant me pesait comme une faute de ma part. Je me révoltai. J’étais innocent et j’avais le droit de parler, de tout dire ! Je racontai à Augusta ma rencontre avec Car-men, comment elle s’était assise au fond de la barque et, en-fin, son cri provoqué (pensais-je) par un geste audacieux de Guido, sans toutefois en être sûr. Augusta eut la certitude que mon impression était juste. Sinon, comment expliquer le ton rieur de Guido ? Je cherchai à atténuer l’effet de mes pa-roles imprudentes, mais pour cela il me fallut en dire davan-

– 379 – tage. Ce fut une vraie confession : j’avouai l’agacement qui m’avait chassé de la maison et mon remords de ne pas mieux aimer notre Antonia. Aussitôt, je me sentis soulagé et je m’endormis profondément.

Le lendemain matin, Antonia allait mieux. La fièvre était tombée. L’enfant reposait et respirait avec calme. Il était clair qu’elle avait pris le dessus après une courte lutte, seu-lement, elle était pâle et comme brisée par un effort dispro-portionné à son organisme. Rassuré sur son compte, je me souvins à regret que j’avais horriblement compromis Guido et tâchai d’obtenir d’Augusta la promesse qu’elle ne ferait part à personne de mes soupçons. Elle répliqua qu’il ne s’agissait pas de soupçons mais d’évidences, chose que je niai sans parvenir à la convaincre. Elle n’en promit pas moins ce que je voulus et je pris tranquillement le chemin du bureau.

Guido n’était pas encore arrivé et Carmen me raconta qu’après mon départ ils avaient fait bonne pêche : deux autres dorades, plus petites que la mienne mais très lourdes. Je ne voulus pas le croire et je pensai qu’elle espérait me laisser entendre qu’ils avaient mis fin à l’occupation à la-quelle ils s’étaient livrés tant que j’étais là. Je ne suis pas crédule à ce point. (La mer n’avait donc jamais cessé de monter ? Jusqu’à quelle heure étaient-ils restés dehors ?)

Carmen, pour me convaincre, me fit confirmer la pêche des deux dorades par Luciano. J’en conclus que Luciano, pour entrer dans les bonnes grâces de Guido, aurait été ca-pable de n’importe quoi.

Durant cette même période de calme idyllique qui pré-céda l’affaire du sulfate de cuivre, il se produisit encore un petit fait qui met en relief la présomption démesurée de Gui-

– 380 – do et jette sur mon propre caractère un jour singulier, que j’ai du mal à comprendre.

Nous étions au bureau tous les quatre et le seul qui par-lât d’affaires était, comme d’habitude, Luciano. Une phrase qu’il prononça sonna aux oreilles de Guido comme un re-proche : un reproche qu’il lui était difficile de supporter en présence de Carmen. Mais il ne lui était pas moins difficile de se défendre, car Luciano apportait la preuve qu’une cer-taine affaire refusée par Guido plusieurs mois auparavant, malgré son conseil à lui, Luciano, avait rapporté de gros bé-néfices à la maison qui s’en était emparée. Guido s’en tira en déclarant qu’il méprisait le commerce et que, si la chance ne le secondait pas dans cette voie, il trouverait le moyen de gagner de l’argent avec d’autres activités beaucoup plus in-telligentes Par exemple, en jouant du violon. Tout le monde fut d’accord avec lui. Moi aussi, mais avec cette réserve :

— À condition de travailler beaucoup.

Ma réserve lui déplut. Il répliqua aussitôt que, s’il con-sentait à travailler, il aurait encore bien d’autres talents à ex-ploiter : il pourrait faire de la littérature. Carmen et Luciano approuvèrent à nouveau, et moi aussi, avec un peu d’hésitation : je tâchais d’évoquer la physionomie de nos grands écrivains pour en trouver une qui fût comparable à celle de Guido. Alors il cria :

— Voulez-vous que je compose de bonnes fables ? Je vous en improviserai qui vaudront celles d’Ésope.

Tous se mirent à rire, sauf lui. Il se fit apporter la ma-chine à écrire de Carmen, et, couramment, comme s’il avait tapé une lettre sous la dictée, mais avec des gestes plus larges que n’eût requis ce genre de travail, il rédigea sa pre-

 

– 381 – mière fable. Il tendit le feuillet à Luciano puis, changeant d’idée, le réinséra dans la machine et recommença à taper. La seconde lui coûta plus d’effort, si bien qu’il oublia de si-muler les attitudes de l’inspiration et dut corriger plusieurs fois son texte. J’en conclus que la première fable n’était pas de lui et que la seconde, en revanche, était vraiment sortie de son cerveau, dont elle me paraissait digne. Dans la pre-mière, il était question d’un oisillon qui s’aperçut que la porte de sa cage était restée ouverte. Il pensa d’abord en profiter pour s’envoler, mais il craignit que la porte ne fût re-fermée pendant son absence – et alors, adieu liberté ! La se-conde parlait d’un éléphant, et on peut dire qu’elle était élé-phantesque. Souffrant de faiblesse dans les jambes, l’énorme animal alla trouver un médecin illustre, lequel, à la vue de ces membres puissants, s’écria : Jamais je n’ai vu des jambes aussi fortes !

Luciano ne s’en laissa pas imposer par ces fantaisies, auxquelles, d’ailleurs, il ne comprenait rien. Il riait beaucoup mais on le voit, il trouvait plutôt comique que des choses pa-reilles fussent présentées comme négociables. Après qu’on lui eut bien expliqué que l’oiseau craignait de perdre la liber-té de rentrer dans sa cage et que l’homme admirait les jambes de l’éléphant sans voir leur faiblesse, il se mit à rire par complaisance. Mais aussitôt il demanda :

— Qu’est-ce qu’on peut tirer de deux fables comme celles-ci ?

Guido prit son air supérieur :

— Le plaisir de les avoir faites, d’abord ; et puis, si on y tient, beaucoup d’argent.

 

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Carmen, au contraire, était agitée par l’émotion. Elle demanda la permission de recopier les deux fables et quand Guido lui fit présent du feuillet original, après l’avoir signé à la plume, elle le remercia avec reconnaissance.

Qu’avais-je à voir en cette affaire ? Je n’avais pas à me battre pour susciter l’admiration de Carmen, qui, je l’ai dit, ne m’importait nullement. Mais le souvenir de la façon dont j’ai agi me donne à croire qu’une femme, même quand nous ne la désirons pas, peut toujours nous pousser à la lutte. Les héros du Moyen Âge ne se battaient-ils pas pour des dames qu’ils n’avaient jamais vues ? Il advint que, ce jour-là, les douleurs lancinantes de mon pauvre organisme se firent soudain plus aiguës et j’eus conscience que je ne pourrais les calmer qu’à condition de battre Guido, séance tenante, sur le terrain des fables.

Je m’assis à la machine et j’improvisai pour de bon, moi. À vrai dire ma première fable s’inspirait d’un événement au-quel j’avais beaucoup réfléchi depuis quelques jours. Je lui donnai pour titre Hymne à la vie ; mais après réflexion, j’écrivis au-dessous Dialogue. Il me semblait plus facile de faire parler les bêtes que de les décrire. Ainsi naquit ma fable, sous la forme du très bref dialogue que voici : “La cre-vette méditative : La vie est belle, mais il faut prendre garde à l’endroit où l’on s’assied. La dorade courant chez le dentiste : La vie est belle, mais il faudrait éliminer ces petits animaux trompeurs qui, dans leur chair savoureuse, dissimulent un fer aiguisé.”

Il fallait maintenant écrire la seconde fable, mais je n’avais pas les bêtes qu’il fallait. Je regardais le chien de Guido, couché dans son coin, et il me regardait aussi. De ses yeux timides, je tirai un souvenir : tout récemment, Guido

 

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était rentré de la chasse couvert de puces et s’était enfermé dans la Comptabilité pour secouer sa chemise. Je tenais ma fable. Sans hésiter j’écrivis : “Il était une fois un prince mor-du par une multitude de puces. Il implora les dieux de lui in-fliger une seule puce, grosse et famélique, mais une seule ; les autres seraient destinées au reste du genre humain. Mal-heureusement, aucune des puces ne consentit à rester seule avec cette grosse bête d’homme, et il dut les garder toutes.”

Sur le moment, mes fables me parurent splendides. Les choses qui sortent de notre cervelle ont un aspect souverai-nement aimable, surtout quand nous les examinons à peine nées.

À dire vrai, mon Dialogue me plaît encore aujourd’hui (et j’ai acquis une grande pratique de la composition !). L’hymne à la vie chanté par un mourant est chose très sympathique pour ceux qui le regardent mourir ; c’est d’ailleurs un fait que beaucoup de moribonds emploient leur dernier souffle à dire ce qu’ils pensent être la cause de leur mort, et cela peut pas-ser pour un hymne à la vie des autres, qui sauront éviter cet accident. Pour la seconde fable, il vaut mieux ne pas en par-ler. Guido la jugea avec autant de bonne humeur que de fi-nesse quand il me dit en riant :

— C’est moins une fable qu’une façon de me traiter de grosse bête.

Je ris avec lui et les douleurs qui m’avaient poussé à écrire se calmèrent aussitôt. J’expliquai à Luciano le sens de mes apologues, ce qui le mit en joie ; puis il exprima l’avis que personne ne donnerait un sou de mes fables, ni de celles de Guido. Mais Carmen, qui n’appréciait pas mon talent de fabuliste, me lança un mauvais regard, où je lisais, aussi clai-

 

– 384 – rement que si elle l’eût écrit en grosses lettres : “Toi, tu n’aimes pas Guido !”

J’en fus bouleversé car vraiment, à ce moment-là, elle ne se trompait pas. Je songeai que j’avais tort de mettre les apparences contre moi, alors que je travaillais pour mon beau-frère avec un désintéressement absolu. Il me fallait surveiller mes attitudes.

Je dis à Guido avec douceur :

— Je reconnais volontiers que tes fables sont meilleures que les miennes, mais, remarque bien, c’est la première fois que j’en compose.

Il ne se rendit pas encore :

— Tu crois peut-être que j’en ai déjà écrit d’autres !

Le regard de Carmen était déjà moins méchant. Pour ob-tenir qu’il soit tout à fait bon, je dis encore :

— Tu as sûrement un talent spécial pour les fables.

Mon compliment fit rire la compagnie (et j’en ris aussitôt moi-même), mais de bon cœur. On voyait bien que j’avais parlé sans aucune malveillance.

Notre affaire de sulfate apporta au bureau un aspect plus sérieux. On n’avait plus le temps d’écrire des fables ! Nous acceptions presque toutes les affaires qu’on nous offrait. Quelques-unes dégagèrent un bénéfice, mais limité, d’autres se soldèrent par des pertes, mais élevées. Guido, si généreux dans la vie privée, était desservi par une étrange avarice. Une affaire s’annonçait-elle bonne, il la liquidait aussitôt pour réaliser sans retard un petit profit. Si au contraire il s’était engagé dans une spéculation malheureuse, il ne se dé-

– 385 – cidait pas à en sortir : il retardait le moment de mettre la main à la poche. C’est pour cela, je crois, que ses pertes ont toujours été élevées et ses gains médiocres. Les capacités d’un commerçant sont une résultante de son organisme tout entier, de la pointe des cheveux jusqu’aux ongles des pieds. De Guido, on aurait pu dire qu’il était un “astucieux imbé-cile”. Les Grecs ont un mot pour exprimer cela. Astucieux, il l’était vraiment, mais il n’en était pas moins un crétin : toutes ses habiletés ne lui servaient qu’à mieux savonner la pente sur laquelle il se laissait glisser toujours plus bas.

Ses jumeaux lui tombèrent du ciel en même temps que le sulfate de cuivre. Il m’annonça la nouvelle sur un ton qui laissait entendre que la surprise lui était peu agréable, mais aussitôt après il eut une boutade qui me fit bien rire et ce succès le dérida. Assimilant ses deux enfants aux soixante tonnes de sulfate, il gémit :

— Moi, je suis condamné à travailler en gros !

Pour lui rendre courage, je lui dis qu’Augusta en était au septième mois de sa seconde grossesse et qu’en fait de mar-mots, j’aurais bientôt atteint son tonnage. Il me répondit, toujours avec pertinence :

— En bonne comptabilité, cela ne me semble pas pareil.

Quelques jours plus tard, il fut pris d’une grande affec-tion pour les nouveau-nés. Cela dura un certain temps. Au-gusta, qui passait une partie de ses journées chez sa sœur, me raconta qu’il s’attardait des heures auprès des deux bé-bés. Il les caressait, les amusait et Adeline lui en était si re-connaissante que ce fut dans leur ménage comme un nou-veau printemps. C’est à ce moment-là qu’il versa une somme assez forte à une compagnie d’assurances afin que ses fils, à

 

– 386 – vingt ans, se trouvent en possession d’un petit capital. Je m’en souviens, car c’est moi qui en inscrivis le montant à son débit.

Je fus invité à venir voir les jumeaux. Augusta m’avait dit que je verrais aussi Adeline, mais elle ne put pas me re-cevoir ; dix jours après l’accouchement, elle était encore au lit.

Les jumeaux étaient couchés, chacun dans son berceau, dans un cabinet contigu à la chambre de leurs parents. De son lit, Adeline me cria :

— Sont-ils beaux, Zeno ?

Le son de sa voix me surprit. Elle me parut plus douce qu’à l’ordinaire. C’était bien un cri car on y sentait un effort – mais un cri très doux. Sans doute cette douceur était-elle causée par la maternité. Je n’en fus pas moins touché car au moment où je la découvrais, elle s’adressait à moi. J’avais l’impression qu’Adeline ajoutait à mon prénom un qualificatif affectueux tel que “très cher” ou “mon frère”. J’en éprouvai une vive gratitude et je devins doux et affectueux.

— Beaux ! gentils ! ressemblants ! Deux merveilles ! En réalité, ils me faisaient l’effet de deux petits morts décolorés. Et ils ne vagissaient même pas en mesure !

Guido revint bientôt à la vie d’autrefois. Après l’affaire du sulfate de cuivre, il se montra plus assidu au bureau, mais chaque semaine, le samedi, il partait pour la chasse et ne re-venait que le lundi, tard dans la matinée, juste à temps pour jeter un coup d’œil au courrier avant de rentrer déjeuner chez lui. À la pêche, il y allait le soir et passait souvent la nuit en mer. Augusta me racontait les chagrins d’Adeline dont la jalousie était frénétique et qui, en outre, souffrait de

– 387 – rester seule une si grande partie de la journée. Augusta s’efforçait de la calmer en lui disant qu’on ne rencontrait pas de femmes à la chasse et à la pêche. Mais Adeline, je ne sais par qui, savait que Carmen avait parfois accompagné Guido en barque. Par la suite, Guido le lui avoua, ajoutant qu’il n’y avait pas de mal à accorder ce petit plaisir à une employée si dévouée, et que d’ailleurs, bien que la présence de Luciano dût écarter tout soupçon, il n’inviterait plus Carmen si cela fâchait sa femme. Mais il ne voulait renoncer ni à la chasse (qui lui coûtait tant d’argent), ni à la pêche. Il disait qu’il tra-vaillait beaucoup (et en effet, nous avions fort à faire au bu-reau à cette époque-là) et qu’il estimait avoir droit à un peu de délassement. Adeline n’admettait pas cet argument : il lui semblait que ce délassement, il ne pouvait mieux le trouver que dans sa famille. Augusta approuvait sa sœur sans ré-serve. Moi, je pensais que la famille était un délassement trop bruyant.

Alors Augusta s’écriait :

— Toi, pourtant, tu es à la maison tous les jours à des heures convenables.

C’était vrai ; je devais reconnaître qu’entre Guido et moi il y avait une grande différence, mais je n’avais pas envie de m’en vanter. Je disais à ma femme, tout en la caressant :

— Tu en as tout le mérite, tu as usé de méthodes plus drastiques pour mon éducation.

Le pauvre Guido jouait de malheur. Au début, on pensait qu’Adeline nourrirait un des petits et qu’une seule nourrice suffirait. Mais Adeline n’eut pas de lait et il fallut engager une deuxième nourrice. Quand Guido voulait me faire rire, il marchait de long en large dans le bureau en se frappant le

 

– 388 – front et en comptant : une femme, deux enfants, deux nour-rices…

Adeline avait pris le violon de Guido en particulière hor-reur. Elle supportait les cris des enfants, mais le son du vio-lon la torturait.

— J’aboierais comme un chien contre cette musique, avait-elle dit à Augusta.

Bizarre ! Augusta, elle, était si heureuse quand, de mon studio, lui parvenaient quelques grincements arythmiques !

— Pourtant le mariage d’Adeline a été un mariage d’amour, disais-je avec stupéfaction. Et le meilleur de Guido, n’est-ce pas son violon ?

Ces bavardages furent complètement oubliés quand je revis Adeline pour la première fois. Je m’aperçus – et je fus le premier à m’apercevoir – de sa maladie. Un jour du début de novembre, je quittai le bureau et rentrai chez moi beau-coup plus tôt que d’habitude, vers trois heures de l’après-midi. Le temps était froid, humide et sombre, et j’avais hâte de retrouver la chaleur de mon petit bureau. Pour m’y rendre, il me fallait suivre un long couloir. Arrivé devant la porte de la chambre où travaillait ma femme, j’entendis la voix d’Adeline. Je m’arrêtai. Cette voix était douce ou mal assurée (ce qui, je crois, revient au même), comme le jour où elle s’était adressée à moi. J’ouvris la porte, poussé par la curiosité de voir comment la sereine et calme Adeline pou-vait parler sur ce ton. Elle gémissait, un peu comme une de nos actrices qui aurait voulu, sans pleurer elle-même, arra-cher des larmes à l’auditoire. En effet, c’était une voix fausse. Si elle me paraissait telle, c’est que, sans avoir vu encore la personne qui l’émettait, je la retrouvais pour la seconde fois,

 

– 389 – après un assez long intervalle, toujours émue et émouvante. Je crus qu’elles parlaient de Guido. Quel autre sujet aurait pu l’affecter à ce point ?

Je me trompais. Augusta et sa sœur, en prenant leur ca-fé, agitaient des questions domestiques : le linge, les bonnes, etc. Mais il me suffit d’un coup d’œil pour m’assurer que la voix d’Adeline était naturelle. Son visage, étrangement alté-ré, était aussi émouvant que cette voix qui, si elle ne tradui-sait pas un sentiment, reflétait tout un organisme. Elle en était l’expression exacte et sincère. Cela, je le sentis aussi-tôt ; mais, n’étant pas médecin, je ne songeai pas à la possi-bilité d’une maladie. Ces symptômes qui me frappaient, je les rattachais simplement aux fatigues d’une maternité récente. Comment Guido ne s’était-il pas aperçu d’un tel changement chez sa femme ? Cet œil, quant à moi, je le connaissais par cœur – cet œil dont j’avais tant redouté le regard froid quand il examinait choses et gens avant de les rejeter ou de les ac-cueillir, et je constatai qu’il avait changé, qu’il s’était agrandi comme si, pour mieux voir, il avait forcé l’orbite. Cet œil immense dévorait une pauvre figure décolorée et sans éclat.

Adeline me tendit la main et, avec un élan d’affection :

— Je sais déjà, dit-elle, que tu profites du moindre mo-ment de liberté pour venir voir ta femme et ta petite fille.

Elle avait la main moite, ce qui est un signe de faiblesse, et ce qui me confirma dans la pensée qu’en se remettant, elle retrouverait ses couleurs, ses traits, ses yeux d’autrefois.

J’interprétai les mots qu’elle m’adressait comme un re-proche à l’adresse de son mari et, bon enfant, je fis observer que Guido, en sa qualité de patron, avait des responsabilités

 

– 390 – plus étendues que les miennes, et qui le liaient davantage au bureau.

Elle me scruta du regard pour voir si je parlais sérieuse-ment. Puis, d’une voix étranglée par les larmes :

— Il me semble, dit-elle, qu’il pourrait tout de même trouver un peu de temps pour sa femme et ses enfants.

Elle se reprit et, avec un sourire qui implorait l’indulgence :

— En dehors des affaires, il y a la chasse et la pêche : voilà, voilà ce qui prend une bonne part de son temps !

Elle se mit à parler des excellents plats qu’on servait à leur table à la suite des chasses et des pêches de son mari. Sa volubilité me surprenait.

— Et pourtant, j’y renoncerais volontiers ! ajouta-t-elle dans un soupir. Ce n’était pas qu’elle fût malheureuse… Au contraire, elle n’arrivait pas à croire à son bonheur d’avoir mis au monde ces deux petits qu’elle adorait. Elle les aimait encore plus, disait-elle avec un sourire malicieux, depuis que chacun avait sa nourrice. Elle ne dormait guère, mais du moins, quand elle arrivait à prendre un peu de sommeil, elle ne risquait plus d’être dérangée. Comme je demandais si vraiment elle dormait si peu, elle redevint sérieuse pour me confier que c’était là son principal malaise. Puis elle ajouta, plus gaiement :

— Mais cela va déjà mieux !

Elle nous quitta peu après pour deux raisons : elle vou-lait rendre visite à sa mère et elle supportait mal la chaleur de nos pièces, munies de gros poêles. Pour moi, cette cha-

 

– 391 – leur était à peine suffisante ; la trouver excessive me parut le fait d’un organisme vigoureux.

Continuer : partie 3 sur 6