La Conscience de Zeno

Italo Svevo · Chapitre 7 sur 11 · partie 4/6

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La Conscience de Zeno

VII Histoire d’une association commerciale

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

Les jours suivants, l’attitude de Guido fut vraiment ex-traordinaire. Il venait au bureau de temps à autre, mais n’y restait jamais plus d’une demi-heure. Il se sauvait comme quelqu’un qui a oublié son mouchoir chez lui. Je sus par la suite qu’il allait présenter à sa femme de nouveaux argu-ments, décisifs selon lui, pour la persuader d’accéder à son désir. Il avait vraiment l’air d’avoir pleuré, d’avoir crié ou même de s’être battu, et il ne parvenait pas non plus, en

 

– 418 – notre présence, à dominer l’émotion qui lui serrait la gorge et lui faisait jaillir les larmes des yeux. Un jour que je lui de-mandais ce qu’il avait, il me répondit par un sourire triste mais amical, pour me montrer qu’il ne m’en voulait pas. Puis il se recueillit pour pouvoir parler sans trop d’agitation, et il parvint à prononcer quelques mots. Adeline le faisait trop souffrir avec sa jalousie.

Il me racontait donc que leurs discussions portaient sur des sujets intimes. Pourtant, je savais qu’il y avait aussi entre eux une histoire de “profits et pertes”.

Mais il semblait que cela n’avait pas d’importance. C’est ce qu’il disait et Adeline le disait aussi à Augusta, en ne lui parlant que de sa jalousie. Et la violence de leurs disputes, qui laissait sur le visage de Guido des traces si profondes, donnait à penser qu’ils disaient vrai tous deux.

Or, en fait, entre les deux époux, on ne discutait que d’argent. Adeline agissait bien sous l’empire de sa passion malheureuse, mais, par orgueil, elle n’y faisait même pas al-lusion, et Guido, à cause peut-être du sentiment qu’il avait de sa faute et bien qu’il devinât, chez Adeline, toute la fureur de la femme offensée, continuait à parler d’affaires comme si le reste n’existait pas. Il continuait à courir toujours davan-tage après l’argent, tandis qu’elle, que les questions d’affaires ne touchaient pas, ne lui opposait qu’un argument, toujours le même : sa fortune devait rester aux enfants. Alors il allé-guait sa propre tranquillité, l’avantage que les enfants eux-mêmes retireraient de son travail, la nécessité de se mettre en règle avec la loi. À tout cela elle n’opposait qu’un “non” plein de dureté. Cela exaspérait Guido et exaspérait aussi, comme il arrive chez les êtres puérils, son désir d’obtenir ce qu’il demandait. Elle et lui, au surplus, croyaient dire la véri-

 

– 419 – té quand ils affirmaient à d’autres que seuls l’amour et la ja-lousie motivaient leur désaccord.

Ce fut une sorte de malentendu qui m’empêcha donc d’intervenir assez tôt pour faire cesser cette irritante ques-tion d’argent. Il m’était facile de prouver à Guido que c’était une question sans importance. J’ai l’esprit lent, c’est le propre d’un comptable ; je ne comprends les choses qu’après les avoir reportées sur mes livres, noir sur blanc ; toutefois, je pense avoir compris assez vite que le versement exigé d’Adeline par Guido n’aurait rien changé à la situation. En ef-fet, quel intérêt avait-il à se faire faire un versement en es-pèces ? La perte que le bilan faisait apparaître n’en serait pas diminuée, à moins qu’Adeline ne consentît à ce que cet ar-gent fût porté dans la comptabilité de l’exercice, ce que Gui-do ne demandait même pas. Au regard de la loi, il resterait ceci qu’après avoir tant perdu, on voulait risquer davantage encore en attirant dans l’entreprise de nouveaux capitalistes.

Un matin, Guido ne parut pas au bureau, ce qui nous étonna, car je savais que, la nuit précédente, il n’était pas al-lé à la chasse. À déjeuner, Augusta, très émue et agitée, m’apprit que Guido avait essayé, la veille au soir, de se don-ner la mort. Il était maintenant hors de danger. Je dois avouer que cette nouvelle, qui, à Augusta, semblait tragique, eut pour effet de me mettre en rage.

Il avait pris les grands moyens pour briser la résistance de sa femme ! Je ne tardai pas à savoir qu’au surplus il avait pris ses précautions : avant d’absorber la morphine, il s’était fait voir, un flacon débouché à la main, en sorte qu’aux pre-miers symptômes de torpeur, sa femme avait appelé un mé-decin et qu’il fut aussitôt hors de danger. Le docteur ayant cru devoir se réserver quant aux suites possibles de

 

– 420 – l’empoisonnement, Adeline avait passé une nuit atroce, puis, comme pour prolonger son agitation, Guido, à peine revenu à lui, avant même d’avoir retrouvé toute sa conscience, l’avait accablée de reproches, l’appelant son ennemie, sa persécutrice, lui disant qu’elle seule faisait obstacle au sain travail auquel il voulait se consacrer.

Adeline lui accorda aussitôt le prêt qu’il demandait ; mais ensuite, pour se défendre, elle se décida à parler clair et exposa tous les griefs qu’elle gardait depuis si longtemps sur le cœur. Du coup, ils parvinrent à s’entendre, car Guido ré-ussit (du moins Augusta le crut-elle) à dissiper les soupçons de sa femme sur sa fidélité. Il fut énergique et, quand elle lui parla de Carmen, il s’écria :

— Tu en es jalouse ? Eh bien, si tu y tiens, je la renvoie aujourd’hui même.

Adeline ne répondit rien, mais ce silence, dans sa pen-sée, voulait dire oui et engageait Guido.

Quant à ce dernier, j’étais fort surpris qu’il ait su, à moi-tié inconscient, se comporter si habilement, et j’en arrivai à croire qu’il n’avait pas avalé la plus petite dose de morphine. Pour moi, cette sorte de brouillard que le sommeil répand sur notre esprit devait avoir pour effet de l’amollir, de le dis-poser aux confessions les plus ingénues. Une expérience ré-cente ne me confirmait-elle pas dans cette opinion ? Ainsi grandirent en moi mon indignation et mon mépris à l’égard de Guido.

Augusta pleurait en racontant dans quel état elle avait trouvé Adeline. Non, Adeline n’était plus belle comme autre-fois, avec ces yeux qui semblaient agrandis par l’épouvante.

 

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Entre ma femme et moi, il y eut une longue discussion pour savoir si je devais aller tout de suite rendre visite aux Speier, ou s’il ne valait pas mieux attendre Guido au bureau, en feignant de ne rien savoir. Cette visite me semblait une corvée insupportable. En revoyant Guido, comment pour-rais-je ne pas lui dire ce que je pensais de lui. Je disais :

— C’est une action indigne d’un homme ! Moi, je n’ai nulle envie de me tuer, mais je suis sûr d’une chose, c’est que si je décidais de le faire, je réussirais du premier coup !

C’est vraiment ce que je sentais et je voulais le dire à Augusta, mais il me semblait que je lui faisais encore trop d’honneur en le comparant à moi. J’insistai :

— Il n’est pas besoin d’être grand chimiste pour venir à bout d’un organisme qui n’est que trop fragile. Il ne se passe pas une semaine, à Trieste, sans qu’une pauvre couturière avale la solution de phosphore préparée dans le secret d’une mansarde. Et en dépit de toute intervention, ce poison rudi-mentaire l’emporte dans la mort, avec sa petite figure con-tractée par la douleur physique et par le chagrin de son âme innocente.

Augusta n’admettait pas que l’âme de la couturière fût tout à fait innocente, mais, après une brève objection, elle revint à sa tentative pour me convaincre de faire cette visite. Je n’avais pas à craindre, disait-elle, de me trouver embar-rassé. Elle avait elle-même parlé à Guido, et il avait montré autant de sérénité que s’il avait accompli une action des plus ordinaires.

Je sortis de chez moi sans donner à Augusta la satisfac-tion de m’être montré convaincu par ses arguments. Après une brève hésitation, je me préparai à suivre sa suggestion.

 

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Si bref que fût le trajet, le rythme de mon pas adoucit mon jugement sur Guido. Je me souvins que la ligne de conduite que je m’étais imposée quelques jours plus tôt, avait éclairé mon esprit. Guido était un enfant à qui j’avais promis mon indulgence. Tôt ou tard, il parviendrait lui aussi à devenir adulte s’il ne réussissait pas à se tuer avant.

La femme de chambre me fit entrer dans une pièce exi-guë qui devait être le petit bureau d’Adeline. La journée était sombre, et la petite pièce, éclairée par une seule fenêtre cou-verte d’un épais rideau, me permettait à peine de distinguer, accrochés au mur, les portraits des parents Malfenti et des parents Speier. Je n’eus guère le temps de les contempler. La femme de chambre revint et me conduisit jusqu’à la chambre à coucher de Guido et d’Adeline, pièce vaste et lumineuse même ce jour-là, avec ses deux grandes baies, ses tapisseries et ses meubles clairs. Guido gisait sur son lit, la tête bandée, et Adeline était assise près de lui.

Il me reçut sans le moindre embarras et même avec la plus vive reconnaissance. Il semblait assoupi, mais il se se-coua pour me dire bonjour et, pour me faire connaître ses dispositions, il se réveilla tout à fait. Après quoi il s’abandonna sur l’oreiller et referma les yeux. Se souvenait-il qu’il avait à simuler les effets de la morphine ? De toute fa-çon, il inspirait plutôt la pitié que la colère et, devant lui, je me sentais très bon.

Je ne regardai pas Adeline tout de suite : j’avais peur de Basedow. Quand je m’y décidai, j’eus une surprise agréable, car je m’attendais à pire. C’était toujours les mêmes yeux, démesurément agrandis, mais les enflures qui avaient pris la place des joues avaient disparu. Elle me parut plus belle. Elle portait un ample vêtement rouge, boutonné jusqu’au menton

 

– 423 – et dans lequel se perdait son corps minuscule. Il y avait en elle je ne sais quoi de très chaste et, à cause de ces yeux, de très sévère. Sans bien tirer mes sentiments au clair, j’eus l’impression de retrouver auprès de moi une femme compa-rable à l’Adeline que j’avais aimée.

À un moment donné, Guido rouvrit les yeux, prit sous son oreiller un chèque où je reconnus aussitôt la signature de sa femme, me le remit et me pria de le faire encaisser. J’en porterais le montant au crédit d’un compte à ouvrir au nom d’Adeline…

— D’Adeline Malfenti ou d’Adeline Speier ? demanda-t-il à sa femme en plaisantant.

Elle haussa les épaules.

— C’est à vous autres de le savoir.

— Quant aux enregistrements, je te donnerai mes ins-tructions, ajouta Guido d’un ton bref qui me choqua.

J’étais sur le point de le tirer de la somnolence à laquelle il s’était aussitôt abandonné en lui déclarant que s’il voulait des enregistrements, il les ferait lui-même.

Adeline, cependant, lui tendit un bol de café noir. Il le saisit à deux mains et le porta à ses lèvres. Le nez dans son bol, il avait vraiment l’air d’un enfant !

Quand je me levai pour prendre congé, il me promit qu’on le verrait dès le lendemain au bureau.

J’avais déjà dit au revoir à Adeline ; aussi fus-je assez surpris quand elle me rejoignit à la porte de la maison.

 

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— Zeno, je t’en prie, murmura-t-elle, un peu haletante, viens ici un instant avec moi. Il faut que je te dise quelque chose.

Je la suivis dans le petit salon où l’on m’avait fait at-tendre peu auparavant, et d’où l’on entendait maintenant un des jumeaux qui pleurait.

Nous étions debout, face à face. J’écoutais son souffle haletant et la pensée me vint que peut-être elle m’avait en-traîné dans ce réduit obscur pour me réclamer l’amour que je lui avais offert.

Dans l’ombre, ses grands yeux étaient terribles. Plein d’angoisse, je me demandais ce que je devais faire. Fallait-il la prendre dans mes bras pour qu’elle n’ait rien à me deman-der ? En une seconde, une foule de possibilités m’apparurent ! Savoir ce qu’une femme veut est une des choses les plus difficiles au monde. Écouter ce qu’elle dit n’avance à rien, puisqu’un long discours peut être annulé par un seul regard et que même celui-ci ne peut nous diriger, quand on se retrouve avec elle, de par sa volonté, dans une confortable petite chambre sans lumière.

Incapable de la deviner, je tentai de m’entendre moi-même. Quel était mon désir ? Voulais-je baiser ces yeux, ce corps squelettique ? Je ne savais pas donner une réponse précise parce que, peu auparavant, je l’avais vue, sévère et chaste dans cette souple robe de chambre, mais désirable comme la jeune fille que j’avais jadis aimée.

À son halètement s’associaient maintenant des pleurs et ainsi se prolongèrent ces instants où je ne savais ni ce qu’elle voulait ni ce que je désirais. Enfin, d’une voix brisée, elle me

 

– 425 – dit une fois de plus son amour pour Guido : j’appris de la sorte que je n’avais plus ni devoirs ni droits. Elle balbutia :

— Augusta m’a dit que tu aurais l’intention de quitter Guido et de ne plus t’occuper de ses affaires. Je te prie de continuer à l’aider. Je ne crois pas qu’il soit en mesure d’agir seul.

Elle me demandait de continuer à faire ce que je faisais déjà. C’était peu, bien peu, et je voulus lui promettre davan-tage :

— Puisque tu y tiens, je continuerai à travailler avec Guido ; je tâcherai même de l’assister plus efficacement que je n’ai fait jusqu’ici.

Voilà tout de suite l’exagération ! Je m’en rendis compte au moment où j’ouvrais la bouche mais je ne pus me retenir. Je voulais dire à Adeline (et c’était mentir peut-être) qu’elle comptait beaucoup pour moi. Elle ne demandait pas mon amour mais mon appui et je lui répondais sur le ton d’un homme prêt à lui offrir l’un et l’autre.

Adeline me saisit la main. J’eus un frisson. Une femme promet bien des choses quand elle tend la main ! J’ai tou-jours senti cela. Tenir une main, c’est presque tenir une femme tout entière. La différence de nos tailles fit que je me penchai sur elle comme pour l’embrasser. J’eus l’impression d’un intime contact. Elle ajouta :

— Je vais être obligée de retourner tout de suite à Bo-logne, et ce sera un soulagement pour moi de te savoir au-près de lui.

— Je resterai avec lui, répondis-je avec un air de rési-gnation dont Adeline dut croire qu’il se rapportait au sacri-

 

– 426 – fice que je consentais à faire. Mais j’étais en train de me rési-gner en réalité à reprendre la plus commune des existences, puisqu’elle refusait de me suivre vers cette vie exception-nelle dont j’avais rêvé.

Je fis un effort pour redescendre sur terre, et aussitôt se présenta à mon esprit un problème de comptabilité qui n’était pas des plus simples. Je devais créditer le compte d’Adeline du chèque que j’avais en poche. C’était clair, mais ce qui ne l’était pas, c’était la façon d’opérer pour que ce versement vînt s’inscrire sur notre compte “profits et pertes”. Je ne dis rien car je me demandais si Adeline savait même qu’il existait un grand-livre contenant des comptes de nature si différente.

Je ne voulus pas sortir de cette pièce sans lui dire encore un mot. Voilà pourquoi, au lieu de parler de comptabilité, je prononçai une phrase qu’à ce moment-là je ne fis que jeter négligemment, pour dire quelque chose, mais dont je com-pris ensuite toute l’importance qu’elle avait pour moi, pour Adeline et pour Guido – pour moi surtout, parce que je me compromis une fois de plus. C’était une phrase si importante que je me suis souvenu longtemps de la manière dont elle me vint sur les lèvres, dans cette petite pièce obscure, en présence des quatre portraits des parents d’Adeline et de Guido, que l’union de leurs enfants mariait eux-mêmes, sur les murs. Je murmurai :

— Tu as fini par épouser un homme encore plus bizarre que moi, Adeline !

Oh ! comme la parole peut franchir le temps ! Elle se noue aux événements passés. Événement elle-même, celle-ci, adressée à Adeline, devenait un événement tragique. Dans le silence de ma pensée, je n’aurais su évoquer aussi

– 427 – vivement cette heure où Adeline avait choisi entre Guido et moi, cette rue ensoleillée où, après des jours d’attente, je l’avais rencontrée enfin et où je marchais auprès d’elle, an-xieux de m’attirer son sourire que, sottement, je prenais pour une promesse ! Je me souvins même de l’embarras où me mettait la pensée des muscles de mes jambes et de l’état d’infériorité où je me trouvais de ce fait vis-à-vis de Guido, si désinvolte, plus à l’aise qu’Adeline elle-même, et qui n’offrait aucune prise à la critique, sinon peut-être cette canne singu-lière qu’il tenait à la main.

Elle répondit tout bas :

— C’est vrai. Puis, en souriant affectueusement : Mais je suis heureuse pour Augusta que tu sois tellement meilleur que je n’avais cru. Puis, avec un soupir : Si heureuse que cela atténue un peu mon chagrin que Guido ne soit pas celui que j’espérais.

Je me taisais, toujours dans le doute. Ne venait-elle pas d’avouer que j’étais devenu tel qu’elle aurait souhaité que fût Guido. Était-ce donc de l’amour ? Elle dit encore :

— Tu es le meilleur homme de notre famille, toute notre confiance, tout notre espoir. Elle me saisit la main une se-conde fois et moi je la serrai trop fort peut-être, car très vite elle la retira. Ainsi mon doute s’évanouit et, dans le demi-jour de cette petite chambre, je compris quelle devait être ma ligne de conduite. Adeline, comme pour corriger son geste un peu brusque, m’adressa une dernière caresse :

— Et maintenant que je te connais mieux, je regrette beaucoup de t’avoir fait souffrir. As-tu vraiment tant souf-fert ?

 

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Les yeux tendus vers l’ombre de mon passé pour retrou-ver cette douleur, je répondis :

— Oui !

Peu à peu se réveillaient en moi des souvenirs : j’entendais le violon de Guido ; je revivais cette soirée chez les Malfenti, où l’on m’aurait jeté dehors si je ne m’étais ac-croché à Augusta ; et ces heures passées autour de la table Louis XIV : d’un côté, deux amoureux, de l’autre, deux spec-tateurs qui les regardaient s’aimer. Soudain, je revis aussi Carla. Adeline n’était-elle pas mêlée à cette aventure ? J’entendais la voix de Carla qui me disait que je me devais à ma femme, c’est-à-dire Adeline. Tandis que les larmes me montaient aux yeux, je répétai :

— Oh ! oui. J’ai beaucoup souffert.

— Si tu savais comme je m’en veux, reprit-elle avec de vrais sanglots. Elle fit un effort et ajouta : Mais aujourd’hui, tu aimes Augusta !

Là-dessus, un sanglot l’interrompit un instant. Je me demandais si j’allais affirmer ou renier mon amour pour ma femme. Par bonheur, sans me laisser le temps de répondre, Adeline poursuivit :

— À présent, il y a et il faut qu’il y ait entre nous une vé-ritable affection fraternelle. J’ai besoin de toi. Pour ce pauvre garçon, là. Il faut que je sois désormais une mère pour lui, je dois le protéger. Veux-tu m’aider dans cette tâche difficile ?

Dans son émotion, elle se serrait presque contre moi, comme dans mon rêve. Mais je m’en tins à ses paroles. Elle me demandait une affection fraternelle ; elle se prévalait, pour faire valoir un autre droit, de l’engagement d’amour par

 

– 429 – lequel je me croyais lié, c’est pourquoi je lui promis aussitôt mon aide pour Guido, pour elle-même, pour faire tout ce qu’elle voudrait. Si j’avais été plus calme, plus maître de moi, sans doute lui aurais-je avoué, comme c’eût été mon devoir, mon insuffisance à remplir le rôle qu’elle m’assignait, mais j’aurais ainsi détruit l’inoubliable émotion de cet instant. D’ailleurs, j’étais trop ému pour sentir mon insuffisance. À ce moment-là, je ne croyais plus à l’insuffisance de qui que ce fût. Même celle de Guido pouvait être guérie : il suffisait de trouver les mots capables de lui communiquer l’enthousiasme nécessaire.

Adeline me raccompagna jusqu’au palier et là, appuyée à la rampe, elle me regarda descendre. C’est ce qu’avait tou-jours fait Carla ; mais il était singulier qu’Adeline fit de même, puisqu’elle aimait Guido. Je lui en fus si reconnais-sant que je relevai la tête pour la voir une dernière fois et la saluer, avant le tournant du demi-étage. Les gestes qu’inspire l’amour, on le voit bien, sont les mêmes quand il s’agit d’amour fraternel.

Je m’en allai heureux. Elle m’avait accompagné jusqu’au palier, pas plus loin. Il n’y avait plus de doutes. Mon devoir était clair : ne rien changer dans mes rapports avec elle. Je l’avais aimée et maintenant j’aimais Augusta, mais mon amour ancien m’obligeait à me dévouer pour elle. De son cô-té, elle aimait toujours ce grand enfant, mais elle me réser-vait, à moi, une affection fraternelle, et pas seulement parce que j’avais épousé sa sœur ; mais elle voulait aussi me dé-dommager des souffrances qu’elle m’avait causées et qui constituaient entre nous un lien secret. Tout cela était bien doux, d’une saveur rare en cette vie. Une telle douceur n’allait-elle pas me rendre la vraie santé ? De fait, ce jour-là, je marchai sans difficulté ni embarras ; je me sentis magna-

– 430 – nime, fort, plein d’une assurance nouvelle, et j’avais dans le cœur un sentiment de sérénité qui était nouveau pour moi. J’oubliais que j’avais trahi ma femme, et de la façon la plus basse, ou plutôt je pris la résolution de ne plus le faire (ce qui revient au même), et j’eus le sentiment d’être en vérité tel qu’Adeline me voyait : le meilleur homme de la famille.

Bientôt ce bel héroïsme s’affaiblit. J’aurais voulu le ravi-ver, mais entre-temps Adeline était partie pour Bologne et tous mes efforts pour trouver un nouveau stimulant dans les paroles qu’elle m’avait dites restaient vains. Oui ! je ferais le peu que je pouvais pour assister Guido, mais cette résolution ne mettait pas plus d’air dans mes poumons, ni plus de sang dans mes veines. À l’égard d’Adeline, je conservais en mon cœur une grande et nouvelle tendresse qui se renouvelait chaque fois que, dans ses lettres à Augusta, elle se rappelait à mon souvenir par quelques mots affectueux. Je lui rendais sincèrement son affection, j’accompagnais sa cure de mes meilleurs vœux. Si seulement elle pouvait retrouver toute sa santé, toute sa beauté !

Le lendemain du départ d’Adeline, Guido vint au bureau pour examiner cette question des écritures. Il proposa :

— Nous allons faire passer la moitié des “profits et pertes” sur le compte d’Adeline.

C’était là son idée, et c’était justement la chose à ne pas faire. Si j’étais resté dans mon rôle d’exécuteur indifférent de ses volontés, j’aurais fait tous les virements qu’il aurait vou-lus sans m’en soucier davantage. Au lieu de cela, je jugeai de mon devoir de tout lui dire. Il était moins facile qu’il ne croyait d’effacer les traces de sa perte et il me semblait que je le stimulerais au travail en le lui montrant.

 

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Je lui expliquai qu’Adeline avait donné cet argent, à ma connaissance, pour qu’il fût porté au crédit de son compte à elle ; et ce n’était pas ce que nous faisions en inscrivant à son débit la moitié de notre déficit. L’autre moitié, il voulait la porter à son compte à lui, Guido, mais elle en faisait partie, et même en totalité, mais cela n’aboutissait pas à éteindre, à faire mourir de mort violente notre déficit, mais en définitive, à le constater. J’y avais tellement pensé qu’il me fut facile de tout lui expliquer.

— Imagine que nous nous trouvions (ce qu’à Dieu ne plaise !) dans les circonstances prévues par Olivi : à peine un comptable expérimenté mettrait-il le nez dans nos livres, que notre perte lui sauterait aux yeux.

Guido me regardait, atterré. Il savait assez de comptabi-lité pour me comprendre, mais il n’y parvenait pas parce que son désir l’empêchait de se rendre à l’évidence.

Pour le mettre bien en face de la situation, j’ajoutai :

— Tu vois qu’il était tout à fait inutile d’exiger qu’Adeline fasse ce versement.

Quand il eut saisi, il devint pâle et se mit à se ronger les ongles. Il avait l’air de sortir d’un rêve. Il se domina pour-tant, et de ce ton comique qu’il prenait pour donner ses ordres, il m’enjoignit de procéder comme il avait dit :

— Pour t’exonérer de toute responsabilité, ajouta-t-il, je suis prêt à passer les écritures et à les signer moi-même.

Je compris ! Il voulait continuer à rêver dans un do-maine où il n’y a pas de place pour le rêve : la partie double ! Et moi, me souvenant de ce que je m’étais promis sur la

 

– 432 – montée du Belvédère et puis à Adeline, je répondis généreu-sement :

— J’écrirai ce que tu voudras. Je n’ai pas besoin d’être mis à couvert par ta signature : je suis ici pour t’aider et non pour te mettre des bâtons dans les roues.

Il me serra affectueusement la main.

— La vie est difficile, dit-il, et c’est pour moi un grand réconfort d’avoir à mes côtés un ami tel que toi.

Nous nous regardâmes dans les yeux. Les siens bril-laient. Pour me soustraire à l’émotion qui me menaçait, moi aussi, je dis en riant :

— La vie n’est pas difficile, mais elle est très originale.

Il se mit à rire lui aussi.

Puis il s’assit près de moi pour voir comment j’allais sol-der ce compte profits et pertes. Ce fut l’affaire de quelques minutes. Ce compte fut éteint, mais il entraîna aussi dans le néant celui d’Adeline, dont l’apport fut néanmoins noté par nous sur un petit carnet, afin que, dans l’éventualité d’une catastrophe et en l’absence de tout autre document, il restât évident que des intérêts lui étaient dus. L’autre moitié du compte profits et pertes augmenta le débit, déjà considé-rable, de Guido.

Les animaux de l’espèce comptable ne sont guère, par nature, disposés à l’ironie. Pourtant, en passant ces écritures, je me disais : “Voilà un compte, les profits et pertes, mort de mort violente ; l’autre, celui d’Adeline, mort de mort natu-relle, puisque nous n’avons pu le maintenir en vie ; quant à celui de Guido, pas moyen de le tuer ; mais comme c’est le

 

– 433 – compte d’un débiteur douteux, il reste là, au beau milieu de notre entreprise, comme un tombeau ouvert.”

On parla longtemps de comptabilité dans notre bureau. Guido s’ingéniait à trouver un moyen propre à le mieux pro-téger contre d’éventuelles embûches de la loi, comme il di-sait. Je pense même qu’il consulta un comptable, car un beau jour il me proposa de détruire nos livres après en avoir fait d’autres, sur lesquels nous aurions enregistré une vente fictive, à un nom quelconque. La somme versée par Adeline aurait figuré, dans ce cas, comme représentant le paiement reçu par nous. Il était accouru au bureau si plein d’espoir qu’il était douloureux d’être obligé de le décevoir. Il propo-sait une falsification qui me répugnait vraiment. Nous nous étions contentés jusque-là de déplacer des réalités ; nous ne risquions que de porter préjudice à celle qui s’y était résignée implicitement. Mais maintenant, il voulait inventer des mou-vements de marchandises. Je le voyais bien, parbleu, c’était même la seule manière d’effacer toute trace de notre perte. Mais à quel prix ! Il fallait inventer aussi le nom de l’acheteur, ou obtenir le consentement d’une personne vou-lant bien se prêter à la supercherie. Je n’avais certes rien à redire à la destruction de ces livres, que pourtant j’avais te-nus avec tant de soin, mais j’étais excédé à la seule pensée de refaire tout ce travail. Sans compter qu’il n’est pas facile de simuler une facture : il faudrait encore établir de faux do-cuments prouvant l’existence et la propriété de la marchan-dise.

Il renonça à son plan. Mais, dès le lendemain, il m’en présenta un autre qui impliquait aussi la destruction des livres. Fatigué de voir tout notre travail retardé par de telles discussions, je protestai :

 

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— Puisque tu y penses tellement, on croirait que tu te prépares pour de bon à la faillite. Ou alors, pourquoi attacher tant d’importance à une diminution si limitée de ton capital ? Jusqu’à présent nul n’a le droit de regarder dans tes livres. Eh bien donc, au travail, au travail ! Et laissons là ces bêtises.

Il m’avoua que la pensée de la faillite l’obsédait. Et comment en eût-il été différemment ? Un peu de malchance et il allait droit à la sanction pénale et pour finir à la prison !

Mes études juridiques me mettaient à même de savoir qu’Olivi nous avait très exactement indiqué les devoirs d’un négociant dont le bilan est ce qu’était le nôtre, mais pour dé-livrer Guido et me délivrer moi-même de cette obsession, je lui conseillai de consulter un avocat de ses amis.

Il me répondit que c’était déjà fait. Il n’avait pas deman-dé une véritable consultation, ne voulant mettre personne, fût-ce un homme de loi, au courant de son secret, mais il avait fait parler un avocat de ses amis, avec lequel il s’était trouvé à la chasse. Il savait donc qu’Olivi ne s’était pas trompé, et qu’il n’avait, hélas, rien exagéré.

Comprenant qu’il faisait fausse route, il cessa de cher-cher les moyens de falsifier sa comptabilité, mais ne retrouva pas le calme pour autant.

Chaque fois qu’il venait au bureau, à la seule vue de ses livres, il devenait sombre. Il m’avoua plus tard qu’en entrant dans cette pièce, il avait l’impression de pénétrer dans l’antichambre de la prison, et qu’il aurait eu envie de s’enfuir.

Un jour, il me demanda :

— Augusta sait-elle tout de notre bilan ?

 

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Je rougis, car dans cette question je crus discerner un reproche. Et pourtant, puisque Adeline était au courant, Au-gusta pouvait l’être aussi. Mais cette idée ne me vint pas tout de suite et, au contraire, il me sembla que je méritais le re-proche qu’il avait l’intention de me faire. C’est pourquoi je murmurai :

— Elle l’aura su par Adeline, ou par Alberte. Adeline a tout raconté à Alberte.

J’indiquai tous les divers petits canaux qui avaient pu conduire jusqu’à Augusta ; il me semblait qu’ainsi je ne niais pas le fait qu’elle eût tout appris de première main, c’est-à-dire par moi ; je donnais simplement à entendre que mon si-lence aurait été inutile. Dommage ! Si j’avais tout bonnement avoué que je n’avais pas de secrets pour Augusta, je me se-rais senti tellement plus loyal et plus honnête ! Un petit fait de ce genre, je veux dire la dissimulation d’un acte qu’il au-rait été préférable de reconnaître et de proclamer innocent, suffit à jeter l’embarras dans la plus sincère amitié.

Je note ici, bien qu’il ait été sans importance pour Guido et qu’il n’éclaire en rien ma propre histoire, un incident sur-venu quelques jours plus tard : le courtier bavard à qui nous avions eu affaire au moment de l’achat du sulfate de cuivre m’aborda dans la rue et, me regardant de bas en haut comme l’y obligeait sa petite taille qu’il exagérait en se tassant sur ses jambes, il me dit ironiquement :

— Il paraît que vous avez encore fait quelques bonnes affaires dans le genre de celle des sulfates ?

Puis, me voyant changer de couleur, il me tendit la main et ajouta :

 

– 436 –

— Quant à moi, je vous souhaite les meilleures affaires ! J’espère que vous n’en doutez pas.

Et il me quitta. Je suppose qu’il avait été informé par sa fille qui allait au lycée et qui était dans la même classe que la petite Anna. Je ne rapportai pas à Guido cette légère indis-crétion. Mon premier devoir était de lui épargner d’inutiles angoisses.

Une chose m’étonnait : Guido ne prenait aucune disposi-tion en ce qui concernait Carmen, alors qu’il avait promis formellement à sa femme de la congédier. Je croyais qu’Adeline reviendrait de Bologne au bout de quelques mois, comme l’année précédente ; mais, sans passer par Trieste, elle se rendit dans une ville sur le lac Majeur où Guido, quelque temps après, lui amena les deux enfants.

À son retour, soit qu’il se fût souvenu de sa promesse, soit qu’Adeline la lui eût rappelée, il me demanda s’il n’était pas possible de trouver à Carmen une place dans mes bu-reaux, c’est-à-dire dans ceux d’Olivi. Je savais qu’il n’y avait pas de postes vacants chez moi, mais comme Guido m’en priait très instamment, je consentis à en parler à mon fondé de pouvoir. Par un heureux hasard, un de ses employés quit-tait la maison, mais son salaire était inférieur à celui qui avait été octroyé, quelques mois plus tôt, à Carmen par la grande générosité de Guido, qui trouvait commode, pensais-je, de faire payer ses femmes par le compte des frais géné-raux. Le vieil Olivi s’enquit auprès de moi des capacités de Carmen et, en dépit de mes excellents renseignements, ne voulut la prendre qu’aux mêmes appointements que son em-ployé démissionnaire. Quand je mis Guido au courant, il se gratta la tête, affligé et bien embarrassé :

 

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— Comment diable lui proposer une situation moins bonne ? Ne pourrait-on pas convaincre Olivi de lui accorder autant que ce qu’elle gagne ici ?

Je savais que c’était impossible. Et puis Olivi n’avait pas l’habitude de se considérer comme marié avec ses sous-ordres, comme nous le faisions. C’était bon pour nous. Le jour où il jugerait que Carmen gagnait une couronne de trop pour son travail, il la lui supprimerait sans pitié. Pour finir, on en resta là. Olivi ne reçut ni ne demanda jamais de ré-ponse ferme et les beaux yeux de Carmen continuèrent dans notre bureau leurs jeux coutumiers.

Adeline et moi, nous avions ensemble un secret et il res-tait important justement parce qu’il restait secret. Elle écri-vait régulièrement à Augusta, mais dans aucune de ses lettres, elle ne lui raconta qu’elle m’avait donné quelques ex-plications, ni qu’elle m’avait recommandé Guido. De mon côté, je ne dis rien à ma femme. Un jour, Augusta me fit voir une lettre d’Adeline qui me concernait. D’abord elle deman-dait de mes nouvelles, puis elle me priait d’avoir la bonté de la renseigner un peu sur les affaires de son mari. Je me trou-blai en apprenant qu’elle s’adressait à moi, et me rassérénai en voyant qu’elle ne s’adressait à moi, comme toujours, que pour avoir des nouvelles de Guido. Une fois de plus, je n’avais rien à oser.

En accord avec Augusta, et sans rien dire à Guido, j’écrivis à Adeline. Je pris la plume dans l’intention de rédi-ger une vraie lettre d’affaires : je commençai par exprimer ma grande satisfaction de voir que désormais Guido surveil-lait ses intérêts avec application et compétence.

C’était exact et, de fait, j’avais été content de lui ce jour-là ; il avait réussi à gagner de l’argent en vendant des mar-

– 438 – chandises qu’il gardait en dépôt, en ville, depuis plusieurs mois. Il était vrai aussi qu’il travaillait plus assidûment, bien qu’il allât encore à la pêche et à la chasse toutes les se-maines. J’exagérai volontiers mes éloges, pensant contribuer ainsi à la guérison d’Adeline.

Je relus ma lettre et cela ne me suffit pas. Il y manquait quelque chose. Adeline s’adressait à moi, elle voulait certai-nement avoir de mes nouvelles : c’était manquer à la cour-toisie que de ne pas lui en donner. Peu à peu, je fus envahi par un trouble singulier. J’en garde un souvenir si net que je crois l’éprouver encore. Je me trouvai aussi embarrassé que si je m’étais trouvé face à face avec Adeline, dans la petite pièce sombre. Devais-je cette fois serrer dans mes mains la petite main qu’elle me tendait ?

Je me remis à écrire, puis il me fallut tout recommencer, car j’avais laissé échapper des paroles trop compromet-tantes : j’étais anxieux de la revoir, j’espérais qu’elle avait reconquis toute sa santé, toute sa beauté. En somme, elle me tendait la main et je la prenais par la taille. Cette main, mon devoir était de la serrer doucement, longuement, pour signi-fier que je comprenais tout, oui, tout ce qui jamais ne devait être dit.

Je ne reproduirai pas ici les innombrables phrases que je passai en revue, dans l’espoir d’en trouver une qui pût tenir lieu de cette poignée de main si douce, si longue, si pleine de signification, mais je m’en tiendrai à ce qu’en définitive j’écrivis. Je parlai longuement de la vieillesse dont la menace planait au-dessus de moi. Je ne pouvais rester un instant immobile sans vieillir. À chaque tour de mon sang se glissait dans mes os, dans mes veines, quelque chose qui signifiait : vieillesse. Chaque matin à mon réveil j’ouvrais les yeux sur

 

– 439 – un monde plus gris. Je ne m’en apercevais pas, car les rap-ports de tons demeuraient les mêmes. Si une seule touche des couleurs de la veille avait échappé à l’altération de l’ensemble, je l’aurais aperçue, et le regret m’aurait désespé-ré.

Je me rappelle que, très content de moi, j’expédiai cette lettre. Je ne m’étais nullement compromis et cependant, pensais-je, pour peu qu’Adeline fût dans les mêmes disposi-tions que moi, elle ne pourrait pas ne pas sentir cette étreinte amoureuse de ma main. Il ne fallait pas une subtilité excep-tionnelle pour deviner que ce long développement sur la vieillesse n’exprimait pas autre chose que ma crainte de ne jamais être, dans ma course à travers le temps, rejoint par l’amour. On aurait dit que je criais à l’amour : “Viens ! Viens donc !” Je me rappelle fort bien tout cela. En revanche, je suis moins sûr d’avoir vraiment voulu cet amour. Et si même j’ai un doute, il vient uniquement du fait que je sais avoir écrit à peu près en ces termes.

Je fis une copie de ma lettre, pour Augusta, en laissant de côté le développement sur la vieillesse. Elle ne l’aurait pas compris, mais on n’est jamais trop prudent. Elle m’aurait en quelque sorte regardé serrer la main de sa sœur ; et, sous ce regard, j’aurais risqué de rougir. Oui, je savais encore rougir ! Et je rougis aussi quand je reçus d’Adeline un mot de remer-ciement, où elle ne faisait d’ailleurs aucune allusion à mes bavardages sur la vieillesse. Il me sembla qu’elle se com-promettait beaucoup plus avec moi que je ne m’étais jamais compromis avec elle. Elle ne retirait pas sa main, elle la lais-sait inerte dans la mienne, et chez une femme, l’inertie est une forme de consentement.

 

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Quelques jours après avoir écrit cette lettre, je découvris que Guido s’était mis à jouer en Bourse. Je le découvris grâce à l’indiscrétion d’un courtier, un certain Nilini.

Je connaissais ce Nilini de longue date. Nous avions été au lycée dans la même classe ; puis, il avait dû abandonner ses études pour entrer dans la maison de commerce d’un de ses oncles. Je le revoyais de loin en loin. Pendant un certain temps, la différence de nos conditions m’avait créé une supé-riorité sur lui. Il me saluait le premier et cherchait parfois ma compagnie. Cela me paraissait tout naturel. Au contraire, je m’expliquai mal pourquoi, à une époque que je ne saurais préciser, il devint beaucoup plus hautain. Il ne me saluait plus et répondait à peine à mes coups de chapeau. Comme j’ai l’épiderme sensible, j’en fus quelque peu affecté ; mais qu’y faire ? Peut-être savait-il où je travaillais et me mépri-sait-il parce que j’occupais, auprès de Guido, un poste subal-terne ; ou peut-être la mort de son oncle, en lui donnant un statut de courtier indépendant à la Bourse, avait-elle suscité en lui je ne sais quelle prétention ? Ces sautes d’humeur inexplicables font partie des mœurs de province. Un beau jour, sans qu’il y ait eu le moindre geste d’hostilité, on se re-garde avec aversion et mépris.

Je fus donc étonné de voir Nilini entrer chez nous, ôter son chapeau, me tendre la main et demander mon beau-frère. Je lui dis que Guido n’était pas là. Alors, très familiè-rement, il se laissa tomber dans l’un de nos grands fauteuils ; je l’observais avec curiosité. Il y avait des années que je ne l’avais vu d’aussi près et l’antipathie qu’il manifestait à mon égard éveillait mon attention.

Il pouvait avoir quarante ans. Il était d’une laideur rare. Sur son crâne chauve ne subsistaient plus que des oasis de

 

– 441 – cheveux noirs et drus, sur la nuque et aux tempes ; il avait la figure jaune et bouffie, le nez charnu. Il était petit, maigre et se tendait pour ne pas perdre un pouce de sa taille, à tel point que, quand je parlais avec lui, je ressentais, par sympa-thie, une légère douleur au cou. C’est la seule sympathie qu’il m’ait jamais inspirée. Ce jour-là, j’eus l’impression qu’il se retenait de rire, que tout son visage était contracté par une ironie méprisante, qui du reste ne devait pas s’adresser à moi, puisqu’il s’était si aimablement présenté. Je compris bientôt que, par une bizarrerie de la nature, cette ironie était imprimée sur son visage. Ses petites mâchoires ne s’ajustaient pas exactement : quand il fermait la bouche, il restait entre ses lèvres comme un trou, où résidait son ironie. C’était peut-être pour se conformer à ce masque, dont il ne se délivrait qu’en bâillant, qu’il se moquait volontiers d’autrui. Nullement sot, il lançait des pointes venimeuses, mais de préférence contre les absents.

Il bavardait beaucoup et, quand il s’agissait d’affaires de Bourse, son style était des plus imagés. Il parlait de la Bourse comme d’un être vivant : elle savait rire et pleurer, frémir sous la menace, s’endormir dans une douce inertie. Il la voyait monter en dansant l’escalier des cours, et le redes-cendre, au risque de se rompre les os ; il admirait sa façon de cajoler une valeur, d’en étrangler une autre ; et d’enseigner à tout le monde la modération et le travail : car seuls les gens sensés peuvent traiter avec elle. Il disait aussi qu’à la Bourse, beaucoup d’argent traînait par terre ! Le difficile, c’était de se baisser pour le ramasser.

Je priai Nilini d’attendre après lui avoir offert une ciga-rette et je m’occupai du courrier. Au bout d’un instant il se lassa et me dit qu’il ne pouvait rester davantage. Il n’était d’ailleurs venu que pour dire à Guido que certaines actions

– 442 – du nom étrange de Rio Tinto, dont il lui avait conseillé l’achat la veille, avaient gagné dix pour cent, mais oui, par-faitement, en vingt-quatre heures ! Là-dessus, il se mit à rire de bon cœur.

— Et pendant que nous sommes ici en train de parler, ou plutôt pendant que je suis ici en train d’attendre, l’après-Bourse aura fait le reste. Si le signor Speier voulait acheter ces titres maintenant, qui sait combien il les paierait ? Mais moi, j’ai vu la tendance !

Il se vanta de son coup d’œil, dû à sa longue pratique de la Bourse, puis s’interrompit pour me demander :

— Où crois-tu qu’on s’instruit mieux : à la Bourse ou à l’Université ?

Sa mâchoire inférieure s’affaissa un peu plus : l’abîme d’ironie béant entre ses lèvres s’élargissait.

— À la Bourse, bien sûr ! répondis-je avec une convic-tion qui me valut, quand Nilini se retira, une affectueuse poi-gnée de main.

Donc Guido jouait en Bourse ! J’aurais pu m’en aperce-voir avec un peu plus de perspicacité et d’attention : quand je lui avais présenté le compte exact des bénéfices, nulle-ment insignifiants, que nous avaient procurés nos dernières affaires, il avait parcouru mes chiffres du regard, en souriant, mais avec quelque mépris. Il trouvait que nous avions pris beaucoup de peine pour un gain si médiocre. Or il n’aurait pas fallu plus d’une dizaine d’affaires comme celle-là pour compenser notre perte de l’exercice précédent ! Que faire ? Et moi qui avais chanté ses louanges à Adeline quelques jours plus tôt !

 

– 443 –

Peu après, Guido arriva au bureau et je lui rapportai fi-dèlement les paroles de Nilini. Il m’écoutait avec une anxiété telle qu’il ne s’aperçut même pas que j’avais ainsi appris qu’il jouait. Dès qu’il fut renseigné, il sortit en courant.

Le soir, je racontai tout à ma femme. Elle fut d’avis qu’il fallait laisser Adeline en paix, mais en revanche avertir Mme Malfenti des périls auxquels s’exposait son gendre. De mon côté, j’essayerais d’empêcher Guido de commettre des folies.

Je préparai longuement le petit sermon que j’allais lui adresser. Enfin je tenais une occasion de réaliser à son égard mes projets de bonnes actions et d’honorer la promesse que j’avais faite à sa femme. Je savais très bien comment le prendre pour le déterminer à m’obéir. Jouer en Bourse, lui aurais-je expliqué, c’est toujours une inconséquence, mais surtout pour un commerçant avec un pareil bilan derrière lui.

Le lendemain, je commençai mon petit discours. Le dé-but alla très bien :

— Ainsi tu joues à la Bourse, maintenant ? Mais tu veux finir en prison ? lui demandai-je sévèrement. Je m’attendais à une scène et je tenais en réserve des arguments sans ré-plique : ses façons de procéder compromettaient notre firme, et je quitterais donc le bureau.

Mais, tout de suite, Guido me désarma. Bon enfant, il me raconta en détail ses opérations de Bourse qu’il avait jusqu’alors tenues secrètes. Il travaillait sur des valeurs mi-nières de je ne sais quel pays, et ses bénéfices suffisaient presque à couvrir notre déficit. Maintenant que le danger était passé, il pouvait tout raconter. Si, par malchance, il re-perdait ce qu’il avait gagné, il cesserait de jouer, simple-

 

– 444 – ment ; si, au contraire, la fortune continuait à le seconder, il s’empresserait de remettre en ordre mes écritures, dont il sentait toujours la menace.

Je crois bien que n’était pas le moment de se fâcher, mais de nous féliciter plutôt ! Quant à la question de comp-tabilité, je lui dis qu’il pouvait désormais dormir tranquille : là où il y a de l’argent disponible, c’est un jeu que de mettre en ordre les écritures les plus embrouillées : quand nous au-rions rétabli dans nos livres le compte d’Adeline, comme le voulait le droit, et comblé, au moins en partie, ce que j’appelais le gouffre de notre entreprise, à savoir le compte de Guido, notre comptabilité ne ferait plus un pli.

Je lui proposai de faire ce règlement sans attendre et de porter à notre actif les bénéfices de ses opérations en Bourse. Il s’y refusa et ce fut tant mieux car, autrement, je serais de-venu le comptable d’un joueur et j’aurais endossé une res-ponsabilité plus lourde. Au lieu de cela, les choses allèrent leur train comme si je n’existais pas. Les raisons de son refus me parurent fondées : il n’était pas de bon augure de payer tout de suite ses dettes et c’est une superstition très répan-due dans les salles de jeux que l’argent des autres porte chance. Évidemment je n’y crois pas, mais quand je joue, je ne néglige aucune précaution, moi non plus.

Continuer : partie 5 sur 6