La femme invisible

Christopher Stork · Chapitre 12 sur 15

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La femme invisible

Chapitre XI

 

— En somme, dit rêveusement Philip, si tu ne te mettais pas de vernis à ongles, rien de tout cela ne serait arrivé… On a bien raison de dire que c’est le diable qui pousse les femmes à être coquettes !

Carole lui jeta un coup d’œil attendri. Qu’il était drôle dans le peignoir de bain qu’elle lui avait prêté et qui lui arrivait aux genoux ! « On dirait un jeune garçon qui a grandi trop vite, pensa-t-elle, un jeune garçon singulièrement expert à certains jeux, en tout cas… » Elle s’étira avec volupté sous le drap qui la recouvrait.

— Je ne vois pas ce que le diable vient faire dans cette histoire, dit-elle, et tu devrais bien me donner une cigarette, égoïste !

— Moi, je le vois très bien, répondit Philip en s’approchant du lit, une cigarette allumée à la main… Et ce n’est pas par hasard que tu as baptisé ton produit Asmodine, du nom d’un diable, précisément.

Il s’assit sur le bord du lit et caressa doucement le bras nu de la jeune femme.

— Sérieusement, chérie, dit-il d’un air soucieux, tu n’as pas l’air de te rendre compte de la situation.

— Qu’est-ce qu’elle a, la situation ? demanda Carole en aspirant une bouffée de fumée.

— Elle est catastrophique, répondit Philip. C’est à peu près comme si tu venais de fabriquer la première bombe atomique dans ta cuisine et que tu te demandais ce que tu vas en faire…

— Allons, allons, Philip, ce n’est pas aussi dramatique.

— Non, ça l’est davantage ! Si ce produit tombe entre de mauvaises mains…

— Mais nous sommes seuls à connaître son existence ! s’exclama Carole.

— En es-tu certaine ? Absolument certaine ? demanda Philip avec gravité.

— Mais oui, je t’assure. Je n’ai laissé aucune trace de mes travaux au laboratoire. Et même ici, personne ne trouverait rien de compromettant… à part mon maillot, bien sûr… Au fait, où est-il, ce maillot ? ajouta-t-elle en se penchant hors du lit.

Philip se mit à rire.

— Tu n’espères pas l’apercevoir, quand même !

— Si encore tu ne me l’avais pas arraché avec autant de sauvagerie, espèce de brute ! dit la jeune femme en tâtant la moquette au pied du lit. Où étions-nous quand tu me l’as enlevé ?

— Là, près de ce fauteuil, dit Philip.

Il s’agenouilla sur le sol et se mit à tâtonner lui aussi, au hasard. Carole éclata de rire.

— Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ? demanda Philip.

— Nous ! Je pense à la tête que les gens feraient s’ils nous voyaient en train de chercher quelque chose qui, pour eux, n’existe pas.

— Ils nous croiraient fous… et ils ne se tromperaient peut-être pas, grommela Philip. Bon ! Voici une des ballerines… Voici l’autre ! Et je tiens le maillot ! Ça fait quand même une impression bizarre, ajouta-t-il en se relevant, d’avoir dans les mains quelque chose qui est là… mais qu’on ne peut pas voir…

— Donne, dit Carole, que je garde près de moi mes petites affaires…

Philip se rassit sur le bord du lit et la regarda pensivement.

— Et, à part elles, il n’y a pas d’autres traces ? demanda-t-il.

— Non, répondit Carole en secouant la tête. Ah si ! s’exclama-t-elle… J’avais fait un premier essai sur un bout de chiffon et je ne le retrouve plus…

Philip fronça les sourcils.

— C’est ennuyeux, murmura-t-il, où peut-il être ?

— Je ne sais pas. Il se trouvait dans ma serviette et il n’y est plus. Il a dû tomber quelque part…

— Quelque part, mais où ?

— Dans la salle de bains, je pense. Quelle importance ? Personne ne peut le voir, par définition.

— Mais quelqu’un peut le toucher par hasard, insista Philip.

— Eh bien, si je mets la main dessus, je le brûlerai et voilà tout.

— Mais si ce n’est pas toi qui le retrouves ? Suppose que ce soit ta femme de ménage…

— La pauvre ! Elle en deviendrait folle ! s’exclama Carole avec un petit rire. Déjà elle entend des voix… surtout après le troisième verre de gin…

— Tâche d’être un peu sérieuse pendant quelques minutes, dit Philip en lui prenant la main.

— Je suis bien trop heureuse pour être sérieuse, murmura la jeune femme en souriant.

— Fais un effort. Ce chiffon n’aurait-il pas pu tomber ailleurs ? Dans ton laboratoire par exemple ?

Le sourire de Carole s’effaça. Ses sourcils se froncèrent.

— Ce n’est pas absolument exclu, admit-elle.

— Auquel cas, un de tes collègues pourrait le trouver… ou Montebello lui-même, pourquoi pas ?

Les yeux de la jeune femme s’agrandirent soudain.

— Montebello ! répéta-t-elle dans un murmure. Tu me rappelles quelque chose que j’avais complètement oublié !

Elle se dressa brusquement dans le lit. Le drap glissa de ses épaules et découvrit ses seins mais elle n’y prit pas garde.

— Sa secrétaire m’a téléphoné ce matin pour me prévenir que Montebello me cherchait partout, ce qui est son habitude, mais aussi qu’il avait réclamé les bordereaux d’achat des produits que j’utilise au labo.

— Et c’est aussi son habitude ? demanda doucement Philip.

— Non. Pas avec moi en tout cas. Il avait déjà fait le coup à des collègues pour pouvoir les accuser ensuite de gaspillage ou de dépenses inconsidérées… J’ai pensé qu’il voulait me jouer le même mauvais tour, et puis…

— Les produits en question, ce sont ceux dont tu t’es servie pour fabriquer l’Asmodine ?

Carole ferma les yeux. Elle était devenue très pâle tout à coup.

— Oui, souffla-t-elle.

La main de Philip se crispa sur la sienne.

— Est-ce qu’à partir de la liste de ces produits, Montebello serait capable de reconstituer l’Asmodine ? demanda-t-il d’une voix sourde.

— Ce n’est pas impossible, dit Carole en rouvrant les yeux. Oh ! Philip ! C’est affreux ! S’il y arrive, il risque de revendre la formule à ses amis !

Philip se leva, le visage contracté.

— Il est encore temps de l’en empêcher, assura-t-il sans regarder Carole. Je vais téléphoner au « grand Sioux ».

— À qui ? demanda la jeune femme, stupéfaite.

— C’est le surnom du patron de la Firme. Je vais lui dire de précipiter le mouvement et de faire arrêter Montebello tout de suite. Il devait terminer la soirée chez cette jeune actrice, n’est-ce pas ?

— Oui, dit Carole en se levant, elle aussi. Mais… Philip, ton « grand Sioux » va vouloir savoir pourquoi tu lui demandes une pareille chose…

— Évidemment, répondit Philip en haussant les épaules et en se dirigeant vers le fauteuil où il avait posé ses vêtements.

— Et tu vas le lui dire ? Tu vas lui dire que Montebello a peut-être trouvé le secret de l’Asmodine ?

Philip avait commencé à se rhabiller en lui tournant le dos.

— Je ne vois pas ce que je pourrais faire d’autre, répliqua-t-il un peu sèchement.

Carole courut vers lui.

— Il ne faut pas, Philip ! supplia-t-elle. Si tu lui dis que l’Asmodine existe, il va vouloir en savoir davantage, en connaître la formule… et il s’en servira pour ses besoins à lui ! Tu m’as parlé, tout à l’heure, de ce que les agents de renseignements pourraient faire de l’invisibilité s’ils la possédaient… Ne serait-ce pas monstrueux ?

Lentement, Philip lui fit face, les traits crispés.

— Il y a pire encore que ce que tu dis, murmura-t-il. Ce brave colonel Henning fait, lui aussi, partie de la Firme… Et il sera mis au courant de l’existence de l’Asmodine, bien entendu…

— L’homme qui voulait se servir de l’invisibilité comme d’une arme absolue, dit Carole avec horreur.

— Eh oui… Tu vois que, lorsque j’évoquais la bombe atomique, je ne me trompais pas tellement…

La jeune femme se jeta contre lui, l’entoura de ses bras.

— Il ne faut pas, mon chéri, gémit-elle, il ne faut pas le leur dire ! Ce secret doit rester entre nous…

— Cela me paraît tout à fait impossible, ma chérie, dit sombrement Philip. Si Montebello est au courant de ta découverte, il risque fort, en effet, de la revendre… et, dans ce cas, ce n’est plus nous qui aurons l’arme absolue, ce sont ses amis ! Il faut empêcher cela à tout prix !

Carole se détacha de lui et revint vers le lit.

— Oui, il faut empêcher cela à tout prix, murmura-t-elle. Philip, j’ai une idée… Allons nous-mêmes nous occuper de Montebello !

— Quoi ? s’exclama Philip. Tu veux que…

— Oui, Philip. Je vais remettre mon maillot invisible et nous irons ensemble chez cette actrice. Toi, tu t’occuperas de lui, tu essaieras de lui tirer les vers du nez… Et moi, j’interviendrai à ma manière… Tu as vu combien cela pouvait être terrifiant… Je suis certaine d’arriver à lui faire assez peur pour qu’il nous dise la vérité et qu’il renonce à son projet…

Philip la regarda fixement.

— Et si tu n’y parviens pas ? demanda-t-il d’une voix blanche. Si Montebello s’entête ?

— Alors nous le supprimerons ! dit la jeune femme, résolument. Je préfère le tuer de mes mains que de voir le secret de l’Asmodine diffusé à travers la planète… Si cela se produisait, je crois que je me considérerais comme la plus grande criminelle de guerre de tous les temps…

 

*

* *

 

Vera se réveilla en sursaut en entendant la sonnerie de la porte et jeta un coup d’œil à sa montre : une heure du matin ! Il était culotté, Alfred ! La faire attendre ainsi, et dans cette tenue ridicule, pour arriver tout guilleret au milieu de la nuit ! « Je vais lui dire ma façon de penser, se promit Vera en se levant de son fauteuil. Et s’il s’imagine qu’on va faire l’amour, il se goure, le vieux schnoque ! Je vais le foutre dehors, oui ! »

Elle déverrouilla sa porte, l’ouvrit à la volée et tressaillit en apercevant l’épaisse silhouette de Jimmy qui grimaçait un sourire.

— Salut, petite ! dit-il en l’écartant d’un geste et en pénétrant dans l’appartement.

— Qu’est-ce que tu viens faire ici, à cette heure ? demanda Vera, suffoquée. Je te préviens que j’attends Alfred d’une minute à l’autre…

— Tu as tort, dit Jimmy en se laissant tomber dans un fauteuil et en se servant une large rasade de whisky.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda la jeune femme en revenant vers lui.

— Ce que je dis. Tu as tort de l’attendre. Alfred ne viendra pas cette nuit.

— Il aurait pu me prévenir ! s’exclama Vera, furieuse.

— C’est ce que je fais à sa place, ricana Jimmy en levant son verre dans sa direction. Oh mais dis donc ! Tu étais toute prête, ma mignonne ! Et en tenue encore ! En costume de scène pour ainsi dire ! Il n’y a rien à dire ! Pour des dessous affriolants, ce sont des dessous affriolants !

Vera courut dans sa chambre et en revint enveloppée dans une robe de chambre de soie blanche.

— Changement de décor ! ironisa Jimmy. Dommage ! J’aimais assez ce que tu montrais tout à l’heure…

— Qu’est-ce que tu me veux, Jimmy ? demanda l’actrice. On ne devait se voir que demain…

— Eh bien, j’ai changé d’avis, dit Jimmy en vidant son verre d’un trait. J’ai quelques questions à te poser à propos de ton vieux beau. Est-ce qu’il t’a parlé parfois de ses travaux ?

— Très peu, heureusement pour moi, répondit Vera en s’asseyant en face de l’obèse. Il a essayé au début. Mais je lui ai fait passer ça en vitesse…

Jimmy se remplit un autre verre.

— Dommage ! fit-il en haussant les épaules. C’était pourtant une bonne occasion de t’instruire. Mais tu as toujours été un peu paresseuse, pas vrai, fillette ? Il n’a jamais fait allusion à un truc qu’il aurait découvert, quelque chose qui rend invisible ?

— Invisible ! répéta la jeune femme, les yeux ronds… Non, vraiment jamais, quelle drôle d’histoire !

— Encore plus drôle que tu ne le crois, assura Jimmy. Autre chose : est-ce que ce cher professeur t’a parlé de quelqu’un nommé Carole Gray ?

— Alors là, oui, et à plusieurs reprises ! s’exclama Vera. C’est une femme qui travaille dans son laboratoire. Je crois même qu’elle est son assistante ou quelque chose comme ça. Et il l’avait drôlement dans le nez !

— Ah oui ? Pourquoi ça ? demanda Jimmy d’un ton indifférent.

— Il la trouvait prétentieuse, chipie et moche comme un pou.

— Je vois. Et tu ne saurais pas, par hasard, où elle crèche, cette créature de rêve ?

— Pour ça, non… On doit pouvoir la trouver au labo… Pourquoi, Jimmy ? Tu veux la voir ?

— Occupe-toi de tes affaires, dit sèchement Jimmy en se levant, et elles ne vont pas bien, tes affaires, ma pauvre petite idiote.

Une ombre de frayeur passa dans les yeux de Vera.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle d’une voix timide.

— Il se passe ce qui devait se passer, répondit Jimmy en marchant sur elle. Je t’avais dit d’être discrète avec ton Alfred, de ne pas te montrer avec lui en public. Mais non ! Il a fallu que tu sortes en sa compagnie, que tu ailles danser dans les clubs chics et les salons à la mode en traînant ce vieux con derrière toi, comme un toutou… Résultat : ton prof a des ennuis… et toi aussi !

Vera pâlit.

— Des ennuis ? Quels ennuis ? demanda-t-elle d’une voix qui s’enrouait.

L’obèse eut un sourire méchant.

— Les pires ! dit-il brutalement. Tu vas te retrouver en prison, ma mignonne, et pour longtemps !

La jeune femme poussa un petit cri et se dressa, livide. Dans le mouvement qu’elle fit, sa robe de chambre s’entrouvrit mais elle ne parut pas s’en rendre compte.

— Tu veux dire que tout est découvert ? gémit-elle.

— C’est une affaire d’heures, répondit Jimmy, les yeux rivés sur ce que révélaient les pans écartés de la robe de chambre.

Vera se précipita vers lui, lui saisit les mains.

— Aide-moi, Jimmy, sauve-moi ! supplia-t-elle, les lèvres tremblantes. Je ne veux pas aller en prison ! Trouve-moi une cachette quelque part…

Elle vit la direction qu’avaient pris les yeux de Jimmy et ouvrit largement sa robe de chambre. Puis, d’un geste des deux bras, elle l’enleva et la laissa tomber sur le sol.

— Je ferai tout ce que tu voudras, souffla-t-elle, mais sauve-moi, Jimmy, je t’en prie…

Une lueur trouble s’alluma dans les petits yeux de l’obèse. Il fit un pas en avant et empoigna les épaules nues de la jeune femme.

— Tu feras ce que je te dirai ? demanda-t-il d’une voix rauque.

Vera eut un sourire crispé.

— Tout, Jimmy, tout.

— Sans rechigner comme tu le fais d’habitude ?

— C’est promis, Jimmy.

— Et sans pleurer ?

— Je ne verserai pas une larme.

Le souffle de Jimmy s’accéléra. Ses mains se crispèrent un peu plus sur les épaules nues.

— Et tu feras même semblant d’aimer ça ?

— Oui, Jimmy, je le jure.

— Alors viens ! dit l’obèse en la poussant vers la salle de bains.

 

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