La femme invisible
Chapitre XIII
— Une femme invisible, hein ? grommela Hutchinson avec une moue réprobatrice. Écoutez, Holmes, vous m’êtes sympathique et vous avez été jusqu’ici un agent remarquable. Mais, franchement, croyez-vous que ce soit l’heure de vous livrer à ce genre de canular ?
Furieux, Philip frappa du poing sur le bureau de son supérieur.
— Mais ce n’est pas un canular, monsieur ! s’exclama-t-il. J’ai vu, de mes yeux vu… enfin… façon de parler… Je veux dire que Carole… Miss Gray a passé devant moi un costume, une espèce de maillot imbibé d’une substance qui la rendait invisible. Cette substance s’appelle l’Asmodine et il est très possible que Montebello en connaisse lui aussi l’existence, et, peut-être, la formule. S’il la vend à ses amis…
La sonnerie du téléphone l’interrompit. Hutchinson décrocha, écouta en silence et finit par dire d’une voix neutre :
— Bien. Poursuivez les recherches. Il est peut-être à son laboratoire…
Il raccrocha et regarda Philip d’un air soucieux.
— Nos hommes viennent de se rendre au domicile de Montebello. Il n’y est pas. Mais son bureau a été fouillé de fond en comble et cela tout récemment…
— Il n’y avait… personne d’autre ? demanda Philip d’une voix rauque.
Hutchinson haussa les sourcils.
— Pas que je sache, répondit-il. Vous pensez que votre amie, Miss Gray, a pu se rendre chez lui ?
— Je le crains, murmura Philip. Ce serait tout à fait son genre de jouer les cavaliers seuls ! Si elle y est allée, si elle a été surprise… par les autres, son cadavre est peut-être là-bas, dans un coin…
— On me l’aurait signalé, dit le « grand Sioux ».
Philip se leva brusquement.
— Non pas, puisqu’elle est invisible ! cria-t-il.
Il se mit à marcher nerveusement dans le bureau.
— Elle est peut-être quelque part, en train d’agoniser, sans que personne ne puisse lui porter secours, gronda-t-il. Oh ! C’est à devenir fou !
Une lueur de pitié passa dans les yeux de Hutchinson.
— Écoutez, mon garçon, dit-il d’une voix douce, je crois que vous êtes à bout de nerfs et qu’un peu de repos vous ferait le plus grand bien… Rentrez chez vous, prenez un somnifère, vous y verrez plus clair demain… Et, pendant ce temps, je vous promets que nous ferons tout pour retrouver Miss Gray…
— Mais vous ne comprenez donc pas…, commença Philip avec fièvre.
Le téléphone l’interrompit à nouveau.
— Oui, dit Hutchinson. Ah ! Barnes ! Quelles nouvelles ? Je vois… Je vois… Diable ! C’est mauvais, cela… Occupez-vous de l’homme et faites-le parler… Je vous laisse le choix des moyens, mais il y a urgence extrême… Et prévenez la police locale… Il va falloir faire draguer la Tamise à cet endroit…
Il reposa le combiné sur son socle, croisa les mains et demeura un instant silencieux.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Philip d’un ton inquiet.
— Il semble bien que nous ayons mis la main sur un des membres de la bande, répondit Hutchinson, un certain Genia Oustenko. Il conduisait la voiture qui a percuté la nôtre…
— Celle qui avait pris Montebello en filature ?
— Oui. On a réussi à le rejoindre au moment où il montait sur un bateau qui se trouvait amarré à Maidenhead. D’après Barnes, on y a fait des découvertes intéressantes, un lecteur de microfilms notamment… Mais aussi quelque chose de moins plaisant… Des traces de ciment à prise rapide…
Philip tressaillit et se pencha vers le « grand Sioux ».
— Est-ce que cela signifie…, commença-t-il.
Puis il s’interrompit, incapable d’achever sa phrase.
— Ils ont jeté quelqu’un à l’eau, les jambes enfoncées dans un fût de ciment, cela me semble probable, dit Hutchinson sans le regarder, mais qui ? On est en train d’interroger cet Oustenko à ce sujet… À mon avis, ce ne peut pas être Miss Gray. Comment se serait-elle rendue là-bas ? Il s’agit vraisemblablement de ce malheureux Montebello…
— Pourquoi lui ? demanda Philip.
Hutchinson haussa les épaules.
— Ce serait logique en tout cas. Ils avaient décidé d’arrêter les frais avec Montebello et sa jeune amie. La mort de celle-ci le prouve. Et, s’ils l’ont tuée, ils avaient certainement aussi l’intention de tuer le professeur…
Philip se redressa et serra les poings.
— Mais où est Carole ? gronda-t-il.
— Et pourquoi pas chez elle, tout simplement ? suggéra le « grand Sioux ».
Philip hocha la tête.
— C’est le dernier endroit où elle peut se cacher, murmura-t-il, Carole n’est pas folle ! Elle sait qu’elle est en danger, que, si les autres sont au courant de sa découverte comme il est probable, ils doivent la chercher partout et, en premier lieu, chez elle… À moins que…
Ses yeux s’agrandirent brusquement.
— À moins qu’elle n’ait précisément commis cette folie ! s’exclama-t-il. Elle avait décidé de régler cette affaire à elle toute seule, persuadée que son invisibilité lui permettrait de tenir tête à n’importe qui… Oui, c’est possible après tout… J’y cours !
— Attendez ! cria Hutchinson en le voyant se précipiter vers la porte. Holmes ! Attendez au moins que je…
Mais Philip était déjà loin.
— Damné fou ! maugréa le « grand Sioux » en décrochant son téléphone et en composant un numéro à la hâte. Hopkins ? Prenez quatre hommes et filez à l’adresse suivante… Armez-vous et prenez garde, il peut y avoir du vilain…
Il raccrocha et poussa un interminable soupir.
« Vera Rich morte, pensa-t-il. Montebello mort aussi, plus que probablement… Espérons que ça s’arrêtera là… Cette Carole Gray est-elle de taille à s’en tirer toute seule ? Elle m’a l’air bien présomptueuse, cette dame… Et qu’est-ce que c’est que cette histoire d’invisibilité ? Holmes semble y croire dur comme fer, et il n’était ni ivre ni fou, du moins en apparence… L’invisibilité… Ce serait fantastique pour des gens comme nous ! Encore faudrait-il s’arranger pour que le procédé reste notre propriété exclusive… Si elle a découvert quoi que ce soit de sérieux dans ce domaine, Carole Gray devra être surveillée jour et nuit. Peut-être même assignée à résidence… Et, pour ce que j’en sais, elle n’aimera pas cela… Bah ! Je lui donnerai Philip Holmes comme gardien, cela lui fera accepter bien des choses… Être invisible… Je sais, en tout cas où je me rendrais en premier, si je l’étais… »
Il sursauta et secoua la tête comme pour se débarrasser d’un rêve. « Je déraisonne ! pensa-t-il, irrité. Je fais ce qui s’appelle : « vendre la peau de l’ours ! » Car si les tueurs du K.G.B. s’emparent de Carole avant nous… c’est de l’autre côté du rideau de fer que nous viendront les espions invisibles… »
*
* *
Pavel sortit la tête par la fenêtre de la portière avant et observa l’immeuble en face duquel il venait de s’arrêter. Sa pomme d’Adam proéminente monta et redescendit nerveusement.
— Les fenêtres du troisième sont allumées, murmura-t-il en russe. J’espère que ce n’est pas là qu’elle crèche…
— Et après ? grommela Jimmy dans la même langue. Je te dis qu’il me la faut, cette souris ! Même si on doit déquiller du monde… Tu as ton silencieux ?
— Il est en place, répondit Pavel en frappant sur la bosse qui déformait son veston du côté gauche.
— Bon. À partir de maintenant, on parle anglais, dit Jimmy. S’il y a des oreilles qui traînent sur notre passage, pas la peine d’attirer l’attention. Vu ?
— Vu, Boris… Je veux dire : vu, Jimmy ! corrigea Pavel avec précipitation. Mais, avant qu’on fonce, dis-moi une chose : qu’est-ce qu’on va bien pouvoir en tirer, de ce truc invisible ?
« Si tu ne l’as pas déjà compris, pauvre cloche, c’est que tu ne mérites pas de comprendre ! songea Jimmy avec mépris. D’ailleurs, une fois que j’aurai mis la souris en lieu sûr, je m’arrangerai pour te retirer du circuit ! Ce jeu-là, je veux le jouer seul… »
— Je t’ai dit que je t’expliquerais toute l’affaire en temps voulu, dit-il d’une voix irritée, mais, maintenant, nous avons autre chose à faire… Amène-toi !
Ils descendirent de voiture en évitant de faire claquer les portières, traversèrent la rue déserte et parvinrent devant la porte cochère. À la lueur du réverbère tout proche, Jimmy examina le panneau qui portait la liste des locataires et poussa un grognement. Carole Gray habitait, en effet, au troisième.
« Qu’est-ce qu’elle fout, là-haut, avec toutes ses lumières allumées ? se demanda-t-il. Elle donne une boum ? On entendrait de la musique. Ou alors, il y a un comité de réception qui nous attend ? Il aurait plutôt fait le noir… On va bien voir… »
Il s’engagea sur les marches de l’escalier, suivi de Pavel et, en arrivant sur le palier du troisième, tira de sa poche un trousseau de clés plates. Il ne dut pas tâtonner très longtemps pour trouver celle qui convenait. Quelques instants plus tard, la porte de Carole s’ouvrait silencieusement. Jimmy demeura immobile sur le seuil. Puis il tira son pistolet du holster qu’il portait sous l’aisselle gauche, fit un signe de tête à Pavel, entra et referma la porte derrière lui.
Les deux hommes s’immobilisèrent à nouveau dans le vestibule éclairé. L’appartement était totalement silencieux. « La souris est peut-être partie en oubliant ses lumières, se dit Jimmy, ou alors elle s’est endormie… À moins que ce ne soit un piège et qu’ils soient tous là, de l’autre côté de cette porte, l’arme au poing. On va savoir ça tout de suite… »
Il s’avança vers la porte, posa la main sur la poignée, l’abaissa brusquement en donnant une violente poussée et se jeta sur le côté. La porte alla cogner le mur avec un bruit sourd, mais rien d’autre ne se produisit. Jimmy fit un nouveau signe à Pavel qui s’accroupit et passa lentement la tête par l’embrasure, le pistolet levé. Puis il se redressa en secouant la tête et fit signe à Jimmy qu’il n’y avait personne.
Ce dernier pénétra dans le salon en poussant un petit soupir soulagé. Allons ! Selon toute apparence, ils étaient arrivés les premiers ! Restaient encore ces deux portes, bien sûr. L’une s’ouvrait sur une chambre à coucher. Vide. Et la salle de bains était vide, elle aussi, tout comme la cuisine.
Un sourire retroussa les grosses lèvres de Jimmy. Non seulement ils étaient les premiers et n’avaient plus qu’à attendre tranquillement le retour de la souris. Mais ils disposaient même d’assez de temps pour fouiller ses tiroirs. Peut-être trouveraient-ils, ici ou là, des traces de ses recherches…
D’un geste, il désigna à Pavel la commode qui se trouvait dans la chambre à coucher et se dirigea lui-même vers un bahut rustique dressé dans un coin du salon. Le premier tiroir ne contenait guère que des couverts et le deuxième des serviettes et des nappes. Mais, dans le troisième, il découvrit plusieurs dossiers de carton fort qu’il sortit, non sans mal, et vint déposer sur un guéridon.
Il allait s’asseoir dans un fauteuil pour les consulter à l’aise quand un bruit singulier lui parvint de la chambre à coucher, celui d’un choc sourd suivi d’un grognement de douleur. Jimmy bondit vers la porte qui était restée ouverte et aperçut Pavel, à genoux devant la commode, qui se tenait le crâne à deux mains en faisant une affreuse grimace.
— Qu’est-ce qui t’arrive, nom de Dieu ? gronda Jimmy.
L’autre tourna vers lui un visage convulsé.
— Quelque chose…, souffla-t-il, quelque chose qui… m’a frappé sur la tête… Regarde, ça saigne, ajouta-t-il en tendant vers son camarade une main dégoulinante de sang.
Jimmy regarda autour de lui et se ramassa sur lui-même. « Ce n’est pas vrai, pensa-t-il, ce n’est pas possible ! La gonzesse invisible, elle serait ici, dans cette pièce ! Mais alors ? Elle peut nous faire n’importe quoi, la salope ! »
Pris d’une inspiration subite, il se planta dans l’embrasure de la porte que sa corpulence remplissait presque entièrement.
— Pavel, amène-toi ! souffla-t-il. Vite !
Pavel se releva avec effort et vint vers lui en chancelant. Jimmy s’effaça juste assez pour le laisser passer puis recula d’un pas et referma la porte. Pavel le regarda d’un air anxieux. Un filet de sang coulait lentement le long de sa joue gauche.
— Qui est-ce qui m’a frappé ? demanda-t-il.
D’un signe de tête, Jimmy désigna la porte.
— La femme que nous cherchons, murmura-t-il, avec un peu de chance, elle est enfermée là… Si tu vois la porte s’ouvrir, défouraille et balance la purée, même s’il n’y a personne, vu ?
Pavel secoua lentement la tête sans le quitter des yeux.
— Tu débloques ou quoi ? marmonna-t-il. Il n’y avait pas un chat dans cette chambre.
— Que tu crois ! ricana Jimmy. La gonzesse, elle est invisible, tu comprends ?
Pavel devint très pâle et recula d’un pas, le pistolet braqué sur la porte.
— Invisible ? chevrota-t-il. Je n’aime pas ça, Jimmy, je n’aime pas ce genre de diableries !
— Moi non plus ! assura Jimmy. Mais on va les faire cesser ! Elle doit avoir quelque chose sur elle, une étoffe ou un drap qui nous empêche de la voir… Si nous arrivons à la coincer et à lui arracher ce truc, nous la verrons comme tout le monde…
Au même instant, un objet brillant parut voler dans l’air et s’abattit violemment sur sa tempe. Jimmy poussa un grognement de douleur et vacilla. Dans un réflexe, il lança le bras sur sa droite et heurta un corps qui se déroba aussitôt.
— La salope ! Elle est ici ! gronda Jimmy en se lançant en avant, le pistolet tendu.
Un nouveau coup le frappa au poignet. Il cria de douleur. Son arme lui échappa des mains, tomba sur la moquette et aussitôt, comme animée d’une vie propre, remonta dans les airs et se pointa sur lui.
— Les mains en l’air, tous les deux ! ordonna une voix ; toi, le grand escogriffe, lâche ton pistolet !
Avec un gémissement épouvanté, Pavel obéit.
— C’est le diable, Boris, c’est le diable je te dis ! cria-t-il d’une voix lamentable.
— Ta gueule, connard ! répliqua Jimmy, les yeux fixés sur le pistolet qui paraissait flotter en l’air à trois mètres de lui.
« Si je plonge, j’ai ma chance, se dit-il, mais si je loupe mon coup, je récolte une bastos au passage… Il vaut mieux attendre… Qu’est-ce qu’elle va bien pouvoir faire maintenant, cette grognasse ? Elle n’est pas assez culottée pour nous buter tous les deux de sang-froid… »
— Reculez tous les deux, dit la voix ; allez vous adosser au mur, là-bas, mais gardez les mains en l’air…
« Nous adosser ? ricana intérieurement Jimmy. Connaît même pas la manœuvre, cette souris ! C’est face au mur qu’elle devrait nous placer… » Il tressaillit. En reculant d’un pas, il venait de mettre le pied sur le pistolet que Pavel avait laissé tomber. « Là, j’ai ma chance ! » songea-t-il.
Il jeta un coup d’œil à Pavel qui, blanc comme un linge, reculait vers le mur. Et, brusquement, Jimmy se jeta sur le sol, empoigna le pistolet et tira, au jugé, en direction de l’arme qui le menaçait. Un faible cri s’éleva. Un trou noir apparut dans l’air, un trou d’où jaillit un filet de sang. Le pistolet vacilla.
« Je l’ai eue ! se dit Jimmy. Pourvu que je ne l’aie pas dessoudée ! J’ai besoin d’elle, moi ! » Ce fut sa dernière pensée. Le canon du pistolet braqué sur lui se releva, une détonation claqua. Jimmy sentit un coup terrible le frapper en pleine poitrine et bascula lourdement en arrière.
— Ne me tuez pas, je vous en prie ! hurla Pavel en voyant le pistolet se diriger sur lui.
— Retourne-toi face au mur, dit la voix qui était devenue un peu rauque.
Pavel obéit. Alors, avec une grimace de douleur, Carole posa le pistolet sur le guéridon devant elle, et entreprit de retirer son maillot en commençant par la cagoule. Sa tête apparut, puis ses épaules. Du sang ruisselait sur son bras gauche mais elle n’y prit pas garde. « On va arriver maintenant, pensa-t-elle. Les coups de feu ont certainement attiré l’attention des voisins. La police sera là d’une minute à l’autre… et il n’est pas question qu’elle trouve ce maillot… »
Elle arriva enfin à s’en extraire. Mais elle se sentait de plus en plus faible. Debout au milieu du salon, vêtue de ses dessous et ses bas, le maillot invisible à la main, elle tourna la tête en tous sens, cherchant désespérément où elle pourrait le dissimuler. « S’ils savent ce qu’ils cherchent – et Philip leur aura tout dit – ils fouilleront partout jusqu’à ce qu’ils aient mis la main dessus… »
Une idée lui vint tout à coup et elle eut un faible sourire. Elle fit un geste brusque des deux bras et sentit la douleur dans son épaule devenir intolérable… Mais elle était débarrassée du maillot. « Il ne faut pas m’évanouir, se dit-elle, pas avant qu’ils n’arrivent. Sinon cet homme va s’enfuir… » Tout tournait maintenant autour d’elle et elle dut se retenir au buffet pour ne pas tomber.
Puis il y eut, très loin, un bruit de porte s’ouvrant à la volée, un appel.
— Carole ! hurla la voix de Philip.
Dans un brouillard, la jeune femme le vit accourir vers lui. Il tenait une arme à la main. Elle lui sourit doucement.
— Tu arrives juste à temps, mon chéri, souffla-t-elle, mais je ne suis vraiment pas dans une tenue convenable…
Philip dit quelques mots qu’elle ne comprit pas. Le brouillard était en elle à présent, l’envahissait, l’emportait… Elle sentit ses genoux plier lentement et perdit conscience.
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