La femme invisible

Christopher Stork · Chapitre 13 sur 15

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La femme invisible

Chapitre XII

 

Philip Holmes contourna le Piccadilly Circus et s’engagea dans Coventry Street en direction de Covent Garden. Il passa lentement devant l’immeuble où habitait Vera Rich, jeta un long regard autour de lui, puis poursuivit sa route dans Cranbourn Street.

— Tu ne t’arrêtes pas ? demanda la voix étonnée de Carole.

Philip tourna la tête vers le siège à côté du sien, ce siège vide en apparence mais où il savait que la jeune femme était assise.

— Je ne m’y ferai jamais ! déclara-t-il avec agacement. Je dois être allergique à l’invisibilité, c’est bien ma chance ! Chaque fois que j’entends ta voix sortir, comme ça, de nulle part, j’ai l’impression d’être Jeanne d’Arc et je n’aime pas ça du tout !

— Et quand je te touche, comme ceci ? plaisanta Carole en posant sa main sur la cuisse de Philip.

La voiture fit une courte embardée.

— C’est pire ! grommela Philip. J’ai l’impression d’être assailli par je ne sais quelle succube !

— Je ne sais pas si c’est tellement flatteur pour moi, murmura la jeune femme, mais tu n’as pas répondu à ma question : pourquoi ne t’es-tu pas arrêté ? Nous étions arrivés chez Vera.

— Nous n’étions pas les seuls à y être arrivés, dit Philip avec un sourire glacé. Tu n’as pas remarqué cette camionnette de livraison garée près de sa porte ? Ma main à couper que ce sont des collègues de la Firme !

— Pourquoi surveilleraient-ils la porte de Vera ?

— Parce que Hutchinson, je veux dire le « grand Sioux » – encore un secret d’État qui s’en va ! – a lâché ses dogues sur Montebello et sa belle amie. Si bien que nous serons repérés dès que nous entrerons dans l’immeuble.

— Tu risques d’être repéré, rectifia Carole en riant. Moi, de par mon état, j’échappe aux yeux perçants de ton « grand Sioux » et de ses sbires.

— D’accord, d’accord, reconnut Philip avec mauvaise humeur, mais le problème reste entier : si un des agents de la Firme m’aperçoit et me reconnaît – ce qui est plus que probable – Hutchinson sera prévenu aussitôt. Et il s’étonnera, à juste titre, que je vienne rendre visite à Vera Rich au milieu de la nuit, sans en avoir reçu la mission.

Carole garda le silence. Au bout d’un instant, Philip jeta un coup d’œil machinal vers sa droite et haussa les épaules.

— Tu es toujours là, j’espère ? demanda-t-il aigrement.

— Oui, répondit Carole, je réfléchissais à ton problème… et je crois que j’y ai trouvé une solution… As-tu quelque chose qui ressemble à un marteau dans ta voiture ?

— Un marteau ? répéta Philip en fronçant les sourcils… Non ma foi. J’ai une clé à molette dans la boîte à gants.

— Donne-la-moi, dit la jeune femme… Parfait ! ajouta-t-elle en soupesant l’outil. Voilà ce que nous allons faire…

Quelques instants plus tard, Philip arrêtait sa voiture au coin de Charing Cross Road et de Cranbourn Street et poursuivait son chemin à pied.

— J’y vais, souffla la voix de Carole à son oreille. Au premier bruit, tu fonces !

Philip inclina la tête et continua à avancer vers l’immeuble de Vera Rich. La camionnette de la Firme se trouvait au-delà de l’entrée, à une cinquantaine de mètres. Soudain, un fracas de verre brisé s’éleva dans la nuit. Philip bondit et, en quelques secondes, parvint devant la porte cochère dont il actionna vivement l’ouverture automatique. La porte s’ouvrit avec un déclic. Philip se glissa dans l’embrasure et, un instant plus tard, entendit s’approcher un souffle précipité.

— Si tu savais ce que c’est drôle ! murmura la voix de Carole… La tête du chauffeur de la camionnette quand je lui ai démoli son pare-brise d’un coup de clé à molette !

— À mourir de rire ! répondit Philip en se dirigeant à tâtons vers l’escalier… Mais tu ferais bien de reprendre ta respiration. On t’entend venir de loin !

Il monta posément les marches en s’efforçant au calme. Que ferait-il, une fois arrivé dans l’appartement de Vera ? Comment convaincrait-il Montebello de se rendre volontairement à la Firme ? Car il n’y avait pas d’autre solution… Ou alors…

Du bout des doigts, il toucha la crosse du pistolet qu’il était passé prendre chez lui et qu’il avait glissé dans sa ceinture. Oui, ce serait peut-être la réponse à tout… et, pour lui, le début des pires ennuis.

Il s’arrêta devant la porte de Vera et, instinctivement, regarda si Carole l’avait suivi. La pression d’une main invisible sur son bras le fit tressaillir. « Non ! Je ne m’y ferai jamais ! » se répéta-t-il avec rage.

Il sortit de sa poche le trousseau de clés spéciales que la Firme confiait à ses agents. Mais, à sa grande surprise, il n’eut aucun effort à faire pour ouvrir la porte qui n’était même pas verrouillée. « Bizarre ! pensa Philip en se glissant dans l’embrasure. Il faut croire que le professeur et sa donzelle ne se méfient vraiment pas… À moins que… »

Il distingua un rai de lumière sous la porte qui lui faisait face et alla silencieusement coller son oreille au panneau. Aucun bruit ne lui parvint. « Ils ne se sont quand même pas endormis en oubliant la lumière ! » se dit Philip en fronçant les sourcils. Il tourna doucement le bouton de la porte qui s’ouvrit sans un bruit sur une chambre à coucher ravissante. Le lit, enveloppé de longs rideaux de satin qui tombaient d’une sorte de baldaquin de style baroque, n’était même pas défait. Dans le fond de la pièce, une porte était restée entrebâillée.

Philip se dirigea vers elle le pistolet à la main et, une fois encore, tendit l’oreille. Mais il ne perçut pas d’autres bruits que celui, monotone, d’une goutte d’eau qui s’échappait, à intervalles réguliers, d’un robinet mal fermé. Il passa la tête par l’embrasure. Personne. Puis ses yeux se posèrent sur la baignoire et il se raidit.

— N’entre pas ! souffla-t-il à tout hasard.

Il avança vers la baignoire et dut lutter contre la nausée qui s’emparait de lui. Ce corps nu, strié de longues traînées rouges, ce visage, à demi masqué par l’énorme tampon de coton qui obstruait la bouche mais dont il pouvait fort nettement distinguer la grimace hideuse, les yeux révulsés et exorbités ne pouvaient appartenir qu’à Vera Rich. Mais qui l’avait traitée ainsi ? Qui l’avait étranglée avec ce bas que l’on voyait encore enfoncé dans la chair gonflée et bleuâtre du cou ? Montebello ? Cela paraissait impossible…

Philip revint dans la chambre à coucher en refermant soigneusement la porte de la salle de bains derrière lui. Il marcha vers un guéridon qui portait un verre et une carafe de cristal taillé et, après s’être entouré la main de son mouchoir, empoigna cette dernière et but une longue gorgée au goulot.

— Elle est morte ? demanda une voix tout près de lui.

— Oui, murmura Philip en reposant la carafe, étranglée, dans sa baignoire… Elle a été battue avant, fouettée jusqu’au sang…

Il entendit un petit soupir étouffé, tendit la main dans cette direction et toucha le bras de Carole.

— Tu vois Montebello en sadique et en assassin ? demanda-t-il.

— Non, pas du tout, murmura la voix de la jeune femme.

— Moi non plus. Je pense plutôt que Vera a été victime de ses amis. Ils ont voulu lui faire dire ou avouer quelque chose et, pour finir, ils l’ont étranglée…

— C’est horrible, dit Carole dans une sorte de sanglot.

Philip lui serra le bras un peu plus fort.

— Je t’ai dit que ce métier était ignoble, dit-il d’une voix oppressée, et qu’il ne faut surtout pas mettre le doigt dans l’engrenage… Pour nous sortir de celui-ci, je ne vois plus qu’une chose à faire…

Il lâcha la jeune femme et s’approcha du téléphone.

— Que vas-tu faire ? demanda Carole.

— Prévenir Hutchinson de ce qui se passe… Il faut à tout prix retrouver Montebello avant qu’il ne tombe entre les mains de ces sauvages…

— Philip, je t’en prie, ne fais pas cela ! s’exclama Carole. Tu sais ce qui va se passer…

— Oui, dit Philip en prenant le combiné, mais les choses sont allées trop loin… Il faut que la Firme prenne l’affaire en main de toute urgence.

— Philip, tu m’avais promis, insista la jeune femme.

— Oui, Carole. Mais c’était avant de découvrir le cadavre de Vera… Je ne veux pas qu’il t’arrive la même chose qu’à elle… ou qu’à Paola…

Il forma le numéro d’urgence du « grand Sioux », celui où il savait pouvoir le joindre de jour comme de nuit et, en tout cas, laisser un message. Hutchinson décrocha presque aussitôt. Il n’avait pas la voix d’un homme endormi.

— Holmes, monsieur, dit Philip. Il se passe des choses graves. Je suis chez Vera Rich. Elle est morte, étranglée, après avoir été torturée. Montebello, qui aurait dû se trouver ici, n’y est pas. Il faut le retrouver avant que les autres ne lui mettent la main dessus… Il sait quelque chose de capital dont je vous parlerai plus tard… Bien monsieur… Oui monsieur.

Il raccrocha.

— Désolé, Carole, murmura-t-il, mais cette histoire me dépasse, nous dépasse tous les deux. Je ne pouvais pas faire autrement. Il faut que j’aille voir Hutchinson de toute urgence mais, avant, je vais te reconduire chez toi et je te téléphonerai les dernières nouvelles… D’accord ?

Seul le silence lui répondit. Philip blêmit.

— Carole ! cria-t-il. Réponds-moi ! Ne me joue pas cette comédie grotesque ! Carole !

Il fendit l’air d’un geste furieux puis courut vers la porte d’entrée de l’appartement. Elle n’était pas entièrement refermée. Philip jura entre ses dents et se lança dans l’escalier qu’il dévala quatre à quatre. Il arriva tout essoufflé dans le vestibule de l’immeuble dont la porte cochère était, elle aussi, entrouverte, et se rua au-dehors.

La camionnette de livraison était toujours à la même place. Le chauffeur achevait en grommelant d’enlever les débris du pare-brise. Philip courut vers lui. En entendant le bruit de ses pas, l’autre se détourna d’un air soupçonneux.

— Vous n’avez vu personne sortir de…, commença Philip.

Puis l’absurdité de sa question lui apparut et il eut un rire grinçant.

 

*

* *

 

De l’autre côté de la rue, Carole regarda Philip adresser la parole au chauffeur de la camionnette et haussa les épaules. Pauvre Philip ! Il agissait selon ce qu’il croyait être son devoir mais elle ne le laisserait pas faire. Elle ne permettrait pas que le secret de l’Asmodine tombe entre les mains d’hommes qui s’en serviraient comme d’une arme, d’une arme absolue ! Et, pour cela, il fallait qu’elle retrouve Montebello toute seule, et avant tout le monde. Ce qu’elle ferait ensuite, elle n’en avait pas la moindre idée. Mais elle se sentait sûre de pouvoir mettre le professeur hors d’état de nuire.

Elle partit d’un pas rapide en direction d’Oxford Street où habitait Montebello. Elle y avait été un jour pour lui apporter un rapport urgent. C’était une petite maison de briques rouges, précédée d’un jardinet minuscule, et dont la cuisine était en sous-sol. C’est par là qu’elle entrerait en cassant un carreau de la fenêtre. Elle avait conservé la clé à molette qu’elle avait glissée sous une manche de son maillot.

La jeune femme était à la fois angoissée et surexcitée. Son invisibilité lui donnait une assurance, un dynamisme qu’elle ne se connaissait pas. Mais ce qui l’animait le plus, c’était la volonté délibérée de protéger sa découverte.

« J’en ferai disparaître toute trace, pensa-t-elle, et je détruirai le maillot que je porte. Philip pourra bien raconter tout ce qu’il voudra à son « grand Sioux », il n’aura plus aucune preuve à présenter. Et je le traiterai de fou s’il le faut… ce que les autres croiront aisément ! Pauvre Philip ! Je l’aime, je ferais n’importe quoi pour qu’il soit heureux… N’importe quoi mais pas livrer mon Asmodine à des gens qui en feront un usage abominable ! J’espère que Philip me comprendra, me pardonnera… »

Un taxi en maraude passa lentement. Carole leva le bras machinalement, puis se mit à rire. « Les vieux réflexes ! pensa-t-elle amusée… Mais je suis bien obligée de constater que, si cette faculté extraordinaire a ses avantages, elle a l’inconvénient de m’obliger à aller à pied ! C’est le revers de la médaille… Mais je ne suis plus très loin maintenant… »

Elle approchait en effet d’Oxford Street et une certaine animation régnait encore dans le quartier. À deux reprises, la jeune femme fut obligée de se jeter à l’abri d’une porte cochère pour éviter un groupe de fêtards qui occupait toute la largeur du trottoir. Puis ce fut un chien, promené par son maître, qui vint soudain renifler autour d’elle et se mit à gronder sourdement, babines retroussées.

— Qu’est-ce qui te prend, Kimono ? demanda le maître. Tu aboies après les fantômes maintenant ? Allons, viens, chien stupide !

Ils s’éloignèrent et Carole poussa un soupir de soulagement. « Pas si stupide que ça, ce chien ! pensa-t-elle. Que se serait-il passé s’il m’avait sauté dessus, s’il avait déchiré mon maillot ? On aurait vu apparaître dans les airs des morceaux d’une femme en tenue légère ! En somme, il suffit d’un chien pour combattre l’arme absolue… »

Elle aperçut bientôt la maisonnette de briques rouges. Il n’y avait aucune lumière aux fenêtres. La grille qui fermait le jardinet n’était pas verrouillée.

Au moment où la jeune femme la franchissait, une voiture de police longea lentement le trottoir et son phare tournant balaya Carole au passage. Elle s’immobilisa un instant puis haussa les épaules. « Décidément, moi non plus je ne m’y ferai jamais, comme dit Philip. » Pour se venger de la peur qu’elle venait d’avoir, elle fit un pied de nez aux policiers et descendit le petit escalier qui menait à la cave et passait devant la fenêtre de la cuisine en sous-sol.

Dès qu’elle s’en approcha, son cœur se mit à battre plus vite. Un des carreaux de la fenêtre avait été brisé à la hauteur de l’espagnolette, ou, plus précisément, découpé. Carole considéra le trou rond avec un début de panique. « Des cambrioleurs ! pensa-t-elle… Ou alors des hommes qui cherchent le professeur… Ils sont peut-être encore dans la maison… Que vais-je faire ? »

Elle respira profondément. Un couple d’amoureux qui passaient enlacés détourna la tête dans sa direction.

— Tu n’as pas entendu ? demanda l’homme.

— Non, quoi ?

— Une sorte de souffle… comme si quelqu’un était caché là ?

— Tu rêves ! s’exclama la femme. C’est moi qui ai dû respirer un peu fort…

Carole les laissa s’éloigner puis se décida. « J’y vais, se dit-elle en passant le bras par le trou, même s’il y a du monde là-dedans, je suis capable de m’en tirer… » Elle atteignit l’espagnolette, la fit tourner. La fenêtre s’ouvrit silencieusement. Un instant plus tard, Carole sautait dans la cuisine et refermait la fenêtre derrière elle. Elle traversa d’un pas rapide la pièce obscure, ouvrit la porte intérieure et écouta attentivement. Mais aucun bruit ne parvint jusqu’à elle.

Elle sortit de la cuisine, monta l’escalier qui menait au vestibule et parvint au premier étage où se trouvait – elle s’en souvenait – le bureau de Montebello. À peine s’était-elle engagée sur le palier qu’elle sursauta : une vague lueur venait de sourdre sous la porte du bureau puis s’éteignait.

Carole s’approcha du battant et découvrit qu’il n’était pas entièrement fermé. Un bruit léger venait de l’autre côté, un bruit de papiers froissés. Puis un tiroir s’ouvrit et il y eut une exclamation étouffée. Une voix grasse prononça quelques mots dans une langue étrangère. « On dirait du russe, pensa Carole. Les fameux amis du professeur sont là ! » Une autre voix chuchotait maintenant. « Ils sont au moins deux là-dedans, en train de fouiller le bureau… Mais Montebello, où est-il ? » Soudain, elle entendit la voix grasse dire en anglais, avec un accent de triomphe :

— Voilà ! On est tombés pile !… Carole Gray… Et voici son adresse…

La jeune femme eut une sorte d’étourdissement en entendant prononcer son nom. « C’est moi qu’ils cherchent, se dit-elle, affolée. Qu’est-ce qu’ils me veulent ? M’arracher le secret de l’Asmodine, bien sûr ! Et ils ont mon adresse ! Donc ils vont se rendre chez moi ! »

Sa panique fut telle qu’elle redescendit à toute allure l’escalier jusqu’à la cuisine et se retrouva sur le trottoir, haletante, les jambes molles. « Où aller ? Courir chez Philip ? Me placer sous sa protection… et celle de la Firme qui, en échange, me demandera le secret de l’Asmodine ? » Cette perspective lui rendit en partie son sang-froid. « Allons, ma vieille ! Tu oublies l’atout formidable que tu possèdes, un atout qui s’appelle l’invisibilité ! Telle que tu es, tu peux tenir tête à un régiment ! Alors, deux hommes… »

Le souvenir de son état lui donnait à nouveau une impression de puissance presque grisante. « Je vais leur montrer, à ces professionnels de l’action clandestine, ce dont une femme invisible est capable ! Je vais rentrer chez moi et attendre tranquillement la visite de ces messieurs… Et je trouverai bien le moyen, quand ils seront là, de les mettre hors d’état de nuire… Oui, mais comment arriver chez moi avant eux ? Ils ont certainement une voiture et moi je suis à pied… »

Elle regardait autour d’elle, indécise, quand, à une centaine de mètres, elle vit s’arrêter une voiture décapotable occupée par un couple. Elle pressa le pas et arriva à sa hauteur.

— Allons, allons, Joan ! plaisantait l’homme. Vous n’allez pas me dire que vous êtes trop fatiguée pour m’offrir ce dernier verre. Je vous jure que je n’ai aucune arrière-pensée ! J’ai simplement très soif…

— Je vous connais, Herbie, dit la femme en le repoussant avec un rire moqueur, après ce dernier verre, il vous en faudra un autre, et puis un autre. Après quoi, vous n’aurez plus aucune arrière-pensée… Rien que des pensées de devant !

— Oh ! Comment pouvez-vous dire une chose pareille ! protesta l’homme.

— L’expérience, mon cher ! répondit la femme en riant de plus belle. Et maintenant, Herbie, quittons-nous bons amis et ne gâchez pas ce qui fut une délicieuse soirée.

— Laissez-moi au moins vous accompagner jusqu’à votre porte, dit l’homme.

— Jusqu’à la porte de l’immeuble, soit. Et laissez votre moteur en marche. Je serai sûre ainsi que vous ne vous attarderez pas.

— Vous êtes terrible ! soupira l’homme en descendant de voiture et en aidant sa compagne à en faire autant.

Carole les vit s’éloigner vers l’immeuble d’en face. Elle hésita un court instant puis, brusquement, se décida, enjamba la portière sans l’ouvrir, se glissa derrière le volant et, d’un coup sec, embraya. Au bruit du moteur, le couple se retourna, bouche bée.

— Eh ! Arrêtez, maudit voleur ! cria l’homme en courant pendant quelques mètres derrière sa voiture qui s’éloignait en trombe.

La femme poussa un cri aigu.

— Herbie ! Revenez ! Ne me laissez pas seule ! Vous avez vu ce que j’ai vu ? Il n’y avait personne au volant de votre voiture ! Herbie, je… J’ai peur !

« J’espère au moins qu’il passera la nuit à la rassurer ! se dit Carole, sarcastique, mais que va-t-il arriver si une voiture me croise ou me dépasse ? »

La réponse à cette question lui fut donnée l’instant d’après. Un taxi en maraude déboucha d’une rue transversale et avança lentement dans sa direction. Au moment où elle le croisait, Carole eut le temps d’apercevoir le visage convulsé du chauffeur, ses yeux hagards fixés sur elle, puis entendit, derrière elle, un fracas de verre brisé et de tôle froissée. « Le pauvre ! pensa-t-elle avec ironie. Il va en avoir une histoire à raconter à ses copains de bistrot ! Mais il ne faudrait pas que je croise une voiture de police… »

Elle arriva pourtant dans sa rue sans encombre, gara la décapotable à une cinquantaine de mètres de son immeuble et revint vers lui en courant. Quelques secondes plus tard, elle pénétrait dans son appartement où elle allumait toutes les lumières. Puis elle s’assit dans un fauteuil du salon, s’assura que sa clé à molette sortait facilement de la manche de son maillot et se mit à attendre.

 

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