La femme invisible
Chapitre VI
Le professeur Alfred Montebello entra dans son laboratoire, jeta un coup d’œil sur sa table de travail et eut un mince sourire : le compte rendu de Carole Gray s’y trouvait déjà, bien rangé dans sa chemise de carton.
Montebello le feuilleta d’un doigt rapide et hocha la tête : cette Carole Gray était une chipie et un abominable bas-bleu, en plus d’une femme peu agréable à regarder, mais, comme collaboratrice, elle était irremplaçable. Et il était certain de trouver, dans son texte, quelques-unes de ces idées neuves et dynamiques qu’il pourrait s’approprier en toute quiétude et qui feraient dire, à quelques-uns de ses éminents collègues, que ce sacré Montebello restait décidément d’une étonnante jeunesse intellectuelle.
Montebello se rembrunit à cette pensée. Jeune ? Il l’était de moins en moins et la vie qu’il menait n’était pas faite pour le rajeunir. Cette petite Vera le crevait littéralement, et pas uniquement au lit. Son besoin de sortir, de danser jusqu’à l’aube dans les boîtes à la mode ou les salons dans le vent était devenu presque maladif. « Comme si elle avait peur de se retrouver en tête à tête avec moi », se dit sombrement le professeur.
Les besoins d’argent de Vera augmentaient, eux aussi. Son dernier caprice : apprendre à monter à cheval mais sur un pur-sang qui lui appartiendrait en propre, avait coûté une fortune à Montebello. Et les autres, là-bas, commençaient à se faire tirer l’oreille pour lui payer les sommes de plus en plus importantes qu’il leur réclamait.
« Mais quand ils prendront connaissance de ma prochaine livraison, ils seront bien obligés d’accepter, pensa-t-il. En matière d’ordinateurs ils ne sont nulle part et ils le savent bien. Ce que je leur apporte représente le travail de cinquante techniciens pendant cinq ans ! Cela se paie, que diable ! »
Il alla verrouiller la porte de son bureau puis se dirigea vers le coffre-fort qui se trouvait dans un coin. Il en fit jouer la combinaison, ouvrit la porte et retira du coffre une épaisse chemise de carton beige sur laquelle se détachaient, en lettres noires, les deux mots Top Secret. Montebello posa la chemise sur sa table de travail, l’ouvrit, en feuilleta le contenu et eut un hochement de tête satisfait : oui, ceci valait cher, très cher, mais les autres ne résisteraient pas à l’envie de posséder des documents aussi exceptionnels. Il ne leur donnerait pas la totalité tout de suite, d’ailleurs. Juste de quoi les appâter…
Il sortit de sa serviette un appareil-photo miniature, muni d’une chaînette qui permettait de mesurer la distance focale, prit appui sur le dossier d’une chaise, cadra soigneusement le feuillet étalé devant lui et appuya sur le déclic. Il répéta l’opération sur une douzaine d’autres feuillets puis referma le dossier qu’il alla ranger dans le coffre et remit l’appareil dans sa serviette.
À quelques mètres de là, Carole sentit des gouttes de sueur se former sous sa cagoule. Pendant que Montebello photographiait, elle s’était approchée de lui assez près pour pouvoir déchiffrer une partie des feuillets. Aucun doute n’était possible : il s’agissait des formules qui permettaient de fabriquer des mémoires microscopiques en utilisant les propriétés de l’état vitreux et de l’état cristallisé… les mémoires mêmes dont Philip se servait dans les ordinateurs du ministère de la Guerre…
« Ainsi les soupçons de la Firme sont justifiés ! se dit Carole, le cœur battant. Montebello n’a aucune raison de photographier ces documents s’il ne s’apprête pas à les communiquer à quelqu’un… Encore faut-il savoir à qui… »
Le professeur s’approchait maintenant du téléphone, composait un numéro dont Carole parvint à surprendre les quatre derniers chiffres.
— Allô ! Je te réveille ? dit-il d’une voix étrangement douce. Excuse-moi mais j’aimerais que tu préviennes tes amis d’urgence. J’ai quelque chose pour eux, quelque chose de très important. Qu’ils prennent contact avec moi de la manière habituelle. Merci et à ce soir… Oui, nous allons voir ce spectacle de magie à l’Apollo, j’ai les places… Après ? Je ne sais pas encore… Nous pourrions peut-être, pour une fois, finir tranquillement la soirée chez toi… Nous en reparlerons en dînant… Je t’embrasse…
Il raccrocha et demeura immobile, les mains croisées devant lui, les yeux perdus dans le vague. Carole l’observa avec une sorte d’horreur. C’était une chose d’entendre parler, dans la presse, d’une affaire d’espionnage et une autre chose d’être le témoin direct, bien qu’invisible, de ces affreuses manigances.
Et puis ce jeu devenait franchement dangereux pour elle. Il ne s’agissait plus, cette fois, d’esquiver un ivrogne ou d’assister aux ébats amoureux d’un couple. Que ferait Montebello si jamais il s’avisait de sa présence près de lui, s’il la devinait à son souffle par exemple ou s’il la heurtait par hasard ? Il comprendrait aussitôt que son secret était percé et il agirait en conséquence… Il la tuerait !
Terrifiée, la jeune femme jeta un coup d’œil vers la porte verrouillée. Quand se rouvrirait-elle assez longtemps pour lui permettre de s’enfuir et d’aller prévenir Philip de ce qu’elle venait de découvrir ? Elle l’avait passée sans encombre ce matin tôt, en arrivant avant tout le monde.
Elle s’était rendue dans son propre bureau, s’y était déshabillée en ne gardant sur elle que ses dessous et ses bas et avait enfilé le maillot invisible sous lequel elle avait glissé le compte rendu promis au professeur. Puis elle s’était rendue jusqu’au bureau de ce dernier en espérant trouver la porte ouverte. Elle l’était. Carole avait alors posé le dossier sur la table de travail de Montebello et essayé d’ouvrir quelques tiroirs. Ils étaient tous fermés à clé. Du coup, elle avait décidé de rester dans le laboratoire jusqu’à l’arrivée du patron et de surprendre ce qu’il faisait quand il se croyait seul.
C’était fait. Elle était dans la place et elle venait d’apprendre l’essentiel. Ne restait plus maintenant qu’à ressortir et tout le problème était là… Montebello avait attiré vers lui la chemise qui contenait le compte rendu de Carole et s’était mis à en étudier le texte en l’annotant de temps à autre. « Là ! se dit la jeune femme, il est en train de me piller, c’est l’évidence ! Mais je serais curieuse de savoir quelles sont celles de mes idées qui vont avoir l’honneur de devenir les siennes… »
Elle s’approcha silencieusement de la table de travail, contourna le fauteuil du savant et jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. « Bien entendu ! pensa-t-elle, plus amusée qu’indignée. Ce cher homme s’approprie en priorité mon hypothèse sur les liaisons de covalence dans le silicium, le germanium et l’étain gris. Je pensais bien que ça lui plairait… »
Soudain, elle tressaillit et fit un pas en arrière. Montebello venait de se retourner en sursaut et, les sourcils froncés, regardait derrière lui, droit dans sa direction. Peut-être avait-il été alerté par le souffle, trop proche de la jeune femme… Pendant quelques interminables secondes, Carole crut qu’elle était découverte. Les yeux du savant lui transperçaient littéralement le corps. Un instant même, leurs regards se croisèrent et Carole eut l’impression que celui de Montebello lui vrillait le cerveau. Puis, avec un haussement d’épaules et un grognement irrité, le professeur se détourna et se remit à sa lecture. Quelqu’un frappa à la porte.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Montebello.
— C’est moi, monsieur, dit une voix de femme. Je vous apporte le courrier.
Carole, qui s’était vivement éloignée de la table de travail, vit l’expression du savant se modifier. Un sourire amusé retroussa ses lèvres trop minces. Il se leva en rectifiant sa cravate et se dirigea rapidement vers la porte qu’il déverrouilla. Une jeune fille en blouse blanche se tenait sur le seuil, un paquet d’enveloppes à la main.
— Ah ! C’est vous mademoiselle, dit Montebello d’une voix cordiale. Entrez, je vous en prie…
La jeune fille obéit et, aussitôt, au grand désespoir de Carole, le professeur referma la porte et lui donna deux tours de clé.
— Venez là et parlons un peu, dit-il en retournant s’asseoir dans son fauteuil. Alors ? Avez-vous pensé à ce que je vous ai dit hier ?
La laborantine hocha la tête et eut un sourire effronté. Elle n’était pas vraiment jolie mais son expression provocante et moqueuse lui donnait du charme. Et elle n’avait pas dix-huit ans.
— Bien sûr que j’y ai pensé, dit-elle à mi-voix.
— Et alors ? Où en sommes-nous ? demanda Montebello d’une voix qui s’enrouait. Mais ne restez pas là, bon Dieu ! Venez un peu plus près… Ou est-ce que je vous fais peur ?
— Peur ? Oh non, pas du tout ! dit la jeune fille en riant.
— Alors approchez-vous et répondez à ma question : quand dînons-nous ensemble ?
— Mais… quand vous voudrez, monsieur, répondit-elle avec le même air provocant.
— Parfait. Ce soir, je ne peux pas, mais pourquoi pas demain ?
— Pourquoi pas ?
Montebello tendit la main, prit la jeune fille par le poignet et l’attira vers lui.
— Voyons… Que pourrions-nous faire ? demanda-t-il d’une voix qui devenait de plus en plus rauque… Un bon petit dîner d’abord… Est-ce que vous aimez la cuisine chinoise ?
— Je n’en ai jamais mangé.
— Alors je vous la ferai découvrir… C’est excellent et puis… cela rend amoureux… Eh, eh…
Le rire idiot du professeur fit grimacer Carole. « C’est décidément incroyable de voir combien un homme pourtant intelligent peut devenir bête dans ces moments-là, pensa-t-elle, mais vais-je devoir assister à d’autres indécences ? L’invisibilité me condamne-t-elle à être le témoin de toutes les galipettes de ces messieurs ? »
— Et puis, après le dîner, où pourrions-nous aller ? continuait Montebello qui tenait maintenant la jeune fille par la taille. Chez vous, peut-être…
— Pourquoi pas ? répéta la laborantine sur le même ton de défi amusé.
D’un geste brutal, le savant la colla contre lui et écrasa ses lèvres sur les siennes. La jeune fille eut un petit sursaut et se raidit.
— Pas ici et pas comme ça, murmura-t-elle.
— Allons, allons ! dit le savant en essayant de déboutonner sa blouse. Pourquoi attendre jusqu’à demain soir ? Laisse-toi faire, ma belle, personne ne viendra nous déranger… Viens plus près… Mais tu ne portes rien sous ta blouse, petite coquine ! Rien que ce ravissant petit slip… Enlève-le !
La blouse béait maintenant sur les cuisses blanches de la laborantine.
— Non ! Je vous dis que je ne veux pas comme ça ! cria-t-elle en essayant de se dégager. C’est… c’est dégoûtant !
— Tu ne diras plus ça tout à l’heure, ricana Montebello en essayant d’abaisser son slip.
Brusquement, la main de la jeune fille s’abattit sur son visage.
— Aïe ! Espèce de salope ! gronda le professeur en la lâchant.
Aussitôt, la laborantine bondit en arrière et courut vers la porte en hurlant :
— Et vous pouvez me renvoyer si vous voulez, vieux cochon ! Je dirai à tout le monde pourquoi !
Carole s’élança derrière elle, parvint en même temps qu’elle à la porte et se précipita au-dehors. Un instant plus tard, elle réintégrait son bureau, s’enfermait à double tour, enlevait son maillot et passait ses vêtements de ville. Elle enfouit son maillot dans sa serviette après en avoir retiré quelques dossiers. Ce faisant, elle ne vit pas – car elle ne pouvait pas voir – qu’elle faisait tomber sur sa table le bout de chiffon qui avait servi à la première de ses expériences sur l’Asmodine. Un bout de chiffon invisible…
*
* *
Vera Rich se redressa paresseusement sur un coude, jeta un coup d’œil à sa montre et s’étira avec délices. C’est ainsi qu’elle aimait vivre : danser jusqu’à l’aube, flirter avec tous ces hommes qui la couvaient des yeux et lui disaient des choses incroyables à l’oreille ; puis se coucher, dormir aussi tard que possible, se prélasser longuement dans un bain de mousse, choisir avec un soin minutieux ses dessous, ses vêtements, son maquillage, son parfum… et ressortir danser. Oui, ça, c’était la vie…
L’ennui, c’était que, pour mener cette vie-là, il fallait aussi coucher avec Alfred… et qu’Alfred la dégoûtait de plus en plus avec son corps de vieux, les plis flasques qu’il avait sur le ventre et les taches brunâtres qui maculaient son crâne presque chauve. Et s’il n’y avait eu que cela ! Mais les fantaisies d’Alfred, ses exigences, ses manies ! Si encore il avait fait l’amour comme tout le monde ! Mais non ! Il lui fallait toute une mise en scène, tout un décor, un vrai cinéma ! Et, pour elle, des tenues spéciales, des poses invraisemblables…
Heureusement, ces derniers temps, il paraissait se fatiguer, le pauvre vieux. Vera le soupçonnait même de prendre, en secret, des produits qui étaient censés lui rendre sa vigueur. Elle l’avait surpris en train d’avaler quelque chose, juste avant de venir la rejoindre au lit et avoir trouvé, dans la corbeille de la salle de bains, un tube vide, sans nom, qui devait avoir contenu des comprimés. Évidemment ! Comme chimiste, il était bien placé pour se fabriquer lui-même ses dopants.
Cela lui jouerait un tour, un de ces jours. À plusieurs reprises, Vera l’avait vu se masser la poitrine, à la hauteur du cœur, avec une grimace douloureuse. Et son souffle se faisait de plus en plus rauque par moments… Oui, un jour prochain, une nuit plutôt, il s’écroulerait entre ses bras…
Vera ne souhaitait pas ce jour, ou cette nuit. Car ils ne la délivreraient pas pour autant. Elle serait débarrassée d’Alfred, sans doute, mais les autres, là-bas, lui trouveraient tout de suite un nouveau compagnon qui serait pire, peut-être, que le professeur. Car il avait ses avantages, ce brave Alfred. Il lui offrait tout ce qu’elle demandait, sans se rendre compte, l’imbécile, qu’à chaque fois il s’enfonçait un peu plus dans le piège où elle l’avait entraîné… La preuve ! Il avait de nouveau quelque chose à leur vendre…
La jeune femme se leva, passa un peignoir de dentelles et se dirigea en bâillant vers le guéridon en bois de rose où se trouvait le téléphone. Elle s’assit dans une bergère Louis XV authentique et, du bout de son doigt soigneusement manucuré, forma un numéro. On répondit presque immédiatement, comme toujours. Là-bas, ils devaient se relayer vingt-quatre heures sur vingt-quatre devant leur appareil.
— Oui ? dit une voix d’homme.
— Je voudrais parler à Jimmy, dit Vera.
— Jimmy Ryan ?
— Non. Jimmy Gooseberry, répondit Vera en levant les yeux au ciel.
Cet échange de mots de passe lui paraissait parfaitement puéril et stupide.
— De la part de qui ?
— Sa cousine.
— Sa cousine de Manchester ?
— Non. Sa cousine de Birmingham.
Le petit jeu continuait !
— Une seconde, je vais voir s’il est là… Ne quittez pas…
— Non. Je ne peux pas attendre. Qu’il me téléphone chez moi…
Vera raccrocha avec un nouveau soupir agacé. Maintenant, il allait se passer plusieurs minutes avant qu’ils ne rappellent, le temps qu’ils vérifient si sa ligne était « claire », comme Jimmy le lui avait expliqué un jour. Vera n’avait pas la moindre idée de la manière dont ils procédaient et, de toute façon, cela ne la regardait pas… Cela ne l’intéressait pas non plus, d’ailleurs… Mais qu’ils étaient donc ridicules, avec toutes leurs précautions !
Le téléphone sonna et elle décrocha aussitôt.
— Jimmy ? demanda-t-elle.
— Oui. Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
Vera ferma les yeux et tenta de réprimer le frisson qui s’emparait d’elle comme à chaque fois qu’elle entendait cette voix vulgaire et grasse. Tout était gras chez Jimmy, sa voix, son visage toujours recouvert d’une pellicule de sueur, son corps, ce corps hideux dont la panse distendue ressemblait au ventre d’une femme enceinte, ce corps qu’elle était obligée de subir…
— Il a téléphoné. Il demande que vous preniez contact avec lui. Il s’agit, paraît-il, de quelque chose de très important…
— Comme toujours, ricana la voix grasse. C’est bon, je m’en occupe… Rien de neuf à part ça ?
— Rien de neuf… Si ! Il vient de m’acheter un cheval.
— Il te gâte, dis donc, ce brave homme… Au fait, et à propos de gâteries, je veux te voir… Ce soir ?
— Non. Nous allons à l’Apollo, et puis il veut qu’on rentre chez moi, la barbe !
— Ah ! Qu’est-ce que tu veux, ma petite, il faut bien le gagner, ton cheval ! Alors demain sans faute.
— Il faudra que je trouve un prétexte à lui donner.
— Trouve ! À demain soir. Et prépare tout, comme d’habitude…
La jeune femme reposa le récepteur sur son support, croisa les mains et eut un nouveau frisson… Préparer tout comme d’habitude… Elle savait ce que cela voulait dire et ce qui l’attendait… Jimmy, encore un dingue ! Mais beaucoup plus pervers, beaucoup plus dangereux que ce pauvre Alfred… Qu’est-ce qu’ils avaient donc tous à lui courir après ? Elle devait attirer ce genre de cinglés, c’était sûr…
Mais, avec Jimmy, c’était encore autre chose. Elle n’avait tout simplement pas le choix. Si elle avait su ce qui l’attendait, quand il l’avait abordée la première fois dans les coulisses de ce boui-boui de Cannon Street où elle se déshabillait en public une vingtaine de fois par jour, elle se serait enfuie en hurlant. Il avait été gentil, pourtant, le genre débonnaire, presque papa-gâteau…
Vera eut un sourire amer en s’installant devant sa coiffeuse et en commençant à brosser ses longs cheveux châtains aux reflets cuivrés… Imaginer aujourd’hui Jimmy en papa-gâteau, quelle sinistre bouffonnerie ! Mais, à l’époque, il avait bien joué son rôle.
— Ce n’est pas mal du tout, ce que vous faites, lui avait-il dit ; mais vous valez infiniment mieux que ça ! Vous devriez faire du théâtre, du cinéma…
— J’y ai pensé, figurez-vous ! avait-elle répondu d’un air de défi, mais les places sont chères et les imprésarios difficiles à joindre.
Jimmy s’était récrié. Il en connaissait un, justement, un vieil ami à lui qui cherchait, en ce moment, une jeune actrice à l’allure très gamine, presque fillette, juste son genre quoi ! Et il avait pris rendez-vous pour le lendemain.
Vera s’y était rendue sans illusions, s’attendant tout au plus à se trouver devant un réalisateur de pornos, et bien décidée à refuser toute proposition de ce genre. Elle n’en était pas là. Pas encore… Et puis non ! L’imprésario existait vraiment, et il cherchait vraiment quelqu’un dans son genre pour une pièce qui était vraiment en train de se monter dans un théâtre de Shaftesbury Avenue… et il ne lui avait même pas demandé de retrousser sa jupe pour exhiber ses cuisses !
Jimmy, qui assistait à l’entretien, s’était montré parfait ensuite. Il l’avait invitée à dîner, pour fêter ça. Elle avait accepté, certaine qu’il lui proposerait ensuite de la raccompagner chez elle et décidée, mon Dieu, à le laisser monter et faire ce qu’il voudrait, elle lui devait bien ça. Mais Jimmy l’avait poliment laissée devant la porte de son immeuble et ne s’était plus manifesté pendant plusieurs semaines.
Le soir de la première, il était là, dans les coulisses, avec un gros bouquet de fleurs et Vera était si émue par le succès personnel qu’elle avait remporté, qu’elle lui avait plaqué deux gros baisers sur les joues. Puis Jimmy l’avait de nouveau emmenée dîner et de nouveau raccompagnée chez elle… Mais, cette fois, il était monté. Et, alors que Vera s’apprêtait à lui ouvrir tout bonnement son lit, Jimmy s’était assis dans un fauteuil et s’était mis à parler. Et, à chaque parole qu’il disait, il perdait un peu plus son air de papa-gâteau.
Il lui avait dit tout ce qu’il savait d’elle, c’est-à-dire tout : elle s’appelait Vera Nitzica, elle était la fille d’un réfugié polonais qui était mort quelques mois plus tôt. Mais elle avait encore de la famille en Pologne… et cette famille risquait d’avoir les pires ennuis si elle, Vera, ne se montrait pas très sage et très obéissante. De quoi il s’agissait ? C’était très simple. Elle allait, désormais, suivre toutes les instructions de Jimmy, absolument toutes. En échange, elle recevrait de l’argent. Et on l’aiderait à faire carrière au théâtre et au cinéma. Et si jamais elle parlait à quiconque de Jimmy et de ce qu’il venait de lui dire, elle mourrait d’une manière affreusement désagréable.
Sur quoi, Jimmy s’était levé, avait retiré la ceinture de son pantalon et, avec son rire gras, sa voix grasse, ses mains moites, lui avait fait subir un certain nombre de choses qui l’avaient laissée en larmes et pantelante sur son lit. Puis il était parti en laissant ostensiblement un billet de dix livres sur la cheminée et en annonçant qu’elle aurait très bientôt de ses nouvelles.
Le lendemain, elle avait presque cru à un mauvais rêve et elle avait failli oublier Jimmy en lisant, dans la presse londonienne, les lignes élogieuses que plusieurs critiques lui consacraient. On parlait notamment de sa « juvénile impudeur », de sa « gracieuse et troublante incarnation de la nymphette qui hante les hommes d’un certain âge » et même de « l’habileté presque diabolique avec laquelle elle parvenait à se mettre nue sans l’être ». La pièce, il est vrai, était assez déshabillée. Vaguement inspirée du roman de Nabokov, elle permettait à Vera d’exhiber à de nombreuses reprises sa ravissante anatomie de fruit vert. Mais c’était quand même du théâtre, après tout…
Le cinéma avait suivi très vite. De petits rôles tout d’abord, où Vera n’avait eu guère plus à faire qu’à montrer ses seins et ses fesses. Mais elle le faisait avec une sorte d’impudeur candide qui la fit surnommer, par certains échotiers, « l’ingénue libertine ». Puis un metteur en scène passablement amoureux d’elle lui offrit un vrai rôle et dut très vite se rendre compte que Vera n’était pas une comédienne ou, plus exactement, qu’elle ne jouait bien que lorsqu’elle était nue ou sur le point de l’être.
— Certains comédiens doivent se déguiser pour être à leur aise, lui avait-il dit, non sans amertume, toi, pour te déguiser, il faut que tu te déshabilles !
Vera avait donc poursuivi sa carrière de « strip-teaseuse de luxe », autre surnom inventé par la presse. Mais, parallèlement, elle était entrée dans une tout autre carrière sous l’impitoyable direction de Jimmy qui se faisait passer pour son imprésario. Au cours d’un cocktail, il l’avait présentée à un homme d’un certain âge, le commodore retraité William Seymour. Et, tout de suite, Seymour s’était épris follement de Vera. Il l’avait couverte de cadeaux, de bijoux et avait bien dû lui avouer un jour qu’il était pratiquement ruiné.
C’est alors que Vera, sur les instructions de Jimmy, lui avait suggéré de se procurer certaines informations anodines sur la base navale de Portland où le commodore avait encore ses petites et grandes entrées. Aveuglé par l’amour et tremblant de perdre sa jeune maîtresse, Seymour avait accepté, puis récidivé et, le doigt pris dans l’engrenage, avait fini par livrer aux amis de Vera la photocopie de documents ultra-secrets sur les systèmes de détection sous-marine étudiés à la base. Cette histoire classique avait fini non moins classiquement : on avait retrouvé le commodore électrocuté dans sa salle de bains. Et comme il avait pris des précautions infinies pour que sa liaison avec Vera reste inconnue de tous, celle-ci n’avait même pas été inquiétée.
Elle avait éprouvé un certain chagrin de la mort stupide de Seymour qui était un brave homme et l’idolâtrait. Mais Jimmy ne lui avait guère laissé le temps de porter son deuil, fût-il intérieur : peu de temps après, il lui avait fait rencontrer un jeune fat qui travaillait au service du chiffre au Foreign Office. Le scénario s’était déroulé et terminé de façon à peu près identique, à cette différence près que le jeune fat n’était pas mort dans sa baignoire mais poignardé par un rôdeur dans un faubourg mal famé de Londres.
Vera avait évité de se poser des questions sur la fatalité qui frappait ainsi ses amants. C’est qu’elle était, elle aussi, prise dans l’engrenage, et, de plus, trop enchantée par la vie qu’elle menait pour songer à y renoncer. Le seul point noir en était Jimmy et ses exigences odieuses. Mais, entre deux rencontres forcées avec son « imprésario », la jeune femme parvenait à l’oublier sans trop de mal, d’autant plus qu’elle venait, grâce à lui, de rencontrer une nouvelle victime : le professeur Alfred Montebello.
« Pauvre Alfred ! pensa-t-elle en passant les dessous, à vrai dire assez étonnants, que le professeur lui avait offert quelques jours plus tôt. Si au moins il pouvait être un peu moins compliqué… et un peu plus jeune, je sens que je l’aimerais bien… »
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