La femme invisible

Christopher Stork · Chapitre 15 sur 15

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La femme invisible

Chapitre XIV

 

Carole regarda le grand homme maigre qui se penchait sur elle en souriant et lui retourna son sourire.

— C’est vrai que vous ressemblez à un grand Sioux, murmura-t-elle. Êtes-vous venu chercher mon scalp ou fumer le calumet de la paix ?

— Le calumet, le calumet ! assura Hutchinson en levant la main. C’est pour vous présenter les félicitations officielles, bien que discrètes, du gouvernement, que je suis là. Vous nous avez permis de mettre la main sur un réseau adverse qui nous faisait beaucoup de mal depuis quelque temps.

Carole ferma les yeux et demanda d’une voix étranglée :

— L’homme sur lequel j’ai tiré, est-ce qu’il… est mort ?

— Oui, dit Hutchinson, mais vous n’avez pas à avoir de remords. C’était lui ou vous. De plus, nous avons la certitude qu’il a étranglé Vera Rich après l’avoir torturée. Vous voyez que ce n’est pas un individu que l’on doive regretter. Quant à son collègue, il était tellement terrorisé par vous qu’il nous a raconté sa vie sans même qu’on l’interroge. Ce qui nous a permis d’arrêter le restant du réseau et de découvrir, dans diverses planques, beaucoup de documents intéressants. C’est ce qu’on appelle une opération payante et c’est à vous que nous la devons… Dites-moi maintenant ce que nous pouvons faire pour vous, Miss Gray…

Carole rouvrit les yeux et eut un sourire ironique.

— Ce que vous pouvez faire de mieux, c’est de m’oublier, dit-elle.

Hutchinson fronça les sourcils.

— Je crains de ne pas très bien vous comprendre, murmura-t-il.

— Mais si, vous m’avez très bien comprise, affirma Carole en se redressant sur ses oreillers, je sais pourquoi vous êtes là, monsieur le grand Sioux. Pour me féliciter, d’accord, et me dire des choses aimables. Mais aussi, et surtout, pour me parler de l’invisibilité, n’est-ce pas ?

Hutchinson toussota.

— Eh bien, il est certain, ma chère Miss Gray…, commença-t-il.

— Et c’est pourquoi je vous demande de m’oublier, interrompit Carole d’un ton péremptoire, car autant que je vous le dise tout de suite : je ne vous ferai aucune révélation sur ma découverte. Jamais ! En aucun cas ! Quels que soient les moyens que vous allez utiliser pour me faire parler ! Vous pouvez préparer vos salles de torture, vos pinces rougies à blanc et le diable sait quoi encore !

Le « grand Sioux » leva la main de nouveau et se mit à rire.

— Nous n’employons pas des méthodes aussi… médiévales, Miss Gray, et, si c’était le cas, nous ne les utiliserions certainement pas contre vous… Nous ferions simplement appel à votre patriotisme…

Carole désigna du doigt le livre qui se trouvait sur sa table de chevet.

— Je m’attendais à ce que vous fassiez vibrer la fibre patriotique, dit-elle en souriant, et je me suis préparée à vous répondre. Voulez-vous me donner ce livre, s’il vous plaît ? Merci.

Elle ouvrit le volume à la page marquée par un signet.

— C’est une pensée de Montesquieu, monsieur Hutchinson, et elle me tiendra lieu de réponse. Écoutez bien…

Elle lut lentement, en détachant chaque syllabe :

— Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose qui fût utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier…

La voix de la jeune femme se fit plus forte.

— Si je savais quelque chose d’utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l’Europe ou au genre humain, je le regarderais comme un crime…

Elle reposa le livre et leva les yeux vers Hutchinson qui l’observait, sourcils froncés.

— Voilà ce que j’ai à vous dire, par Montesquieu interposé, murmura Carole, et j’ajouterai qu’à mon sens il est infiniment dommage que tous les scientifiques du monde ne fassent pas la même réponse quand leurs gouvernements leur demandent de travailler pour la guerre… Or vous savez mieux que personne que votre premier soin, à vous et aux vôtres, sera de faire une arme de l’invisibilité. Me suis-je bien fait comprendre, monsieur Hutchinson ?

Le « grand Sioux » inclina la tête.

— Très clairement, Miss Gray, dit-il d’un air songeur. Vous ne sous-estimez pas, je l’espère, le danger qui existe de voir votre découverte tomber entre des mains ennemies ?

— Ce danger n’existera plus dès que j’aurai quitté cette clinique, assura Carole. Je ferai disparaître toute trace de ma découverte.

— Mais vous en garderez la formule dans la tête, insista Hutchinson. Des gens malintentionnés peuvent s’emparer de vous, vous faire parler, vous obliger à travailler pour eux…

Une lueur de défi passa dans les yeux de Carole.

— Personne au monde ne me fera travailler sous la contrainte, dit-elle d’une voix décidée.

Hutchinson eut un petit hochement de tête et un nouveau sourire.

— Je commence à en être convaincu, Miss Gray, dit-il, mais vous ne trouverez pas mauvais, peut-être, que pendant quelque temps, nous assurions votre protection…

— Vous n’allez quand même pas me mettre vos gorilles sur les talons ! protesta la jeune femme.

— Oh ! Un seul gorille suffira, répondit Hutchinson, et je ne le désignerai qu’avec votre accord. Autant qu’il vous soit… euh… plutôt sympathique, n’est-il pas vrai ? J’avais pensé à Philip Holmes, qu’en dites-vous ?

Carole eut un éclat de rire qui fut aussitôt interrompu par une grimace. Elle porta la main à son épaule bandée.

— Pauvre Philip ! dit-elle. Le voilà transformé en gorille, maintenant !… J’accepte, bien entendu…

— J’en suis ravi, assura Hutchinson, mais comment va cette épaule ? Elle vous fait encore souffrir.

— Elle est en bonne voie de guérison, paraît-il, dit la jeune femme, mais, dès que je m’agite un peu, elle me rappelle à l’ordre.

— J’espère que vous l’oublierez bientôt, dit Hutchinson en se dirigeant vers la porte de la chambre.

— J’espère que, bientôt, j’aurai tout oublié, répliqua Carole en insistant sur le mot « tout ».

Hutchinson eut un fin sourire et agita la main en signe d’adieu. Carole se laissa aller sur ses oreillers avec un soupir. Elle n’en avait pas fini avec le « grand Sioux » et elle le savait…

On frappa à la porte. La jeune femme sourit. Ce devait être Philip qui venait prendre son poste de « gorille ».

— Entrez, dit-elle.

La silhouette qui se dressa sur le seuil la fit sursauter. C’était celle de Michael, son amant infidèle.

— Tiens donc ! fit-elle d’un air narquois. Ton rédacteur en chef a donc accepté de te libérer pour quelques minutes ?

— Tu veux dire qu’il m’a expédié ici ventre à terre dès qu’il a appris la nouvelle, dit Michael en s’approchant du lit.

— La nouvelle ? Quelle nouvelle ? demanda Carole en fronçant les sourcils.

— Celle du cambriolage dont tu as été la victime, répondit le jeune homme, mais tu penses bien que nous autres, journalistes, nous ne sommes pas dupes de la version officielle. Il y a autre chose derrière ce cambriolage et je suis venu, en copain, te demander de quoi il s’agit.

— En copain ? répéta Carole, ironiquement. Nous sommes donc copains, toi et moi ?

Michael s’approcha un peu plus et lui fit un clin d’œil.

— Ça aussi, c’est la version officielle, murmura-t-il. Pas la peine de dire à tout le monde à quels jeux charmants nous jouons ensemble…

Il se pencha vers elle et lui souffla à l’oreille :

— Quand pourrons-nous recommencer, ma jolie ?

— Jamais ! répondit la jeune femme avec un grand sourire. Il y a des jeux charmants qu’on ne joue pas avec une dame patronnesse, mon cher Michael !

Le journaliste se redressa comme s’il avait été giflé et devint un peu pâle.

— Qu’est-ce que tu racontes ? bredouilla-t-il. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de dame…

— Patronnesse, compléta Carole, je ne sais pas, moi… Mais tu devrais demander à Suzy ! Adieu, Michael. Et ne passe pas trop de nuits au journal. Tu vas finir par t’épuiser…

— Et mes informations ? demanda le journaliste, complètement décontenancé.

— Je n’ai rien de plus à te dire que ce que dit la version officielle, assura la jeune femme.

Et, avec un geste énergique en direction de la porte, elle ajouta :

— Adieu, Michael.

 

*

* *

 

Quelques jours plus tard, l’épaule encore bandée mais, pour le reste, en grande forme, Carole quittait la clinique dans la voiture pilotée par Philip qui semblait plutôt soucieux.

— Comment te sens-tu ? demanda-t-il au bout d’un instant.

— Moi ? Ravie ! déclara la jeune femme… Ravie de quitter la clinique, ravie de rentrer chez moi, ravie de t’avoir comme… gorille ! ajouta-t-elle en riant.

— Oh ! Je t’en prie, n’en remets pas ! bougonna Philip. Je me sens déjà assez ridicule…

— Ridicule ! s’exclama Carole. Qu’est-ce qu’il y a de ridicule à être mon garde du corps ? Je te trouve même tout à fait indiqué pour garder un corps que tu connais bien… et qui t’aime beaucoup, murmura-t-elle en lui caressant la joue de la main.

— Mais tu ne te rends pas compte de la situation ! répliqua Philip avec une mauvaise humeur évidente. Je ne suis pas là seulement pour veiller sur toi, mais aussi pour… te tirer les vers du nez !

— À propos de ?

— De l’Asmodine, évidemment.

— Chut ! Sujet tabou ! dit la jeune femme d’un ton moqueur. Nous n’en parlerons jamais plus, mon chéri.

— Mais il faudra bien que nous en reparlions, Carole ! Le « grand Sioux » veut absolument savoir…

— Il ne saura rien, assura Carole, ni lui ni personne… et même pas toi, mon amour…

— Et tu t’imagines que tu vas pouvoir garder le silence sur un sujet pareil ? Mais même toi, dans quelque temps, tu auras envie de recommencer, de passer de nouveau ton maillot et d’aller rôder Dieu sait où pour exercer ton pouvoir…

Carole demeura un instant silencieuse.

— J’aurai peut-être cette envie, murmura-t-elle, mais je ne la satisferai pas… Il y a quelque chose de malsain, de pervers, je dirais même de diabolique, dans l’invisibilité. Et ce n’est sans doute pas par hasard que je l’ai baptisée du nom d’un diable…

— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Philip.

— Qu’être invisible, c’est échapper à la communauté des hommes et disposer sur eux d’un pouvoir anormal, dangereux. J’ai ressenti la griserie que ce pouvoir apporte… et j’imagine aisément ce qu’en ferait un être dénué de scrupule… Suppose un instant qu’un candidat dictateur puisse se rendre invisible. Il régnerait sur un monde terrorisé par l’idée que son maître peut être là, à tout instant, sans qu’il le sache, et le surveille… Ce serait une dictature totale, omniprésente, la dictature d’un demi-dieu… ou d’un demi-démon… Ne parlons plus jamais de cela, Philip… D’ailleurs nous sommes arrivés… J’espère qu’il reste du champagne dans le réfrigérateur…

— J’en ai remis quelques bouteilles, dit Philip avec un sourire.

Ils montèrent silencieusement jusqu’au troisième étage. Philip ouvrit la porte de l’appartement et s’effaça pour laisser entrer Carole. La jeune femme se dirigea droit vers le salon, leva les yeux vers le lustre qui pendait au centre de la pièce et partit d’un éclat de rire qui lui fit monter les larmes aux yeux.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda Philip, éberlué.

Puis il suivit la direction de son regard et sursauta : quelque chose de noir était accroché dans le lustre, quelque chose qui ressemblait à un vêtement.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? bredouilla Philip.

— Mon maillot ! cria Carole entre deux hoquets de rire ; je l’avais jeté par-dessus le lustre juste avant que tu n’arrives, en comptant bien que personne n’irait le chercher là. D’autant moins qu’il était invisible à ce moment-là.

— Il ne l’est plus, dirait-on, murmura Philip, les yeux fixés sur le lustre.

Le rire de Carole redoubla.

— C’est ce qui pouvait lui arriver de mieux ! cria-t-elle. Philip, mon chéri, c’est merveilleux ! Ton « grand Sioux » va devoir me laisser tranquille au sujet de l’Asmodine ! Elle n’existe plus ! C’est une substance métastable !

— Une substance quoi ? demanda Philip en décrochant le maillot du lustre et en le triturant à pleines mains.

Carole se laissa tomber dans un fauteuil, riant toujours.

— Métastable, répéta-t-elle. Comment t’expliquer cela ? L’Asmodine n’était stable qu’en apparence. Elle était, si tu préfères, dans un état vitreux qui ne demandait qu’à passer à l’état « normal », c’est-à-dire cristallisé… Et c’est ce qu’elle a fait en redevenant visible… J’avais pensé à cette possibilité pendant mes manipulations. Et puis, dans l’excitation de la découverte, cela m’est sorti de l’esprit… Apporte le champagne, Philip ! Nous avons vraiment quelque chose à fêter !

Quelques instants plus tard, elle levait sa coupe en direction de Philip.

— À l’invisibilité qui n’existe pas et n’existera jamais ! dit-elle d’une voix gaie.

Philip eut un sourire hésitant et but une gorgée de champagne.

— Mais, au fond, dit-il sans regarder Carole, est-ce que tu ne pourrais pas, à partir de l’Asmodine, fabriquer un autre produit dont la stabilité…

— Il n’en est pas question ! interrompit la jeune femme d’une voix ferme. C’est une page tournée, Philip, un chapitre clos… et je suis trop heureuse qu’il se termine ainsi… Parce que, je peux bien te l’avouer maintenant, j’ai eu très peur…

— Moi aussi, reconnut Philip en s’approchant d’elle, et je dois admettre que je te préfère nettement visible qu’invisible…

Carole lui sourit avec ironie.

— Vraiment ? Tu as des madrigaux irrésistibles, mon chéri.

— Et ce maillot, qu’est-ce qu’on va en faire ? demanda Philip en désignant le vêtement qu’il avait jeté sur le bras d’un fauteuil.

— Je le garde comme souvenir, décida Carole.

— Je suis sûr qu’il te va très bien, murmura Philip. Tu pourrais peut-être le passer, rien que pour moi, certains soirs…

— Qui sait ? répondit Carole.

FIN

 

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