La femme invisible

Christopher Stork · Chapitre 6 sur 15

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La femme invisible

Chapitre V

 

Pour la dixième fois depuis le départ de Philip, Carole se retourna dans son lit, alluma sa lampe de chevet, regarda la pendulette et soupira. Non, décidément, elle ne dormirait pas non plus cette nuit ! » Mais aussi, il m’arrive trop de choses à la fois, pensa-t-elle. Un homme que j’aime et qui m’aime, un amant merveilleux et encore mieux que ça, une découverte extraordinaire… et une mission d’espionne ! Qui pourrait fermer l’œil dans ces conditions-là ? »

Elle se leva d’un bond et gagna la salle de bains où son premier soin fut d’ouvrir le panier à linge sale et d’en sortir le maillot invisible. Puis elle se mit devant la glace de sa coiffeuse, plaça contre sa peau nue l’étoffe un peu râpeuse et ne put retenir une exclamation stupéfaite : l’image qui se trouvait devant elle était celle, assez terrifiante à vrai dire, d’une tête et de deux mains qui paraissaient flotter dans les airs.

« Je crois que c’est gagné, pensa Carole avec fièvre ; mais il faudrait voir ceci sur moi, maintenant… À cette heure-ci ? Et pourquoi pas ? J’en meurs d’envie… » Elle entreprit d’enfiler le maillot, ce qui se révéla assez difficile, l’étoffe ayant tendance à adhérer à sa peau. « Il faudra que je porte des dessous et des bas, songea-t-elle, l’étoffe glissera plus aisément. » Elle parvint enfin à s’introduire dans le vêtement, rabattit sur sa tête la cagoule percée de deux trous à l’emplacement des yeux, fixa les gants et les ballerines attachés au maillot et alla de nouveau se regarder dans la glace. Cette fois, l’effet était véritablement saisissant : il ne restait rien d’elle que les deux taches lumineuses de ses prunelles.

Elle demeura ainsi, immobile, fascinée, pendant quelques secondes, puis tendit la main vers un des tiroirs de la coiffeuse. Elle éprouva alors une nouvelle surprise : cette main, étant invisible, dut tâtonner un bon moment avant de trouver la poignée du tiroir. « Un peu comme si j’étais aveugle, pensa Carole, et c’est normal puisque je ne me vois pas… »

Elle toucha enfin ce qu’elle cherchait : la paire de lunettes de plongée qu’elle avait laissée tremper longuement dans un bain d’Asmodine. Elle la fixa, non sans mal, autour de sa tête invisible, l’ajusta minutieusement à la hauteur des trous de la cagoule… et ses yeux, à leur tour, s’évanouirent.

Carole eut un léger frisson et respira profondément pour se forcer au calme. « C’est une réussite totale, se dit-elle. Je savais depuis ce matin qu’elle était acquise… mais je ne le savais, en somme, que théoriquement. Ce que j’ai là, devant moi, c’est-à-dire en apparence le vide, c’est la confirmation pratique… »

Elle se mit à rire, d’un rire un peu égaré qui résonna étrangement dans la salle de bains. « Si quelqu’un entrait brusquement, s’il entendait ce rire et ne voyait personne, il se croirait devenu fou ! C’est fabuleux, l’impression de puissance et de liberté que cela me donne ! Et je comprends très bien à présent l’envie qu’avait le héros de Wells de faire peur aux gens en leur tapant sur l’épaule ou en leur criant aux oreilles… Il faudra que je résiste à cette envie… Ce serait le meilleur moyen de me perdre… »

Elle sortit de la salle de bains et se dirigea vers le salon d’un pas hésitant et malhabile. Il lui était presque aussi difficile de marcher que, tout à l’heure, d’ouvrir le tiroir de la coiffeuse. « Évidemment ! je ne vois pas plus mes pieds que mes mains, je n’ai aucun point de repère par rapport au monde qui m’entoure. Encore une fois, je suis comme aveugle à moi-même et ce n’est pas le moindre paradoxe de la situation… »

Elle s’astreignit à traverser la pièce de long en large et, après quelques minutes de cet exercice, s’aperçut que sa démarche devenait plus aisée. Mais, à plusieurs reprises, elle se heurta à des meubles : elle avait mal estimé la distance qui les séparait de son corps invisible. « À retenir, pensa-t-elle, à retenir aussi que les autres, ne me voyant pas, ne feront rien, forcément, pour m’éviter… Oh oh ! C’est que ce n’est pas si simple, ma fille, de pratiquer l’invisibilité ! Il y faut de l’entraînement… Entraînons-nous donc… »

Très vite, elle découvrit le moyen de poser la main sur un objet quelconque sans tâtonner : il lui suffisait de fixer cet objet un instant, puis, au moment de le saisir, de fermer les yeux. « En somme, il est nécessaire de ne plus y voir pour cesser d’être aveugle, songea-t-elle avec amusement. Encore un paradoxe ! Et je suis bien certaine que ce n’est pas le dernier… »

Au bout d’une heure, elle se sentit parfaitement à l’aise dans son nouvel état.

« Et maintenant, que vais-je faire ? se demanda-t-elle. Enlever ce collant ? Redevenir comme tout le monde ? Quelle tristesse ! Quel ennui ! D’ailleurs je ne pourrai certainement pas dormir, et moins encore après cela… Si je sortais ? C’est une folie ? Et pourquoi donc ? La nuit est bien préférable au jour pour m’habituer à circuler dans les rues… Et qu’est-ce que je risque ? Rien, même pas un rhume, il fait très doux… Mais, par exemple, il y a un problème : si je sors, il me faut ma clé pour rentrer… et où vais-je la mettre ? Je peux toujours la glisser sous ma cagoule mais, dans l’avenir, il faudra que je me procure de quoi transporter de petits objets, quelque chose comme une ceinture garnie de poches ».

Au moment de passer sa porte, elle hésita, prise d’une sorte de trac. « Et si quelque chose m’arrivait ? Si mon collant se déchirait ? Si je perdais ma clé ? Je serais dans une situation affreuse… Allons donc, froussarde ! Prends tes risques ! Tu n’as pas découvert l’Asmodine pour rester entre tes quatre murs ! »

Elle évita pourtant l’ascenseur – de peur de s’y trouver coincée – et entreprit de descendre l’escalier de l’immeuble. Mais, après quelques secondes, elle s’aperçut que cet exercice, pourtant banal, était beaucoup plus difficile que la marche. Elle parvint enfin devant la porte de la rue et, au moment de l’ouvrir, fut à nouveau prise d’angoisse.

« Pour la première fois dans l’histoire de cette planète, un être humain invisible va circuler parmi ses semblables… et cet être est mort de peur, c’est un comble ! Dehors, idiote, dehors et vite ! D’autant plus vite qu’en fait de semblables, il n’y a pas un chat dehors… »

En effet, la rue était totalement déserte et silencieuse. Carole fit quelques pas hésitants sur le trottoir, presque collée contre le mur. Mais, très vite, elle s’enhardit et l’exceptionnelle étrangeté de sa situation lui apparut tout entière. Elle se promenait dans les rues de Londres, nue sous un maillot, et personne au monde n’était capable de s’en apercevoir. Une brusque griserie l’envahit. Elle esquissa un pas de danse, puis un autre, se mit à courir pendant quelques dizaines de mètres, fit un pied de nez à la lune.

« Même toi tu ne peux pas me voir, vieil astre mort ! pensa-t-elle. Et ma découverte est bien plus prodigieuse que l’exploit de ceux qui t’ont mis le pied dessus ! » Cette idée lui parut si drôle qu’elle partit d’un éclat de rire… pour s’immobiliser presque aussitôt, glacée de terreur : là-bas, à quelques mètres d’elle, deux ombres venaient de déboucher d’une rue parallèle et regardaient autour d’elles dans tous les sens.

— C’est quand même drôle, dit une voix d’homme passablement avinée, j’aurais juré que j’avais entendu une femme qui rigolait…

— Moi aussi, bredouilla l’autre, mais comme tu vois, il n’y a personne… Ce qui prouve, mon vieux Jimmy, que nous avons pinté encore plus que nous ne le pensions… Il est temps d’aller nous coucher.

— Moi, je te dis qu’il y a une gonzesse dans le coin, s’entêta l’autre. Elle est en train de se foutre de nous, la salope ! Ça venait de par là, viens voir…

Il avança d’un pas titubant vers Carole qui, horrifiée, recula dans l’ombre d’une porte cochère sans même songer à s’enfuir. Bientôt l’ivrogne ne fut plus qu’à deux mètres du porche.

— Je te parie que c’est là-dedans qu’elle se cache, cette grognasse, dit l’ivrogne d’une voix épaisse en tendant le bras devant lui.

La panique s’empara de Carole. Elle plongea sous le bras qui allait la toucher, plaqua les mains sur la poitrine de l’homme et, d’une violente poussée, l’envoya rouler sur le trottoir. Au même instant, une voiture de police surgit de l’autre côté de la rue et s’arrêta à la hauteur de l’ivrogne qui se remettait péniblement sur ses pieds en balbutiant des jurons. Le rayon d’une torche puissante se posa sur lui. Une voix rude demanda :

— Vous, là-bas, qu’est-ce qui vous arrive ?

— Je… je viens d’être attaqué, monsieur l’agent, grommela l’ivrogne.

— Attaqué ? Et par qui ? Où est votre agresseur ?

— C’est une femme, monsieur l’agent. Elle s’est d’abord payé notre tête, à mon pote et à moi. Et puis, comme j’allais lui mettre la main dessus, elle m’a donné un grand coup dans la poitrine et m’a fait tomber…

— Mais où est-elle ? insista l’agent en braquant sa torche autour de lui.

Le rayon se déplaça vers Carole, l’enveloppa, la traversa.

— Vous voyez bien qu’il n’y a personne, dit l’agent d’une voix sarcastique. Dites donc, mon vieux, vous êtes sûr que vous n’avez pas un peu forcé sur l’aie ou le whisky ?… Et votre ami aussi… Vous tenez à peine debout, tous les deux… Et vous avez des visions, en plus !

— Mais je vous dis que j’ai senti deux mains sur ma poitrine, insista l’ivrogne.

— Eh bien ça prouve qu’il est plus que temps de rentrer chez vous, répliqua l’agent, goguenard. Allez ! Filez tous les deux et plus vite que ça ! Filez ou on vous emmène au poste !

L’ivrogne s’éloigna en maugréant, rejoignit son compagnon et les deux hommes s’en allèrent d’une démarche vacillante.

— Ils en tiennent une solide, les gars ! commenta l’agent en promenant à nouveau le rayon de sa torche sur le trottoir.

Le faisceau lumineux frappa Carole en plein visage et se réfléchit sur le mur auquel elle s’adossait. Puis il s’éteignit.

— Il y a des soiffards qui voient des éléphants roses, dit l’agent, lui, c’est des nanas, chacun son genre… Vas-y, Ben, roule. On n’est pas en avance…

Carole vit la voiture disparaître lentement et poussa un interminable soupir. Une soudaine envie de rire la reprit mais, cette fois, elle se contint.

« Cela a déjà failli me coûter cher, tout à l’heure, pensa-t-elle. Quelques centimètres de plus et ce maudit pochard me touchait et s’emparait de moi peut-être… Mais quelle merveille, vraiment, que mon état ! Cet homme que j’ai jeté à terre sans qu’il sache d’où vienne le coup qui le frappait, cette torche braquée droit sur moi mais dont le rayon passait à travers mon corps comme s’il n’était pas là… Quelle faculté prodigieuse ! Quelle liberté ! Je puis tout faire ! »

La peur qu’elle venait d’éprouver se transformait peu à peu en une exaltation violente. Elle avait envie maintenant de se glisser dans une foule immense et d’y circuler à sa guise, seul être véritablement libre parmi des êtres enchaînés à la matière.

« Je puis tout faire, répéta-t-elle en considérant fiévreusement les façades qui l’entouraient… Entrer dans n’importe laquelle de ces maisons, y prendre tout ce que je veux, épouvanter leurs occupants, leur faire croire au diable, aux fantômes, aux succubes… Je peux, de ce pas, me rendre chez Michael, me glisser dans son lit et le persuader que je ne suis qu’un rêve… Et pourquoi pas ? »

Machinalement, elle jeta un coup d’œil en direction de son poignet gauche et haussa les épaules. Elle n’avait évidemment pas emporté sa montre avec elle… mais il ne devait pas être bien tard. Et d’ailleurs, quelle importance ?

« Michael ? Je puis être chez lui dans quelques minutes… Mais pour y faire quoi ? L’amour ? Tu viens d’être comblée par Philip, gourgandine ! Non, ce n’est pas cela… C’est l’envie dévorante, irrésistible, monstrueuse d’exercer un peu plus mon nouveau pouvoir… Et je ne vois vraiment pas ce qui me retiendrait de satisfaire cette envie. Ne suis-je pas la plus libre des femmes ? »

Elle partit comme en un rêve par les rues désertes. Elle ne craignait plus, cette fois, les ivrognes ni les voitures de police. Elle ne craignait plus personne, à vrai dire, certaine de pouvoir esquiver tous les dangers possibles grâce à son invisibilité, de plus en plus persuadée de la puissance presque infinie que celle-ci lui conférait.

Arrivée devant l’immeuble de Michael, elle pressa sans hésiter le bouton qui commandait l’ouverture de la porte principale. Celle-ci s’ouvrit avec un déclic. Carole se glissa dans le vestibule. Au même instant, la lumière s’alluma dans la loge de la concierge.

— Qui est-ce ? demanda une voix endormie.

Carole ne répondit pas mais se planta devant la loge, les poings sur les hanches, un sourire triomphal aux lèvres.

— Qui est-ce ? répéta la voix.

Un instant plus tard, la porte de la loge s’ouvrait sur un vieil homme en robe de chambre déchirée. Il regarda autour de lui en clignant des yeux puis, constatant que le vestibule était vide, haussa les épaules en grommelant :

— Encore une blague de gosse… Mais qu’est-ce que des gosses font dehors en pleine nuit ?

Il réintégra sa loge en marmonnant des syllabes indistinctes tandis que Carole montait à pied les trois étages qui la séparaient de l’appartement de Michael. Arrivée devant sa porte, sans une hésitation, elle appuya sur la sonnette. Rien ne bougea à l’intérieur. « Après tout, pensa la jeune femme, il passe peut-être vraiment ses nuits au journal, le pauvre garçon. »

Elle sonna de nouveau et, cette fois, entendit du bruit dans l’appartement. Un pas se rapprochait, une voix irritée demandait :

— Qui est-ce ? Qui est là ?

Carole sourit et, pour toute réponse, pressa la sonnette à coups répétés. La porte s’ouvrit brusquement et Michael apparut sur le seuil en pyjama, les cheveux ébouriffés et les yeux gonflés de sommeil.

— Qu’est-ce que c’est que ce…, commença-t-il d’un ton furieux.

Puis il s’interrompit et promena autour de lui un regard ahuri. Sous sa cagoule, Carole dut se mordre les lèvres pour ne pas se remettre à rire. Il avait l’air tellement balourd, ce cher Michael, et tellement endormi… Il fit quelques pas hésitants sur le palier, se pencha par-dessus la rampe de l’escalier… Carole se glissa dans l’embrasure de la porte, pénétra dans l’appartement et gagna directement la chambre où une veilleuse était allumée sur la table de chevet. Au creux de l’oreiller reposait une tête noire et bouclée. Carole eut un sourire sarcastique. Ainsi Michael lui avait menti et la trompait ! Elle ne se sentait pas le moins du monde furieuse. Amusée tout au plus d’être là, en tiers, dans cette chambre où s’était consommée son infortune.

Michael revenait déjà en fourrageant dans sa tignasse brune.

— Qu’est-ce que c’était, chéri ? demanda la femme aux boucles noires en se redressant sur un coude.

Le drap glissa, révélant des seins superbes mais un peu lourds.

— Quelqu’un qui s’imagine faire une bonne blague, grommela Michael en s’asseyant sur le bord du lit. Si je tenais le fichu idiot qui…

Un bâillement l’interrompit. La femme se rapprocha de lui d’un souple mouvement qui la dénuda un peu plus.

— J’aime autant ça, murmura-t-elle, tu sais ce dont j’avais peur ? C’est que ce soit ta « dame patronnesse », comme tu l’appelles…

— Qui ça ? Carole ! s’exclama Michael en se grattant les mollets. Tu es folle, Suzy ! C’est la dernière chose que j’attendrais d’elle !

« Ainsi, tu me surnommes la « dame patronnesse », songea Carole en s’approchant du lit ; tu mériterais une gifle, Michael chéri, mais tu ne perds rien pour attendre, toi non plus ! »

— Non, ce n’est pas le genre de Carole, continuait Michael. Elle est bien trop orgueilleuse pour faire ce genre de scène…

— Mais comment peux-tu coucher avec elle si elle est aussi moche que tu le dis ! s’exclama Suzy en se laissant aller sur le dos et en rejetant le drap qui ne la recouvrait plus qu’à peine.

« Toi, ma petite, se dit Carole, je ne sais pas ce qui me retient de te flanquer la fessée de ta vie ! »

— Elle n’est pas si moche que ça, protesta Michael. Elle est bien foutue en tout cas.

— Mieux que moi ? demanda Suzy en se cambrant.

— Ce n’est pas pareil, chérie.

« Je comprends que ce n’est pas pareil, ragea Carole. Regardez-moi cette fille ! Elle a dix ans de moins que moi et ses seins tombent déjà ! Elle a de la cellulite, en plus ! »

— Et au lit, comment est-elle ? demanda Suzy.

— Pas mal. Pas mal du tout, même. Elle a des idées…

— Plus d’idées que moi ?

« Plus que tu n’en auras jamais, misérable greluche ! songea Carole avec fureur. Pour bien faire l’amour, il faut d’abord être intelligent, et ce n’est pas à ta portée ! »

— Pas les mêmes, chérie, dit Michael en bâillant de nouveau ; et maintenant, on dort…

— Oh ! Pas si vite, Michael chéri, murmura Suzy en se pressant contre lui… Parce que, vois-tu, là, tout de suite, j’ai une petite idée qui pourrait bien te plaire…

— À cette heure-ci ? balbutia Michael.

— L’heure n’a rien à y voir, assura Suzy en commençant à le déshabiller.

« Au moins, avec moi, il ne s’est jamais préoccupé de l’heure ! pensa Carole avec un sourire narquois sous sa cagoule. Et il n’a jamais manqué à ce point d’enthousiasme, le pauvre !… Mais je n’avais pas remarqué qu’il avait les fesses aussi poilues… » Fascinée, elle regarda le couple qui s’enlaçait maintenant, se caressait avec de petits gémissements rauques et haletants. « Ce n’est pas excitant pour un sou ! se dit-elle, vaguement déçue. Ces contorsions, ces grognements, c’est d’un grotesque ! Je ne sais plus qui a écrit un jour que le couple qui s’aime est toujours à deux doigts de rire, mais c’est profondément vrai… surtout pour l’observateur extérieur que je suis ! »

— Ah ! Viens ! cria soudain Suzy en se renversant en arrière… Viens mon chéri !

Impassible, un peu écœurée, Carole assista à leur étreinte. Une pensée la dominait : « En tout cas, désormais, je ne pourrai plus jamais faire l’amour avec Michael. Je le verrai toujours tel qu’il est en ce moment, avec ce halètement ignoble et ce va-et-vient ridicule… Mais pourrai-je encore faire l’amour avec Philip ? »

— C’était bien ? demanda enfin Suzy d’une voix languissante.

— Honhon, fit Michael sans bouger.

— Mieux qu’avec ta dame patronnesse ?

— Honhon, répéta Michael.

Carole, qui s’apprêtait à se glisser hors de la pièce, n’y tint plus. Elle revint vers le lit et, de toutes ses forces, frappa du plat de la main la fesse poilue de son amant. Puis, d’un geste, elle renversa la veilleuse qui s’éteignit en tombant.

— Qu’est-ce qui te prend ? protesta Michael d’une voix furieuse. Pourquoi me frappes-tu ? Tu m’as fait mal, espèce d’idiote !

— Moi ? Mais je n’ai rien fait ! C’est toi qui viens de renverser la lampe ! Et puis ne me traite pas d’idiote, espèce de grossier personnage !

Avec un sourire enchanté, Carole se dirigea vers la porte, l’entrouvrit avec précaution, se faufila par l’embrasure et s’en alla.

 

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