La femme invisible

Christopher Stork · Chapitre 9 sur 15

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La femme invisible

Chapitre VIII

 

— Remarquable travail ! dit Hutchinson. Je suis même assez étonné, je l’avoue, qu’un amateur ait pu agir aussi vite et avec autant d’efficacité. La chance des débutants, j’imagine…

Philip lui décocha un regard dénué de tendresse.

— Je parlerais plutôt d’inconscience, monsieur, dit-il sèchement. La personne qui a épié Montebello a pris, pour ce faire, un maximum de risques… et il n’est pas question qu’elle recommence !

Le « grand Sioux » eut un mince sourire.

— C’est très bien, Holmes, de veiller ainsi sur la sécurité de vos collaborateurs. Mais, si celui-ci avait été surpris par Montebello, qu’est-ce qui aurait pu lui arriver de plus fâcheux qu’un renvoi immédiat ?

— Je ne crois pas que cela se serait borné à un renvoi, monsieur, répliqua Philip. Je pense que, se voyant démasqué, le professeur aurait très bien pu essayer de tuer mon agent…

— Il me semble que vous dramatisez un peu, murmura Hutchinson. Que Montebello soit un traître, c’est un fait, et je le déplore. De là à le considérer comme un meurtrier en puissance… Qu’en pensez-vous, colonel ? ajouta-t-il en se tournant vers le voisin de Philip.

Le colonel Henning hocha la tête.

— Je suis assez de l’avis de notre jeune ami, dit-il. N’oubliez pas que le professeur joue son va-tout dans cette affaire. Je veux dire qu’il ne risque pas seulement sa place et sa réputation, sans parler de quinze ou vingt années de prison. Il risque aussi de perdre cette jeune actrice à laquelle il est si évidemment attaché. Dans une pareille situation, les réactions d’un homme qui se voit sur le point d’être confondu sont imprévisibles. Mais elles peuvent certainement être violentes et même meurtrières…

Philip lui jeta un coup d’œil reconnaissant. Il avait été stupéfait, et un peu embarrassé, de rencontrer, dans le bureau du « grand Sioux », ce colonel Henning qu’il ne connaissait guère que sur le plan mondain. Et plus surpris encore de découvrir, en Henning, tout autre chose que la vieille baderne qu’affectait d’être le colonel.

— Nous tiendrons donc compte de ces réactions éventuelles, dit Hutchinson, encore qu’elles aient bien peu de chances de se produire. Montebello et l’agent de Holmes n’ont plus aucune raison de se rencontrer… Peut-être même serait-il bon que cet agent cesse de se rendre aux laboratoires Bray and Thompson pendant quelque temps… du moins jusqu’à l’arrestation du professeur.

— L’absence de cet agent risque d’éveiller les soupçons de Montebello, fit remarquer Henning.

— S’il en a, ses soupçons ne le mèneront pas bien loin, répondit le « grand Sioux ». Dès à présent il va être surveillé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, toutes ses lignes téléphoniques mises sur écoutes, son courrier contrôlé, bref, le grand jeu. Il s’agit, pour nous, d’identifier le réseau adverse avec qui Montebello est en contact… C’est l’affaire de quelques jours, pas plus.

— Je souhaite que tout aille aussi bien et aussi vite que vous le dites, murmura le colonel Henning, mais je ne peux pas m’empêcher de craindre des complications inattendues…

— Qu’est-ce qui vous fait parler ainsi ? demanda Hutchinson en fronçant les sourcils.

— Le fait que, dans cette affaire, il se trouve un certain nombre d’amateurs, répondit Henning. Je pense à Montebello lui-même, bien entendu, mais aussi à cette petite actrice… et même à votre agent, ajouta-t-il en souriant à Philip. Croyez-en ma vieille expérience, messieurs : les amateurs ne se comportent jamais comme prévu et, passez-moi l’expression, foutent une pagaille noire là où des professionnels auraient pu tout régler en deux coups de cuillère à pot. J’ai souvent observé un pareil phénomène et je l’attribue à une raison très simple : les amateurs, ne connaissant pas, ou pas bien, les règles du jeu, inventent les leurs et embrouillent tout… Enfin, nous verrons… Mais, à votre place, mon cher Holmes, je veillerais de près sur mon agent…

— C’est ce que je ferai, soyez-en sûr, dit Philip d’un air de défi.

« Il sait qu’il s’agit de Carole, pensa-t-il, Hutchinson aussi, plus que probablement, et sans doute ces honorables gentlemen n’ignorent-ils rien de ce qui s’est passé entre nous… Mais je m’en moque après tout ! »

— Donc Montebello se rend ce soir à l’Apollo, dit Hutchinson. C’est sans doute là que se fera le contact qu’il souhaite… Vous y serez aussi, Holmes, je suppose ?

— Oui, monsieur.

— Surveillez discrètement le professeur, mais, surtout, n’intervenez pas, quoi qu’il arrive. J’aurai d’autres hommes au théâtre. Eh bien, messieurs, je vous remercie, ajouta-t-il en se levant, et présentez mes félicitations à votre agent, Holmes. À propos… a-t-il réclamé une prime ?

— Nous n’en avons pas parlé, monsieur, répondit Philip en secouant la tête.

— Posez-lui donc la question, à tout hasard, suggéra le « grand Sioux » avec un sourire malicieux, et dites-lui aussi que j’aimerais la… pardon… le rencontrer à l’occasion.

— Je n’y manquerai pas, monsieur, répondit Philip, impassible.

 

*

* *

 

À la même heure, près de la gare de Paddington, dans un petit appartement en sous-sol, trois hommes étaient, eux aussi, en train de parler du professeur Alfred Montebello. L’un d’eux, un obèse au crâne chauve et au visage bouffi, était celui que Vera appelait Jimmy. Mais il portait ici un autre nom. Le deuxième, un grand échalas à la pomme d’Adam proéminente, dont le nez crochu était chaussé de lunettes à monture d’acier, zébrait de hachures parallèles une page du carnet de notes posé sur ses genoux. Le troisième, dont les épaules de débardeur roulaient sous un polo marron, se curait les ongles avec la pointe d’un couteau.

— Alfred a de nouveau téléphoné, dit l’obèse. Il annonce une livraison très importante… comme d’habitude. C’est sa manière à lui d’annoncer que ses prix vont encore monter.

— C’est un panier percé, ce mec ! ricana le grand échalas. Il faut dire que Vera lui donne un sérieux coup de main pour claquer son fric !

— Et qu’elle en récupère même un bon paquet qui nous revient ! remarqua l’homme aux épaules de débardeur.

— Ça n’empêche pas le Centre de s’énerver, dit l’obèse d’un air maussade. Je me suis encore fait passer un savon, tout à l’heure, par qui vous savez… C’est d’ailleurs ce qui m’a décidé à fermer boutique…

Les deux autres se tournèrent vers lui du même mouvement.

— Qu’est-ce que tu veux dire, Boris ? demanda l’échalas.

— Tu m’as très bien compris, Pavel, et toi aussi Genia, répondit l’obèse, impassible. On prend ce qu’Alfred nous apporte et, tout de suite après, on liquide et on s’en va.

Pavel et Genia demeurèrent un instant silencieux. Puis le second reprit son travail de manucure comme s’il se désintéressait de la suite.

— Minute ! fit Pavel en remontant du bout du doigt ses lunettes sur son nez crochu. Tu as pris ça sous ton chapeau ou tu as le feu vert du Centre ?

— J’en ai parlé à Alexandre, répondit l’obèse. Il est d’accord et il se charge de prévenir le Centre que les carottes sont cuites en ce qui concerne Alfred et qu’il faut retirer nos billes avant qu’il ne soit trop tard.

Il alluma une cigarette avant de poursuivre.

— Alfred a trop tiré sur la corde, dit-il nonchalamment. Je ne parle pas seulement du fric mais de ses imprudences. Il nous donne des fournitures top-secret toutes tirées de son laboratoire. Ça doit forcément finir par tirer l’œil des Anglais. De plus, Alfred s’affiche avec Vera d’une manière qui, elle aussi, va se remarquer si ce n’est pas déjà fait… Non, je vous dis : avec Alfred, c’est terminé.

— Dommage ! dit Pavel en haussant les épaules. Ses fournitures étaient au poil…

— D’accord ! reconnut Boris. Mais elles venaient toujours de la même source, une source facilement repérable… Tant pis pour lui !

Un nouveau silence pesa sur la petite pièce plongée dans la pénombre.

— Comment fait-on ? demanda Genia en relevant la tête. Un accident, comme pour les autres ?

— Non, ça ne marchera plus, répondit Boris. Il faut qu’il disparaisse complètement, je veux dire : qu’on ne retrouve même pas son corps… Ce ne sera pas difficile.

Il se pencha en avant et regarda les autres dans les yeux.

— Je dois le rencontrer ce soir, à l’Apollo. Je trouverai bien un prétexte pour l’amener ici. Une fois ici, on lui fait son affaire. Après, on le transporte en voiture jusqu’à Maidenhead… Le bateau y est toujours ?

— Il n’y a pas de raison qu’il n’y soit pas, grommela Pavel dont le visage s’était assombri.

— Vous irez vérifier tout à l’heure et le mettre en état de marche, dit Boris. Vous y transporterez aussi un sac de ciment à prise rapide. Cette nuit, nous embarquerons le professeur, nous lui collerons le ciment aux pieds et on le passe par-dessus bord. Avant qu’on commence à le chercher dans la Tamise, il sera arrivé à la mer.

Genia referma brusquement son couteau, le rangea dans sa poche et redressa la tête.

— Tu ne trouves pas qu’on prend un maximum de risques, Boris ? demanda-t-il d’une voix neutre. L’amener jusqu’ici, alors qu’il a peut-être une filoche au train ; transporter le corps jusqu’à Maidenhead, à quarante bornes ; le charger sur le bateau, le foutre à la flotte… On sera vernis si personne ne remarque rien !

Boris écrasa sa cigarette dans un cendrier débordant de mégots et fixa sur Genia ses petits yeux noyés dans la graisse.

— Tu as une autre idée ? demanda-t-il doucement.

L’autre haussa ses larges épaules.

— Je ne sais pas, moi, murmura-t-il… On pourrait peut-être l’emmener vivant au bateau, ce serait déjà moins de risques…

— Oui. Mais s’il est filoché, comme tu dis, fit remarquer Pavel, nous conduisons la police ou les gars du S.I.S. à une de nos meilleures planques…

Boris hocha lentement sa tête massive.

— Il y a du vrai dans ce que vous dites tous les deux, murmura-t-il. Je vais emmener Alfred directement au bateau, avec Pavel, dans une de nos voitures. Toi, Genia, tu suivras dans une autre. Si jamais tu t’aperçois qu’on nous suit, tu organises un petit accident pépère. Sinon, tu viens nous rejoindre au bateau. Ça colle, cette fois ?

L’un après l’autre, les deux hommes inclinèrent la tête. Puis Pavel demanda :

— Et Vera, qu’est-ce que tu en fais ?

Un sourire retroussa les grosses lèvres de Boris.

— Ne t’en fais pas pour elle. Je m’en charge. Je dois la voir demain soir et après…

De ses deux mains épaisses, il fit le geste de broyer quelque chose.

— Ah bon ? s’étonna Pavel ; elle aussi ?

— Faut bien ! soupira Boris. Elle est gironde et tout ce que tu voudras et elle rendait bien des services… Mais elle s’est trop exposée, la conne, elle s’est montrée partout avec son Alfred. Je l’avais pourtant mise en garde, mais rien à faire ! Mademoiselle tenait à ses succès mondains ! Alors, maintenant, tant pis pour elle !

— Dommage ! répéta Pavel.

— Oui, c’est dommage, reconnut l’obèse, mais il n’y a rien d’autre à faire. Elle sait trop de choses sur nous. Et, après la disparition d’Alfred, elle sera la première personne que la police interrogera…

— En somme, ricana Genia, demain soir, tu vas encore t’en payer une petite tranche avant de la couiquer !

Avec une souplesse inattendue chez un homme de sa corpulence, Boris bondit de sa chaise, courut vers Genia et abattit sèchement sa main sur la joue de l’autre qui poussa un grognement de douleur et se dressa, très pâle. Boris avait déjà plongé la main dans la poche de son veston difforme.

— Tu as autre chose à dire ? demanda-t-il d’une voix rauque.

Genia demeura un instant immobile, les yeux rivés sur ceux de l’obèse puis détourna la tête.

— Non, Boris, non, murmura-t-il.

Boris eut une grimace narquoise et revint au centre de la pièce.

— Allez vous occuper du bateau et du ciment, dit-il, et tant qu’à faire, emportez avec vous le lecteur de microfilms au cas où Alfred aurait sa fourniture avec lui. Une fois l’affaire terminée, on se planque tous à l’ambassade, le temps de laisser passer les vagues… C’est vu ?

— C’est vu, Boris, répondirent les deux autres, presque en même temps.

 

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