La femme invisible
Chapitre Premier
Carole Gray regarda ses mains et poussa un soupir de découragement. Décidément, rien n’y faisait, ni les crèmes, ni les lotions, ni les soins de la manucure. Ses doigts, rongés par les acides et les divers produits qu’elle manipulait dans son laboratoire, étaient rêches et râpeux. « Comme une langue de chat, disait Michael en riant, et il y a des moments où ce n’est pas du tout désagréable. » « Des mains de lavandière, oui ! songea Carole en débouchant son flacon de vernis à ongles avec un haussement d’épaules. Et encore ! Une lavandière au moins a les mains propres ! Moi, avec ces taches brunes ou vertes, j’ai l’air d’avoir une maladie de peau ! Je me demande bien pourquoi je me donne la peine de mettre ce vernis… Et pourquoi, d’ailleurs, je me donne la peine de sortir ce soir… Ces Malcolm sont horriblement ennuyeux… »
Elle faillit reboucher le flacon, puis interrompit son geste et se regarda dans la glace de sa coiffeuse.
« C’est idiot ! Je suis coiffée, maquillée, habillée, je ne vais quand même pas me mettre en pyjama et en peignoir à cette heure-ci… Et que faire de ma soirée ? Manger n’importe quoi sur mes genoux en regardant n’importe quoi à la télé et être obligée de prendre un cachet pour m’endormir plus vite ? Oui, on s’ennuie chez les Malcolm, mais on s’ennuie tard et en groupe… Et puis, qui sait ? Il y aura peut-être, dans la bande, un homme qui me plaira et à qui je plairai… malgré mes mains de lavandière… et le reste… »
La jeune femme jeta un coup d’œil dénué de tendresse à ses cheveux d’un blond fadasse, son nez un peu camard, ses lèvres trop épaisses et, au terme de cet examen, se tira la langue avec une grimace hargneuse.
« La nature ne t’a vraiment pas gâtée, ma pauvre fille, se dit-elle. Oui, bon, j’ai la taille fine, des seins plutôt réussis dans le genre menu et des jambes passables. Mais cette tête, quel désastre ! Je ne suis même pas franchement laide ! Neutre, insipide, un visage si banal, si quelconque qu’on l’oublie sitôt aperçu. Quand il est d’humeur agréable, Michael m’assure que mes yeux sauvent tout. « Des yeux qui pétillent d’intelligence », dit-il. Moi, je veux bien, mais où est l’avantage ? L’intelligence chez une femme décourage les hommes et même les inquiète. Ils ont peur de se trouver surclassés tout à coup… Oui, je donnerais volontiers toute mon intelligence pour devenir une de ces ravissantes idiotes qui traînent derrière elles des cortèges d’adorateurs éperdus. »
Avec un nouveau soupir, Carole se mit à appliquer consciencieusement une couche de vernis transparent sur l’ongle de son pouce jauni par Dieu savait quelle préparation. « Au diable l’intelligence ! pensa-t-elle… Que m’a-t-elle apporté ?
Oui, soit, un métier intéressant et un poste important dans un laboratoire. Mais à part ça ? Un mariage raté et, aujourd’hui, à trente ans, la solitude. Parce qu’à part les quelques soirées que Michael daigne me consacrer, et seulement pour faire l’amour, je suis seule, totalement seule et, de toute évidence, destinée à le rester…
Au fond, je rebute les hommes, et ce n’est pas uniquement à cause de mon physique. Ils se sentent analysés, critiqués, décortiqués devant moi. « Quand vous me regardez, j’ai l’impression de passer une radioscopie », me disait… Comment s’appelait-il déjà ? Frank… ou quelque chose comme ça… Un gentil crétin en tout cas. Mais, en fait, c’est moi la crétine puisque c’est moi qui suis plaquée ! »
Des larmes lui montèrent aux yeux et elle faillit, une fois encore, reboucher le flacon de vernis. « De l’humeur où je suis, je ferais aussi bien d’aller me coucher tout de suite avec une dose de somnifère… ou de retourner au labo et d’en finir avec cet infernal rapport sur les carbones vitreux… Et puis zut, ma vieille ! Assez de déprime ! Finis ce que tu as commencé, c’est-à-dire tes ongles… Mais qu’est-ce que ça, pour l’amour du ciel ? »
Elle tendit vivement la main gauche vers la lampe de la coiffeuse : sur les cinq doigts qu’elle venait de passer au vernis, le pouce, l’index et le majeur n’avaient plus d’ongle… ou, plus exactement, ils n’avaient plus d’extrémité. Avec un petit cri horrifié, Carole les prit dans sa main droite, les serra et secoua la tête, incrédule. Ses doigts étaient bien là, intacts, jusqu’au bout des ongles dont elle sentait la surface lisse sous sa paume. Mais ces ongles avaient cessé d’être visibles.
— Ce n’est pas vrai ! Je deviens folle ! dit Carole tout haut.
Elle leva la main devant la glace et observa le reflet. C’était incontestable. Son pouce, son index et son majeur étaient comme coupés net à la hauteur de la phalangette. Et, sous ses yeux, l’extrémité de l’annulaire et du petit doigt étaient en train de disparaître à leur tour, de se fondre en une sorte de brouillard informe et de moins en moins perceptible.
Carole dut faire un effort pour ne pas se mettre à hurler. Elle repoussa le flacon de vernis avec une soudaine terreur et se prit la tête à deux mains. « Voyons, se dit-elle, pas de panique, ça ne servirait à rien. Il est en train de se passer, là, devant moi, quelque chose d’extraordinaire… Ou bien alors je perds la tête… Mais ce ne serait pas la peine d’en avoir une, et si bien faite paraît-il, pour ne pas m’en servir… Qu’est-ce qui m’arrive ? »
Elle éleva de nouveau la main gauche qui tremblait un peu. Toutes les dernières phalanges étaient maintenant complètement invisibles et le spectacle de ces doigts qu’on aurait dit mutilés lui donna une brusque nausée. Elle les tâta de l’autre main. Non, ils étaient entiers, cela ne faisait aucun doute. « Donc, ils sont simplement – simplement ! – devenus invisibles à l’endroit précis où j’ai appliqué le vernis… Mais que peut bien contenir ce vernis qui provoque un pareil phénomène ? »
Carole Gray reprit le petit flacon plat, de forme triangulaire, et le secoua vigoureusement. Le liquide laiteux, un peu opalin, se colla contre la paroi qu’il couvrit de reflets irisés. « De quoi est fait un vernis à ongles ? se demanda la jeune femme ; il y a de l’acétone là-dedans, non ? Ou de l’acétate d’éthyle plutôt. Et quoi d’autre ? C’est bien la peine d’être une chimiste renommée pour sécher sur une question aussi simple ! Mais ce vernis-ci doit, en plus, contenir quelque chose d’inhabituel, un produit qui modifie l’indice de réfraction du corps sur lequel il se pose… »
Elle dévissa le bouchon du flacon et, à l’aide du petit pinceau dont il était muni, passa une couche de vernis sur un papier à démaquillage. La traînée sécha presque aussitôt mais rien d’autre ne se produisit. Carole secoua la tête. « Évidemment ! Si ce vernis rendait invisible l’endroit sur lequel il s’applique, je m’en serais aperçue plus tôt ! Il faut qu’il y ait autre chose… mais quoi ? »
Ses yeux se fixèrent sur son pouce dont la première phalange portait des taches brunâtres qu’aucun brossage n’avait pu effacer. Prise d’une idée subite, elle les recouvrit de vernis… et haussa, une fois de plus, les épaules : le vernis séchait, tout bonnement, sur sa peau en y laissant des traces parfaitement visibles.
Carole eut une grimace écœurée en voyant son pouce ainsi maculé. « Affreux ! J’espère au moins que le dissolvant va pouvoir remettre les choses en place ! Je ne me vois pas arriver chez les Malcolm avec une main dans cet état ! » En hâte, elle appliqua le liquide transparent sur son pouce, puis sur ses ongles, frotta énergiquement à l’aide d’un tampon de coton et poussa un soupir de soulagement : sa main était redevenue normale, sauf peut-être au bout du pouce et de l’index où subsistait une trace indécise qu’elle effaça à l’aide d’une nouvelle application de dissolvant.
Carole reboucha soigneusement les flacons et alluma une cigarette d’une main nerveuse. « Donc, la démonstration est faite, pensa-t-elle ; ce n’est pas le vernis à lui seul qui provoque ce phénomène extravagant. C’est sans doute une réaction entre ce qu’il contient et l’un des produits que j’ai manipulés aujourd’hui… Mais lequel ? Il faudrait que je me souvienne de chacun de mes gestes… Et cela même ne me donnerait pas l’explication… Aurais-je découvert par hasard une substance qui provoque l’invisibilité ? Ce serait fantastique… et parfaitement invraisemblable ! »
Elle jeta un coup d’œil à sa montre et sursauta. Elle allait arriver en retard chez les Malcolm et se ferait lourdement plaisanter par Charles, le maître de maison, qui n’avait que sarcasmes pour celle qu’il présentait à tout le monde comme « notre Einstein en jupons ». Cela ne manqua pas.
— Alors ? ricana Charles en lui ouvrant la porte de son appartement ; vous avez eu quelques difficultés à vous extraire de l’éprouvette dans laquelle vous étiez tombée ?
— Charles ! s’exclama sa femme d’un ton de reproche… Laissez cette pauvre Carole tranquille ! Je suis sûre qu’elle a passé une journée épuisante. Regardez la mine qu’elle a…
Carole considéra Gladys Malcolm d’un air froid. Cette petite mijaurée ne manquait pas une occasion de lui être désagréable tout en affectant une cordialité débordante.
— Venez, ma chère, venez que je vous présente, disait Gladys en prenant la jeune femme par la main ; mais vous connaissez déjà tout le monde, je crois…
Carole dut faire un réel effort pour sourire. Oui, hélas, elle les connaissait tous, les Reed, les Cochran, les MacKay, le colonel Henning… « Encore une soirée où l’on ne parlera que des chapeaux de la reine et du dernier Derby d’Epsom, songea-t-elle… À moins que le colonel ne veuille bien nous faire part de ses prévisions sur la troisième guerre mondiale… J’aurais dû rester chez moi… »
— Ah mais non ! s’exclamait Gladys Malcolm. Je ne crois pas que vous ayez jamais rencontré Philip Holmes… du moins chez moi…
Cette fois, Carole n’eut aucun mal à sourire. L’homme qui lui serrait la main en inclinant un peu sa haute taille avait ce genre de visage fin et spirituel auquel elle avait toujours été sensible.
— Mais moi, j’ai beaucoup entendu parler de vous, dit-il en fixant ses yeux gris-vert sur la jeune femme. J’ai même lu votre communication sur les utilisations possibles de l’arséniure de gallium… sans y comprendre grand-chose, je l’avoue…
Carole Gray sursauta.
— Bon Dieu ! L’arséniure de gallium ! C’est peut-être ça l’explication ! dit-elle d’une voix sourde.
— Je vous demande pardon ? fit Holmes d’un air surpris.
Carole rougit violemment.
— C’est moi qui vous prie de m’excuser, murmura-t-elle. Tout à l’heure, dans ma… dans mon laboratoire, j’ai assisté à un phénomène curieux et vous venez, d’un mot, de me donner un début de piste…
— J’en suis fort heureux, répondit Philip Holmes en souriant.
— Et, à partir de maintenant, ma chère, intervint Gladys, faites attention à tout ce que vous direz. Car l’homme que vous avez devant vous a beau prétendre travailler au ministère de la Guerre, tout le monde, à Londres, sait qu’il fait partie de l’intelligence Service !
— Si tout le monde le savait, je serais un bien mauvais agent de renseignements ! répondit Holmes avec ironie. Et je vous signale, Gladys, qu’on ne dit plus Intelligence Service mais Secret Intelligence Service, pour que nul n’en ignore.
— Je me demande encore pourquoi on a abandonné cette bonne vieille appellation de Military Intelligence, ronchonna le colonel Henning qui s’était approché.
— À cause de George Bernard Shaw, ricana le maître de maison en tendant un verre de sherry à Carole ; c’est toujours votre poison préféré, n’est-ce pas, chère amie ?
— Et qu’est-ce qu’il a encore dit, celui-là ? demanda le colonel en plissant les lèvres sous son épaisse moustache jaunie par le tabac.
— Qu’en matière d’intelligence, il fallait distinguer trois catégories bien précises, répondit Charles Malcolm ; l’intelligence humaine, l’intelligence animale… et l’intelligence militaire !
Plusieurs rires s’élevèrent, tandis que le colonel secouait la tête d’un air bougon. Carole vit avec plaisir que Philip Holmes riait, lui aussi.
— Vous ne vous sentez pas visé, bien qu’employé au ministère de la Guerre ? demanda-t-elle.
— Nullement ! assura Holmes avec une expression amusée. Il faut dire que je m’intéresse surtout aux ordinateurs et, très précisément, aux mémoires microscopiques qui utilisent des dérivés du gallium. D’où mon intérêt pour votre communication remarquable…
— Remarquable mais incompréhensible, disiez-vous, fit la jeune femme en riant.
— C’est ma faute, non la vôtre, affirma Holmes. Je suis électronicien, pas chimiste et… et vous savez ce que sont les fossés qui séparent de plus en plus les spécialistes…
— Hélas ! Vous connaissez le dernier mot qui court les labos de Londres à ce propos ? Un spécialiste est un homme qui est censé en savoir toujours plus sur un sujet de plus en plus réduit. Si bien qu’à la limite, le spécialiste idéal serait celui qui saurait tout sur rien…
L’éclat de rire de Philip Holmes plut à Carole. « Il a presque un rire de gosse, pensa-t-elle, et pourtant il n’y a rien de puéril en lui… Ce visage tanné, ces petites rides au coin des yeux, ce menton carré, volontaire, c’est un homme… Je me demande quel âge il peut avoir… Trente-cinq ans ? Quarante ? »
À table, elle constata avec plaisir qu’elle était assise à côté de Holmes et, très vite, leur conversation particulière les isola du reste de l’assemblée. Holmes décrivit avec un humour parfois un peu cruel les difficultés qu’il rencontrait dans ses rapports avec certains vieux militaires de carrière.
— Pour eux, disait-il, ce qu’on a toujours fait et qui a donné de bons résultats doit continuer à se faire. Si on les écoutait, nous en serions encore, en matière d’armement, au stade de l’arbalète ou de l’arquebuse.
— Ce serait peut-être préférable, non ? demanda Carole.
— Incontestablement ! répondit Philip Holmes avec un sourire narquois… À la condition, bien sûr, que tout le monde en soit au même point !
— Soit ! Mais c’est bien parce que tout le monde veut imiter tout le monde, dans ce domaine comme dans bien d’autres, que nous en sommes là. Je veux dire : capables de détruire plusieurs fois notre planète…
— Quatre-vingts fois, précisa Holmes en hochant la tête. Mais que voulez-vous faire pour sortir de ce cercle vicieux ?
— Et ça ne vous gêne pas un peu de… de collaborer à cette course à l’abîme.
Holmes but une gorgée de vin et s’essuya les lèvres avant de répondre.
— Si, cela me gêne, admit-il avec une gravité soudaine, et puis je me dis qu’après tout, nous y collaborons tous…
— Ah non ! Pas moi ! s’exclama Carole avec énergie.
Les yeux gris-vert de Holmes eurent une lueur amusée.
— Mais si, Miss Gray, vous aussi vous travaillez pour la guerre !
— Ça par exemple ! Et comment, je vous prie ?
— En poursuivant vos recherches sur le gallium par exemple. Elles me servent dans la mise au point de mes ordinateurs qui, eux-mêmes, serviront à calculer la trajectoire de missiles à tête nucléaire. Je vous dis que nous sommes tous dans le même bain… Au fait, ajouta-t-il, vous parliez tout à l’heure d’un phénomène curieux qui s’est produit dans votre laboratoire. Serait-il indiscret de vous demander…
— Ah non ! cria Gladys Malcolm depuis l’autre côté de la table ; vous n’allez pas continuer vos messes basses et vous mettre à parler boutique tous les deux ! Philip, qu’est-ce que vous avez pensé du dernier film de Fellini ?
Carole lui fut presque reconnaissante de son interruption.
« Qu’est-ce que j’aurais bien pu répondre ? se demanda-t-elle… La vérité ? Que le bout de mes doigts était devenu invisible après une application de vernis à ongles ? Il m’aurait pris pour une folle… ce que je suis peut-être après tout… Mais il y a quelque chose à creuser dans cette idée d’arséniure de gallium… J’en ai eu plein les mains aujourd’hui… Supposons que les particules qui me sont restées dans la peau soient entrées en contact avec un type nouveau de chalcogénure contenu dans ce fameux vernis… Il y aurait eu alors transformation du carbone de mon organisme en carbone vitreux, mais comment ? Il faut absolument que, dès demain, je sache quelle est la composition de base d’un vernis à ongles… Ce ne doit quand même pas être un secret d’État ! »
Elle tressaillit. La voix de Charles Malcolm venait de s’élever au bout de la table.
— Et voilà encore une fois notre Einstein en jupons plongé dans de savantes méditations ! ricanait-il. À quoi pensiez-vous, chère amie ?
— Euh !… À rien de bien intéressant, excusez-moi, murmura Carole en rougissant un peu. De quoi parliez-vous ?
— De cet illusionniste extraordinaire qui passe en ce moment à l’Apollo, répondit le maître de maison, et surtout du numéro qu’il intitule « L’homme invisible ». Vous l’avez vu ?
Carole tressaillit à nouveau.
— Non, dit-elle d’un ton embarrassé. Cela consiste en quoi, exactement ?
— Pendant plusieurs minutes, l’illusionniste en question – il s’appelle Radjah quelque chose – fait évoluer sur la scène un tas d’objets divers, un parapluie, un chapeau, un manteau, une canne, que sais-je, qui se déplacent dans les airs comme s’ils étaient portés, ou tenus, par un homme invisible. C’est hallucinant ! On jurerait que le personnage de H. G. Wells est là, devant vous ! Du coup j’ai relu son roman et j’ai été frappé par une chose : c’est que le héros de Wells, le malheureux Griffin, ne sait absolument pas quoi faire de son invisibilité ! Il parle bien, à un moment donné, de tout ce que cela peut représenter pour un homme : le mystère, le pouvoir, la liberté mais…
Une quinte de toux l’interrompit.
— Charles, tu fumes trop ! protesta sa femme.
— Mais tout ce que Griffin fait de son pouvoir, reprit Charles après avoir bu une gorgée de vin, c’est de courir les rues de Londres, tout nu, et en hiver le pauvre bougre, avant d’aller se faire lyncher misérablement dans je ne sais plus quel patelin.
— Mais qu’aurait-il pu faire d’autre ? demanda Herbert Cochran de sa voix sonore d’avocat. Que feriez-vous, tous, si vous étiez invisibles ?
— Ah, pour moi, je le sais ! assura Betty Cochran avec vivacité. J’en profiterais pour te surveiller, Herbie chéri !
Il y eut des sourires moqueurs autour de la table : les infidélités de Cochran étaient notoires dans le groupe. L’avocat fronça les sourcils et se tut.
— Moi aussi, je le sais ! s’exclama Gladys Malcolm de sa voix aigrelette. Je me glisserais chez les gens et j’écouterais ce qu’ils disent de moi quand ils me croient partie.
— Ce serait sans doute assez pénible pour vous ! dit son mari avec une grimace narquoise. Moi, mes amis, mon premier soin serait d’aller discrètement couper la gorge à quelques-unes des canailles politiques qui déshonorent l’humanité. Et puis après… ma foi, je ne sais pas…
— Voler une banque, peut-être, suggéra quelqu’un.
— Plutôt une bijouterie, rectifia une femme.
— Ce serait en tout cas une arme formidable, dit le colonel Henning d’un air gourmand, l’arme absolue en quelque sorte. Vous voyez ça, vous, un régiment, que dis-je, une division d’hommes invisibles qui se glisse dans les rangs ennemis et massacrent tout sur leur passage sans que personne y comprenne rien…
— Et vous, que feriez-vous si vous étiez invisible ? demanda Philip Holmes à Carole. Mais qu’avez-vous ? ajouta-t-il d’une voix inquiète. Vous êtes souffrante ?
— Ce n’est rien, je vous assure, murmura la jeune femme en se passant la main sur le front, juste un peu de migraine… Ce que je ferais en femme invisible ? Je crains bien de n’avoir pas la moindre idée sur la question… Mais ce que je voudrais, c’est lire le roman de Wells, car je vous avoue à ma honte…
— Je vous le prêterai avant de partir, chère amie, promit Charles Malcolm. Et maintenant, si nous allions poursuivre ce petit jeu au salon…
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