La femme invisible

Christopher Stork · Chapitre 3 sur 15

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La femme invisible

Chapitre II

 

Carole poussa un cri aigu et se redressa dans son lit, le front couvert de sueur, le cœur battant la chamade. D’un geste, elle alluma sa lampe de chevet et regarda autour d’elle avec un reste de panique… L’horrible cauchemar ! Mais quelle idée aussi de lire « L’homme invisible » de Wells juste avant d’aller se coucher ! Il lui était apparu dans son sommeil, bien sûr, terrifiant avec les bandages qui lui entouraient le visage, ses grosses lunettes noires, ses favoris épais, mais bien plus monstrueux encore quand il s’était mis à se déshabiller.

Carole avait d’abord vu surgir un corps sans tête, puis des bras sans mains, un torse sans bras ni jambes. Ensuite, il n’y avait plus rien eu de visible dans la chambre mais, sur elle, le poids d’un corps nu qui l’étreignait et dont elle savait, pour quelque raison mystérieuse, qu’il était celui de Philip Holmes. Et la présence de ce corps s’était faite si précise, si proche du sien et, d’une certaine manière, si troublante pour elle qu’elle avait failli s’abandonner à l’étrange plaisir qui naissait au sein même de son épouvante.

La jeune femme s’assit sur le bord de son lit, s’épongea le front et la figure avec un mouchoir et jeta un coup d’œil sur sa montre.

« Quatre heures du matin ! pensa-t-elle, accablée ; je ne me rendormirai plus sans somnifère et si j’en prends maintenant, je serai vaseuse toute la journée… Quel rêve absurde et répugnant ! C’est tout moi, ça ! Faire un rêve érotique qui se transforme en cauchemar ! Et, pour comble, avec cet homme que je connais à peine, bien que je le trouve fort sympathique… Et ce thème de l’invisibilité qui n’a cessé de me poursuivre toute la soirée… À croire que ces gens avaient deviné ce qui me préoccupait depuis cette stupide histoire de vernis… Le vernis ! Voilà le moment ou jamais d’en chercher la composition ! Plutôt travailler que de rester ici à me morfondre parce que j’ai failli faire l’amour avec un fantôme… »

Elle passa rapidement un peignoir, quitta la chambre, gagna son bureau et sortit d’une armoire la boîte de carton qui contenait les fiches des ouvrages de sa bibliothèque, rangés par thèmes. Une demi-heure plus tard, elle regardait avec satisfaction le feuillet sur lequel elle venait de prendre des notes :

« Acétate de cellulose, esters de cellulose, résines polyacides et polyalcools, acétylcitrate de triéthyl, bentomite modifiée, éthyl glycol. »

« Ce qu’il faudrait savoir maintenant, se dit-elle en pointant chacune des substances qui composaient le vernis à ongles, c’est ce qui est entré en réaction avec l’arséniure de gallium que j’avais sur les mains – je prends ceci comme hypothèse de départ – pour aboutir à la formation d’un carbone vitreux dont l’indice de réfraction soit égal à celui de l’air… par liaison covalente sans doute, c’est à étudier… En tout cas, c’est au niveau des composés formés à partir du gallium qu’il faut chercher… Mais il me manque un agent de liaison. Ah ! J’ai presque envie d’aller tout de suite au labo pour y voir plus clair… Si j’ose employer une pareille expression à propos d’invisibilité ! »

Elle laissa retomber le feuillet, se renversa contre le dossier de sa chaise, alluma une cigarette et regarda rêveusement les volutes de fumée se dissiper dans les rayons de la lampe.

« L’invisibilité… Admettons un instant que je sois sur la piste qui y mène… Et alors ? Et après ? À quoi cela pourra-t-il m’avancer ? Avant d’aller plus loin, il faudrait peut-être que je médite sur le cas du héros de Wells, ce malheureux Griffin qui n’a su que faire de sa découverte et qui, finalement, en est mort… Et le comportement des gens que j’ai vus ce soir, chez les Malcolm, était éloquent à cet égard. Eux non plus ne savaient pas très bien ce qu’ils feraient s’ils étaient invisibles. L’un voulait jouer les voyeurs, l’autre parlait de piller une banque ou une bijouterie. Le plus pratique, si j’ose dire, c’est encore ce brave colonel Henning qui y voyait l’arme absolue, ce qui ne me semble pas faux d’ailleurs.

« Quant à Philip Holmes, quand je lui ai demandé comment il se comporterait dans le rôle de l’homme invisible, il a eu un petit sourire sarcastique et s’est tu… Après tout, si c’est un espion comme le suggérait Gladys Malcolm, l’invisibilité lui conviendrait à merveille… Curieux homme… Séduisant, c’est incontestable, et secret, ce ne l’est pas moins… J’ai eu du plaisir à parler avec lui… Et, tout à l’heure, dans mon cauchemar, encore plus de plaisir à… Assez, idiote ! »

Un peu rouge, Carole se leva, alla boire un verre d’eau dans sa cuisine et regarda par la fenêtre. La nuit pâlissait. La rue était déserte. Tout le quartier de Finsbury Park dormait encore profondément. La jeune femme observa avec attention les fenêtres fermées, les façades aveugles des immeubles qui s’étendaient devant elle.

« Être invisible, pensa-t-elle, ce serait pouvoir entrer librement dans toutes ces maisons, me glisser dans ces chambres, entendre et voir ce qui s’y dit, ce qui s’y fait, comme Asmodée dans « Le diable boiteux »… Et alors ? Qu’est-ce que cela m’apportera, m’apprendra ? Le secret des êtres ? Mais ce secret est-il plus aisément perceptible quand les êtres sont seuls, ou croient l’être ? Ce n’est pas sûr… Et puis, même si je possédais ce secret, qu’en ferais-je ? Dominer les autres, les asservir par la peur ainsi que le voulait le héros de Wells ? À quoi bon ? »

Elle revint dans son bureau et feuilleta distraitement le roman qui lui avait valu son rêve. En le reposant, elle fit tomber le billet hâtivement griffonné qu’elle avait reçu le matin même de son amant.

 

« Ma charmante, disait-il, mon rédacteur en chef est devenu fou et a décidé, semble-t-il, de me rendre fou à mon tour : tous mes soirs de la semaine sont bloqués au journal. Il faudra donc patienter jusqu’à lundi prochain pour jouer à nos jeux favoris. J’en suis navré mais… tu ne perds rien pour attendre. Michael. »

D’un geste irrité, la jeune femme froissa le billet et le jeta dans la corbeille à papier. Ce Michael était vraiment d’une désinvolture incroyable ! Il ne venait chez elle que pour faire l’amour et ne s’en cachait pas. « Au moins est-il sincère, songea Carole, mais voilà ! L’est-il vraiment ? Va-t-il réellement passer toutes ses soirées au journal ? C’est là qu’il serait amusant d’être invisible, de le suivre, de le surprendre peut-être dans sa chambre en compagnie d’une autre femme, de regarder ce qu’ils font ensemble, de voir s’il agit avec elle comme avec moi… Oui, ce pourrait être drôle… et excitant, qui sait ?…»

Le souvenir de son rêve lui revint brusquement et elle sentit une soudaine chaleur l’envahir. « Et ce Philip Holmes ? Qui est-il ? Que fait-il ? Est-ce effectivement un espion ? Si j’étais invisible, je le saurais très vite… Je pourrais même surprendre des secrets d’État… Et, à propos de secrets, j’arriverais enfin à découvrir ce que le vieux Montebello fabrique à longueur de journée derrière la porte verrouillée de son labo… Formidable ! Je saurais enfin si, oui ou non, il a pillé mes travaux pour faire avancer les siens ! »

Un sourire moqueur lui monta aux lèvres. Le professeur Alfred Montebello était le patron tout-puissant des laboratoires Bray and Thompson où travaillait la jeune femme et, à ce titre, il passait pour puiser sans vergogne dans les rapports de ses subordonnés et s’approprier leurs découvertes. Le prendre la main dans le sac serait une œuvre de justice… Oui, à tout prendre, l’invisibilité présenterait sans doute certains avantages…

Carole eut un petit rire amusé en rouvrant le roman de Wells.

« Oui, mais à la condition de ne pas répéter les erreurs de Griffin. À commencer par le procédé même qu’il utilise, cette substance qu’il absorbe et qui lui décolore le sang et les tissus. Absurde ! Le pauvre homme est obligé de vivre tout nu pour être invisible et de se couvrir des pieds à la tête s’il veut passer inaperçu, ce qui, bien entendu, attire l’attention de tout le monde… Il faut que je trouve le moyen de me rendre invisible mais aussi de redevenir visible à volonté… Et ce ne sera pas en m’enduisant le corps de vernis à ongles ! Voyons d’un peu plus près cet arséniure de gallium… »

Elle attira vers elle son fichier et se mit à le consulter avec un intérêt grandissant.

 

*

* *

 

Dans son bureau de King’s Road, Philip Holmes referma d’un coup sec le volume qui se trouvait devant lui. Inutile d’insister ! Il ne tirerait rien ce matin de ces colonnes de chiffres et de formules sur lesquelles il ne parvenait pas à se concentrer.

Il bourra sa pipe, l’alluma et se mit à en tirer de petites bouffées nerveuses. Parfaitement stupide, l’état dans lequel il se trouvait depuis hier soir ! À trente-huit ans, et avec son passé, se laisser à ce point impressionner par une femme ! Et même pas jolie, cette Carole Gray ! Des cheveux ternes, un vilain nez, de grosses lèvres presque vulgaires. Le buste était joli, en revanche, et les jambes parfaites… Mais il y avait d’abord ces yeux, ces yeux d’un gris très doux et lumineux en même temps, surtout quand elle s’animait comme lorsqu’ils avaient parlé ensemble…

Avait-elle ressenti le même plaisir que lui quand le contact s’était établi entre eux, cette sorte de complicité intellectuelle vive et aisée qui avait rendu leur conversation si prenante ? Oui, sans doute… Ses yeux s’étaient mis à briller, son visage s’était coloré, ses mains s’agitaient en tous sens comme pour souligner ses phrases… Bien vilaines, ces mains, d’ailleurs, tachées et comme rongées par endroits… Ses travaux de laboratoire sans doute. Mais ses gestes avaient une certaine grâce…

Philip Holmes haussa les épaules et tira un peu plus fort sur sa pipe qui grésilla. Bon, et après ? Il avait rencontré hier soir une femme incontestablement intelligente et cultivée qui, malgré son physique quelconque, sinon ingrat, avait un charme certain. Il avait échangé avec elle un certain nombre de propos brillants ou profonds – c’était du moins son impression – et ils s’étaient quittés apparemment fort contents l’un de l’autre.

Était-ce une raison, bon sang, pour n’avoir plus pensé qu’à elle depuis et, cela, toute la nuit ou presque ? Était-ce une raison pour avoir cherché son nom dans l’annuaire des téléphones où il ne figurait d’ailleurs pas ? Et, s’il l’obtenait – de Gladys Malcolm par exemple, laquelle ne manquerait pas d’en parler à ses chères amies – que dirait-il à Carole Gray ?

« Que j’ai envie de la revoir, comme ça, tout simplement ? se demanda-t-il. Elle me trouvera bien sans-gêne, j’imagine, et, en tout cas, fort pressé. Et puis quoi ? À supposer qu’elle accepte une invitation à dîner et même que je lui fasse la cour, dans quoi vais-je m’engager ? Que puis-je lui offrir de sérieux, de solide avec ce que je fais ici… et ce que j’ai à faire ailleurs ? Et après ce que j’ai vécu et les traces que j’en ai gardé ? Philip, mon bon ami, tu n’es qu’un âne, tu n’es qu’un sot ! On ne tombe pas amoureux à ton âge et avec tes occupations ! Si Hutchinson apprenait ça, il en serait malade de rire… Eh bien, qu’il en crève, ce vieux puritain ! Je vais téléphoner à cette pimbêche de Gladys et tant pis si mon histoire fait ensuite le tour de Londres ! »

Il reposa sa pipe, forma le numéro des Malcolm et obtint presque aussitôt Gladys. Après quelques phrases polies sur l’excellence du dîner et la réussite de la soirée, il dit enfin, du ton le plus négligent qu’il put se donner.

— À propos, j’ai oublié de poser une question technique à votre amie, Miss Gray. Auriez-vous par hasard son numéro de téléphone personnel ?

Le rire de Gladys lui fit grincer des dents.

— Une question technique, allons donc ! dit Gladys. Mon pauvre Philip, vous me prenez vraiment pour une idiote ! Vous pensez que je n’ai pas remarqué – comme tout le monde d’ailleurs – l’intérêt que vous portiez à notre Einstein en jupons ? Charmante fille d’ailleurs. Dommage qu’elle attache plus d’importance à son intelligence, qu’elle surestime un peu je crois, qu’à son rouge à lèvres ou à ses mains.

« Chipie ! » pensa Philip avec irritation.

— Son numéro de téléphone, continuait Gladys. Voyons… je dois l’avoir ici quelque part… Mais vous aurez du mal à l’obtenir, je vous préviens. Cette pauvre Carole vit dans son laboratoire comme une nonne dans son couvent…

« Bon Dieu ! Le laboratoire ! se dit Philip, furieux. J’aurais pu commencer par là ! Je me serais épargné les propos venimeux de cette mijaurée ! »

Il nota le numéro que Gladys lui donna en riant de nouveau et en ajoutant :

— Et je vous souhaite d’avoir beaucoup de questions techniques à lui poser, mon cher Philip !

Philip Holmes raccrocha, de plus en plus impatienté. « Bon ! Le mal est fait ! pensa-t-il. Dans moins d’une heure, cinquante personnes au bas mot sauront que je m’intéresse de très près à Miss Carole Gray… Eh bien ! Autant leur donner raison ! »

Il allait composer le numéro de la jeune femme quand le téléphone intérieur sonna.

— Holmes, dit une voix sèche, le « grand Sioux » voudrait bien vous voir le plus vite possible à la firme.

— Et que signifie « le plus vite possible » ? demanda Philip.

— Comme d’habitude : tout de suite, répliqua la voix sèche.

— J’arrive, dit Philip d’un ton résigné.

Et il sortit de son bureau tout à fait mécontent de lui et du monde.

 

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