La Marie-Marraine

Hortense Dufour · Chapitre 8 sur 18

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La Marie-Marraine

Troisième Partie - Description des Femmes de Chantier

TROISIÈME PARTIE

 

DESCRIPTION DES FEMMES DE

 

CHANTIER

 

« A moi les réverbères, la terre entière m'abandonne! »

(Cri d'une femme de chantier amoureuse d'un homme de chantier.)

 

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J'ai perdu Lucie. Ma chère tendresse. Lucie n'est plus sur le chantier. Lucie travaille à Lille, dans un bureau. Lucie a vendu sa caravane à Carvinet qui avait besoin d'une succursale pour sa progéniture et pas assez d'argent pour acheter du neuf. Lucie a vendu aussi le camion. Comme Éliette a son permis, aucun problème quand ils iront plus loin.

Lucie a enterré Dromner voilà bientôt trois semaines et nous en demeurons encore atterrés. Heureusement Lucie avait de la famille dans le Nord. Pas une famille d'avortons égoïstes comme le sont presque toutes les familles, mais son père et sa mère qui l'ont aidée. Son père lui a trouvé du travail à la compagnie de mines où il bosse depuis trente ans. Sa mère au début lui a gardé ses gosses. Lucie a fait une demande à la mairie pour obtenir un appartement dans une H.L.M. Mais il lui faudra attendre des mois. Les listes sont surchargées. Cela lui est égal. Elle a quitté le chantier. Jamais elle n'y reviendra sauf pour me voir tant que je serai ici. Lucie avait les joues rouges, les yeux cachés derrière des lunettes de soleil le jour de l'enterrement. Nous sommes des vieux pionniers de la mort, maintenant. Je l'ai mille fois répété sur mon tableau : pas besoin de faire la grimace. Vivre. L'avenir est là. Ses parents ont tremblé, ainsi que nous, bien plus pour elle que pour l'âme de Dromner.

–Maintenant qu'elle n'a plus la paye de son mari, que va-t-elle faire, avec ses filles?

Bien plus que moi, elle s'était intéressée aux cours de comptabilité. Son rêve, c'était la ville, un appartement. Elle a vingt-quatre ans. Avec Dromner elle répétait souvent « je suis foutue ». Vivre. Elle y arrivera.

Elle a bloqué l'alliance de Dromner sur son médium, à côté de la sienne. Le chagrin lui donne des ailes bourrées de muscles. Vivre. Le soir même de l'enterrement, elle a dormi chez nous avec ses filles. On s'est tassés un peu mais on a bu le champagne. Puis du rhum. Puis du café. Pas moyen d'avaler un morceau de poulet que Fouldroule m'avait donné. On crevait de trouille. Que va-t-elle devenir? J'allais la perdre. C'était mon amie, ma seule amie accablée d'un vrai chagrin. Dans le ciel lourd de la Pentecôte, lourd comme en plein mois d'août, on avait chaud. On buvait. On a bu. On a beaucoup parlé. Charlotte et Marie se sont endormies sur nos genoux. Elle n'arrivait pas à s'en séparer. Elle les serrait contre elle, elle les embrassait. Elle leur disait que tout irait bien, qu'elles vivraient désormais dans une ville, dans une maison, non, un appartement, et qu'elles auraient chacune leur chambre. Elle leur ferait des couvre-lits avec des volants et elle leur achèterait à toutes les deux une grosse poupée habillée de tulle raide. La vie serait belle. Le dimanche, elles sortiraient, elles marcheraient dans les rues d'une ville, elles regarderaient des vitrines, des belles choses, des foulards de soie. Elles m'inviteraient dans leur appartement, ce jour-là, il y aura de la pâtisserie, des tartes aux myrtilles ou aux pommes, des soufflets au rhum, car enfin elle aurait un four. Et puis sa mère faisait des chaussons aux pommes miraculeux : un nuage. Un nuage de flocons onctueux recouverts d'une pâte un peu salée. Un nuage sur lequel Hydromel doit désormais flotter.

 

Cela s'est passé le dernier mardi de mai. Il faisait une telle chaleur que même Galu ne riait pas; non pas à cause de la chaleur, il faut le comprendre. La chaleur c'est plutôt son pote mais parce que plus que jamais on a besoin de lui pour creuser et porter le courrier. Le Guilledic creuse, ruisselant de sueur parmi ses nids de poils, en chantant épouvantablement Nuit de Chine. Sur la Marie-Marraine, c'est la fureur : l'agence exige la fin des travaux pour septembre, octobre au plus tard. La tranchée sud, c'est leur eczéma, leur peste, leur ténia, leur femme adultère.

Ils passent leur vie à la rudoyer, la supplier de tenir le coup. Carvinet n'adresse plus la parole à personne. Il n'y a que l'homme aux chiens pour s'occuper de remplir la gamelle de ses chéris et même leur dire des mots d'amour style « petits petits petits » comme à des poussins.

Le chantier n'avance pas assez vite.

Nos hommes, on ne les voit plus. Ils font des heures supplémentaires, se remettent en route le dimanche matin. Ici, c'est tout sauf une administration. Ils en oublient de boire, de vivre. Enfin, si, ils vivent. C'est leur manière.

Dromner est celui qui bosse le plus. Si les acomptes n'arrivent pas, il paye de sa poche. Tant pis. Le chantier avant tout. Il ne s'agit pas que les mecs fassent la gueule, ne serait-ce que vingt-quatre heures. Il ne cogne même plus Lucie. Je crois que tout simplement il a oublié qu'elle existait. Il fait des kilomètres et des kilomètres, de tranchées en tranchées, il a l'œil à tout, serre les mains sur son volant, redresse la carabine qui a glissé, gueule après tout le monde, se fait traiter de cheval fasciste par Le Guilledic dont il coupe la route sans prévenir. Une fois il a failli se faire encorner par le bull. Jo la Ferraille a râlé cinq heures d'affilée que si ça continuait, il laisserait tomber tout le monde y compris Germaine et qu'il vivrait sa vie, lui et son bull. Il monologue souvent. Il n'est pas très normal, pas plus qu'Hydromel, qui, une manche déchirée, les cheveux dressés sur le front, a un drôle d'air. Il a massacré toutes les réserves de conserves que Lucie entasse dans un carton à lessive. Pan pan. Maintenant, il tire en plein dans le mille, dès le premier coup. La boîte assassinée vole, sursaute d'un bond et crève en un écoulement dégoûtant. Elle perd ses boyaux de saucisses et de lard qui sèchent au soleil car Hydromel les a laissés sans sépulture. Il pourrait au moins, d'un coup de pied, les faire tomber dans la fosse commune des ordures qui carbonisent sous le soleil. Il n'est pas correct, ce mec. La politesse, c'est sacré. Elle consiste à éviter les mauvaises odeurs en tout genre pour l'entourage et à fermer sa gueule quand on chiale trop fort. Papa, mon frère et moi on est très pointilleux là-dessus. On prise beaucoup le contrôle de soi. D'autant plus qu'il nous a été donné par la vacherie du sort de le perdre en certaines occasions. Dromner cherche désespérément un copain, un autre semblable avec qui rire, bosser, et presque faire sa vie. Il ne peut plus supporter les femmes. Quand il nous croise au lavoir, il darde sur nous une prunelle digne d'un chacal qui a trop bu.

– Un copain. Un vrai. Pas de femmes là-dedans. Rien à voir avec les greluches.

Lucie ricane qu'il ferait mieux de franchement tourner à la pédale. Mais ne vous y trompez pas, ce n'est pas le cas. Il déteste les pédés :

– Pire que des gonzesses.

En fait, il doit faire de l'infantilisme aigu. Son idéal rejoint celui des garçons de quatorze ans, pensionnaires ou enfants de troupe, capables de fanatisme pour un « copain ».

Lucie se met à abominer le mot « copain » :

– Le copain, explique-t-elle en alignant les signes de la sténo, pour moi c'est synonyme de chien. Or, je déteste les animaux. L'homme aux chiens a six copains. Résultat : un sale type. Il n'y a qu'à le croiser quand il va chercher ses colis de Contrex chez Fouldroule. Jamais il ne regarde en face. Il ne peut supporter l'humanité en peinture. Il aime les copains. Qu'ils aient quatre pattes ou deux, vouer sa vie aux copains, ce n'est pas la vivre. C'est lui cracher dessus. Dromner, il nous crache dessus. Si tu as remarqué, Éléonore, il parle à sa carabine comme à un copain. Au masculin et en la regardant en face.

Le « copain » a une crosse marron qu'il cire amoureusement, le dimanche après-midi. Il la tient à pleins bras, la tartine de Baranne pour qu'elle brille :

– Bon. Maintenant, je l'emmène faire un tour.

Il se lève, part tout droit devant lui. Vers la décharge. Sous le soleil. Il croise la Marraine dont les flancs ont singulièrement grossi ces derniers temps. Elle déverse sur son passage un flot de borborygmes affectueux. Il ne la voit même pas. Il avance comme s'il allait l'écraser. Elle s'écarte d'un bond, agile malgré ces kilos bizarres qui la cimentent. Elle montre du doigt la carabine. On dirait qu'elle a peur. Elle a noué ses cheveux partagés en touffes noires et rousses avec des morceaux de laiton. Elle est affreuse. Barbouillée de terre, de taches noires, jaunes. Un masque au milieu duquel ses yeux vivent, vaillants, alertes, aux aguets. Elle rit. Celle-là, même dans son cercueil, elle ricanera. Peut-être, justement, est-elle extrêmement polie. Elle dissimule, comme on dit, ses sentiments. Lucie lui enveloppe des parts de gâteau dans du papier journal qu'elle dépose sur le siège du vieil engin crevé qui est devenu le quartier général de la marmaille.

– Je ne lui fais pas l'aumône. Je l'aime bien. Elle est malade. Malade d'amour.

Seulement, ce n'est pas possible de l'approcher. Elle aussi déteste « les copains ». Elle consent tout juste à manger le couscous chez Galu, de temps en temps, et le remercier avec son corps puisque c'est tout ce qu'elle a. Elle est très généreuse, finalement. Les tranches de quatre-quarts que Lucie lui donne, elle les traite suivant son humeur. Ou elle les avale sans même mâcher, on dirait alors qu'elle crève de faim. Ou bien elle les piétine, les foule aux pieds, se roule dessus, et ne les donne même pas aux oiseaux.

– C'est normal, dit Lucie. Elle a sa fierté, que veux-tu. On n'est pas des bêtes.

 

Quand Ahmed vous remet une enveloppe, sa bouche se fend d'un immense sourire. Il vous apporte le Pérou. Il ne sait pas lire, aussi a-t-il beaucoup de considération pour ceux qui écrivent et reçoivent des lettres. Il sait tout juste signer un mandat. Musta l'aide à les envoyer à sa famille. Pour faire le clown, il a orné son chapeau d'un galon supplémentaire dans lequel il a fiché une plume de canard. Son rêve c'est d'aller une fois aux Folies-Bergère. On lui a raconté qu'il y avait là les plus belles femmes du monde habillées uniquement avec des plumes de canard, les plus belles c'est-à-dire la bleue moirée de flammes vertes, et comme il faut des milliers de plumes pour faire une robe, on est obligé d'abattre des troupeaux entiers de canards pour habiller les dames des Folies. Il siffle entre ses dents. Cela l'éblouit et le rend grave. De quoi nourrir tout un peuple, le sien, de quoi faire des milliers de couscous pour une robe! Il n'en revient pas, mais du moment que ça se passe à Paris, cela ne l'étonne pas :

– A Paris, ils sont tous mabouls.

Il n'y a pas qu'à Paris, si l'on suit Dromner dans sa promenade digestive du côté de la décharge ou Le Guilledic récitant en alexandrins Nuit de Chine à chaque fois qu'il est cocu.

Ce mardi-là, vers dix heures, Galu est d'abord passé me remettre un paquet de l'École universelle, puis il a arrêté à grands moulinets la camionnette de Dromner qui passait sur les cabosses. Hydromel a commencé par gueuler :

– Qu'est-ce que tu fous là, Bicot, au lieu de creuser là-bas?

Bicot a eu son plus beau sourire banania :

– Chif, ji ai lettre pour toi.

Et portant ses doigts à sa tempe, contrefaisant un salut militaire, il a remis à Hydromel le petit rectangle en papier bleu.

Dromner n'a rien dit. Juste : « C'est bien c'est bien, maintenant fous le camp où tu dois être ou je te botte le cul. »

Bicot qui est loin d'être idiot s'est foutu à rire : « Au revoir, chif. Bye, bye. »

Ce matin de mai a la beauté des roses qui poussent chez Fouldroule et que l'on vient toucher du doigt, avec Lucie; un vrai cadeau, très précieux, un velours battu de rose, de chair. Des roses, rien que cela, des roses... Et la beauté se devine au-delà des trous et des bosses qui ouvrent constamment leurs corolles autour de nos demeures, quelle que soit la saison.

Comme j'allais jusqu'à embrasser un pétale particulièrement suave, Fouldroule m'a tenu cet étrange discours :

 

– Douce, je donnerais ma vie s'il fallait sauver la tienne. Mais je ne couperai pas mes roses.

– Mais, Fouldroule, je ne te demande rien.

–Je le sais. Cela me fend le cœur de ne pas te les donner. Elles vivent si peu de temps... Aucun amour ne doit en faire mourir un autre.

– Je t'aime, Fouldroule.

– Ne dis pas ce mot, Douce. Réserve-le à ton homme.

– Je m'en fous bien, de mon homme. Je t'aime. Merde. Il n'y a quand même pas trente-six mots pour exprimer ce que l'on a dans le cœur? De connaître mon homme, comme tu dis, ça n'arrachera pas les branches de roses que j'ai au cœur... Toi, Lucie, papa.

– Et Louis, pauvre enfant.

– Oui. Pauvre Louis.

–Non, toi. Pauvre enfant. Pauvre et heureuse... Tu seras heureuse, encore plus, tu verras. Plus que maintenant.

 

Beau matin. Belles roses. Pourtant Dromner n'a pas l'air d'apprécier le courrier du cœur. Enfin, le courrier qui porte un coup au cœur. Une enveloppe bleue, tout le monde sait bien qu'il faut avoir des nerfs en câbles d'engin pour la supporter. A l'intérieur, il y a une lettre qui commence comme toutes les détestables nouvelles : « Nous avons le regret... » Le regret? de quoi? de tuer tout net un homme qui a appris à lire? un préavis par ici, ce n'est pas une mince affaire.

– Ça touche la dignité, dit papa. Notre honneur.

Qu'est-ce que c'est que leur honneur? cet amour absolu métissé d'angoisse qu'ils vouent à leur chantier? Leur dire, comme ça, du jour au lendemain, bye bye, passez donc un peu côté public, vous apprendrez à vivre. Des improductifs, on n'en veut pas. Et de plus, il y a les indemnités de chômage. Et un toit sous lequel dormir. Alors? de quoi se plaindre?

Il ne se plaint pas, Dromner. Dans les coups très durs, on la ferme. Il a replié la lettre. Il a dit : « C'est bon. A tout à l'heure. » Et il a démarré en seconde ce qui a fait basculer la carabine sur ses genoux comme une femme amoureuse qui consent à se laisser dévorer tout entière pour faire plaisir à son homme.

 

C'est la Marraine, la Marraine en personne, toute seule, qui a tout vu, tout entendu et qui cogne à mon carreau. Elle émet des sons inintelligibles. Je n'avais pas vu ce bec-de-lièvre pour la simple raison que jamais je ne l'avais approchée. Elle gesticule. Chez nous quand on gesticule en montrant une direction, c'est qu'un malheur est arrivé. C'est qu'un camion a versé ou qu'une grue a fait ploum sur le sol. Enfin, c'est qu'il se passe un grand bruit dangereux.

Pas si fort que ça, le bruit : juste deux coups de carabine dans la cervelle épuisée de Dromner. Il a fait son dernier geste d'amour vis-à-vis du « copain ». Il a porté amoureusement le canon froid que ses doigts n'ont pas réussi à tiédir contre sa tempe et ça a fait un beau splash, devant la décharge. Ce qui est affreux, vraiment affreux, c'est qu'il a basculé dans les quintaux d'ordures en train de sécher.

... Quand nous arrivons avec Lucie, il y a déjà du monde et le chuintement de l'ambulance. Tranquillement, Lucie se met à dégobiller face au chantier. Il y a des haricots de cassoulet collés sur les cheveux de son homme. De l'autre côté de la décharge, il y a la Marraine. Elle a enlevé ses chaussettes. Il fait chaud. Elle rit.

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