La Marie-Marraine

Hortense Dufour · Chapitre 12 sur 18

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La Marie-Marraine

Chapitre 5

Depuis combien de jours le chantier côté caravanes est-il désert? Je ne compte plus. Il y a tellement de travail à cause de la tranchée sud, que fourbus, les hommes ne rentrent que pour dormir. Chuintement des scrapers, grognement des bulls, celui de Le Guilledic en tête, glapissement des pelles et des grues, on se demande où sont passés les hommes. Parfois un juron – Nom de Dieu – ou un sifflement nous signalent qu'ils existent encore, qu'ils ne sont pas engloutis tout vifs dans les terrains.

Ah ça, on peut dire qu'ils s'y donnent. Passionnément. La tranchée, il n'y en a plus que pour elle. D'elle, dépend l'autoroute, d'elle dépend la fin de leur esclavage. L'agence exige la fin des travaux pour octobre au plus tard. Nous sommes fin juin et le terrain est aussi improductif :

– Il faudrait des étais, ne cessent de réclamer papa et Lucien.

L'entreprise fait la sourde oreille. Comme toujours. Le rythme du travail est hallucinant. C'est une course contre l'effritement de la terre, c'est une course contre la saison :

– Pourvu pourvu qu'il ne flotte pas.

Pics et hommes enfoncent trop vite dans cet éboulis de sable. Torses nus, ils s'accrochent à leurs engins, leurs leviers, visière abaissée sous les casques, ils crèvent de chaud. Pas même le temps d'aller chez Fouldroule. Désormais, ils portent la gourde à la ceinture ou les litres de bière accrochés dans les sacoches. Cela fait une boisson tiède, jaune, dégueulasse. Même Galu ne rit plus.

– Chif, chif, ji ai encore trouvé un obus.

Depuis une quinzaine, ils déterrent des gros obus de la guerre. Ce n'est pas un phénomène rare dans les terrains du Nord. Les obus sont désamorcés, paraît-il. Mais il y a toujours un risque. Papa sait désamorcer. Il l'a appris aux gars. L'obus de Galu est d'une taille magnifique, particulièrement lourd. Sombre, gris, aux bords gorgés de terre, il a l'air d'un animal immobile, prêt à décharger toutes les haines. Papa écarte Galu :

– Ne touche pas. Laisse-moi faire.

Papa apprivoise l'obus. Doucement il tient la tête entre ses doigts et lui enlève son venin. Les autres retiennent leur souffle. On transpire de chaud mais aussi de trouille. Tout de même, ces bêtes-là, ça peut vous faire sauter aux nues comme de rien. Pour la forme, Galu ricane un peu :

– Il va faire sauter toute la tranchée.

Comme il a mis son casque (obligatoire) par-dessus son chapeau, des gouttes de sueur lui coulent de partout.

– Enlève ça, grogne papa qui n'aime pas qu'on joue les marioles, au sens où Fouldroule l'entend. T'auras quand même moins chaud.

Moins chaude aussi l'ambiance, ouf, quand enfin l'obus est rendu inoffensif. Galu veut le garder pour mettre des fleurs dedans.

– Quelles fleurs?

Mais Galu a de la suite dans les idées. Il enregistre tout, ce mec-là. Il a des antennes, des vigilances et des délicatesses exceptionnelles. Il m'a entendue gémir avec Lucie sur les lilas que nous n'avons pas. Il a vu papa m'offrir la botte blanche de grappes odorantes pour mes dix-huit ans. Aussi, se débrouille-t-il avec sa peau de lézard pour s'esquiver et, vers quatre heures de l'après-midi alors que la chaleur fait trembler le canal d'éclats violets, il traverse le chantier en courant, léger comme un chat, il frappe à ma porte ouverte :

– C'i pour toi.

... Il me donne l'obus déconnecté et entièrement vidé.

– C'est pour quoi faire Galu? Tu n'as pas chaud avec ce casque et ton chapeau?

Mais il a son grand sourire, son sourire quand il apporte le courrier, les nouvelles, les cancans.

– C'i pour mettre li fleurs.

– « Les », Galu, « les ».

– Oui, mamzill. Li fleurs de chif. Propre, il i très beau.

Les lilas de papa sont morts, précieux, lourds, prêts à suffoquer, quant aux quelques survivants, prêts à rendre leur âme multiple. Posés dans un seau, je n'ai guère pu les maintenir en vie. L'obus me fait siffler d'admiration :

– Dis donc, Ahmed, vous en déterrez beaucoup des comme ça?

Il fait de grands moulinets. Il ne sait s'exprimer qu'à larges gestes éloquents.

– Plein. Plein. Chif, il leur enlève antenne. Sans ça, boum...

Oui, boum et badaboum. Comme mon pauvre cœur qui rêvasse, qui feignante, qui va mal, trop à l'étroit depuis qu'il sait qu'un homme, pas loin, me plaît. Et singulièrement. J'ai pris un torchon et je commence à astiquer la merveille. Il y a de quoi y planter un palmier ou un arbre à litchis que l'on trouve sur les routes d'Afrique. Enfin, encore une histoire de Fouldroule qui me raconte qu'en Afrique, il y a, en décembre, des arbres qui éclatent de fruits rouges, succulents, mieux que des cerises, mieux que des soleils... Au fait, il faut que j'aille le revoir, ce vieil ours de Fouldroule. Peut-être est-il beaucoup plus malheureux que nous ne l'imaginons. Et puis tant pis. Tout le monde chiale ses amours. Tout le monde crève. Ça n'empêche pas de vivre. Fouldroule, je t'en veux. Pourquoi as-tu fermé ta porte à ta Douce, comme tu m'appelles? C'est pas chic.

– Merci Galu. T'es un chouette type. Je t'aime beaucoup. Tu es sûr qu'il ne fera pas boum, ton vase à fleurs?

Il porte la main sur son cœur, étend la main :

– Ji ti li jure.

– Ça va, je te crois. Tu veux du café ou de la limonade?

Café. Sans sucre. Il transpire à gros bouillons. Il me fait un petit signe de la main et s'enfuit aussi vite qu'il est venu. Qu'est-ce qu'il risque comme engueulade pour avoir déserté la tranchée...

J'ai passé l'obus au Mirror. C'est vrai qu'il a de l'allure. Les lilas reprendront vie. Je vais en sécher une branche entre les feuilles de Nord-Matin et je la conserverai. Comme la robe.

Côté femmes, côté caravanes, ça ne va pas très fort. L'orage menace ce ciel brusquement trop chaud. Les femmes détestent cette ambiance de surmenage qui leur vole leurs hommes ou les leur rend épuisés, agressifs, obsédés. Qu'est-ce que ça barderait chez Lucie, si Dromner vivait encore... Il cuit dans sa tombe, maintenant, et elle empoigne sa vie loin de nous. « Et surtout ne cherche pas à comprendre », a-t-elle écrit. Elle me prend pour une conne? Elle croit que je ne sais pas vivre parce que je ne l'ai pas encore fait, son sacré amour?

Merde et merde; je m'emmerde.

A quatre heures et demie, reviennent les mômes de l'école. Ils jouent en groupes sur un toboggan qu'ils ont fabriqué avec les ailes d'un vieux camion décédé dans le coin. En plein hiver, de les voir glisser là-dessus me donnait froid au cul. Souvent, ils se battent avec les frères de la Marraine. La loi des parents est suivie par celle des enfants. En gros, mêmes allergies, mêmes réactions de groupes et d'isolés. Les meneurs sont les plus blancs, les plus blonds, les plus nombreux : les fils de Carvinet. La force physique est toujours ce qui impressionne en premier. L'aîné de Carvinet porte quatorze ans hargneux, gueulards, massifs; il ressemble à sa mère et cogne comme un sourd. Toujours à courir vers la décharge ou à dénicher des obus, des vieux couteaux, il entraîne tous les autres et se fait haïr des Portugais, fins, bruns, nerveux, qu'il traite de bougnoules.

Les mères crient :

– Tu vas rentrer, oui? et le lait? tu vas le chercher ou il faut que j'y aille à ta place... Attends que le père soit rentré, attends un peu.

Carvinet a du mal avec ses fils. Il est content d'avoir la caravane de Lucie. Il les a nichés en bloc là-dedans et ça fait un beau raffut jusqu'à plus de onze heures. Quand il rentre du chantier on entend des : « Saloperie de mômes! »

Cela me choque beaucoup. Nos mômes, ce n'est pas de la saloperie. Ou alors qui ne l'est pas. Parfois tombent des paires de baffes, des cris, beaucoup de jurons. Carvinet a tapé fort, à coups de ceinture, lorsque le second, Bernard, a volé une mobylette, sur un trottoir, près du C.E.T. Comme Bernard n'est pas très malin, il a tout simplement emmené la mobylette dans la caravane. Pour la cacher. Jamais on n'a entendu un tel vacarme chez les Carvinet. J'en avais les oreilles cassées, et le moral à zéro. A coups de pieds au cul, il a dû rapporter la mobylette là où il l'avait prise et comme il avait scié l'antivol, Carvinet en a refait un autre avec du fil de fer. Ce sont des mômes qui en ont marre de vivre en caravane. Autant que leur mère. Ils sont trop nombreux pour s'y plaire. Dans les différents C.E.G., on les considère encore moins que des Arabes parce qu'ils ont cette étiquette d'errants qui modifie les rapports avec le public. Je l'ai dit, on a tendance à confondre en France (ailleurs aussi, sans doute) errants, itinérants, avec bohémiens, bicots, voleurs, voyous. Une mobylette volée, ce n'est pas un drame. C'est même normal chez un môme de treize ans qui rêve sainement. Une mobylette et c'est le monde qui lui est donné avec du vent dans les oreilles, l'impression de fendre la route en deux, d'arriver d'une seule traite quelque part. C'est aussi le désir confus de quitter ces terrains jamais carrossables, jamais pratiquables sauf pour des roues énormes, à chenilles, à crampons. Le chantier n'est pas fait pour tout le monde. Aimé, il devient pain nourrissier, détesté, c'est le bagne.

 

Une autre forme de supplice, c'est la saturation du bruit.

La cohabitation avec des souffleries de ferraille, de moteurs, de pierres brutalement broyées, est notre lot, au point qu'on y prête guère attention. Le trémolo des chenilles mêlé au contralto des moellons, c'est notre opéra, avec ses chœurs, son orchestre et ses quelques notes sur les aigus, obsédantes, toujours les mêmes, monotones, bourrées d'éclats.

C'est une nuit, entre samedi et dimanche, que Le Guilledic a piqué une véritable crise de folie (suivie d'une autre peu de temps après et qui lui sera fatale pour le cerveau). A cause d'un grand couscous offert par Galu aux Turcs. A cause du bruit qui s'échappait du bungalow des Algériens et des Turcs. Est-ce le changement de la lune, ronde, éblouissante, qui a particulièrement détraqué les nerfs fragiles de Le Guilledic? Toujours est-il qu'il est devenu, comme dit Galu, maboul à cause du bruit.

Ce soir-là, l'odeur des poivrons doux, de l'huile d'olive et de l'harissa se mêle au bitume fumant. Turcs et Algériens se sont courtoisement invités à déguster le couscous de Galu : Ali, Musta, Omar, Hassan, Mustapha et quelques autres ont cuit, découpé les légumes, ouvert les boîtes de pois chiches. Ils ont mangé dehors, longuement, sans se presser, assis autour du plat unique – une grande bassine en terre, à la manière d'Afrique du Nord. Ils saucent tranquillement, assis en tailleur et boivent de la citronnade. Des rires fusent. Des plaisanteries en arabe. Musta évente le petit canoun qui tient le grand plat au chaud. Le Guilledic, couché tôt, a commencé à passer sa tête par la fenêtre de la caravane en leur criant d'éteindre le feu à cause des risques d'incendie. D'entendre gueuler, les chiens ont glapi, rageurs. Le Guilledic a claqué ses volets avec une série de jurons maudissant et honnissant l'Algérie, la Turquie, la France et les dreyfusards.

– On se demande ce que les dreyfusards ont à voir avec un couscous, grogne papa qui fait une grille de mots croisés.

Assise sur les marches, je remplis de bleu la dernière branche de lilas. Le même bleu se répercute sur le flanc de la grue. Un tableau noyé dans le bleu :

– Inhabitable, a jugé Lucie.

– Comment, inhabitable?

– Oui, tout ce bleu crée un paysage inhabitable, ou bien que tu peux être seule à habiter. Ce tableau te concerne intimement. Le bleu est inhabitable... Comme l'amour de la femme à l'homme. Éléonore, agneau en or, tu changes, tu changes...

Je hausse les épaules. Je rougis. Impossible d'échapper à la perspicacité de Lucie. Peu importe, je l'habiterais volontiers, tout ce bleu. Quitte à crever.

– Petite femelle... Tu n'y échapperas pas au valet de pique et pic et colégram. Au valet bleu...

Les Algériens ne se sont pas pressés pour obéir à Le Guilledic. Galu a fait juste cette remarque :

– Il i pas li chif, i il i con.

Pourtant, un à un, ils sont entrés dans le bungalow. Et je jurerais bien que la silhouette épaissie de la Marraine s'est jointe à eux.

La fête commence. Mais sans nous; entre eux. Ça ne doit pas plaire tellement à Le Guilledic, car, après un quart d'heure de chants et de rires, transistor ouvert sur des musiques exotiques, on a d'abord entendu cet avertissement lancé par Jo la Ferraille :

– Vous les taisez, vos gueules, vous les taisez?

Des éclats de rire lui répondent – l'ont-ils seulement entendu?... Alors il passe son buste embroussaillé et sa tonsure de mauvais prêtre par la fenêtre aux rideaux en dentelle synthétique :

– Sales biques. Retournez gauler vos cacahuètes. Vos gueules. Vos gueules. Vos gueules. Je suis en France, moi. Je suis français, moi. J'ai le droit de dormir, moi, pendant que des feignasses se bourrent de mes impôts et de pois chiches. Vos gueules. Vos gueules. Vos gueules.

Pendant quelques secondes c'est le silence... Et même j'aperçois Galu qui souffle une des lampes. Puis, tri, tri, deux tours de clef dans la porte du bungalow et c'est à nouveau une explosion de rires, de hurlements avec France-Inter à fond.

C'est alors qu'a lieu le phénomène ras-le-bol signé Jo la Ferraille : torse nu, pantalon de pyjama rayé rouge et blanc, pieds nus malgré les cailloux, il se précipite vers son bull garé derrière sa caravane. Le Guilledic tient essentiellement à tout ce qu'il possède. Sa hantise c'est d'être volé parce qu'il se croit envié.

... Il a allumé tous les phares d'un seul coup, même le signal de détresse, et passe directement en quatrième. Le voilà qui fonce sur le bungalow en fête. Je pousse un grand cri immédiatement répété par Éliette qui a tout vu, Germaine en bigoudis et nuisette rose qui hurle :

– Non, Doudou. Non, pas ça.

Mais Doudou, il se marre et comme il n'a pas un vocabulaire très varié, il fonce ainsi :

– Vos gueules vos gueules vos gueules. Et même encore une fois, vos gueules. Je vais vous le faire cracher, votre harissa.

Debout, oui, debout sur son siège, éclairé de toutes parts, il ressemble à un hideux hanneton, rageant, écumant ses rêves de puissance. Sur un gros engin à soi, c'est bien connu, on est un chef. Surtout contre un tas de bronzés, galeux, et mal élevés c'est-à-dire élevés ailleurs qu'en France.

Voilà que la lame de son bull a donné un bon coup dans la porte qu'elle défonce.

– Mais il est cinglé, ce mec, hurle papa en se jetant dehors.

Il recule, Doudou la Ferraille, il recule et prend son élan pour frapper à nouveau. Germaine sanglote, se tord les poignets :

– T'es fou, chéri. T'es fou.

Mais Chéri s'est dressé encore une fois sur son siège et il hurle que l'armée française l'a décoré en 1960 pour avoir fait exactement la même chose : écraser une casbah remplie de vingt bougnoules.

– Aplatis, qu'ils étaient, aplatis. Le colonel m'a fait sergent. Aplatis. Aplatis. On m'a toujours payé pour ça. Aplatir. C'est mon boulot. C'est ma passion. C'est mon devoir. Alors j'aplatis et j'emmerde ceux que j'aplatis.

Le mot « APLATIR », qu'il répète en leitmotiv, me remonte dans l'estomac. Aplatir. Louis a été aplati. Au secours. Il faut faire quelque chose. Mais quelqu'un a sauté sur le héros d'Algérie. C'est papa. A coups de poing, il a tôt fait de descendre Jo la Ferraille de son siège et l'envoie rouler dans la gadoue :

– Va te coucher, Le Guilledic. Si tu n'étais pas à moitié cinglé, je dirais que tu es un sale type. Fous le camp, tu entends?

L'engin, non éteint, a des grondements lamentables, un bout de porte accroché à ses mâchoires.

En tremblant, nous approchons du bungalow. Pas un bruit. Sont-ils tous morts? Germaine, en crise de nerfs, se roule sur son perron. C'est ainsi qu'elle nomme les trois marches vernies. D'être vernies ne les empêche pas d'être dégueulasses. On dirait qu'en fait, elle a stratifié des couches de boue... Tapis au fond du bungalow, pêle-mêle, les Algériens pleurnichent au milieu des gamelles renversées, brisées, et les Turcs se taisent, mécontents, courroucés parmi les miettes et les déchets. Je n'aime pas cette forme de douleur, à mon goût trop pleurnicharde. Je préfère le silence et la rogne des Turcs qui n'annoncent rien de bon. Parmi le désordre des choses et des hommes, barbouillée de sauce rouge, il y a la Marraine. Pour ne pas changer, elle rit.

– Pas de mal, les gars? demande papa.

C'est un concert de sanglots :

– Chif, chif, Ahmed, il a la jambe cassée!

Il est étonnant de constater que malgré ce très spécial tremblement de terre, Galu est toujours et à jamais chapeauté. D'ailleurs, il rigole et se relève en boitant :

– Pas cassée. Personne peut casser jambe à Galu. Pas Li Guilledic. Il i trop con.

... Alors Musta, le grand Turc qui depuis un moment tord sa moustache et sa fureur, écarte tout le monde et j'ai comme idée qu'on va rigoler un peu. Il a attrapé une pioche et méthodiquement, d'un geste allègre, rythmique, le même qui le courbe vers les tranchées quatorze heures par jour, commence à démolir la caravane de Le Guilledic.

Les Turcs sont des gens très doux, hospitaliers, mais il ne faut pas les offenser, les provoquer, les envahir.

Vlan, dans les volets percés d'un cœur, vlan dans les carreaux et les rideaux, vlan sur l'évier en inox, vlan sur le toit.

Alors les cris de Germaine changent de direction :

– Musta, pas ça, pas ça, Musta.

Tout le bloc des têtes se tourne vers la pioche. Fascinée, je la vois voltiger, s'abattre, implacable. Je crois que j'ai un grand goût pour les cataclysmes. Le bien et le mal n'existent pas. La destruction n'est qu'un mouvement de plus. Un mouvement fécond, révélateur. Si on n'aime pas les chantiers on ne peut supporter les cataclysmes.

– Ça leur fera les pieds, gueule Carvinet qui apprécie la caravane à peu près dépecée.

Cependant, la Marraine est moins commode qu'il n'y paraît. Elle a sauté sur les cailloux. Son gros ventre lui donne des ailes. Elle hoquette, elle ricane, elle s'approche de Le Guilledic, assis par terre, hébété, elle l'enjambe et lui pisse dessus. Les gars se tordent de rire :

– Vas-y. Ça lui fera pousser les cheveux.

Comme Musta, elle prend son temps. Toute cette scène est d'un désordre et d'une saleté inouïe. Je me demande comment je fais pour avoir malgré tout et malgré moi les côtes secouées de rire : ce n'est pas possible d'aimer à ce point le remue-ménage. Et puis, Jo la Ferraille, on l'abomine de tous les côtés. Il est trop con. C'est bien fait. Vas-y, Marraine, fais-toi respecter avec tes gros flancs, ta mocheté et ton triomphe. Tu sais distinguer les bons des mauvais.

... Elle est déjà très loin, absorbée par la nuit quand Le Guilledic se relève, titubant, comme s'il avait bu.

Entre Musta et la pioche, s'interpose papa.

– Donne, Musta. Ce n'est pas la faute de la femme. Il ne faut pas lui casser sa maison.

Immense sous la lune, la pioche à bout de bras, Musta a tout du bourreau de Béthune voulant décapiter Milady.

– Donne, Musta.

Musta, c'est un engin de plus, un bull, un scraper furieux, dont tous les engrenages soufflent de haine, prêts à broyer.

– Donne.

L'évier en inox a basculé aux pieds de Germaine qui a un hurlement de bête sauvage. On dirait qu'on lui arrache ses enfants.

– Donne, Musta.

Lentement, la pioche descend de ses hauteurs. Accrochée au croissant même de la lune, j'ai bien cru que ce coup-là, elle allait fendre la caravane en deux.

– Merci, Musta.

Rendu à sa sérénité primaire, Musta a repris sa taille normale, son humeur normale. Les Turcs sont des gens très doux. Il faut les respecter. Sinon, ils cassent tout. Musta caresse son avant-bras qui vient de faire une heure supplémentaire. Il rejoint son bungalow sans adresser un regard au petit sergent de l'armée française, qui, la lèvre fendue, la paupière bleue, montre le poing aux hommes, aux femmes, aux camions, aux engins, à tout le chantier :

– Je vous aurai. Je vous aurai tous.

Il pue la sueur, la boue, la pisse. Il est affreux à voir. Et dire qu'il voulait acheter la carabine de Dromner.

 

La seule caravane qui a gardé les volets clos, une indifférence totale, est celle de l'homme aux chiens.

Pourtant, les chiens, ils hurlent à la mort depuis le début. Ma parole, on n'entend qu'eux. Ils ont autant de voix que les hommes.

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