La Marie-Marraine

Hortense Dufour · Chapitre 5 sur 18

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La Marie-Marraine

Chapitre 2

Il y a non loin de chez Fouldroule, non loin de l'écluse au flanc du canal, une tribu de mômes sales, dépenaillés, moitié français, moitié gitans, cherchant pitance là où ils peuvent, ramassant les ordures de la décharge et se précipitant sur les restes de couscous ou de ragoût que l'on jette aux chiens et aux rats. Leur père est un homme indifférent, hermétique, muet par infirmité sinon par choix. Il tisse des paniers dans l'unique pièce de leur masure qui fut jadis une cabane d'éclusier. Ils vivent, crèvent, tombent sous les frissons des saisons et de la misère. Ils rigolent pas mal, aussi : des ricanements. Si la Marie-Péniche a très vite pris le nom de la Marie-Marraine, c'est que l'aînée de la tribu est une fille de dix-neuf ans. Elle porte des chaussettes en laine, des galoches d'homme et une grande blouse d'écolier que l'on appelait autrefois sarrau. Sans ceinture ni boutons, le sarrau lui bat les chevilles et s'ouvre sur des jambes solides, bien faites, destinées à serrer quelques troncs d'homme et les lâcher aussitôt. Tout le jour la Marraine rôde autour de ce repaire de mâles. Ses jambes et ses genoux, c'est ce qu'elle a de mieux. Le visage n'est que pommettes saillantes, violacées, légèrement mongoliennes, surmontées par une grosse frange mal démêlée, entre le roux et le jaune.

Une petite sœur de dix ans, exactement sur le même modèle, attend patiemment, les doigts dans le nez, lorsque la Marraine disparaît dix minutes avec un Turc, un Portugais ou un conducteur d'engin au fond d'un bungalow ou même d'un fossé.

Quatre garçons – entre seize et vingt ans – guettent un peu plus loin avec des ongles noirs taillés en griffes. La nuit, ils volent les outils et les piquets qu'ils cachent au fond de la tranchée la plus reculée derrière les roseaux du canal, là où fume leur cabane moitié en bois, moitié en briques, frangée de cageots, de vieilles caisses, de bouts de fer, de manches d'outils. On finit par ressembler à son gîte. Qu'est-ce qu'elle foutrait dans la maison de Marie-Claire, la Marraine? Ou alors qu'on lui colle sur le dos une robe de chez Chanel, un parfum de chez Guerlain et – l'ai-je bien descendu – un escalier bourré de strass... mais non. Elle est vraiment trop laide. Et si sale qu'elle pue quand elle passe près de nous. Mais, pas folle, elle ne nous aime pas et se tient à distance des femmes pour mieux se rapprocher de leurs hommes. Éliette dit qu'elle a des poux et les Portugaises passent le bord du lavoir à l'eau de Javel lorsqu'elle vient y boire. Elle lape l'eau avec des gloussements de bête desséchée. Elle ricane dès qu'elle lève la tête et tombe sur un visage humain. Les visages humains lui paraissent les objets les plus ridicules du monde. Germaine, la snobinarde épouse de Le Guilledic, prétend qu'elle jette des sorts. On ne l'a jamais vue pleurer. Et Fouldroule raconte que sa mère est morte au fond de la rivière. Folle, a dit le pays. Et soûle de bière. Il y a longtemps. Et les chardons de la rivière poussent et s'ouvrent, scellés d'une fleur violette, tendre, devant l'eau bleue.

La Marraine et ses frères : chiendent que rien n'arrache aux gravats, chiendent qui broute à même les grues, suc de ferraille qui monte aux seins de la Marraine quand bandent les engins sous la lune.

Il faudrait réviser la conception de la mort. La conception de l'Occident. Car si j'ai très peu d'instruction, je sais que l'on vit en Occident et que, un peu plus loin, de l'autre côté de pas mal de chemins, de pas mal de chantiers, il y a l'Orient. Quand Louis est mort, une fois passé l'extrême émotion qui arrachait des sanglots aux Algériens et aux Turcs, ceux-ci se sont calmés tandis que nous commencions à souffrir vraiment. Pour eux, Louis était bien, désormais tranquille, à coup sûr, heureux. Et de toute façon, Inch Allah. Mektoub.

Je ne dors pas en ce moment. Je dors mal. Je rejoins au fond de la nuit une zone aride, une insomnie douloureuse qui précipite dans mes prunelles l'image de Louis. Pourtant, près de deux ans ont passé depuis la nuit de la Marie-Décembre qui nous a plaqué ses ferrailles en plein dans le cœur. Et depuis j'ai ri, j'ai chanté, j'ai apprécié plus que jamais la douceur du soleil, sa force et sa merveille, l'appel d'un désir, la puissance d'un bon vin qui hèle l'arôme des oignons roses.

Mourir, c'est battre des bras et des mains sur un radeau qui ne raconte pas sa destination.

Depuis plusieurs nuits, je rêve de Louis. L'obscurité me le ramène, irréel, blond comme les cheveux de Lucie alors qu'il était brun. Souriant et seul sur une route de chantier sur laquelle son pas n'avance pas.

« Mais quand est-ce qu'il va me rejoindre? » soupire Éléonore du rêve, fichée dans une cabosse de terre, incapable d'avancer de parler de lui faire signe que je suis là, que tout droit devant lui il y a la tranchée et une bête énorme, noire, le dumper qui a fracassé sa chair trop tendre. Le rêve bouleverse ses traits qui, singulièrement, se transforment en un autre visage. Papa? Paul? Dromner? Gabriel Daunat? Musta? Les autres? tous les autres? et enfin le visage m'est apparu du fait qu'il m'a aperçue. Il se retourne vers moi : je pousse un cri que je suis seule à entendre. Hideux, barbouillé de rouge, déjà pourri. Louis est devenu le spectre même du chantier. Heureusement, il y a le réveil, mes mains qui tâtonnent vers la lumière, la cigarette que j'allume, la dernière image qui a du mal à s'évanouir : superposé au visage de Louis, j'ai vu, nettement, celui de la Marraine.

Pauvres visages tressés ensemble, tout aussitôt abolis, évanouis dans le triomphe même de la douleur.

VIVRE.

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