La Marie-Marraine

Hortense Dufour · Chapitre 13 sur 18

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La Marie-Marraine

Chapitre 6

Dans les fichiers de la gendarmerie locale, ce genre d'histoire est classée sous la rubrique « bagarre d'hommes ». A condition que les intéressés portent plainte, bien entendu. Mais Galu comme tous les siens n'a pas porté plainte et l'entreprise a besoin du bull de Le Guilledic. Galu n'a pas porté plainte, parce que lui et ses frères craignent et détestent la police. Police égale passage à tabac. Ils ne veulent pas recevoir une baffe supplémentaire et surtout ils tiennent à travailler. Encore plus que la police, il y a la crainte du préavis. Or l'entreprise recevra d'un sale œil un rapport « bagarre d'hommes » concernant sa main-d'œuvre. Elle n'aura aucun mal à remplacer ladite main-d'œuvre par un autre arrivage.

Affaire classée.

Pourtant les Algériens et les Turcs ont voulu marquer leur mécontentement : ils ont fait la gueule tout le lundi. Assis par terre, en rang d'oignons, ils n'ont pas bougé de la matinée. Puis vers midi, ils ont retapé leur bungalow. Ils ont bricolé une nouvelle porte avec les morceaux de l'ancienne tandis que Le Guilledic (qui lui aussi a fait la gueule) a passé la journée, à grands coups de marteau hargneux, à rafistoler ses volets, clope au bec, Germaine le houspille et le traite d'andouille.

Elle le hait d'autant plus que sous la pioche de Musta, sa Calor automatique a volé en éclats et, pour la première fois, madame est obligée d'aller au lavoir.

 

Le jour de la lessive est celui de la tradition ménagère française : le lundi. Le linge de la semaine, comme on dit. Et si les hommes poussent leurs coups de gueule et de poing, il ne faut pas croire que côté femmes, ça ne remue pas. La pleine lune nous déboussole un peu. La scène de samedi a échauffé tout le monde, brassé des tonnes de rancœur. Il suffit d'un mot pour que n'importe qui tape sur n'importe quoi.

Sacs en toile bourrés, pochon en plastique rempli de lessive, un bidon d'eau de Javel dans le panier des Portugaises dont le snobisme consiste en la perfection ménagère, ce matin, nous partons tôt. C'est dit : à midi j'irai revoir Fouldroule. Je cesse de faire la gueule et puis soyons honnête : si je n'ose plus m'approcher du bistrot, c'est qu'au premier étage, il y a la chambre de l'autre, le communiste, qui a pontifié Algériens et Turcs de cesser de faire la gueule pour une grève plus consistante. L'autre, Poing-de-l'amour. Je l'ai surnommé ainsi à cause de la couleur de ses prunelles qui rappellent les fleurs de Fouldroule, bleues.

Assez, avec tout ce bleu, assez... Bleue, l'eau de rinçage dans laquelle Éliette dilue des pastilles de désinfectant.

J'irai revoir Fouldroule comme d'autres vont revoir leur Normandie. Et puis, merde pour Poing-de-l'amour. Je m'en fous de Poing-de-l'amour. Je déteste cette peur nouvelle, cette première peur... Jamais, auparavant, je n'ai cillé ou reculé devant un repaire d'hommes. Que se passe-t-il? Tout est devenu cauteleux, terrifiant. Et si j'allais le rencontrer dans l'escalier, près du bar, derrière la porte?

J'ai la chance et la douleur de ne plus le voir. Tout le jour côté bureau, ou tranchée sud, il a autre chose à penser. Je l'intéresse peu. C'est-à-dire pas du tout. Alors, qu'aurais-je, qu'ai-je donc à redouter de m'approcher de ce qui fut, comme je l'ai dit, mon chef-lieu?

Sur le chemin sans goudron, nous marchons deux par deux. Éliette souffle à mes côtés. Elle souffle sous la lourdeur de son sac bourré de draps, de chemises, de couches. Par pur sadisme, je me plais d'ignorer ce souffle, cette forge qui glougloute, je me plais d'ignorer qu'elle n'en peut plus. Éliette n'a que quarante ans. Quarante ans à la ville et quarante ans aux champs. C'est un peu la différence qu'il y a entre un fruit de serre et un légume. Je revois la trouille rétrospective de Lucie :

– Je ne veux pas grossir, vieillir, pourrir avant mon terme.

 

A cause des poches sous les yeux, on distingue mal la couleur, la vivacité de ses yeux. Sont-ils gris? Marron? Deux œufs sur le plat, mal cuits, en ébullition. La vie ne l'a pas rendue bonne, Éliette. Il faut la comprendre. Et quant à la graisse, elle joue aux femmes, toujours, le même tour de cochon : cochon gras, les cuisses, le ventre, le poitrail et des quintaux de hargne par là-dessus. Les grosses, toutes bonnes, c'est encore une histoire de riches ou de la ville. Mais il n'y a pas de grosses toutes bonnes. Il y a les mal aimées (eh là, si j'allais sombrer dans des litres de liquide gélatineux?), des besogneuses que la fatigue fait grossir. La graisse est le sceau d'une vie qui s'est gâtée par un bout et a proliféré en cellules son échec. Je hais la graisse. Je lui préfère encore une patte en moins.

Cheveux paille ou cheveux blancs? Que fut Éliette dans sa jeunesse, avant les chantiers? Et là-dessous, elle a troqué ce qui fut un teint de poupée en celluloïd contre des joues violacées, traversées de ruisseaux rouges à la manière des oranges sanguines. Les gros mollets qui ne portent jamais de bas mais des chaussettes d'homme ne sont que nœuds, poils et engelures. Décidément pas très compatissante, ce matin, je leur compare sournoisement ma peau lisse, tendue, et je trouve que je devrais me réjouir davantage de posséder encore ce beau sort périssable : la jeunesse. Et un paquet de linge moins lourd que le sien. Pourvu qu'elle ne m'emmerde pas avec mes dessous en nylon et soie. Pas d'humeur à comprendre et être « DOUCE » comme dit Fouldroule; il est vrai que chez Fouldroule j'ai tous les crédits. Que puis-je craindre entre lui et papa? Je suis entièrement protégée. Qu'on m'enlève ces deux hommes et le chantier tout entier ne verra en moi qu'une femelle seule, à prendre. Ou à laisser.

De « DOUCE » qu'en reste-t-il, au fait? et d'abord le suis-je? l'est-on au milieu de ces quintaux de moellons qui vous écrabouillent d'un rien? Bon. Compris. Pas le moral, pas le moral... ça n'empêche pas de vivre. On l'a dit à Fouldroule quand il a osé s'étaler dans ses sanglots. Ronchonnons, monologuons et jetons à l'eau le contenu malodorant du sac. Pedrita et Amalia, les femmes de Pedro et Julio, ont soigneusement plié tout leur linge dans une grande corbeille en osier qu'elles portent à elles deux. Sur les chemises aux bras repliés comme pour un repassage, elles ont posé en plus du savon, de la lessive, leurs battoirs. Et me viennent en tête les phrases de la rengaine sur les lavandières du Portugal :

 

« Et frappe, et frappe

avec ton battoir,

et frappe,

tu dormiras mieux ce soir... »

Ce n'est pas évident quant au sommeil. Notre petit cortège est fermé par Germaine, qui, perchée sur des hauts talons, jupes moulantes, chemisier en nylon rose, permanente battue en œufs à la neige, rouge à lèvres en pot de groseille, est d'une humeur pire que la mienne mais pour des raisons différentes. D'abord elle a confondu sa crème de jour avec sa crème à épiler et son fond de teint ne dissimule pas les larges plaques rouges qui bourgeonnent, festoient, s'entremêlent à des grains de poudre mal étalés. Ses plaques sont aussi rouges que ses boucles d'oreille : des cabochons en plastique qui représentent un coquelicot avec un cœur jaune.

Pedrita et Amalia se moquent d'elle en portugais. Je le devine à la manière dont elles jettent leur rire par-dessus l'épaule gauche, côté Miss Calor qui clame bien haut que, la prochaine fois, elle ira d'un coup de voiture porter cette saloperie de linge au pressing du village.

– Il y a bien un pressing, dans ce foutu trou?

Pas sûr. Et puis il ne faut pas jouer aux riches devant celles qui battent leur linge comme plâtre par tous les temps.

... Le lavoir se divise en deux baquets dont l'un est entouré sur trois côtés de rebords en ciment qui font mal aux doigts mais retiennent bien le linge savonné. Dans l'autre bassin coule une eau glacée et transparente, renouvelée. C'est là qu'on rince, c'est là que la Marraine vient boire, ou les chiens de Dubois quand il les lâche. Ce qui fait hurler Éliette (pour ce qui est du lavoir, la loi est aux femmes) :

– Ces saloperies de clébards vont nous polluer notre eau encore plus que la Marraine...

Notre groupe au travail se divise ainsi : côté droit, Pedrita et Amalia, les Portugais c'est comme les bonnes sœurs, ça se déplace en groupe. La solitude, c'est déchoir. Pour Lucien, le groupe, c'est la survie. Le groupe ça donne des idées et les idées ça fait déraper des bons chemins. En groupe, donc. Depuis que j'ai perdu Lucie, que j'ignore Fouldroule, y a qu'à voir comme je gamberge.

Éliette a besoin de place. Ses kilos, tant sur elle que dans son sac, l'exigent. Elle est donc seule en face de moi et j'ai pour voisine l'épouse de l'écraseur de casbah. Germaine commence à tremper un doigt dégoûté dans l'eau en râlant qu'une eau aussi froide, ce n'est pas permis. Et que si elle tenait le salaud qui lui a cassé sa Calor, on verrait ce qu'on verrait.

– On verrait ce qu'on a l'habitude de voir, souffle la grosse Éliette qui la déteste et a des années de lessive à amortir derrière et devant elle. Aussi, ce n'est pas le moment de lui lancer le coup de la Calor ou des pressings automatiques. Le pressing, c'est elle. Depuis toute sa vie. Et sa vie n'est pas finie. Alors, elle le fait savoir :

– C'est toujours les feignasses qui se plaignent. « Elle » verrait, « elle » verrait si elle avait sept gosses.

« Elle » a déplié un très court pantalon – ma parole, c'est le pyjama rempli de la pisse de la Marraine – et commence à le saupoudrer d'Omo comme on sucre une tarte aux fraises. Mais ce n'est pas pour cela que sa langue s'arrête de fonctionner :

– On n'a pas idée de se faire engrosser sept fois surtout pour fabriquer des voleurs de mobylettes... Il pense à quoi, ton Torniquet? (C'est le surnom de Carvinet.)

De violet, les joues d'Eliette virent au noir :

– Dis donc la mère Casbah, t'as qu'à demander à Musta de t'en faire un, de mouflet, puisque la Ferraille, il est capable de faire que des conneries...

– De quoi? de quoi? qu'est-ce que t'insinues?

Elle n'a pas l'air commode, Germaine. Je commence à rigoler doucement. Il va y avoir du mouvement. C'est trop mal parti pour qu'elle la ferme. Et de plus, nous les femmes, on a besoin de se défouler. S'engueuler et se taper dessus, c'est aussi notre privilège.

– J'insinue rien que ce qu'on sait, continue Éliette d'un ton posé. Ma porte est en face de ta fenêtre et tu ne tires même pas tes rideaux de cocotte quand tu joues à la bête à deux dos. Même que mes gosses t'ont vue... Qu'est-ce qu'elle fait, Germaine, avec le Turc? qu'il m'a demandé, le plus jeune... Pire que la Marraine, que t'es... Pire. Parce que tu voudrais faire croire que t'as des bonnes manières... Pas de danger qu'il t'allonge sur le dos, mon homme, il n'aime pas les ventres à bicots...

– Dis donc, la grosse, tu la fermes un peu? Pour ce qu'il est beau, ton Torniquet. Sec comme une vrille, avec un tarin plus long que l'autoroute. On comprend qu'il te baise, entre crapauds, ça colle toujours...

Ce que je m'amuse. J'en ai les joues qui sautent jusqu'aux tempes. Mais qu'ai-je, qu'ai-je à aimer tout ce remue-ménage?

Éliette frotte à pleines mains, pétrit un drap avec des torsions terrifiantes, je n'aimerais pas être entre ses doigts. Elle s'arrête, repose le drap qui fait des cloques de savon et montre Germaine de son poing surmonté de mousse :

 

– Et son gars? vous l'avez vu, son gars? vous avez vu quand la Marraine lui a chié dessus? et vous savez ce qu'elle lave en ce moment, cette salope? C'est la culotte pleine de pisse de son cornard. Il a des cornes tellement grandes que, quand il passe près des grues, il les dépasse. Ce n'est pas peu dire, car une fois les cornes enlevées, il ne reste plus qu'un nain à grosses fesses...

Pedrita et Amalia ne comprennent pas les mots, mais ont saisi la situation. La dispute vise Germaine et Germaine, personne ne l'aime. Aussi elles se contentent de rire en chantant Puerta del Sol au bout de leur soprano qui fonctionne tout le jour.

Mais Germaine, elle, n'abandonne pas comme ça. Belliqueuse comme une vieille fille, elle a aussi pas mal de hargne. En ce sens, elle reflète Doudou la Ferraille. Elle n'a pas un bull pour cogner, mais voilà qu'elle arrache le battoir d'entre les mains de Pedrita qui en pousse un contre-ut raté, et elle en balance un grand coup sur le bras d'Éliette qui, se doutant de la chose, riposte en la coiffant du drap dégoulinant.

Elle a tiré le drap et, cul en l'air, la belle Germaine pique du nez au fond du lavoir, côté prélavage, là où c'est le plus sale... Toujours hantées par les soins ménagers, les Portugaises retirent précipitamment leur linge et regardent Germaine barboter, avaler de l'eau innommable, arracher le drap d'Éliette, le rejeter à pleins bras. Sous le drap, il y a une tête hagarde, dépermanentée, mouillée de plaques de lessive, la bouche en carré, stupéfaite, cherchant une riposte sanglante. Elle n'a guère le temps, car Éliette qui a une poigne de chauffeur d'engin, la tire jusqu'au bord par le reste de ses bouclettes et commence, méthodiquement, à la fesser comme dans Gervaise. A coups de battoir.

Ce n'est d'ailleurs pas tout à fait une fessée, mais plutôt une volée de coups qui pleuvent sur les reins, le dos, les cuisses de Germaine. Je tire Éliette par son tablier – une ancienne vareuse à Torniquet, non, Carvinet, taillée en blouse à boucher – mais elle est tellement déchaînée qu'elle m'envoie un coup sur les mains. Aïe, ça fait mal, cette vacherie.

– Laisse-moi, laisse-moi la rosser, cette ivrogne.

Et elle rosse, en effet. Les Portugaises ne rient plus. Elles se mettent à raisonner avec volubilité : leur savon a glissé au fond de l'eau, leur linge va être gâté et, de plus, elles veulent leur battoir. Pedrita a le tort de tendre les doigts vers son bien qui voltige sur la peau de Germaine avec les mêmes flac que sur le dos des draps. Aussi, Pedrita reçoit-elle à son tour un coup sur les ongles. Elle crie mais les Portugaises crient beaucoup. Tout le corps d'Éliette ressemble à un bulldozer.

Ses roues sont ses bras qui tournoient, cognent, concassent. Germaine a réussi à sortir de l'eau. Sa lèvre éclatée se confond avec le dégoulis rouge groseille qui la maquille. Elle renifle cette confiture à moins qu'elle ne l'expulse. On ne sait plus. Éliette repose le battoir, proprement essuyé avec un torchon qui flotte et frappe, frappe, tu dormiras mieux ce soir.

Le comble, c'est la Marraine, fichée en piquet de chantier, qui nous nargue, les doigts dans le nez, la blouse ouverte sur son ventre qui crève les yeux. Elle s'amuse bien, pour ne pas changer. Ça lui rend le moral de voir les femmes qui la dédaignent se rouler une trempe dans la gadoue. Si elle savait parler, qu'est-ce qu'elle nous lancerait comme sarcasmes. Pour une fois les « charogne, putain, salope, Marie-Casbah, baise-tout-le-monde », ne roucoulent pas sur son dos un peu voûté depuis qu'elle a pris du large. Elle est à la fête. Aux premières loges. Comme toujours et partout où il y a du raffut. Le chantier, c'est sa bicoque sans toit. Elle y a des droits. Ceux de tout voir. D'ailleurs, tout le monde la cite, la prend à témoin. Style :

– Tu finiras comme la Marraine.

– Va voir la Marraine si ça te démange.

– Baiseuse comme la Marraine.

– Laide comme la Marraine.

Marraine, Marraine, Marie-Marraine, ô, ma sainte, prie pour nous, tu ne sais que joindre les bras à défaut des mains, mais tu contiens tous nos secrets, même les plus sordides et tu t'en fous pas mal. Des beaux aussi. Tu as bien deviné que j'aimais Lucien. Et ce que ça te fait rigoler. Douce, c'est toi qui es douce. Et ton môme qui bat dans tes flancs, sera-t-il vert, sera-t-il jaune, sera-t-il café sans beaucoup de lait, avec des prunelles comme celles de Dromner? Ris, Marraine, ris Marie, ô, la Marie, tu n'échapperas pas à tes roucoulades de femelle pleine, heureuse à force de t'être roulée dans toutes nos boues. Moi, je t'aime bien, Marraine. Et pour tout dire, tu me rends lyrique. De voir Éliette tabasser Germaine a allumé dans tes yeux une flamme rouge impossible à décrire, une joie carnivore. C'est ta façon de rire, si l'on compte pour des prunes cet affreux ricanement qui retrousse tes lèvres comme celles de Poupoune, la bouffeuse de rats. Rouges, tes prunelles, plus groseilles que le maquillage de Germaine. Par ici, on n'est pas tendre, Marraine. Ris. C'est sûrement une question de racines qu'on n'arrive à jeter nulle part en dehors de ces cailloux dégueulasses où ne pousse pas même le chiendent. Parfois, ça monte à la tête. Ris.

 

Terminée, la bagarre. Faut pas rigoler trop longtemps. La lessive n'est pas faite et les hommes vont rappliquer pour le casse-croûte. Pas question qu'ils trouvent la gamelle vide et les haricots figés dans la sauce. Sans parler des chemises de rechange. Car la peur de leur mâle domine leur propre violence, autoritaires comme des filles du Far West, c'est quand même, comme toujours, l'homme qui a le dernier mot. Celui du porte-monnaie. Carvinet ne supporte pas de planter sa cuillère dans du bouillon mal cuit et les Portugais vont glapir (les Portugais glapissent toujours) que les femmes sont faites pour les aider au lieu de discutailler au lavoir. Chacun son chantier.

Battoir restitué, linge dûment recompté, cette fois-ci on frappe pour la bonne cause. Bosselés de mousse, gonflés de bulles, les chemises, les draps, les torchons s'emmêlent dans un éboulis égalitaire qui fait plaisir à voir. Même l'affreux pyjama de Jo la Ferraille est accepté au milieu des pantalons de Carvinet. Germaine serre les dents. Couverte de bleus, elle doit avoir mal partout, mais elle la ferme et, satisfaite, Éliette qui semble avoir encore forci depuis qu'elle a étalé sa force, s'est mise à chanter les Roses blanches avec des trémolos attendris. Une histoire d'orphelin, ça la bouleverse. Désintéressée, la Marraine a filé : roseaux de la rivière glauque, bosses aiguës des chardons, piquets mêlés aux digitales d'eau, où est-elle?

 

Midi. Midi crève silence. Seule. Ouf, elles sont parties, elles sont allées étendre leur prouesse sur vingt mètres de laiton; côte à côte et sans rancune, prêtes à se déchirer à nouveau.

Je ne vois pas beaucoup papa. Levé tôt, rentré tard, il ne vient même pas à midi. Il emporte sa gamelle, sa bière et sa thermos de café. Comme ceux de la tranchée sud. Avant-hier une grenade a explosé. Une vieille, peut-être de la guerre de 14. Pas de mal, pas de blessés. Du bruit et un brin de trouille. Bientôt papa finira par installer son lit dans la tranchée. Le bureau est désert. J'en profite pour téléphoner à Lucie. A midi, elle est encore là. Comme tous les gens qui ont besoin d'un appui, je téléphone beaucoup, depuis quelques jours. Je rôde autour de l'appareil, je fais le numéro, ça grésille pire qu'une friture de sardines, pire que les jours de pointe chez Fouldroule. Et une voix rêche, une voix pas aimable, une voix de bureau demande :

– Compagnie des Mines, bonjour.

D'un seul souffle : les MINES BONJOUR. Je demande Lucie. C'est-à-dire Mme Dromner. Refriture. Que c'est compliqué, côté public, pour se parler. Et puis au milieu du gargouillis, de cette vidange d'interférence, fraîche, nette : Lucie.

– C'est toi?

C'est moi. Et pas gaie. Salut, Lucie. Quand reviens-tu?.

– C'est à toi de venir. Bouge un peu de là-bas. Qu'est-ce qu'il fait, Poing-de-l'amour? il ne t'accompagne pas en balade sentimentale?

Ah, la garce.

– Lucie, arrête de me foutre le moral par terre. Éliette et Germaine viennent de se tabasser à coups de battoir, au lavoir.

– Marrant. Agneau en or, j'ai accroché ton tableau dans la chambre de mes filles et devine où? dans un appartement. Trois pièces, de la lumière partout. J'ai déménagé depuis trois jours. Je t'ai envoyé ma nouvelle adresse.

De la lumière? de la lumière dans les plaines des houillères?

– Sur le chantier, on ne peut plus regarder devant soi tellement le soleil est aveuglant. Les hommes travaillent avec des lunettes noires.

– Alors regarde derrière toi. Du côté de Poing-. de-l'amour. Il est beau mec. Débrouille-toi, Douce. Jette-toi à l'eau. Tu en crèves.

– Qui t'a trouvé un appartement si vite?

– La compagnie, figure-toi. L'état de veuve a parfois ses avantages.

– Je m'en suis aperçue.

Elle rit, contente. Elle aime les dialogues où coule un peu de vinaigre.

– J'ai un appartement, Éléonore.

Elle m'a rendu mon prénom et sa considération. Elle a une maison. Une vraie. Avec des murs contre lesquels on peut s'appuyer de tout son poids, planter un clou sans les traverser. Des murs et non des tôles derrière lesquelles on crève de chaud l'été et on gèle l'hiver.

– Et mon loyer est raisonnable.

Toutes les joies, Lucie. Et moi, qu'est-ce que j'ai?

... Elle a une maison avec des grandes fenêtres et des portes. Des portes qui ferment à deux battants et derrière ces portes, il y a des chambres et des vestibules et des vestales dans ces vestibules et des greniers, des caves, des souterrains.

– J'ai une baignoire grande comme un homme.

Elle se couche chaque soir sur un homme. Le vrai bonheur, quoi. Côté veuve comptable, c'est Byzance.

Une baignoire. Je ne sais pas ce que c'est, une baignoire. Ce lit rose et blanc, lisse à la peau du dos et du derrière, contre lequel on se laisse aller, sans âge, avec la béatitude animale qui épanouit chaque membre dans la tiédeur de la mousse, la douceur de son coma que nous promet la Maison de Marie-Claire.

– Éléonore, quand tu viendras – car tu viendras–, tu prendras un bain, un vrai.

Je ne connais que la rudesse du lavoir, les cuvettes en fer, l'eau trop chaude ou glacée, et le gant de toilette qui craque dans la main quand il a séché au froid.

– Éléonore, je te frotterai le dos avec une savonnette rose bonbon.

– Lucie, salut et merde : ce n'est pas ce que j'attendais de toi.

– Tu préférerais que Poing-de-l'amour te frotte le dos?

– Tu es une gale. Le veuvage te monte à la tête. Plains-toi. C'est ta promotion sociale. Tu t'en fous bien de ton ex.

– De mon défunt, tu veux dire. Parce que, pour ce qui est du divorce, il n'a jamais voulu. Je ne me fous de rien, Éléonore; j'essaye de vivre, d'être le plus contente possible. Ce n'est pas facile. Au fait, je me suis syndiquée. Je commence à aller aux réunions. Cela m'aide à supporter des moments harassants.

Elle a dit « harassant » en respectant le « h ». Elle va aux réunions; elle est syndiquée. Je raccroche, épuisée.

Des papillotes de chaleur font la ronde sur un grand plan déplié. Je caresse du doigt les figures géométriques. Lucien écrit là-dessus.

On étouffe ici. L'odeur de la tôle qui grésille et du bois me font transpirer, suffoquer. Décidément, je ne sais plus trop où aller. J'ai chaud partout et de tout. Allons nous faire offrir un déjeuner par Fouldroule, pleurnicher à mon tour. Allons boire un verre d'hydromel, transparent et blond – la peau de Lucie est transparente et blonde depuis qu'elle vit dans une maison, transparente et blonde quand elle s'étend dans l'eau de sa baignoire – allons manger des fraises chez mon copain. Elles ont dû éclater en soleils ruisselants depuis que je ne l'ai vu. Il y en a plein son jardin. A moins que je ne les arrose de vin lourd et noir, un guébar ou un mascara 13 degrés... Lucie va s'inscrire au Parti. Lucie a les tics de la ville. Lucie et Poing-de-l'amour vont s'unir pour nous défendre, nous les inconscients, les pauvres mecs de chantier, les isolés; pas même foutus d'avoir notre tombe, un espace pour mourir et dormir bien à soi.

Allons nous consoler. Oh, le jardin de Fouldroule déborde de délices diverses. A ce régime, je finirai par sombrer dans la graisse si consolation se ramène à l'estomac.

 

Allons, allons voir si la rose... mais, je mens, nous sommes toujours aussi privés de fleurs.

Ou alors, blottie sur mon lit, j'aligne des chiffres. Une planche de contre-plaqué sur les genoux, je soustrais, j'additionne, je dessine des X, des Y, des fractions à silhouette de camion :

A = la cabine en verre derrière laquelle on supervise tout le chantier.

Sous le A – sous la cabine – un trait, non, une barre de fer.

Zéro. Zéro deux roues dans la boue.

Tout cela égale, égale? les branches d'un brancard? mais les branches d'un brancard sont la pure tangente vers les fractures, les contusions, l'éboulis des chairs si tendres... la peau, si belle, si chaude, destinée aux caresses, à l'amour, au meilleur, la peau. Il ne faudrait jamais toucher à la peau. Mourir au moins avec sa peau tout entière, unie, décente : un beau linceul. Le chantier restitue une peau en loques quand il tue nos hommes.

La mort?

Encore? Mais quand, comment se débarrasser de cette ombre qui accompagne sans cesse la mienne?

Il est vrai que j'en connais le cataclysme. Lucie remonte mieux la laide pente. Il n'y a guère que l'amour – le X – que je ne connaisse pas. Vraiment?

Comment peut-on mentir à ce point? Je mens, j'ai menti. Je brûle d'amour. C'est à mon tour d'apprendre le goût aride du guet, l'attente, le malaise, l'espoir proche de son confrère absolu, le désespoir. Tout cela pour un homme aperçu une soirée et qui a frôlé mes épaules et ma bouche.

Ridicule! pendant son absence, c'est-à-dire constamment, je jongle avec un prénom, un surnom, une ombre bleue.

 

Fouldroule est en train d'éplucher des pommes de terre. Et comme sa vue a baissé, il a mis ses lorgnons. Absorbé, un journal déplié sous les épluchures, il ne m'a pas vue entrer d'autant plus que la porte est grande ouverte. Personne.

– Fouldroule, je te salue.

Il a le geste des gens qui portent des lunettes depuis peu. Il les enlève.

– Pour mieux te voir, mon enfant.

Il a l'air content; moi, je vais fondre. Je m'ennuyais singulièrement, loin de lui.

– Fouldroule, je te souhaite les meilleures choses. J'ai un cafard bleu dans la cervelle. Chacun son tour. Fouldroule, veux-tu me laisser déjeuner avec toi?

Il me tend un couteau :

– Alors épluche, ma fille. J'allais faire des frites. Je suis en retard.

– Tu ne déjeunes pas seul?

– Lucien mange ici. Le midi.

Aïe. Ouïe. J'enlève un gros œil dans la patate humide et pas mal de chair autour.

– Fouldroule, j'aime ce gars.

C'est moi qui baisse les yeux, très absorbée apparemment par l'opération épluchage et Fouldroule n'est plus que cette voix rayée par la nicotine :

– Je le sais. Tant mieux d'ailleurs.

Je me jette sur ce « tant mieux » en affamée.

– Pourquoi « tant mieux »? Il n'a pas l'air de s'intéresser à moi.

– Forcément. Tu fais la gueule. On ne te voit plus. Si tu veux qu'on t'aime, montre-toi. Ainsi Monique...

Je dis « oui oui », très vite, pour éviter le couplet Monique qui à force de se montrer tentait tout le monde et le Diable avec. Pourtant Fouldroule a cité Monique froidement, sans s'attarder, avec moins de chaleur que lorsqu'il raconte pour la centième fois l'histoire de son colis parachuté. Et puis ça lui a fait plaisir de me lancer que « je fais la gueule » donc que c'est ma faute si je diminue mes maigres chances.

– Fouldroule, je te raconte des bobards. Je n'aime personne. Je veux dire d'amour.

– Parce qu'il y a des centaines de façons d'aimer?

– Je ne sais pas. Peut-être. Tout est différent pour moi depuis la fête.

– Tu as raison. On est tous mabouls. J'ai appris l'histoire de Jo la Ferraille. Ce qu'il est con ce qu'il est con. J'en pissais mon genièvre à force de rire.

Il rit à nouveau. Tant mieux. Je lui raconte la scène du lavoir. Pour lui, elle fait pendant à celle de Le Guilledic avec son bull.

– C'est l'été qui cogne sur le citron. Ainsi une fois dans le Sahara...

Cher, cher Fouldroule! comme le voilà, si pareil à lui-même que je me lève et je l'embrasse une dizaine de fois.

Je n'ai pas écouté l'histoire, mais cela n'a pas d'importance. Je ris. Je suis contente. J'ai retrouvé mon dû d'insouciance. Je ressuscite d'une série de jours mortels. Et devinez ce qu'il y a dans la cuisine de Fouldroule? Une tarte aux fraises.

– J'avais l'intention de te la porter ce soir. J'en avais marre de ne plus te voir, sacré petit rat.

On a tout le temps de causer. Ce n'est pas comme cet hiver où on ne savait plus où s'asseoir à cause du monde.

– L'été dévore nos hommes.

Ils cuisent tout vifs dans la tranchée sud. Les boissons, ils les emportent pour la journée. Il n'y a guère que l'équipe de nuit qui vers six heures, le matin, vient boire le café et le genièvre.

– C'est comme ça avec les chantiers. La période de pointe pour nous, c'est l'hiver. Tout le contraire des stations balnéaires.

Fouldroule a allumé le gaz sous une poêle remplie de moules arrosées de vin blanc et de petits oignons. Il a jeté les frites dans l'huile bouillante. Il regarde le coucou bavarois qui gueule tous les quarts d'heure en pointant un bec jaune au bout d'un ressort :

– Midi trente... Qu'est-ce qu'il fait, l'autre...

L'autre. Ah, oui, il y a l'autre. Il n'y a même plus que celui-là. J'ai un mouvement de panique vers la porte, le jardin. Je ne veux pas le voir.

– Mets le couvert, brame Fouldroule qui voit mon manège.

Le couvert. C'est vite fait. Trois assiettes ébréchées avec une bordure de fleurs bleues, les poings-de-l'amour. Et des verres épais, profonds. J'ai mis le couvert de Lucien en bout de table, le plus loin possible du mien et je m'en veux de lui choisir l'assiette en meilleur état. Qu'est-ce qu'elle se ficherait de moi, Lucie. Je m'en veux aussi de mes mains rougies par la lessive. Fouldroule s'amuse bien.

C'est ce qu'il voulait, n'est-ce pas, de me voir tomber amoureuse – tomber, cette expression veut tout dire sauf la joie. Tomber c'est le vocabulaire cher aux cabosses, aux genoux râpés. Tomber. La chute. Et papa qui me rêve mariée, casée. Casée. Encore un mot qui replie sur moi son entrave, ses barres de fer, ses murs, les murs d'une maison. Casée dans une case, une cellule, tout désormais se réduit. Le monde, auparavant, m'était donné, immense, chaotique avec des terrains béants, des trous énormes. Une véritable planète inexplorée. Et voilà que l'univers coule dans ma cervelle des litres de goudron noir, qui me donnent l'envie de me replier en forme de fœtus.

 

– Mais, dit Fouldroule dans mon dos, il demande souvent de tes nouvelles, Lucien.

Le goudron noir s'éclaircit un peu, baraté de bleu : il se souvient de moi. Assez, assez, Fouldroule. Un mot, un seul et je vais marcher, y croire comme une folle, rebriser d'autres frontières, chuter, oui, chuter, mais avec une houle de bonheur qui secouera mon âme à en faire exploser mon corps. Mon âme est un obus non désamorcé. N'y touchez plus. Ça va faire badaboum.

– Salut tout le monde, dit une voix côté porte. Car je vois qu'il y a du monde.

L'obus. Attention à l'obus. Silence, mon cœur, ne te retourne pas. N'étreins pas le vide.

Je me retourne d'un seul bloc. Ouf, c'est lui et je n'ai plus peur. Bonjour Lucien. On se serre la main. Chemise ouverte, blouson sur l'épaule, il est agréablement laid. Il n'est pas beau beau, pourtant il me plaît. C'est lui que je veux.

Fouldroule est coi devant sa friteuse qui fume comme l'enfer et moi aussi, je reste coite dans ce jean usé et cette chemisette sans couleur. J'ai beau tourner mes doigts de pied dans mes espadrilles, je n'arriverai pas à cacher qu'en fait, elles ont plutôt l'air de savates. Seuls, mes cheveux me sauvent; ils dégringolent, plus roux que noirs quand on change de saison et ne supportent ni barrettes ni épingles. Ils foisonnent, cascadent, finiront par atteindre une longueur monstrueuse si je n'y mets pas bon ordre. Pas plus tard qu'hier, j'en ai coupé une trentaine de centimètres pour les remettre à la taille. Je prends goût à cette manière facile, indolore, légère de me débarrasser de cette poignée d'algues vivantes, de ma substance... des algues qui tombaient, légères, des plumes autour de ma tête renversée. J'ai coupé sans miroir en tenant toute la chevelure d'une main. Il faisait chaud et j'ai secoué un front que je crois délivré. Pour un peu j'aurais tout taillé. J'envie les courtes boucles de Lucie qui bougent à son rythme. Je maudis mes longs cheveux qui se nourrissent de ma substance, de mes rêves, mais pourtant, à cette seconde, je compte sur eux, je me cache dedans, je suis sous une tente de squaw.

On a déjeuné rapidement, sans parler. Quand je lui passe la salière ou le pain, j'ai le geste poli trop doux inhabituel terriblement intimidé. On se détend un peu au moment du café. Fouldroule remplit trois verres de genièvre et sort un tapis, des cartes.

– Tu as bien le temps d'une belote, Lucien?

Non. Le temps de rien. Sauf de bondir en quelques tours de roues vers la tranchée. Lucien bénéficie de la 4L de Dromner. Alors je me jette à l'eau :

– Lucien, vous pourriez m'accompagner à Lille, dimanche ou samedi? J'aimerais revoir Lucie. Elle a un nouvel appartement.

– Dimanche, je ne peux pas; mais l'autre samedi si tu veux, oui.

Mon cœur bat lentement. Il m'a tutoyée. L'autre samedi... Dimanche, il ne peut pas. S'il ne peut pas c'est qu'il a quelqu'un à voir.

– Ou si tu es libre, vers cinq heures je dois aller chercher les acomptes des gars. Je t'emmène si tu veux. On essaiera de passer chez Lucie.

J'acquiesce. D'accord, je serai ici à cinq heures. Justement, j'ai besoin de peinture. Je n'ai plus de bleu.

– Alors, salut. A tout à l'heure.

Disparu dans le soleil. Salut. Seule avec des soleils sous la peau.

– Fouldroule, tu as entendu? je vais à la ville avec lui.

Fouldroule marmonne :

– Il n'a même pas goûté la tarte aux fraises.

On s'en partage une tranche. Les tasses de café sont remplacées par des verres de vin blanc glacé.

– Fouldroule, tu crois que je peux sortir attifée comme ça?

– Mais Douce, on a l'habitude de te voir ainsi. Tu es Douce. En quoi veux-tu donc te déguiser?

– Je ne sais pas... ma robe de bal...

– Celle-là, quand elle devient maboule, elle est encore pire que Jo la Ferraille.

Oh, et puis zut. Ils m'agacent tous. Que se passe-t-il, après tout?

Il ne m'a rien promis, ce mec, il n'a déversé aucune corne d'abondance sur mes genoux serrés. J'irai comme je suis.

Ragaillardie par ce que je considère comme un acte de courage, je vide le fond de mon verre et je demande à Fouldroule la clef de la chambre de Lucien :

– Il n'en a pas. C'est toujours ouvert. Et c'est lui qui fait le ménage. Il dit qu'il a deux bras et qui sont faits pour s'en servir. Que personne ne doit servir personne. Mais qu'est-ce que tu veux y faire?

Je ris, juste sous son nez :

– La sieste, cher Fouldroule. Pour conserver mon teint de lys et de rose.

Et maintenant que tu l'as, mon beau secret, je te dirai que tout ce qui a rapport avec lui, même une chemise qui traîne, m'intéresse. Je te dirai que c'est en cambrioleur que je monte là-haut : pour voir, toucher, comprendre son décor, lire le dos de ses livres – il a dit qu'il en avait -, m'enfourner sous son édredon, me refaire une beauté devant sa glace, celle devant laquelle il se rase tous les jours. Bref, mon cher mon adoré, je crève d'amour et je me fous pas mal de vous tous et de votre opinion sur mon indiscrétion. J'aime et ça emporte au diable mes scrupules d'enfant. J'aime et je ne savais pas que cela comportait tant d'exigences, de volonté et de folie. Je sais que tu peux me fiche à la porte mais tu ne le feras pas. Parce que tu tiens à moi et toi qui as vécu, tu sais que l'amour qui vous dégringole dessus c'est pire qu'une bétonnière tout entière sur le coin du crâne... On est capable de tout. J'aime. Je l'attendrai comme un chien. Je vais faire comme la Marraine quand elle poireautait tout le jour et la nuit là où passait Dromner. Je comprends beaucoup de choses, depuis quelque temps, entre autres que l'amour est une magnifique catastrophe, une merveilleuse tragédie qui se met d'un seul coup et sur un seul mot à balayer des tonnes d'amitié et de partage. Chacun pour soi. J'ai compris pourquoi tu étais prêt à reprendre Monique dès qu'elle t'a sifflé, quitte à nous perdre tous. Et tu as raison. Et je m'en suis voulu de n'avoir pas pigé assez vite. Sans elle, tu es revenu à ton agréable enfer où coule le genièvre, hurlent les copains et passent les nuits où, seul dans ta cave, tu te traites de raté. Malgré le colis parachuté sur ton porte-bagages. J'ai compris que ceux qui vivent seuls, c'est rarement un choix. Ils sont inconsolables d'avoir été obligés d'abdiquer devant cette solution.

Alors, voilà, je monte dans sa chambre.

Je lui verse un reste de café :

– Fouldroule, tu as souffert comme un lézard mitraillé quand papa t'a dit que Monique ne reviendrait jamais... Fouldroule, je te jure que j'en avais des cris dans le cœur. Fouldroule, je suis malade d'amour. Que va-t-il se passer?

Pensif, il allume une gitane maïs qui s'éteint aussitôt au coin de sa bouche :

– Tu parles ainsi à ton père?

Non. Bien sûr que non. Mon père c'est l'état indispensable à ma sûreté, je vais le voir quand j'ai besoin de lui au sens matériel, notre affection est très entière, très minérale. Mais je peux vivre sans y penser. On ne se dit pas vingt paroles, mais on est comme ça dans la famille.

– Tu l'aimes, ce père?

Oui. Comme j'aime le ciel les saisons le pain la terre les chantiers.

– Mais je ne peux pas lui parler comme avec toi.

– Et Louis, tu lui aurais parlé?

Je souris, une ineffable tristesse, les paupières qui battent, rapides, pour enfermer mon violent secret d'amour, mon pauvre mort dont je ne me console pas.

– Oui. Je n'aurais pas eu besoin. Il aurait vu. Tant qu'il y avait Louis, les hommes m'ont semblé grossiers, inconséquents. C'est peut-être prétentieux à dire, mais inférieurs à moi, à mes exigences. Louis m'a isolée de l'idée de l'amour. Il était là. Je l'attendais, je le servais, j'aimais sa peau délicate, un peu foncée aux épaules et sa douceur quand il m'appelait « Belette ». L'amour que j'ai eu pour Louis n'appartient pas aux hommes ni aux femmes. C'est un peu comme si l'archange avait vécu à mes côtés pendant seize ans. Un archange silencieux qui m'écoutait penser. Le jour de sa mort, j'ai maudit mon père ma mère de me l'avoir donné pour frère. J'ai avalé un litre de rhum et je hoquetais sous mes larmes : « Prouvez-moi que Louis était adopté, qu'il n'était pas ma chair. Je l'aurais épousé sur l'heure. »

Je disais n'importe quoi. Papa est devenu encore plus silencieux par la suite. C'est à ce moment-là qu'il a dû penser qu'il faudrait que je rencontre un gars qui me plaise vraiment, banalement, violemment. Alors, alléluia, c'est fait, soyez contents; et laisse-moi voir sa chambre...

 

Le lit est à peine refait. L'édredon de travers. Coin lavabo, il y a un rasoir électrique, du savon en bombe, un très bon dentifrice. Un petit peigne fiché dans une brosse, des serviettes nid d'abeille. Je touche chaque objet. Je prends possession de mon amour. Les objets les plus usuels m'ont toujours attendrie. Le placard-commode est recouvert de livres. C'est ce que je cherchais. Des bouquins techniques sur les engins de chantier, des plans, quelques Zola, des Simenon, les mémoires de Saint-Simon. Un petit livre de Marx, Salaires, prix et profits. Et un titre qui m'attire sur une couverture jaune et noire : les Fleurs du mal, avec la photographie d'un visage malade, déchiré, les lèvres minces, le regard noir, vivante bête captive sous la paupière jaune : Baudelaire.

Ce lundi-là, j'ai plongé dans le gros édredon. Avec respect. Avec terreur. Avec délices. Il portait son odeur et entremêlé à ses plis, les manches bleues d'un pyjama. J'ai lu. Je n'ai pas arrêté de lire les mots sortis de cette vilaine tête de malade : Baudelaire. Je n'en revenais pas de rencontrer la beauté, une beauté que je ne comprenais pas mais qui m'envahissait d'un souffle noir, chaud, la révélation que les mots aussi sont cette chair, cette boue, ces lambeaux drus, vifs, mortels, inégaux comme une rivière de montagne :

 

...« La jouissance ajoute au désir de la force.

Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais

Cependant que grossit et durcit ton écorce,

Tes branches veulent voir le soleil de plus près. »

 

Je ne cessais de répéter cette strophe. Je fermais les yeux. Je l'ai sue bientôt par cœur. Aucun bruit ne montait de la cour, du jardin. Fouldroule, au fond de son jardin, donne à manger aux lapins.

La phrase monte en moi, houleuse, elle me remplit d'une émotion extrême :

« La jouissance ajoute au désir de la force ... voir le soleil de plus près. »

J'ai beau fermer les yeux, le soleil a envahi toutes mes cellules. Ma parole, je suis devenue phosphorescente. Le soleil a tout envahi. C'est lui qui accable les nuques chargées du casque jaune – ce jaune attire tous les rayons – le soleil est porteur de misère, de soif, de peur. Le voir de plus près. Bon. Je m'approche, je m'approche du soleil sans précaution. Voici que d'un saut de couleuvre, j'ai pu saisir de toutes les prunelles béantes, un rayon et puis deux. Je chancelle. J'abaisse des paupières lourdes, bienheureuses; la mort bienheureuse à coup de soleil. Une fusillade de rayons or mauves bleus bleus, je bascule entre édredon et oreiller. Le soleil a absorbé, vampirisé ma résistance, m'accule au délice d'un rire soudain : j'aime. Qu'importe de disparaître.

 

Le soleil donne des mirages. Fouldroule me l'a raconté cent fois. Suis-je dans le Sahara, là où à force de soleil on voit des fontaines en formica bleu? Toujours est-il qu'il y a derrière ce brouillard en poudre d'or une voix qui essaye de se frayer un chemin jusqu'à moi. Mon nom m'arrive par tronçons :

–ÉLÉONOR

Le « or » entre dans mon cerveau. Un rayon de plus. Un rayon d'or. Sur une part de gâteau, mon gâteau d'anniversaire, l'homme de ma vie a croqué un tremblant carré de caramel sur lequel triomphait le mot « OR ».

– Éléonore, il est cinq heures. Réveille-toi.

Dormir. Je me suis endormie sur l'édredon traître au milieu des mots éparpillés sur cette couche qui n'est pas la mienne. Je me suis endormie avec le livre les Fleurs du mal ouvert sur ma poitrine. J'ai un battement de cils, affolée. Honte sur moi. Poing-de-l'amour est là, assis au bout de l'édredon. Il tend les mains vers le livre :

– Tu aimes Baudelaire?

D'un coup de reins, je m'assois, je balbutie une excuse idiote :

– Excuse-moi. Je me suis endormie.

De timidité je le tutoie. Il est parfaitement à l'aise, une gauloise allumée entre les doigts, la tête appuyée, tempe contre paume :

– Mais je t'excuse, crois-moi. Tu aimes la poésie?

– Non. Enfin, je ne sais pas. J'ai commencé à lire et j'ai trouvé ça si beau que je n'ai pu m'arrêter.

– C'est une très bonne attitude. Ne pas s'arrêter devant ce qui fascine. Tu as bien fait.

– Même de dormir?

– Même de dormir. Ce n'est pas incompatible. Je ne t'ai rien offert pour ton anniversaire. Prends ce livre.

Ses yeux tombent sur le trou de mes savates que je n'ai pas enlevées. Ça y est, il a vu mes affreuses chaussures. Tant mieux. C'est fait. Je me sens plus à l'aise. J'ai serré le livre contre moi. Il y a dans les prunelles de Lucien quelques couleuvres brillantes qui font floc sur mes hanches, mes bras, mes seins. Ce rose qui veinule brusquement mes joues (hélas, je rougis très facilement) le réjouit :

– Que c'est agréable une femme qui rougit...

Une femme?

« Et qu'es-tu donc d'autre? me bouscule Lucie. Que sauras-tu faire de mieux? Tu as du pain sur la planche, crois-moi.

– Qu'est-ce que le premier homme, Lucie?

– Le premier qui réussit. »

Allez debout, Eléonore. Debout. Cesse de rougir sottement devant l'inconnu et cet instant avide qui bouscule tant de soleil dans tes branches que tu en trembles.

– Alors Lucien, on va à Lille?

Debout, je secoue mon pelage. J'arrive à son épaule. Poing-de-l'amour a récupéré son self-control et ses prunelles froides.

– Bon, on y va...

Allons vers la ville. Voilà si longtemps que je n'ai marché le long d'un trottoir. Comment vais-je faire pour y tenir mon équilibre et ma dignité, celui-là marchant aussi raide que celle-là... Ma dernière ville fut Rouen, avec Louis. Un dimanche, il m'avait emmenée au cinéma comme si j'étais sa petite amie et après le cinéma nous avons bu un chocolat dans un grand et vieux café au plafond doré, précieux et laid. Il pleuvait. Que fait-il d'autre en Normandie, quand l'hiver se traîne, plus lourd qu'un mot d'amour qui n'ose se montrer au jour, prendre air, lumière et envol? La ville, ce sont aussi les couloirs de l'hôpital, cette sombre horreur cubique qui m'envahit, pour ensuite rejoindre un trottoir glissant, avec un cœur tout fumant de sanglots.

... Pourtant, juste avant d'ouvrir la porte, se produit un petit miracle. Posément, sans se presser, avec une poitrine qui bat fort sous la chemisette d'été, Lucien renverse mon front contre le mur et pose ses lèvres sur les miennes sans que j'ose respirer ni bouger, les Fleurs du mal tout entières écrasées contre ma poitrine, sous mes mains croisées. Elles protègent, non ma vertu, dernière chose à laquelle je pense, mais cet affolement intercostal, qui, me semble-t-il, rejoint un peu le balbutiement que je sens en face de moi. Un baiser très doux, tenace, une interminable volonté de bonheur... Ah, je jure bien que cette fois-ci, je n'ai pas cogné sur ce visage nu pas plus protégé que le mien.

 

Pendant la route, nous n'avons guère parlé. Une fois traversé le chemin derrière le barbelé porteur de la pancarte « Interdit au public », j'ai eu l'impression de quitter, d'abandonner tout ce qui a été ma vie. Je tourne ma vie vers cette exigence nouvelle qui m'écorche et m'éblouit. S'il dit : « Viens, je t'emmène, ne te retourne pas », je le fais. J'y vais. Je ne peux oublier ce visage nouveau qui a bondi hors de mon visage habituel, impassible par habitude de raidir mes peines. Et penchée sur le mien, cette bouche exigeant, harcelant mon consentement, ma douceur. Un roulis d'espoir, un refrain formidable dans ma tête.

Je t'aime, Lucien, je t'aime. Mais dis-le, toi aussi, merde ou je crève. Je ballotte une tête raidie, au gré des tournants, des chaos qui charrient un flot de sang sous mes joues – une femme qui rougit une femme si peu défendue, plus même par son masque. L'amour fait donc plus de ravages qu'une nuée de sauterelles? Le vent qui entre par la vitre baissée déplie mes cheveux en drapeau. Le drapeau effleure son bras. J'aime ce bras. Je t'aime. Il ne dit rien. Il sourit. Le canal, le troquet, le chantier sont loin derrière nous. Disparus. Nous voilà sur la route de Lille, sur ce qui fut jadis également un jardin cabossé où peut-être une fille comme moi a aimé brutalement, d'un seul coup, tandis qu'une autre comme Lucie a enterré son fou de chef de chantier. Nous voilà sur ce que furent des tranchées, des cabosses, des baraques peintes en jaune. Une sorte de camp de concentration, l'extermination d'un paysage, un camp où coule le vin, où brament les hommes, pleurent les femmes, et tout cet éboulis de rires traversés de défis. Encore quelques mois, quelques semaines et la Marie-Marraine, on lui roulera sur le ventre à plus de 130. Un ventre énorme, concassé de goudron bleu, indifférent, solide, oublieux, oubliant qu'il abritera dans ses entrailles les secrets de notre chaude tanière complètement balayés. Notre parc sans arbres et sans ombre. La route a besoin de sang pour exister. Que ce soit son origine ou son aspect final, elle se nourrit d'hommes, de tôles renversées. Elle a bouffé plus d'hommes qu'elle ne leur permet de se rejoindre.

Lucien, mon amour, as-tu conscience – toi qui emploies si souvent cette expression – que l'on foule un parquet sous lequel des hommes et des femmes, par paquets, ont pleuré rigolé, venus de nulle part, partis je ne sais où?

 

Au lieu de m'endormir sur l'édredon bourré d'étoiles, j'aurais dû enlever cet affreux jean, ces savates bonnes à jeter ou à patauger dans la lessive de ce matin. J'aurais enfilé la robe, la belle, la seule que je possède. Tant pis pour le ridicule mais j'aurais fait honneur à cette escapade. Je n'ai ni argent ni papiers sur moi. Rien que mon mouchoir – un gros mouchoir à carreaux de papa – roulé dans ma poche.

A propos de papiers, je n'en ai aucun. Socialement inexistante. Le chantier est un drôle de cocon, bourré de paradoxes : à la fois il protège, surprotège ses enfants nés au pied des grues, et d'autre part, il nous coupe de toutes les communications : l'apprentissage d'un métier, la connaissance du monde. Armée et forte, devant tous les coups durs, l'atrocité scandaleuse de la mort, j'y ai appris la survie qui est une violence. Mais fragile, totalement fragile à cause d'une branche de lilas, d'une lettre bleue amenant le préavis, on ne sait plus par quel bout lui résister, au chantier.

Comment fait-on en ville? Quels genres de problèmes accablent ces têtes que je trouve plus malheureuses que les nôtres? Lucien a ralenti dans le centre ville et j'ai tout loisir d'observer des visages et des silhouettes pressés, peu souriants. Je n'ose pas leur parler, leur adresser la parole, les inviter à prendre un café, chose qui est monnaie courante chez nous, derrière nos clôtures. Et puis, on a meilleure mine, des teints vifs, bruns, brûlés, qui font ressortir l'expression de la bouche et des yeux. Bien sûr, nous sommes fagotés différemment, mais c'est curieux à dire, ce sont eux et elles que je trouve engoncés dans des vêtements conventionnels, des bas alors qu'il fait très chaud.

– Je ne peux pas aller travailler sans bas, dit Lucie.

– Pourquoi?

– Parce que. Ça ne plairait pas au patron.

– Ces choses-là doivent changer, explique Lucien. Un travailleur peut travailler sans bas...

Lucie n'a pas l'air de s'y faire depuis qu'elle est syndiquée. Elle a remarqué qu'on ne fait plus ce qu'on veut de sa peau quand elle est enregistrée sur fiche de paye. Les tortures apparemment sont abolies. Mais les employées, à plus de 25 degrés, portent des bas.

– Ces choses-là vont changer un jour, insiste Lucien. Avant 70 il se passera quelque chose. Ces choses-là, toutes ces choses-là ne peuvent pas durer.

Vers quel univers peut-on oser tâtonner une certitude, espérer une vérité? Que seront les chantiers après 70? (Je puis vous assurer que c'est exactement la même chose et qu'il faut des gars comme Lucien par centaines pour que ça change.)

La banque est en plein centre ville. Lucien a garé la 4L dans un parking, en face d'un grand magasin dans les vitrines duquel tournent des mannequins exhibant des maillots de bain rouges, verts, turquoise, emmêlés de fleurs, de pois, de rayures.

– Éléonore, tu m'attends ou tu viens? j'en ai pour une minute.

Je viens; bien sûr, je viens. Je m'attache à ton pas de ma savate éculée. Il pousse une porte transparente, à poignée dorée. Une autre porte s'ouvre d'elle-même et je trouve cela extraordinaire. Je recommence : je me retourne, elle s'ouvre. J'avance. Elle se ferme. De plus, elle est polie. Elle m'attend. Elle attend ma décision. Les chantiers en bâtiment, c'est plutôt le genre fignoleur. Dans une grande pièce climatisée, à moquette, il y a des fauteuils profonds, comme à Orly. Avec des cendriers en cou de cygne et des tables basses, rondes, trop lourdes pour les voler, recouvertes de prospectus « Faites-nous confiance », une banque, des solutions, des hommes. Ça oui, des hommes, des hommes qui attendent leurs acomptes comme Fouldroule a attendu Monique. Écroulée dans le plus grand des fauteuils, je déplie un prospectus sur l'épargne-logement exonérée d'impôts avec pour illustration le sourire Gibbs de la famille parfaite, Monsieur qui bondit, svelte élégant de sa voiture à traites, et se précipite, serviette au vent, vers Madame qui attend avec trois gosses derrière la barrière d'un pavillon brillantiné.

Pavillon, côté chantier, égale bungalow avec lits de camp, draps en toile et couvertures à soldat.

Et si Lucien, au nom de mon amour, croyant me faire plaisir si ça lui dit de me faire plaisir, allait me proposer le pavillon made in Société Générale pour protéger nos heures que je voudrais furieuses furieuses d'amour. Mais non. Lucien a des pensées tout entières loin de l'accumulation. De dos, il paraît encore plus grand. Plus grand que sur le chantier. Il est vrai que la ville est un monde davantage réduit. La disproportion est la loi du chantier. Homme contre kilomètres, profondeurs, tonnes, quintaux, hauteur, lourdeur, lenteur excessives. L'homme de chantier a affaire à des géants. Ici, on lui a construit des fauteuils à bonne hauteur de fesses et non plus ces sièges qu'il faut atteindre à la force des poignets, qui obligent déjà à quitter le sol de plus d'un mètre pour s'enfermer dans la cabine en verre.

Un homme à voix douce lui parle derrière le guichet plus que protégé. Mais pour ne pas vexer le client, c'est une protection élégante, une cage à barreaux ravissants, assortis à la moquette. A la banque, on sait vivre. Floc, la sacoche de Lucien, jaune à gros soufliets noirs, se remplit comme un sac d'anguilles. Clac, un tour de serrure et voilà nos hommes calmés jusqu'à la fin du mois. Si les acomptes ont du retard, ils font la gueule. Un jour, deux jours. Et le troisième jour ils reprennent la pioche, le levier. Je ferme les yeux, caressée par l'air du ventilateur qui à la longue m'inocule une légère toux. Je préfère le grand air. Non, Lucie, je n'ai pas envie de travailler dans un bureau. Ce qu'on appelle chez nous « le bureau » c'est une vieille baraque avec un téléphone d'avant 14 et un placard rempli de verres à Ricard.

Lucien ne semble pas s'en aller tout de suite. Il s'approche du fauteuil qui me recueille tout entière. Il pose une main sur chaque bras de cuir gonflé :

– Éléonore, j'en ai pour un petit moment. Ils vérifient si les acomptes sont au complet. Il manque de l'argent. Peux-tu m'attendre au café de la place, en face de la 4L? tu t'ennuieras moins qu'ici.

Je le vois de près. Je le vois de tout près. Lui aussi sourit d'approcher ainsi son visage du mien. Je bats des paupières très rapidement, embrasse-moi. Mais non. Il s'est relevé. Je balbutie :

– Mais Lucien, je suis partie comme ça, sans argent, je ne peux pas me payer une limonade.

Il se récrie, sort un billet que j'enfourne à mon tour sans précaution sous mon gros mouchoir. Je me lève, un peu apeurée. Que lit-il dans mes yeux? Il pose une main sur mon épaule, me fait tourner vers la porte :

– Va. N'aie pas peur. Tu ne risques rien. J'arrive.

La porte vitrée bée un instant devant moi et mon hésitation. Quoi, seule dans la rue avec cinq mille balles en poche, ce n'est pas la mer à boire. Un dernier coup d'œil par-dessus mon épaule me livre son dos qui s'amuse bien : dehors, mademoiselle Éléonore et débrouille-toi un peu toute seule.

Dehors.

Je reçois la chaleur comme un souffle malsain, odeur d'essence, mesquin goudron, rien à voir avec les grandioses exhalaisons qui fument chez nous. Je longe le trottoir. Une maroquinerie. Des sacs par centaines, tous les gabarits, des portefeuilles en lézard (le lézard mitraillé dans le désert par Fouldroule), des sacs en crocodile. Le luxe. Ce n'est pas un objet précis qui me tente, c'est toute la vitrine. Un peu plus loin une boutique de lingerie me laisse muette. Mes dessous dont je suis si fière me paraissent lamentables. Est-ce que Lucien est habitué à des femmes qui posent leurs seins dans ces nids de soie montés en neige de dentelle irréelle?... Et ces chemises de nuit, donc. Je les prends d'abord pour des robes de soirée. Fouldroule s'est peut-être trompé. Il a appelé « robe » ce qui fut une superbe chemise de nuit, ébloui comme moi par la devanture.

– On a beau avoir baroudé partout, m'a-t-il expliqué en me donnant le paquet bleu, on est paumé pour acheter une robe...

Je veux bien te croire, Fouldroule, mon ami Fouldroule. Lucien m'a donc vue en chemise de nuit. Il a dû se dire : « Elle est folle, celle-là. » Car c'est sûr, j'ai reconnu ma robe-chemise dans la devanture des lingeries de luxe. C'est roulant.

Voici une autre boutique de robes, cette fois-ci. Des vraies, des classiques, des affreuses pour dame et bourse dignes, des belles qui me catapultent dans une zone de morosité inévitable :

– Que je suis mal habillée!

La moins chère coûte la moitié du salaire de papa. Attention, Éléonore, le hasard t'a fichée devant la vitrine des riches, mais n'en prends pas les goûts. Mais, soupire Éléonore amoureuse, comment lui plaire, à l'autre, là avec sa sacoche bourrée d'acomptes, comment lui plaire?... On offre aux femmes trop de moyens traditionnels. Les hommes ne pensent même pas à s'acheter un costume, une belle chemise quand ils ont une femme dans la tête. C'est idiot, tout ça. Ce n'est pas ma faute si j'ai des savates en corde. Les voici, les chaussures. Perchées comme des oiseaux. Quoi, il existe des chaussures valant trois fois le prix d'une robe? C'est ça, la ville? Mais que mangent-ils donc? Mais rassurons-nous. Me voici devant un Prisunic. Par ici, on s'humanise un peu. Objets par dizaine et dans mes prix, clientèle qui parle à haute voix, j'ai quitté le trottoir luxueux, je réintègre l'autre réalité de la ville : la nécessité de vivre, manger, se loger malgré les petits salaires. Je réintègre le bon sens de Lucie. A l'entrée du Prisunic, il y a un glacier automatique qui sur un coup de robinet fait gicler une torsade de crème glacée jaune ou verte. Je m'offre une glace torsadée de vanille, je renverse la tête vers un ciel blanc et je me dis qu'en ce moment, ça doit cuire dans la tranchée sud. Pourvu qu'ils n'aient plus d'histoires avec les obus ou les grenades pas plus grosses que cette glace. J'ai changé de trottoir pour rejoindre le lieu du rendez-vous. Peut-être est-il en train de m'attendre? Dans les romans-photos, c'est assez conseillé de faire attendre un homme. C'est ce que l'on appelle une astuce pour plaire en gardant sa dignité. Moi, je trouve tout simplement impoli et agaçant de faire attendre. Et puis je manie les astuces comme le vocabulaire mondain : zéro. Lucien, j'ai envie de le revoir. Aussi pourquoi attendre, pourquoi fuir, le fuir... Ne pas se lasser de ce qu'on aime, n'est-ce pas la seule noblesse dans notre boue?

On siffle derrière moi. Non pas un sifflement franc, strident, un appel, mais plutôt un appel sournois, désagréable, qui agace ma nuque en entier. Je me retourne d'un bloc, parce que je n'ai pas la diplomatie des villes. Je reste rat de chantier avant tout. Quand on siffle, chez nous, c'est que l'on a quelque chose d'urgent à demander.

C'est un Algérien, en costume. Il ressemble à Galu. J'ai le réflexe de chez nous :

– Salut, gars, ça va?

Des tonnes de stupeur roulent dans ses yeux. Il balbutie « salut », « salut ». S'il s'ennuie, je m'en fous, qu'il vienne boire un café avec nous.

– Tu viens prendre le café avec nous?

A grands moulinets – décidément, sur les chantiers on n'apprend pas les gestes des salons–je lui montre la terrasse où Lucien doit me rejoindre :

– Je suis avec un ami. Viens avec nous.

Alors il fait un tas de gestes, se met à parler en arabe, en mauvais français où je commence à comprendre qu'il n'a rien compris de mes intentions et que du moment que je lui ai adressé ainsi la parole c'est que je suis prête à coucher avec lui. Blanche, si l'on veut, mais pas oie à ce point, je tourne les talons. Salut. Va voir un peu plus haut si j'y suis. Je me remets à sucer le cornet de vanille.

Mais c'est collant comme tout, ces mecs-là. J'en parlerai à Galu. Je lui dirai à quel point ils sont cons à la ville. On ne peut pas leur dire « salut » et c'est la fin des haricots. Il m'expliquera, Galu. Il m'expliquera que c'est inévitable qu'ils soient ainsi tellement ils sont méprisés, enfouis dans une masse glauque, suspecte et suspectée. Peut-être est-ce un pote à Galu. Mais qu'il m'agace, qu'il m'agace. Il me suit, maintenant; je suis en nage. Du coup, j'ai jeté le cornet défoncé qui pendait, tout jaune, au bout de mes doigts. Vite, le gros mouchoir, c'est dégoûtant cette purée sucrée qui colle aux mains et s'y réchauffe.

Je ne marche pas, je cours. J'en perds une savate. Je m'arrête, je retourne sur mes pas, je la renfile par le gros orteil. Je passe devant une immense librairie où s'étalent les Zola au complet. Entre autres. Des belles couvertures beurre frais. Tant pis pour Galu des villes, je veux voir les livres. Corne d'abondance qui remplit mes yeux de nuages merveilleux... Baudelaire... Il y a aussi Baudelaire, tel qu'il m'a été donné aux yeux, au cœur, aux mains. Une grosse horloge marque six heures. Non sans mal, je retrouve le grand café, la terrasse. Où est-il? Personne. Je m'affole. Il a dû en avoir marre d'attendre. Je n'ose entrer au milieu de ces tables chacune ornée d'un globe allumé en forme de coquelicot. Comme tout est différent de chez Fouldroule. Où est la bouteille de Ricard à laquelle on se sert si on a soif? Et la longue table en bois où l'on déjeune en groupe à la moindre fête. Et la porte ouverte sur son jardin où poussent les fleurs et roucoulent ses volailles?

Un homme cérémonieux, en veston blanc, nœud papillon noir, pousse derrière moi une chaise en me demandant ce que je désire. Mais Lucien, pardi. Où est-il? Je m'assois sur un bord de fesse, complètement désemparée. Et s'il était parti à ma recherche ou vers le chantier? Heureusement j'ai encore un peu d'argent dans ma poche. Je fouille sous le gros mouchoir. J'ai un minuscule arrêt du cœur : le billet a disparu. Il me reste trois pièces de monnaie. De quoi me payer un café. L'argent a dû tomber quand j'ai filé pour semer l'autre, le civilisé. Nouvelle angoisse. Sur le chantier je passe ma vie sans argent dans la poche et tout va très bien. Quand le camion-épicerie passe, j'ai suffisamment de monnaie dans une boîte à chaussures ou bien je le paye la semaine d'après. Personne ne vit avec la trouille de passer une journée sans un rond. On s'arrange. On n'en meurt pas et on n'en mange pas moins. On partage, aussi. Le sel, le poivre, le couscous. Si quelqu'un a oublié d'acheter le pain, il en trouve toujours chez le voisin. Il le rendra sous forme de pot de rillettes ou de vin rouge. On s'arrange. Mais là... Si j'en juge à la tête du garçon distingué, ça m'étonnerait qu'on s'arrange. D'autant plus qu'avec mes fringues couleur de chemin, ma tignasse aux reins, mes bras mordus de soleil et mes orteils à l'air, sans sac ni papiers ni rien, j'ai l'air de débarquer du Tonkin.

Le garçon a posé devant moi une tasse avec une soucoupe. Ma main tremble un peu. Le café gicle sur les bords. J'en ai marre. D'autant plus que mes doigts tachés de crème glacée poissent, collent. Je me lève en direction d'une flèche lumineuse Lavabo-Toilettes. Je descends un escalier en marbre décoré d'appliques lumineuses en forme de coquelicots, d'ailleurs le café en question s'appelle « le Coquelicot du Nord » – et au tournant final, je me trouve en face de deux portes dont l'une affiche un petit personnage en plastique noir avec un gibus, et comme je ne suis pas idiote complètement, je me doute que je dois changer d'adresse et me ruer vers la porte où une colle ultraforte retient une petite dame 1900 chignonnée et portant ombrelle, faisant pendant au monsieur en gibus. Pissons donc là et heureux si possible. En face des deux portes, il y a une dame-tronc, une dame-pipi. Je me dis que c'est un sort tellement affreux que du coup je lui laisse toute ma monnaie. Cela ne l'empêche pas de m'engueuler parce que j'ai fait gicler l'eau sur le carrelage de son parterre radieux en fleurs de plastique et lampes allumées dès dix heures du matin.

... Je rejoins mon café refroidi qui a une odeur de cafard. Cafard noir. Où est-il, mon sombre jus que je verse à plein bol à ceux qui en veulent et gratis? Tout de même, je ne suis pas gaie. Je crâne un peu, voilà tout. Mais la ville est une lourde rançon conçue pour humilier son homme. Il faut voir la gueule des garçons de café. Pire que celles des clients. Et les vendeuses des beaux livres ou de la maroquinerie. Ces étagères conçues contre le vol. A la banque, ces portes qui s'ouvrent seules, prêtes à vous coincer tout vif au moindre soupçon. Ces sonnettes d'alarme. Ces passages cloutés. Cette impossibilité de courir à fond sur les trottoirs sans faire se retourner la réprobation. Et d'abord est-ce qu'une femme court comme ça, dans la rue? Qu'a-t-elle fait? Elle ne fait pas élégant, en tout cas. Ces endroits où l'on gueule par obligation et où on se tait par nécessité. Composition d'une ville. Composition des têtes. Et les bureaux où malgré la chaleur il faut porter des bas... Je suis foutue si je dois y vivre.

Mais la ville c'est aussi la possibilité de s'unir, de lutter contre les scandales. La ville c'est un des chemins vers la libération. Paris Paris. Oui, peut-être. Paris est une espèce de chantier baroque, sans cesse recomposable, anonyme, chaud, crasseux... Paris, c'est Paris. Ce n'est pas une ville.

– Éléonore, que fais-tu là? je te croyais en terrasse.

Deux bras, deux bras que je connais s'appuient, pliés contre les miens également pliés. Coudes contre coudes.

– Mais tu pleures?

Oui. Un coup de cafard qui a grimpé, insidieux. L'intuition de ma fragilité, celle du hasard, le cœur navré qu'il y ait au-dessous de moi une dame pipi. Je me dis que l'enfer c'est ça : entendre pisser les autres pendant des années au milieu d'un carrelage éclaboussé qu'il faut sans cesse essorer. Et sans espoir.

– Mais tu pleures?

Il a pris mon visage entre ses doigts. Il a l'air pensif. Il réfléchit. Il réfléchit aux raisons profondes de mon chagrin.

– Viens. Cet endroit est affreux. Allons chez Lucie.

– Oui, allons chez Lucie.

 

Tout est beaucoup plus facile, d'un seul coup. Mon insouciance m'est redonnée. L'insouciance est un cadeau très précieux, très fragile. L'espoir, aussi. Je me suis sentie pendant quelques secondes totalement misérable, comme un poisson jeté d'un seul coup à l'air.

Il m'a pris par les épaules et m'entraîne vers la camionnette. Je m'assois sur la vieille banquette au coin crevé. Quel bonheur de retrouver le halètement du moteur qui oblige à crier si l'on veut se comprendre... Enfin, me voilà chez moi.

Lucie habite une cité ouvrière, à cinq kilomètres de la ville. Son appartement est au quatrième étage sans ascenseur. On a du mal à trouver. Des gosses jouent dans un carré d'herbe en face d'un petit centre commercial. Avant de monter chez Lucie, nous sommes allés acheter de quoi dîner. Lucie a un budget modeste. Lucien a fait remplir un carton avec un poulet, des fruits, des légumes, trois bouteilles d'asti. Puis un gâteau acheté à la boulangerie, du café et des cigarettes. Lucien porte le carton et moi je cherche l'entrée B. Mais j'aperçois Charlotte qui joue dans le bac à sable. Entourée de gamins hirsutes, noirauds, elle m'a reconnue et la voilà qui court vers nous en riant aux éclats. Elle m'embrasse, me tend les mains, les bras, puis elle court vers une porte vitrée, un hall plus que modeste, flanqué de boîtes aux lettres, en criant :

– Maman, maman!

Bon. Tout va bien. Lucie est là.

Un peu dur, les quatre étages. Mais je frémis d'impatience. Lucie, c'est ma première amitié avec nos heures de partage : les mots, le pain, le vin, les souffrances. Sa souffrance.

SON OBSTINATION À S'EN SORTIR. A vivre ce qu'elle appelle sa vérité. Devant sa porte il y a, comme du temps où elle vivait en caravane, une rangée de chaussures – les siennes, celles de ses filles – Lucie a la coquetterie de ses planchers. De la propreté.

Je frappe, je sonne, j'appelle. Charlotte est agrippée à ma main. Lucien est derrière moi, le carton dans les bras. Sur la porte, elle a punaisé une enveloppe avec son nom et son prénom.

C'est elle qui ouvre. Immédiatement ses yeux se remplissent de soleil. Elle a tout de suite vu que je n'étais pas seule. Elle approuve d'un hochement de tête : ma visite et celle de Lucien. La porte donne sur un petit couloir recouvert de linoléum rouge. Sur le mur, un calendrier des P.T.T. et une reproduction d'un paysage de montagne.

Lucie est nu-pieds (sans bas) dans des sandales de corde. On n'a pas besoin de s'embrasser pour se dire à quel point l'amitié flambe entre nous. En fait, on se mord on se pince on se tire les cheveux :

– C'est toi?

– C'est moi.

Les hommes n'intimident pas Lucie qui reçoit Lucien comme un ami de toujours. Elle le remercie pour le carton de vivres qu'il dépose dans sa cuisine, sur la table étroite en formica bleu. Elle met tout de suite les bouteilles au frais. La cuisine est petite, très propre, garnie de rideaux. Lucie dort dans la pièce principale. Les deux chambres du fond sont destinées à ses filles. Sa plus grande joie ayant été de leur offrir à chacune une pièce. Rien que ça.

– Tu comprends, je n'ai jamais eu une pièce à moi.

Dans la pièce principale, elle a accroché mon tableau au-dessus du buffet en acajou assorti à la table et aux quatre chaises qu'elle paye à crédit à raison de vingt-quatre traites de deux cents francs. Sous la table, il y a un tapis en fourrure synthétique blanche, cadeau de Gonzalo, et en face de la table, un canapé-lit qu'elle déplie le soir et referme le matin. Au-dessus du canapé, Gonzalo a bricolé une large étagère sur laquelle elle a rangé les livres d'aviation de « D » ainsi que ses maquettes. Sa photo (elle et lui en mariés) est soigneusement encadrée dans du doré, à côté d'une grosse lampe à abat-jour abricot. Au-dessus de l'étagère, elle a cloué une tapisserie qu'elle faisait du temps qu'elle vivait au chantier : un moulin près d'une rivière parmi les fleurs où dansent des amours joufflus.

Derrière la vitre du buffet (acajou) il y a une pile de dossiers et de brochures communistes. Lucien les a tout de suite remarqués. Les chambres de ses filles sont petites mais propres, claires avec des couvre-lits en cretonne rose assortie aux rideaux. Sur chacun des lits s'étale une poupée habillée en marquise, perruquée de paille blonde. La salle de bains est très ordinaire, mais effectivement elle possède une longue baignoire et un séchoir pliant au plafond. Elle a fixé une planche à repasser entre le lavabo et le placard dans lequel elle entasse son linge propre. Ses produits de beauté – comme presque tout, d'ailleurs – elle les achète au Prisunic près de son travail. Nous ne sommes pas seuls; dans la cuisine, assis au coin de la table, il y a Gonzalo penché sur une dictée qu'elle venait de lui lire. Lucie s'occupe activement de lui. Il fait moins de fautes. Elle vient de lui dicter quelque chose de difficile : le Loup et l'Agneau. Pourtant Lucie n'aime pas Gonzalo au sens où j'aime Lucien. Mais Lucie a une compréhension des autres différente depuis qu'elle a quitté le chantier (et sans doute aussi pour y avoir vécu). Elle estime qu'il faut tout mettre en œuvre pour aider les travailleurs à vivre plus humainement. Elle estime que la première des urgences pour un travailleur étranger est d'abord d'apprendre, de comprendre la langue, de l'écrire, de pouvoir se défendre. Ce qui est impossible si on ne sait ni lire ni écrire. Gonzalo écrit. Il s'applique. Il partage les idées de Lucie. Mais il le fait surtout pour lui plaire. Ce qui la fait enrager. Lucie a beaucoup de camarades depuis qu'elle est syndiquée. Certains habitent l'immeuble : les deux couples d'Italiens (les hommes sont maçons) et une famille d'Espagnols au rez-de-chaussée. Lucie ouvre sa porte. Quand un camarade ne sait où dormir s'il est de passage à Lille, il vient chez elle. Elle a un lit pliant dans le couloir à cet usage. Sans qu'elle s'en doute, Lucie est une vraie militante. Lucien aussi. Mais Lucien le sait. Tous deux ont parlé un long moment au sujet des brochures de Lucie. Ils ont parlé d'un domaine qui m'est totalement hermétique. La politique, je n'y comprends rien.

– Mais même quand tu vas acheter une baguette de pain, tu fais de la politique, m'explique Lucien.

– Je ne comprends pas.

– Chaque chose est reliée à un système de lois, à une organisation, une importation, une exportation, le tout découlant d'une exploitation contre laquelle il faut lutter, sans cesse. C'est cela, la politique. La mort de ton frère aussi, c'est de la politique.

– Je ne comprends pas.

– La mort de Louis n'est pas seulement un accident, un hasard. C'est la conséquence d'une exploitation tout entière. On ne surmène pas ainsi les hommes. On ne doit pas les laisser avec des vieux engins, par tous les temps, sous prétexte qu'il y a une échéance.

Lucien explique. Avec patience. Point par point il démontre comment la mort de nos hommes est uniquement reliée à une certaine forme de scandale très courant et non au simple hasard. Le premier des scandales étant d'isoler les ouvriers, les précipiter dans un rythme, une organisation qui leur scie les jambes et les poings et dès qu'ils veulent courir : la tranchée se referme.

– Alors défendre la vie de chantier c'est défendre l'abattoir?

– Exactement. Sauf si on s'unit pour en supprimer les abus. L'abus que l'on fait de nous.

– Mais mon père est un très bon chef de chantier. Il défend avant tout le chantier. Le chantier passe avant lui.

– Et c'est là le monstrueux malentendu. Il croit bien faire. Il est sincère. En fait il encourage le scandale sans le savoir. Par exemple, je fais l'impossible pour obtenir des étais – la tranchée sud est trop dangereuse – mais ton père préfère courir des risques pourvu que l'autoroute soit en place avant l'hiver.

– C'est un véritable chef de chantier.

– Si on veut. Mais c'est une victime. Et ce qui est grave c'est qu'il est absolument de bonne foi.

– La mort de Louis, c'est donc sa faute?

– Dans un certain sens, oui. Il ne fallait pas faire travailler une équipe de nuit par un temps de chien.

– La mort de Dromner c'est la faute à qui?

– A sa conception individualiste du chantier. Le chantier est précisément l'univers où, malgré la fascination de l'individualisme, c'est la dernière attitude à y tenir. L'individualisme se nourrit justement d'individus. Des perdants. Des victimes. Sans parler de l'ignorance et de la peur.

Lucie approuve; Gonzalo approuve.

– Des hommes aux prises tout le jour avec des éléments plus forts qu'eux finissent par oublier qu'ils sont davantage les victimes de ces éléments que les vainqueurs. Le scandale suprême c'est d'y laisser sa peau.

– Mais Lucien, tu n'aimes donc pas la vie de chantier?

– Au contraire. Plus que tout. Il y a tant à faire. Tant de choses à y remuer. Il ne suffira pas d'un seul jour.

Lucien explique. Avec patience. Il faut être très patient pour militer. Il ne faut pas haïr les hommes qui ne comprennent pas. « Je ne comprends pas, Lucien. » Il ne faut pas se mettre en colère. Il faut convaincre et vaincre. C'est un métier de chien.

Ce soir-là sera pour moi un soir pas comme les autres. Pour la première fois, je sens que je n'aime plus le chantier de la façon dont je l'ai attaché à ma vie, mon souffle. J'ai l'impression d'avoir été flouée, c'est-à-dire de n'avoir rien compris à mes souffrances, à nos souffrances. Et je pense que papa n'a rien compris non plus. Qu'il risque d'y être broyé par l'ignorance d'une réalité bien différente de celle qui naît de l'exaltation d'un but : l'autoroute.

Pour la première fois je considère le chantier avec un autre regard. Un regard plus déchirant encore, mais la certitude que tout est à faire. Que tout doit commencer.

 

Cela ne nous a pas empêchés de faire la fête. Avec les moyens du bord.

– Si tu crois que les communistes sont des bonnets de nuit! plaisante Lucie en poivrant, salant et bourrant d'oignons le poulet.

Gonzalo est allé chercher les camarades italiens. Ils sont venus avec leurs femmes et du porto. Graziella, la femme de Giuseppe, porte une marmite de gnocchi.

Une grande joie bavarde s'élève entre nous.

A cause du manque de chaises, les femmes sont assises sur les genoux de leur homme et Lucien d'autorité m'attire sur les siens. Alors là, c'est la fin des haricots. Lucie se marre, en apportant l'asti. L'asti m'aide à débloquer cette timidité, cette paralysie dès que je me souviens que j'aime cet homme. Je bois, je trinque. Les Italiens parlent bien français. Ils sont très beaux, avec des chemises un peu trop colorées, des cheveux en aile de corbeau. Assez caustiques, ils ont en eux une ironie lucide qui va bien avec celle de Lucie. Ils n'hésitent pas à se traiter de « Maca » pour montrer qu'ils ne sont pas dupes de l'accueil à l'étranger.

Les Italiens ont monté avec eux un tourne-disque et Lucie a posé sur le plateau un tango.

– Viens danser.

Un tango. Un tango avec Lucien. Et le poulet qui rissole à grand bruit dans la cocotte. Les voisins d'en face – des employés aux mines – sont là également. On est plus de dix. On partage le reste de l'asti. Les voisins d'en face (un gars, une fille de vingt-cinq ans) ont apporté une bouteille de chianti. Nous sommes au Nord et on se croirait au Sud. Tous ensemble, on a mangé sur la belle table en acajou recouverte d'une toile cirée. Après le partage du gâteau, Lucie a couché ses filles et tous sont partis.

 

Chacun a débarrassé et lavé son couvert. Lucien approuve totalement :

– Personne ne doit servir personne.

Il balaye la pièce pendant que nous faisons le café. Lucie a enlevé la toile cirée. Elle a allumé une gauloise; elle chantonne. Elle sort les cartes, les tasses, une bouteille de calva (Fouldroule lui en a fait parvenir une caisse). Elle a éteint le néon blanc, affreux, et allumé la lampe abricot. Les joues roses, les boucles molles, elle porte une jupe blanche, un chemisier à manches roulées. Le matin elle se réveille à six heures. Le car part du centre commercial à sept heures moins dix.

On a joué jusqu'à près de minuit. C'est alors que j'ai rappelé à Lucie sa promesse .

– Laisse-moi prendre un bain.

La baignoire est un creux doux, dans lequel il fait bon s'enfoncer. Lucie a fait couler en grand l'eau chaude et froide. Elle verse des sels moussants, des sels violets, bleus et encore violets, les yeux de Lucien.

– Vas-y, dit-elle.

Je n'ose pas me déshabiller devant elle. Elle rit.

– Bon. Je te laisse.

– Je ne peux pas me mettre nue devant quelqu'un.

– Merci pour le quelqu'un. Mais ça te viendra. Avec la vie. On apprend à être simple.

La mousse, la mousse.

Je change d'univers. Je glisse dans la sensation du délice, de la suavité. Je laisse couler ma nuque contre le marbre dur. Doux, pourtant. J'aime le bout de mes seins qui pointent hors de la mousse. Je retiens la mousse entre mes doigts. La mousse est une substance très précieuse, périssable. Une illusion dans laquelle on se sent bien. Comme mon amour du chantier. Une illusion. Ce bain est le contraire absolu de mon quotidien. Ce bain n'a qu'un temps.

Au fond, le bonheur, le malheur n'existent pas. Il y a l'intensité. C'est tout. C'est ce que je veux : l'intensité.

 

Hors de la mousse, toujours nue.

Enveloppée dans une serviette de plage, je grelotte un peu. Davantage à cause de mes pensées que de froid. Il ne fait plus froid depuis longtemps. J'ai récupéré mon jean, mes savates; il est minuit tout rond au gros réveil de cuisine qui glougloute sur la tablette à savon. Se rhabiller et partir. Partir avec Lucien. Que l'intensité fonce sur nous, qu'elle nous bénisse, qu'elle nous meurtrisse. J'ai l'extrémité des cheveux trempée. La brosse et le peigne m'attirent et plus encore les longs ciseaux de couture que Lucie a posés sur la planche à repasser.

D'une main, j'ai attrapé les cheveux qui collent à ma taille. J'ai l'habitude de jeter toute ma chevelure par-dessus bord pour les tailler un peu. Cette nuit pas comme les autres, de trois coups de ciseaux, trois coups fermes, un peu secs, très énergiques (une décision), j'ai taillé ma chevelure en entier. Je relève une tête nouvelle, coiffée d'un casque lisse – Jeanne au bûcher – pas plus long que les oreilles. J'ai posé proprement la chevelure sur la planche à repasser. Lucie, tu mérites bien un cadeau... Allons faire notre entrée. Je secoue une tête légère, légère, une nuque imprégnée de l'odeur d'œillet des sels de bain. J'ai un autre visage. Tout à fait apte au combat que j'espère. Il est temps de ne plus s'abriter, de se livrer face nue au pire, au meilleur, les cheveux longs empêchent un peu de foncer, ils s'empêtrent aisément dans les arbres, les fils du chantier.

Trois cris différents m'accueillent. Je cherche les yeux de Lucien et uniquement eux.

– C'est chouette, approuve Lucie, clope au bec, cartes à la main.

– Quel dommage! soupire Gonzalo, amateur de cheveux longs. (Les femmes sont plus belles avec des cheveux longs. Gonzalo est un homme du Sud. Il a des principes.)

– Tu as bien fait, dit Lucien. Tu as bien fait puisque tu en avais envie.

Je suis contente. Contente de la mise à mort de cette queue de cheval de petite fille qui me pesait singulièrement.

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