La Marie-Marraine

Hortense Dufour · Chapitre 14 sur 18

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La Marie-Marraine

Quatrième Partie - Description D'une Fête

QUATRIÈME PARTIE

 

DESCRIPTION D'UNE FÊTE

 

« A moi les réverbères, la terre entière m'abandonne. »

(Cri d'un homme de chantier quand le chantier est fini.)

 

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Cognent en moi les mots des Fleurs du mal :

« Les branches veulent voir le soleil de plus près. »

C'est dit que cette nuit sera différente de toutes les autres. Deux événements singuliers, graves, s'y passent :

1 Je vais monter pour la première fois dans la chambre d'un

homme. Il fera ce qu'il veut de moi.

2 La Marraine vient d'accoucher d'un enfant mort au fond du fossé

qui est son quartier général.

Lucie nous a accompagnés jusqu'à la 4L de l'entreprise. Il restait une bouteille d'asti que nous avons bue tous les quatre. A un moment donné j'ai dit une phrase inouïe en choquant mon verre contre celui de Lucien :

– C'est toi seul que je veux. Toi.

Il n'a pas répondu mais il m'a semblé que son regard habituellement froid, bleu comme ces glaces de janvier, a fondu, a déchiré pour moi une contrée brûlante.

Lucie m'a embrassée ainsi que Lucien :

– Rentrez bien. Ne roulez pas vite. Et revenez souvent.

 

J'ai secoué la main par la fenêtre, par la glace baissée. Longtemps je l'ai vue, toute droite – Lucie se tient toujours toute droite. Elle tenait, sous son châle, son bras droit.

Chaud. Il fait chaud même si nous sommes au Nord. Une vague de sécheresse s'est abattue sur la France en cette année 196... Lucien roule doucement. Il ne parle pas. Ce n'est pas son genre. Je pense à mes cheveux que j'ai abandonnés sur la planche à repasser. J'y songe avec une espèce de tendresse comme à la rupture volontaire avec quelqu'un qui m'aurait longtemps été cher. Que fera Lucie de ces soixante centimètres posés en couleuvre sombre sur la tablette épaisse recouverte d'une couverture pliée?

Ce n'est plus mon problème.

Le chantier ne dort pas. Que de fois ai-je pu le préciser ? Il ne dort jamais. Fantastique sous la lumière des phares.

– Il y a tout à faire sur un chantier au sujet des hommes.

C'est ainsi que Lucien considère le problème des chantiers. Tout à faire.

– Je ne comprends pas, ai-je dit.

– Je t'expliquerai, a-t-il promis.

Et à la fin de la soirée, j'ai eu une vision différente de ce grand joujou qui en fait n'est pas un jouet mais une contrée des plus conventionnelles, une contrée où on joue maladroitement sa peau. Pour rien. Pour personne.

– Un abus. Voilà ce qu'est le chantier isolé, coupé des autres, de la défense la plus légitime de ses hommes.

Soit, Lucien. On verra. Mais laisse-moi le respirer encore et me nourrir de la lumière de ses phares.

Le bull de Le Guilledic a une ombre de titan. Il enrage (le bull) contre la tranchée mal déblayée. La terre s'effondre, happée, bousculée, déchirée. C'est un étrange duo, avec des gestes mécaniques, pourtant passionnels. Il est près de deux heures; le troquet est éteint. Fouldroule, depuis qu'il n'attend plus Monique, a basculé dans des nuits désintéressées. Lui qui adorait, la nuit, descendre dans sa cave, ranger, classer des cageots d'oignons, et relire des lettres d'amour, Fouldroule dort. Dormir à ce point c'est refuser le monde. Un sommeil opaque, amer, au fond duquel il ne puise pas les forces du recommencement :

– Douce, je crois que je vieillis...

Cher Fouldroule. Reprends tes nuits, ton insomnie joyeuse. J'aimais ta lampe sans cesse allumée. Je rechigne devant la vitre noire, la porte close, le toit sombre sous le ciel sombre, les écluses fermées.

Lorsque la mort t'empoignera, pendant un temps, le temps de donner un autre destin à ta demeure, les vitres seront noires, la lampe éteinte, le toit sombre sous le ciel sombre et les écluses fermées.

On a franchi la pancarte « Interdit au public ».

– Éléonore, je vais te montrer le chantier de nuit.

Sans quitter la voiture, nous avons longé d'abord une partie du canal, puis Lucien, en seconde, a tourné dans ce que nous appelons nos Champs-Élysées, à savoir l'avenue non goudronnée, la pièce maîtresse, la future autoroute. Cinq kilomètres bordés de collines, de bosses, d'engins, de lampes, de piquets, de rouleaux géants. Un paysage déchiré, déchirant. Une beauté déchirante.

Tout cela va donc cesser de battre, de haleter, de prendre vie sous leurs mains, sous mon regard, notre vigilance, tout cela n'est qu'une chimère qui abuse de nous, prête à basculer dans l'anonymat d'une voie publique? La Marie-Marraine va prendre fin. Elle ne peut pas s'éterniser. Déjà nos Champs-Élysées ont pris leur forme définitive. Les hommes ne tâtonnent plus quant à leur structure.

Lucien a freiné. Il prend ma main :

– Éléonore, que vas-tu devenir quand le chantier sera terminé?

Il a posé une question mais plutôt sur le ton d'une affirmation. Il affirme que, après ce chantier-là, la question de mon destin a surgi après avoir voyagé pendant des années – les années d'enfance – voyagé comme une graine.

–Je ne sais pas. Lucie m'encourage à apprendre un métier, vivre à la ville. Voire même s'engager dans une idée politique quelconque. Je ne partage pas toutes les idées de Lucie. Nous sommes très différentes, ne serait-ce que parce que Lucie n'aime pas les chantiers.

– Elle n'aime pas les scandales qui en découlent, l'épuisement, la mort, l'abus de l'entreprise. Mais cette révolte-là ne s'applique pas qu'aux chantiers. C'est une conscience très honorable de sa dignité.

– Tu admires beaucoup Lucie?

– Oui.

Un silence. Il a un front préoccupé. Et s'il allait aimer Lucie. Un oiseau fou se débat dans ma cervelle, sous ma peau.

– Lucien, il faut que je réfléchisse à la question, celle que l'on me pose de tous les côtés; la question de mon avenir. C'est détestable, je t'assure. A croire que tout le monde m'expulse de ce qui a fait ma vie. Je vais y réfléchir toute la journée. Demain.

Demain? mais nous sommes demain.

– Éléonore, tu as dis quelque chose de très important tout à l'heure. Tu as dit exactement : « C'est toi seul que je veux. Toi. »

Je n'ai pas baissé les yeux. Ni souri. Lui non plus.

– Tu n'as jamais parlé ainsi à un homme?

Il a posé la question sur un ton modéré, réfléchi.

– Ce n'est pas par jalousie déplacée que je te demande cela. Est-ce que tu es capable de me répéter à haute voix ce que tu as dit après le verre d'asti?

Oui, je suis capable.

– Lucien, je t'ai dit et je redis : « C'est toi seul que je veux. Toi. »

Le reste de mes mots bascule dans l'ombre. Lucien m'aimera. Sinon la vie va me devenir enfer. Il ne m'a rien promis. Mais je déteste l'avenir. L'avenir ne promet rien. Ce n'est pas son rôle de promettre.

... Il attire ma tête contre lui. Toute ma tête, côté nuque, tient dans sa main. Pourtant il ne m'embrasse pas. Il soupire. Il caresse mes cheveux courts. Il se souvient de la longue tresse abandonnée, morte, sur la planche à repasser de Lucie.

– Tu es une drôle de môme. Je voudrais t'aimer. T'aimer follement.

Et peut-on donc aimer autrement que follement? Si tu le désires, c'est que tu le souhaites, c'est que tu l'éprouves. Viens viens, aime aime.

Il murmure très bas :

– Tu veux? tu veux vraiment?

... Il a démarré. On retourne vers le troquet. Je n'ai pas une seule fois tourné la tête vers les caravanes. Je m'en fous pas mal des caravanes. Je ne veux pas y penser. J'ai oublié que papa est peut-être en train d'attendre ou de besogner dans la tranchée sud. Demain, son café ne sera pas chaud à son réveil. Ou pour son retour.

 

Où est passée Éléonore?

Il ne faut pas compter sur moi. Je ne peux que suivre cet homme.

 

Nous sommes montés sans allumer. Sa main tient ferme mon poignet. J'avance en tremblant. Il a ouvert la porte. Il la referme sans bruit. L'édredon a une bordure en vieille dentelle un peu malade. Une bordure du temps de Monique. Je m'assois au bord du lit. Je n'ose bouger.

– Il ne faut pas avoir peur, dit-il.

– Je sais, je sais.

... Tombent à mes pieds, tombent à mes pieds la chemisette, le jean qui s'empêtre dans mes chevilles et que j'envoie voler en l'air comme si j'étais seule. Avec les savates décidément en loques. Le soutien-gorge, la culotte très blanche vont rejoindre le reste.

Et voilà, voilà que cet homme que je connais si peu, que je connais si bien, qui en fait plus, qui en dit plus que tous ceux que j'ai côtoyés, choyés, rudoyés, aimés fraternellement – Louis, comme tu es loin –, voilà que tout devient facile, évident; la succession des gestes, une chorégraphie d'actes qui cognent en moi avec la violence du bull contre la terre des tranchées et immédiatement après un triomphe inconnu, une flamboyance : le plaisir. Une métamorphose qui bouleverse tout et m'empêche à jamais de réintégrer mon royaume rouge et noir, fantastique malgré ses frontières.

Battent sous mes tempes mille oiseaux de soie. Ils chantent avec moi un alléluia sans gaieté, âpre un âpre bonheur. Je sais que plus jamais je ne renoncerai à cette possession-là, que plus jamais je ne retrouverai l'INTENSITÉ si je ne la relie pas à l'amour d'un corps qui m'est donné. J'aime j'aime cet homme abattu, mort à demi, comme s'il m'avait offert toute sa force. L'aube est descendue depuis longtemps à travers le carreau et l'on recommence la même lutte, le partage de ces sensations qui s'accélèrent, complètement sincères. Je reviens d'un grand voyage qui a transplanté mes racines dans un autre sol. Je n'ai pas envie de dormir mais de mourir doucement, contre ce corps-là. Les yeux bleus n'ont pas cessé de me regarder, de m'ouvrir des contrées, des prairies de lumière. Je lui ai dit quand il a rejoint l'édredon sur lequel je m'étais allongée en grelottant malgré la chaleur :

– Regarde-moi jusqu'au bout. Tant que tu me regarderas, je n'aurai pas peur.

Il a allumé la lampe de chevet et il a entrepris le voyage tel que je le lui demandais. Et la lampe est toujours allumée. Elle mêle une clarté blanche, invisible, à celle du jour.

 

Oui, et alors?

D'avoir touché la lumière à pleines mains, je sais que l'on ne peut plus vivre comme avant. Il a des gestes, des mots qui ont criblé mon âme d'une mitraille d'étoiles que je vois en fermant les yeux.

Je l'ai quitté à la pointe du jour. Il ne voulait pas.

– Je t'aime. Éléonore je t'aime.

J'ai remis les vêtements. Il me semble que j'ai grandi depuis hier. Il m'aide à agrafer mon soutien-gorge. Il me retient contre lui.

– Reste. Reste encore.

Habillée, debout devant lui, je le regarde. Lui aussi s'est habillé. Et je lui en sais gré. Je n'aurais pas aimé le voir s'endormir sans moi, loin de moi. Ensemble, nous avons entrepris cette étrange fête, ensemble, nous touchons la rive de l'aube.

– Au revoir, Lucien.

Il a allumé une cigarette. Il me la donne.

– A tout à l'heure, Éléonore.

J'ai couru jusqu'au lavoir. Tout est baigné dans un bleu minéral, un bleu d'avant la création. Je ne quitte pas la couleur bleue, c'est mon pavillon. Ma couleur, ma fierté. Dans le bleu j'ai roulé une nuit entière, entièrement nue dans le bleu.

« Le bleu est inhabitable », a dit Lucie. Le bleu des yeux de « D » était inhabitable.

Habitée entièrement de bleu. Bleue est ma peau, et cette ombre qui descendait tout au long de mes membres, mes membres qui tremblaient. La terre tremble sous le choc des hommes qui la forcent, l'aident à recevoir leur volonté. Et ma volonté à moi, aussi véhémente, exigeait d'être cette terre-là. Bleue. Je joins ma bouche à ma bouche en me penchant sur l'eau. Je bois. J'ai soif. Quelle allégresse de rencontrer la fraîcheur après ces heures qui cognaient et ces heures aveuglantes à force d'éclat.

Boire. Comme une bête qui a longtemps couru. Boire et tremper mes mains mon visage dans cette eau que je ne pense même pas à sécher avec mon mouchoir.

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