La Marie-Marraine
Deuxième Partie - Description des Hommes de Chantier
DEUXIÈME PARTIE
DESCRIPTION DES HOMMES DE
CHANTIER
« A moi les réverbères, la terre entière m'abandonne. »
(Cri d'un homme de chantier recevant son préavis.)
OceanofPDF.com
La vie est rudement chouette depuis que nous avons planté maison dans la région de Lille. Pourtant la famille s'est encore réduite du fait que Paul a épousé Léonie, la fille du conducteur de bull de la Marie-Jeanne d'Arc, nommée ainsi parce que les hommes ont eu un mal de chien à lui enlever mille tonnes de pucelage en terre rouge. Paul et Léonie ont rejoint l'Arabie Saoudite. Paul travaille sur un chantier hérissé de puits et de derricks. Ils vivent en bungalow et comptent s'acheter une supercaravane avec chiottes synthétiques et douche incorporée derrière le coin vraie cuisine, évier inox, quand ils auront fini les deux années d'exil volontaire. Léonie, comme moi et nous tous, est née en caravane et nous avons connu fort peu de bancs d'école. Le fait de vivre seule avec papa a plutôt créé une distance entre nous qu'un dialogue. Si, comme je l'ai dit, les mots ne sont guère de mise entre nous, la réduction style tête à tête a enfoui encore davantage la conversation réduite aux mots utiles, pratiques, laconiques :
– Je t'ai repassé la chemise bleue.
– Ne t'inquiète pas pour ma gamelle. Je pars avant quatre heures.
– Je n'ai plus de bois pour le poêle. Et le butane est à sec.
Voilà de quoi nous parlons. Mais j'affirme très fort que notre amour existe. Ni mésentente ni conflit. Nous taisons simplement soigneusement ce qui pourrait nous entraîner sur les souvenirs en forme d'un corps, tout chaud une heure avant et réduit mélangé à la boue de la Marie-Décembre. Nous ne parlons pas plus de maman. Je continue de noircir mes doigts en cassant bois et charbon. Je besogne, je besogne et j'ai dix-sept ans qui piaffent au creux des hanches et lancent tout droit une paire de seins, raides comme des piliers de grue et que papa préfère ignorer. Rapports père fille jamais foncièrement à l'aise, il faut l'avouer. Surtout dès qu'on a perdu sa charpente d'androgyne botté en homme, cadenassée tout entière dans des tissus qui semblent tissés sur des roues de bulldozers.
Pas d'amoureux, pourtant. Mais un ami, Fouldroule, et une maison avec un toit et des tuiles et des murs et un plancher et un escalier et des chambres et des charpentes : Fouldroule et son bistrot. Dans le Nord, les bistrots sont des maisons et non ces vilaines caisses en verre et formica peu faites pour goupillonner des litres d'amitié. Notre douceur, quand on vit à cent pour cent sur un chantier, c'est le bistrot isolé, en plein bord des champs ou d'un bois, touchant, effleurant les engins en rut.
Pour aller chez Fouldroule – et nous y allons désormais souvent – on monte trois marches en pierre noircie, colmatées à jamais par les semelles lourdes de boue. On pousse une porte qui fait cling cling parce que Fouldroule y a fixé un rang de clochettes et de grelots. On entre dans une pièce moyenne, donnant sur un jardin à la porte constamment ouverte par laquelle vont et viennent un coq et quelques poules endurcis, habitués aux hommes et aux femmes, plutôt familiers et sans rancune devant le long couteau de cuisine pendu derrière le bar. Fouldroule sert le café et le genièvre dès cinq heures du matin. Son jardin, c'est sa passion. Il y cultive ses légumes et des fleurs, ravissantes, petites, bleues, blanches, parme, que les gens d'ici nomment « les poings-de-l'amour ». Poings fermés en hiver, ouverts en été, humides, exigeant l'eau du printemps. L'amour aurait donc ses saisons, ses refus, et ce repliement en corolle hermétique? Poing-de-l'amour... Poing fermé... Nous sommes arrivés en automne sur la Marie-Marraine. Et en automne, la première fois, chez Fouldroule. Je ne sais pourquoi, il m'a tout de suite aimée, au sens très pur, total, il est devenu père par le regard dès nos premiers mots. Il m'a donné les branches bleutées de ses fleurs et une pousse de géranium dans un pot rempli d'une belle terre douce à la main, chaude. Fouldroule a soixante ans, en paraît cinquante. Par comparaison, papa a l'air plus vieux, tassé dans son silence, ses deuils enfouis à grands coups dans la terre.
Fouldroule porte un pull rayé, un pull marin tricoté par sa seconde femme, celle qui est partie voilà cinq ans avec un gars de la ville :
–Un patron de restaurant. Ridicule, maigrichon, bourré de tics, crachotant tout le jour, mais plein aux as.
Il en parle encore, de sa femme. Et suivant son humeur, sa joie, ou sa tristesse, il la bourre d'injures ou d'étoiles. Bref, il l'aime encore et je courbe un peu le front, incapable de comprendre comment l'amour peut, lorsqu'il a été blessé à mort, s'organiser quand même une bonne petite vie avec des rires et des compensations.
– L'amour... Bien sûr, l'amour. A ton âge, on y pense, on l'exige les yeux fermés, en aveugle, sans rien comprendre ni partager... Au mien, la seule qualité qu'il est capable de devenir, ce foutu gros amour, c'est de ne plus nuire à personne...
Il cligne un peu de l'œil, gêné par la fumée de sa gitane maïs :
– Et encore... Je ne suis pas sûr qu'il soit capable de ne plus nuire... Ah, mon petit chat, si j'osais, je te dirais « n'aime jamais ». Enfin, jamais de ce qu'on ose appeler aimer. Mais tu vas dire que je ne suis qu'un vieux con. Et c'est sûrement vrai. Sinon, pourquoi serait-elle partie?
... Il sert le Ricard et le genièvre avec ses mains de montreur d'ours, d'étrangleur de Persépolis. Il raconte la Résistance. Fouldroule, c'est son nom pendant la guerre.
– On n'est pas des héros. Si on a fait les marioles, en 43, c'est qu'on n'avait pas le choix. J'ai fui la Prusse-Orientale plus par trouille que par conviction. Je suis entré dans la Résistance au même titre que beaucoup d'autres : pour pouvoir becqueter. D'abord pour pouvoir becqueter. Là, j'ai trouvé un ramassis de couards, des pauvres types pas foutus d'aller chercher un colis dans les bois de Dourlon... Je me souviens d'une nuit. Une drôle de nuit. C'était en décembre. Il gelait tellement que la goutte d'eau de la pompe pendait, raide comme une pierre. Je savais, je connaissais trente gars, cureton compris, qui banquetaient au marché noir. Et pas un, tu m'entends, pas un ne s'est proposé à m'aider pour récupérer le colis, j'y suis allé à vélo, ce vieux clou qui est dans ma cave. Et j'ai ficelé la chose avec des tendeurs, comme un sac de patates... Malgré le froid, je transpirais. Des grosses gouttes sur les joues, le long du dos... Et les Allemands partout. La trouille, fillette, la trouille. Une vraie trouille... Crois-moi, il n'y a pas de quoi avoir honte d'une vraie trouille. On n'est pas des héros.
– Mais Fouldroule, pourquoi les héros n'auraient-ils pas peur? Pourquoi auraient-ils honte de leur peur?
Je ferme les yeux. Et nous, nous, avec nos morts qui ne nous arrachent – apparemment – aucune plainte, qui n'entravent en rien le rythme de notre vie, peut-être, peut-être sommes-nous des héros... Je tourne lentement la tête vers papa qui écoute Fouldroule avec cet air d'attention profonde qu'il voue aux paroles des autres et je le désigne du menton :
– Mon père est un héros.
Il rentre un peu les épaules, le héros. Il déteste toutes formes de compliments. Et puis il n'est pas habitué à être loué par un des siens. L'adoption brutale de Fouldroule à mon égard le remplit d'un sentiment compliqué derrière lequel il s'efface encore davantage. Peut-être Fouldroule m'apporte-t-il les mots que papa ne peut prononcer. Aussi, il pique du nez dans son verre d'hydromel, cet alcool de miel que j'ai pris la première fois pour du vin blanc. Première méprise première cuite. Fouldroule riait tandis qu'il échaudait une bassine de frites. Des frites grasses et salées, poivrées au milieu. Un saladier pour deux, comme en Belgique toute proche.
Lors de ce premier dîner chez lui (et croyez-moi, des dîners chez lui il y en aura d'autres, c'est notre luxe, notre Pérou, notre Byzance), dîner arrosé d'hydromel, j'étais tellement soûle que je roulais sur son épaule et celle de papa en répétant :
– C'est ici que je veux vivre... Sur la Marie-Péniche vogue la péniche vogue et la maison de Fouldroule en est le port...
Pauvre moussaillon déséquilibré sous les afflux, les vagues d'alcool blanc, je riais, et Fouldroule, ravi, gueulait :
– Qu'est-ce qui m'a foutu une môme comme ça! trois verres et il n'y a plus personne!
Oh si, j'existe. Et ce n'est pas l'hydromel qui brûlera mes exigences en ripailles. Le père de Fouldroule était un éclusier trouvé mort au givre de décembre. Il lui a laissé cette maison, depuis arrangée en bistrot – idée de Monique, la préférée, la méchante, la fugueuse – une maison qui a perdu la moitié de ses tuiles parce que Fouldroule les a données à de plus pauvres que lui :
– Prends, mon gars. Il y en aura toujours assez pour couvrir mes cornes.
Derrière la maison de Fouldroule, coule un canal glacé, traversé d'herbes en forme d'algues. Les péniches vont vers Amsterdam et elles passent, lentes, au milieu des écluses ouvertes, qui battent leurs ailes noires contre la pierre qui a fini par refléter le canal tout entier : vert jaune et encore vert avec des nuages gris qui écument ses bords.
De l'autre côté de chez Fouldroule, de l'autre côté du canal, de l'autre côté des écluses, il y a notre usine, notre champ de bataille : la future autoroute qui doit grimper jusqu'à Bruxelles. Terminus Paris. Nous ne savons pas encore quel numéro elle portera.
Le bar de Fouldroule a les coins tournés : un vieux missel constamment écorché vif d'hommes ivres qui luisent et qui rotent, fichés entre deux verres, dos tournés au chantier qui, patient, les attend. Patient comme une femme amoureuse.
Un dîner chez Fouldroule, c'est le Bon Dieu en culottes fendues.
Après les grosses crevettes gorgées de sauce et de pièges poivrés, délicieux, arrivent un lapin sauté aux oignons, une salade aux lardons et des fromages ronds et durs que Fouldroule prétend avoir conservés depuis la guerre. Un optimisme de barbare m'envahit devant cette abondance, cette variété vigoureuse au palais, stimulante et qui ne donne qu'une envie : recommencer. Si la gourmandise ose se classer parmi les péchés mortels, je n'ai pas même l'espoir du purgatoire. Ce qui fait mon paradis, c'est l'ensemble de mes sens lançant amarres partout où on les hèle et toujours avec des yeux plus grands que le ventre.
Quels que fussent nos chagrins, la rudesse de notre vie, rien n'a jamais entravé notre appétit inattaquable. Je suis née après la guerre, je l'ai dit. Je me demande comment ils firent pour endurer la faim. Notre budget est celui de notre condition : ouvrier. La table abondante, les cigarettes, et le strict nécessaire concernant le confort et les vêtements. S'embourgeoiser, dans notre vie, c'est se priver de nourriture pour acheter une belle caravane flambant neuf. C'est ce que papa a toujours refusé :
– Je ne peux pas fréquenter les gars des belles caravanes. Je ne suis pas à l'aise avec eux.
D'ailleurs, les belles caravanes, quand il y en a, plantent demeure à quelque distance de nous : un peu comme les H.L.M. éloignées des résidences dites pavillons. Même esprit. Même caste. Améliorer son confort et planter une antenne de télé dans le nombril de sa bicoque, qu'elle soit sur terre ou sur roues, départage nos fréquentations et notre état d'âme. Le conformisme se glisse partout. Il a sa peau d'anguille et ne sait pas muer. Les ouvriers l'apprécient autant que le public des villes, niché derrière leurs murs. Une pioche dans la main donne l'illusion de la simplicité, cependant, au-dessus de la pioche, il y a le conducteur d'engin, qui, aveugle, fonce en plein sur la terre crachant ses noyaux et au-dessus des dumpers et des bulls, gueulant et organisant le tracé du travail, il y a celui qu'on appelle « Chef ». En l'occurrence papa qui pourtant est le plus modestement logé. L'ambition de la pioche c'est de se hisser au niveau du bull et de concasser avec une illusion de puissance ce qu'elle a au préalable cassé. Pioche devenue bull, à son tour, donne des ordres, des gros mugissements de klaxons sur la nouvelle pioche fraîchement débarquée d'Istanbul ou de Sétif. On n'en sort pas. Sauf que l'on a parfois de bons moments et cette sacrée fureur de vivre qui nous ferait dégueuler toute la terre de tous les chantiers du monde sur le crâne de tous les pouilleux de la vie.
Le chantier, c'est le monde de la hiérarchie en blouse de copinage, de grandes beuveries et de lourdes heures sans répit. Chef chef chif, comme disent les bronzés toujours à côté de leurs bottes et de leurs syllabes. Sauf qu'ici on ne les insulte pas. Puisque nous avons les mêmes conditions de vie. Alors ils se sentent, non pas français, ce qui serait stupide, mais pleinement arabes ce qui est bien. Les complexes leur suintent de partout dès qu'ils vont, le dimanche, à la ville. Costume sombre, cigarettes dans un étui, porte-cartes en plastique noir, ils vont à Lille ou à Cambrai. Quelquefois à Bruxelles. Ils s'engouffrent au cinéma, cherchent le coin des putes. Les putes sont les meilleures filles du monde, bien plus sympas que les psychiatres et les masseurs. Et moins cher. (Elles devraient être remboursées par la Sécurité sociale. Là où il y a des putes, il y a le soulagement, la détente. Si j'en avais eu le talent et à condition de n'avoir aucun mec sur le dos, c'est un métier que j'aurais aimé. Un bon métier. Un métier de bon cœur. Un métier utile, difficile, humain. Un métier pour vraies femmes. Faire la pute pour une femme c'est comme faire du chantier pour un homme.)
Donc, les Algériens, les Turcs cherchent le coin des putes. Ils reviennent le dimanche soir ou le lundi à l'aube. Costume un peu défait, porte-cartes vidé de leur argent, parfois la police leur a demandé leurs papiers. Ils les donnent sans résistance. Leurs copains de Paris leur ont parlé des passages à tabac. Ils froissent un ticket de cinéma qu'on retrouve collé sur le plancher des bungalows. Le lundi, ils sont moins gais qu'au départ. D'Arabes, côté public, on leur a fait sentir qu'ils n'étaient que des bicots. Le chantier leur rend une lettre de noblesse : des hommes. Utiles. On a besoin d'eux. Des hommes. Et rien que ça. Des hommes dans une équipe et non des bougnoules en costume du dimanche.
Je les aime bien.
Ahmed est le plus drôle. Il rigole tout le temps. Il est né gai, c'est-à-dire transparent au malheur, respirant bien. Bien à fond. Il siffle et aime feignasser dans le soleil. Les beffrois du Nord l'épouvantent. Qui oserait lui lancer la pierre à part les chefs d'agence? Ahmed fait du très bon café et des couscous réputés parmi tous. Il m'a appris quelques mots d'arabe. Il cause tout le temps. Il refuse de faire le ramadan. Il croit faire des jeux de mots (et en fait) en précisant qu'il préfère au ramadan le ram'dam. Il envoie toute sa paye à sa famille et garde l'argent du déplacement. Il aime les histoires, les salades, les disputes et les grands couscous accablés de cent légumes, de sauce forte qui emporte la bouche et la tristesse. Il a trois enfants. C'est-à-dire trois garçons. Les filles ne sont pas comptabilisées. Il est philosophe :
– Un jour les filles ne compteront plus pour des pois chiches.
Vivre, vivre... J'enrage de n'avoir pas l'éternité, de régler mon compte avec ces années trop brèves qui me sont imparties. Vivre.
Papa, je t'aime, Fouldroule, je t'aime. Et d'autant plus que chez toi j'apprends la reconnaissance du ventre, comme un peu plus tard je la vouerai à Lucien qui m'en enseignera une autre portant un beau nom en fer de bétonnière : orgasme.
Pour l'instant, je bouffe et bien : la salade aux lards fond dans la bouche, purée salée et acide, soutenue de poivre et d'huile d'olive. Succulence qui oblige à fermer les yeux. Prémonition des félicités futures. Vivre. On boit bien, également, chez Fouldroule, mon copain Fouldroule. Pourquoi n'aurais-je pas un copain, simplement parce qu'il est bon, massif, généreux, formidablement généreux et qu'il m'oblige à ne plus penser constamment à Louis, Louis ma beauté mon amour mon orphelin enfoui sous une sale terre râpeuse sur la beauté de ses yeux? On boit. Un blanc sec, rugueux, une vraie toile de bure pour capucins engraissés aux as. Un autre blanc, plus doux, une caresse traversée d'éclats pour secourir les crevettes qui emportent mon palais tout droit dans un enfer de joies. Un rouge quasiment noir qui endiable tous les fromages et moi avec eux, et enfin l'hydromel avec la tarte au citron, couchée, grasse infante sur un plat vert reinette. Couleur, goûts, odeurs, sarabande des sens. A la faveur de tant de bienfaits, j'entre dans une zone bienheureuse où se mélange le chuintement agréable des écluses, des moteurs d'engin et des veines derrière les tempes qui font tch tap et transforment le plafond en une nappe volcanique, rouge jaune et encore rouge... Tout comme le teint des autres convives en bout de table : Le Guilledic, bavard, court sur pattes à la limite du nanisme, surmonté d'un torse puissant, singulièrement poilu et d'une tête carrée, à forte mâchoire, sourcils en nids de coucou et prunelles indéfinissables, sans cesse en mouvement. Le Guilledic possède un bull et l'entreprise l'a loué, lui et son bull, le temps du chantier. Il loge dans une supercaravane que par superméchanceté il a plantée parmi les nôtres pour nous éblouir, c'est-à-dire au milieu de celles de Lucie et Dromner, de Carvinet et sa nombreuse progéniture protégée par la grosse matrone, Éliette, leur servant de bonne et de mère, face aux bungalows des Portugais, des Arabes et des six Turcs mélancoliques, charpentés en géants et doux comme eux. Sauf qu'il faut pas, comme on dit, les faire sortir de leurs gonds ou alors là, c'est la fin des haricots. Empaler, découper, brûler vif, lancer à toute volée l'ennemi contre les rochers, ils sont capables de tout. Sauf de méchanceté.
La Marie-Péniche, disons-le tout de suite, la Marie-Marraine, a un corps plus grand que toutes celles que nous avons foulées : six kilomètres de pistes pour joindre un remblai au déblai, pilons, monceaux de sable derrière lesquels les gosses se cachent et jouent à la guerre pour imiter papa maman, groins de ferraille, buffles de planches, moellons à assommer un troupeau de bœufs, poignées d'herbes hautes, vite déchirées par tant de roues lentes, sourdes et non muettes, voilà notre jardin, la garden-party de la ferraille, été comme hiver.
Le sanitaire se divise ainsi : l'affreuse baraque en planches, nantie de semelles en bois sculptées par les Turcs (et que fait donc ce Turc sur ce cabinet à la turque?), trou rond au-dessus d'une fosse peu profonde, nappée de goudron et de merde encore plus tenace par sa couleur et son odeur, ce sont nos chiottes, notre privilège, notre incontestable supériorité hiérarchique. On chie mal mais à l'abri, bien que le cul mordu par le vent du nord, qui, c'est bien connu, se glisse partout. De quoi éteindre les passions dangereuses. La main-d'œuvre des bungalows s'organise autrement. Bêche à la main, elle creuse son trou une ou deux fois par jour au fond du grand fossé surmonté par des mouches. Les Algériens, en guise de papier parfumé à la violette utilisé par Le Guilledic, s'éloignent au trou, comme on dit par ici, avec une boîte de cassoulet vide remplie d'eau et un gros caillou conseillé par le Coran comme récurant parfaitement les anus sans offenser Allah qui s'en fout bien, ça je vous le jure. D'ailleurs, Ahmed me l'a confié. (Qu'Allah s'en foutait bien du ram'dam et du papier cul en rouleau.) Ahmed va jusqu'à déféquer dans notre trou.
– Si je t'attrape, dit Dromner, je te fous dedans.
Respect au grade, quoi. Il ne faut pas mélanger les merdes. Elles puent déjà assez comme ça. Et beaucoup de Français ont du mal à chier après un Arabe, ça les constipe. Le chantier n'a pas encore dépassé cette illusion scatologique.
La caravane la plus bruyante – si on exclut le torchon qui brûle à grands cris chez Le Guilledic aux prises avec son bull et, plus dangereuse que son bull, sa femme Germaine – est celle de Carvinet. Sept gosses, dont l'aîné qui a quatorze ans entraîne tous les autres et les fils de Pedro dans les tranchées et le terrain encore vague, derrière l'écluse. Sept fois, Éliette a accouché derrière les volets peints en jaune. La dernière de ses filles a neuf mois et dort dans un panier en forme de baignoire. Les murs sont tapissés avec des images découpées dans Spirou et, sur le buffet-armoire à glace, il y a une boule de verre pleine de flocons de neige dès qu'on la secoue. Les flocons tourbillonnent autour d'une madone en plâtre qui regarde, résignée, couler le ruisseau dans lequel Bernadette Soubirous se baignait. Vivre, vivre.
Amalia, la femme de Pedro, et Pedrita, celle de Julio (Julio a un frère plus jeune qui vit avec eux, Gonzalo), lavant tout le jour, cuisinent des fritures, chantent des tyroliennes pleines de soleil et se sont groupées ensemble. Flanquées chacune de bébés dans les quinze mois, leur fierté c'est la propreté et au milieu de la saleté, de la poussière incurable, elles promènent sur leurs genoux des poupons en rose mousse, chaussonnés de blanc et de satin.
Une fois par semaine – le lundi – on se retrouve à la mare-lavoir, aménagée devant les écluses. Les paquets de chemises, les draps, les bleus raides de terre dans les grands paniers que l'on porte à deux, lessive en pochon posée là-dessus, on y passe la matinée. Pendant ce temps, une des femmes reste aux caravanes, pour garder les plus petits. Ce jour-là, c'est nous qui lavons son linge et la semaine d'après, on change de lavandière et de nourrice.
Sauf Éliette qui bat dans une bouillie infecte les couches salies de la dernière-née, les autres utilisent les couches à jeter, car, il ne faut pas se plaindre, lentement le progrès vient jusqu'à nous et saute par-dessus l'écriteau « Interdit au public ». Des grands pochons de Bébé Confort s'entassent sous les lits, se vident et se remplissent ensuite d'épluchures, de boîtes de conserve, de pots de Nescafé vides. Le tout va à la décharge, une fois par semaine. Pedro ou Gonzalo ou Musta ou Omar font office d'éboueurs. Poubelles et sacs bourrés, entassés sur le plancher arrière de la 4L d'entreprise, c'est la balade, le dimanche soir, à travers les pissenlits et la rocaille, jusqu'au terrain torturé d'engelures où jouent les gosses après l'école. Dans un grand trou carré, dégringolent les kilos malodorants balancés par deux bras bruns. Toute la pelure de notre quotidien a basculé. Ensuite, une fois par mois, la ville (le public) offre quand même son appareil de destruction antipollution et c'est la grande coulée d'une lave incolore, corrosive, épaisse et gluante qui réduit peu à peu le contenu de la fosse commune. Ce jour-là, tous les mômes des caravanes se groupent autour de la sournoise flambée. Le contenu de nos poubelles est devenu cette pâte qui gonfle de cloques, laisse éclater de-ci, de-là une grosse bulle, une bulle de chewing-gum. On dirait une tarte qui gonfle dans le ventre du four. C'est doux, chaud, épais, moelleux bien plus que nos matelas doublés de couvertures pour les épaissir. Bref, on se coucherait dessus, peut-être y passerait-on une vraie nuit sans le moindre trouble si on ignorait qu'il s'agit d'un tas de merde en train de rendre l'âme on ne sait où.
Laver, cuisiner, frotter, torcher, vivre. D'un côté, il y a les hommes, de l'autre, il y a nous, les femmes. D'ailleurs, c'est ainsi que l'on se désigne quand on veut parler d'un camp ou de l'autre. On se désigne en se servant de la grande appellation biblique, sans nom, ni prénom : les hommes (chantier roues siège grues engins genièvre coups alcool chantier), les femmes (gamelles gosses lavoir laver lavons savon torchon gueulantes genièvre chantier).
Notre présence ici dépend des hommes. Mais à la différence des femmes en H.L.M. ou à la ville, nous bénéficions des privilèges de notre vie. Rude, elle nous fait rudes et nos hommes nous craignent. Nous avons le droit de gueuler, de cogner quand ils ont bu. Nous savons toutes manier un homme qui a trop bu. Cela fait partie de notre éducation. Nous avons le droit de le jeter à coups de pieds hors de la caravane le temps qu'il cuve. Nous avons le droit de rire. Nous avons le droit de rire avec eux et avec les Algériens. Nous avons le droit de boire du genièvre. Si besoin était nous aurions le droit de manipuler un fusil. Nous n'avons pas le droit de ne pas les servir. Nous n'avons pas le droit de les laisser tomber. Comme ils n'ont pas le droit de nous refuser gîte pitance et argent. Tout est dans l'ordre.
Il y a aussi nos distractions : échange de journaux. Confidences, Nous deux, la Maison de Marie-Claire qui nous arrache des soupirs d'envie :
– T'as vu cette bicoque, là, avec tout plein de fenêtres et un escalier qui tourne autour de la cheminée?
– Moi, chez ma grand-mère, quand j'étais petite, je dormais dans une chambre comme celle-là : mansardée, qu'ils disent. Avec du papier rempli de fleurs et des rideaux pareils. Seulement grand-mère, elle ne l'a pas fait exprès. C'était comme ça depuis toujours. Les mansardes, chez nous, ce n'était pas pour faire chic.
–Et toi, Lucie, ça te dirait une cuisine avec tout automatique et une pièce rien que pour déjeuner?
La place, la place. Voilà bien un de nos plus grands problèmes malgré les astuces qui finissent toujours par s'épuiser. Où mettre le sixième gosse? Les allocations ne suffisent pas à changer de caravane. Sauf chez Éliette et Carvinet qui économisent depuis dix ans. Mais ils n'ont pas encore la somme suffisante pour acheter de quoi les loger tous convenablement. Le sixième gosse se serre dans le lit de l'avant-dernier et ainsi de suite... Le dernier-né dort dans un panier bricolé par l'homme, garni de cretonne par la femme.
Le linge sèche sur un fil qui traverse tout le camp des caravanes. Chemises gonflées par le vent, bossues, pantalons raides, dégoulinants pour simplifier le repassage, dessous de nylon et tout là-bas, mes soutiens-gorge et mes slips qui tiennent dans la main refermée car c'est mon luxe depuis quelque temps : les beaux dessous. La dentelle. La soie invisible. Commandés aux Trois Suisses, ils arrivent deux semaines après et je défais le paquet léger comme une lettre. J'ai les mains joyeuses, maladroites, je déplie cent grammes de nylon rose. C'est beau. Un peu rêche. On voit tout à travers. Le chantier vu de derrière ce filtre a des membres tendres, lilas chair, chair des lilas. Tout devient doux, précieux, filtré par le tamis irréel.
–Tout ça, c'est bien beau à ton âge, grommelle Éliette qui fixe, à coups de pinces à linge en gros bois, ses énormes porte-tétons à baleines. Mais au mien ça te passera... tu choisiras du solide et du qui dure...
Qui dure.
Combien de temps vont-ils durer, mes seins doublés de soie, combien de temps? Les mamelles d'Éliette me remplissent d'un effroi compliqué. Est-ce possible que son sec et maigre époux dorme là-dessus comme il l'a prétendu un soir de cuite? Éliette dit que les hommes aiment les gros seins. Moi je trouve qu'à moins d'être mince par ailleurs, les gros seins capables de remplir une lessiveuse se portent comme une infirmité. Mais si j'allais enfanter à tour de bras, commettre une marmaille piailleuse qui abolira ces deux fruits sensibles qui ne demandent qu'à vivre?
Mais non. Voyons, Éliette a dit « à mon âge ». Mais quel âge a-t-elle donc? Sa dernière a neuf mois. Éliette n'a pas quarante ans. Cette matrone au cul plus large que le bungalow des Turcs n'a pas quarante ans. J'aurai donc doublé de volume en doublant mon âge?
Question de vie. Dans la Maison de Marie-Claire, toutes les snobs qui l'habitent nous narguent avec leurs cinquante kilos et leurs robes de bal dès dix heures du matin au milieu des bouquets japonais et des aquariums en verre où elles nagent pendant que monsieur va à l'usine (comme cadre supérieur). Décidément, la Maison de Marie-Claire nous fout collectivement le cafard. On se rabat sur Nous deux. Parce qu'au moins là, ça pleurniche d'histoires où il y a des femmes délaissées, des hommes méchants et un beau conquérant qui porte un costume de la Samaritaine, des ongles soignés et qui vient sauver l'agnelle de ses sanglots. Et puis il y a les problèmes du cœur. On en raffole. Biche éplorée, biche en détresse, ça remue Éliette, ça fait ricaner Lucie et on se marre un peu. Et puis on lit Viviane, Clélia, Irma, Sandra, tous les romans-photos, parce qu'il y a des images. Et ça nous donne des idées pour les mises en plis. Papa ramène l'Humanité Dimanche et Nord Matin. J'en fais les mots croisés. Et puis je relis Germinal, l'Assommoir, les Trois Mousquetaires. J'ai prêté l'Assommoir à Lucie. Éliette n'a pas le temps de lire des vrais livres. Les Portugaises ne savent pas le français. Germaine, je ne peux pas la piffrer. Mais pour Lucie, ça a été la révélation. Elle s'est souvenue qu'elle travaillait pour vivre depuis l'âge de quatorze ans. Germinal l'a bouleversée. Elle pense à notre condition, à nos hommes. Ici, jamais vous n'entendrez parler de grève. D'une vraie grève. Le chantier est si fascinant par son exigence même que, malgré les jours de mécontentement, ils travaillent : voilà où est le piège. Et nous y sommes si seuls... Quel syndicat en prendrait la défense?
Nous sommes si seuls.
Il y a une expression courante sur les petits chantiers d'autoroute : « faire la gueule ». Quand un ouvrier a été mécontenté (en général parce que les acomptes n'arrivent pas) il « fait la gueule ». C'est-à-dire qu'il ne travaille pas vingt-quatre heures, deux jours au maximum. Mais il n'y a jamais une action collective. Une équipe entière ne fait jamais la gueule. Faire la gueule, c'est une partie infime de l'équipe elle-même réduite. Le conducteur de bull, ou bien le bungalow des Turcs ou Ahmed. Quand il y en a un ou quelques-uns qui font la gueule, ils vont chez Fouldroule, ils boivent et tous les autres se foutent d'eux.
Lire un vrai livre nous donne envie de « faire la gueule ».
Lucie est mon amie.
Si je parle d'elle, c'est que pour la première fois de ma vie, j'ai une amie. Frottée uniquement au souffle, aux contours, au silence, à la pudeur et l'exubérance virils, située en tant que sœur, fille, camarade par rapport à eux, je ne me suis jamais laissée aller aux confidences, aux complaintes, ou seulement aux plaintes dans les malheurs ou les jours dits difficiles qui rendent les visites au lavoir impossibles le premier jour. Mal au ventre, recroquevillée sur le lit une place, abrutie d'aspirine – le seul médicament que nous connaissons – je me tais. Papa, laconique, dit seulement :
– Bon. Eh bien repose-toi aujourd'hui. Je préparerai la gamelle.
Les autres femmes racontent ce qui les atteint dans leur peau, des choses dégoûtantes, barbares. Je les entends au lavoir. Je les entends lorsqu'elles tricotent, le soir où le temps est doux, réunies chez Amalia ou Éliette. Je les entends, mais en fait, je ne dialogue pas. Je réponds à peine. Je m'exclus très vite du moindre groupe. Amour de la solitude, besoin de silence, gratitude vers les sentiments violents, entiers. Il n'y a que chez Fouldroule où je me libère un peu. Je libère mes mots, je débride ma pensée. Reconquise au vocabulaire masculin, je retrouve ma réalité de vie, presque mon habitude. Des mots d'homme, des plaisanteries d'homme, des brutalités d'homme et cette folle tendresse d'homme que Fouldroule me voue et que je lui rends.
Or, j'ai connu Lucie. Elle a vingt-quatre ans. Deux fillettes dont l'aînée, Charlotte, a quatre ans et la petite la suit de dix mois. Lucie, au contraire de ma pâleur de brune, a les joues fougueusement irriguées de rose vif, les cheveux blonds, en cendre blanche au-dessus d'un corps robuste, hautement porté sur des belles jambes sans bas. Elle tient fermement ses filles entre ses bras quand elles s'endorment. Toute sa famille rayonne du même blond né quelque part au fond de l'Alsace, une Alsace très proche de l'Allemagne. Les gars l'appellent une belle fille mais n'osent pas le dire trop fort à cause de son mari, Martial Dromner, dont les vingt-six ans éclatent sous le même blond qui fait remarquer sa tête au milieu de tous ces bruns hissés sur engins ou enfouis dans la terre. La terre ouverte. Dromner est bleu de prunelle, à la manière des chats siamois : un bleu traversé d'une nappe rouge, inquiétante, reflétée par le rouge de ses pommettes. Blouson sur l'épaule, il avance, au milieu des gars, à la manière d'un chef. Il seconde papa et vit à haute voix sa grande obsession, son inguérissable nostalgie : le regret de l'armée. Sept ans dans l'aviation, à l'aise jusqu'au bonheur dans un univers où les mots « gros légume », « sergent », « avion » remplacent pain, vin et sel. Dromner n'a vécu que dans les univers d'hommes, les rivalités d'hommes. Quand il a connu Lucie, elle était serveuse dans un des restaurants de la base. S'il en est violemment tombé amoureux, je doute qu'il l'aime parce qu'elle est une femme. En emmenant Lucie, il emmenait son meilleur temps, celui où elle servait ses copains et lui-même, seule Madelon, plante lisse et femelle, à l'aise parmi hommes et avions, les uns se départissant mal des autres. Le chantier, pour Dromner, ce n'est jamais que la suite de l'armée, le tome II de son existence qui n'entend pas quitter les joujous de mâles. Le chantier c'est aussi la permission de faire toutes les conneries. Tout enfant, il fabriquait des maquettes fantastiques, entre l'engin de guerre et la construction d'autoroute. Adolescent, il s'est engagé volontairement et adulte (si l'on appelle adulte le fait de choisir un métier), il a braqué toutes ses antennes vers des engins plus gros, des hommes plus rudes, ne redoutant ni gel ni soleil ni les treize à quinze heures quotidiennes sans compter le dimanche matin, le halètement du chantier l'exige. Quand il nous croise au lavoir ou sur la route jamais achevée, il semble ne pas nous voir. Il part sans un mot, se couche en silence, promène une prunelle totalement vidée de son expression dès qu'elle tombe, par hasard, sur l'une de nous. Il reprend vie, parole, demeure, délire, délire d'amitié aussitôt qu'il se trouve avec les siens.
Si j'ai aimé tout de suite Lucie c'est parce que, à la différence de toutes les autres, elle rigolait de ses déchirures. A elle, j'ai parlé de Louis. Et tandis que j'épluche des patates pour la soupe, elle repasse au coin d'une planche-table et avoue qu'elle a raté sa vie.
– Lucie, qu'est-ce que la vie pour toi?
– Des tas de choses. Entre autres entendre le pas de son homme tout près et savoir que c'est pour moi qu'il revient. Vivre dans une vraie maison. M'allonger dans une baignoire avec de la mousse jusqu'aux oreilles. Porter des boucles d'oreille en or. M'acheter un salon anglais. Travailler dans un bureau.
– Un bureau? quelle horreur...
– Oui, un bureau. Avec des grandes fenêtres, donnant sur une vraie rue, et non pas avoir tout le jour et toute la nuit ce chemin dégueulasse sous les yeux, cette boue, cette pluie que rien ne décolle, cette merde, et ces chiottes qui puent, jamais un instant tranquille. La solitude mais pas le calme. Ah, s'il n'y avait pas les gosses...
–Que ferais-tu, s'il n'y avait pas les gosses?
– Je serais depuis longtemps à la ville. Je travaillerais. J'aurais mon studio ou une chambre et le samedi j'irais dans les magasins.
– Tu n'aimes pas les chantiers?
–Je les hais. A la base, c'était différent. Je rentrais tous les soirs chez mes parents. La maison sentait l'encaustique. Et mes parents avaient fait installer le chauffage central. Depuis que je suis mariée, je gèle. Ou je crève de chaud. Quand tu penses que j'ai perdu les eaux ici et que j'ai accouché de justesse à l'hôpital parce qu'un gars passait par hasard...
– Et Martial?
–Jaloux... brutal. Quand il a un coup de trop, il cogne. Moi aussi du reste. Un jour il a lancé la cafetière sur le mur. Je l'ai évitée de justesse. C'est un sale con à ses moments. Pourtant il tient à moi, je crois. On a eu des beaux moments. J'étais prête à tout pour le garder. J'étais folle de lui. J'étais folle. J'avais seize ans. Voilà cinq ans que l'on traîne d'un chantier à un autre. Je lui ai proposé de faire le déplacement seul et de me laisser dans une ville, un point fixe. Ne serait-ce que pour l'école des petites. Il n'a pas voulu. Il est malade de jalousie.
– Et si ça dure toute la vie?
– Je me flinguerai avant. Non. Je te raconte des bobards. Je ne me flinguerai pas. Ce n'est pas mon genre. C'est plutôt le sien si le chantier virait au vinaigre pour lui... Ce sont des choses qui arrivent, le chantier qui vire au vinaigre, c'est-à-dire qui n'a plus besoin de vous, et à part faire la gueule, que veux-tu que l'on dise pour se défendre...
Alors elle se lève, ouvre le plus haut des placards :
– Tiens, regarde ce qu'il s'est acheté à Manufrance quand on était près de Saint-Étienne, dans un champ pourri de flotte avec une pompe à trois kilomètres et des chiottes sans porte.
A côté de la bouteille de Ricard – tout le chantier pue l'anis – des boîtes de Nes et des livres sur l'aviation, il y a une carabine. Une longue couleuvre noire, emmanchée d'un large cou en bois poli.
– Son grand plaisir c'est de faire des cibles, le dimanche, du côté de la décharge. Il m'en veut d'avoir des filles. S'il avait eu un gars, il lui apprendrait à tirer.
Elle craque une allumette et ses doigts aux ongles sans vernis portent une gauloise à sa bouche. Elle fume beaucoup. Les paquets de gauloises s'entassent dans une boîte à chaussures dans laquelle Dromner a rangé ses cartouches.
Elle n'a pas besoin de m'expliquer ce qui se passerait dans la tête de son légionnaire extravagant si le chantier tournait au préavis pour lui (tourner au vinaigre). Je n'ai qu'à me souvenir de la mort de Gabriel Daunat, l'ami de papa qui s'est tué de deux coups au coin de la tempe à cause de son préavis. J'étais très enfant mais papa et maman en avaient parlé toute la soirée. C'était sur un chantier dans le Limousin. Une Marie et quelque chose. Du fusil à la tentation de l'utiliser, il n'y a qu'un pas. Les carabines ne peuvent tout de même pas toujours servir à flinguer les canards et les poules d'eau. Manufrance le sait bien.
OceanofPDF.com