La Marie-Marraine
Chapitre 3
Il sera dit que, décidément, la caravane de Doudou la Ferraille était destinée à être écrabouillée, anéantie, APLATIE pour respecter le terme qu'il emploie sans cesse comme s'il s'agissait d'une vérité (aplatir).
Depuis des années, on n'avait jamais vu sur un petit chantier d'autoroute une succession de telles violences.
La violence est une force dépensée contre le droit, les structures, les choses, les corps. La violence est l'expression éclatante d'un besoin, d'une révolte, d'un malaise. La violence est un excès d'électricité intérieure dangereusement accumulée. L'excès d'électricité peut provoquer la violence. La violence n'est pas nécessairement une mauvaise chose. Mais à ce niveau (au niveau du chantier qui se détraque individuellement) elle est une folie. Et la folie-violence, c'est l'aboutissement de l'échec. L'échec de l'intelligence, de la puissance de l'intelligence.
Donc, on n'avait jamais vu sur un même lieu, dans une saison donnée (sèche, particulièrement chaude), la succession d'une telle violence.
Est-ce à dire que le climat du Nord fouette le sang encore davantage que les terres à piment doux? Le Ricard, le genièvre, les Mazouts mortels de Fouldroule y sont pour quelque chose, admettons-le. Admettons aussi que cette plaine jamais unifiée, crevant de tous les rouges, suce ses hommes, les comprime et exige leurs forces jusqu'à la dernière.
Les problèmes des hommes côtoient étroitement l'ennui des femmes.
Problèmes et ennui ont engendré la violence. Si Germaine a entraîné encore une fois Musta sur le lit de Le Guilledic, c'est davantage par frustration (ennui) que par perversion pure. Les véritables voluptueux sont plus indifférents, plus joyeux. C'est ainsi que je m'imagine les rois fainéants. Des voluptueux. Donc des inoffensifs. Allongés dans leur très spéciale caravane, engourdis. Non violents.
Germaine a entraîné Musta sur le lit de Doudou la Ferraille.
Un beau lit, d'ailleurs : commandé à Manufrance, judicieusement pliable, avec des tiroirs sous le matelas ni trop dur ni trop mou et garni de draps de couleur. Or sur un chantier, dans les années 196., les draps de couleur sont un luxe, une rareté, une panoplie très Hollywood. Éliette a frappé Germaine au lavoir en partie aussi à cause des draps de couleur qui nous narguent, légers, flambant comme des drapeaux. Rose, saumon, pervenche, vert, jaune, c'est sur le jaune que le drame prit corps, si j'ose dire.
Le drame eut lieu l'après-midi même de cette journée importante.
Je suis restée pour commencer mon rangement. La chaleur grésille, arrachant sueur et soupirs à tout le monde. Les péniches qui se succèdent ont du linge qui sèche sur le pont. Et des chiens qui dorment, desséchés, la gueule ouverte. Les écluses, rabattues contre le mur de la rivière, ont ouvert leur gueule noire, humide. C'est le seul point de fraîcheur dans cet endroit sans ombre. Poupoune, devenue énorme comme la Marraine, dort, allongée dans le bac à sable. Elle grogne dans son sommeil. Elle enfouit son museau profond dans le sable. Elle cherche la fraîcheur. Je ne range pas. Pas encore. Je peins. C'est le plus urgent, pour l'instant : ajouter une branche bleue à l'amandier.
Pauvre papa. Les cours de comptabilité l'avaient aidé à pallier l'éventualité de ma solitude, l'arrivée de Lucien, tous feux braqués sur moi, c'est l'espoir de mon sort réglé, s'il lui arrivait malheur, comme on dit.
Il ne l'a pas dit, ce mot « malheur ». Rarement employé ici, où, précisément, il fonce avec la brutalité des éperviers. Les cheveux de papa ont blanchi. Je l'ai vu, quand il est reparti, lentement, sous le soleil d'une heure. Il a besoin aussi de régler son sort.
– Ton frère m'a écrit. Il compte aller au Tchad. Ils fabriquent un barrage par là-bas, ils en ont pour quatre ans...
Il donne des échéances, papa : quatre ans. Et des lieux géographiques : le Tchad. Ou la Cochinchine. Pour lui, pour moi, c'est du pareil au même. En vingt-quatre heures, la vie a séparé nos chemins. Avec l'obstination bovine et rotative des bétonnières. Parti le fils aîné, parti, en zigzag, pauvres débris, l'autre fils... Mais vite, vite, chassons l'image. Chassons le rouge par tout ce bleu contre lequel je prends appui.
Et qu'est-ce que nos morts sinon l'irréversible transformation jusqu'à la lumière?
D'abord la vision atroce de tout leur sang, leurs cheveux arrachés, leurs os brisés, puisque, chez nous, la mort prend le caractère d'une singulière mixture. Puis, passé les premières semaines pétrifiées, passé les heures où ils pourrissent, quelque part enfouis, coagulés à même le ciment des routes, des barrages, du béton, ils atteignent enfin, enfin ils atteignent l'inodore, l'incolore poussière qui les confond avec l'air, la lumière et touche en nous la miséricorde de l'oubli.
– Papa, je vais faire ma vie avec Lucien.
– Tu as raison. Peut-être seras-tu heureuse.
Heureuse? on verra bien. Pour l'instant ce que je vis a trop d'éclat pour ressembler au bonheur.
Je suis interrompue dans mes pensées par un bruit épouvantable, un ébranlement de tout le sol, qui me fait songer immédiatement à un tremblement de terre. Ceux qui foncent sous l'Italie. Ou le Tonkin. Ou le Tchad. Mais le Nord est rarement soumis à un tel ébranlement. Il se passe quelque chose. Suivent des cris, des glapissements, des tournoiements d'injures et de verre brisé. J'ai levé la tête, je quitte la fraîcheur de l'amandier, l'amandier Amour, et je regarde.
Je vais assister à l'extermination totale de la caravane de Doudou la Ferraille. Heureusement, la caravane est vide. Même scène que le jour de la fête chez Ahmed. L'ancien sergent grimpé sur son bull, sa tonsure luisant comme un beau cuivre, manches retroussées, la bouche tordue de tics, précipite l'engin au maximum de ses vitesses contre tout ce qui fut et ne sera plus jamais sa demeure. Parmi les injures lancées, on démêle les raisons de sa folie :
– Salope, salope, je t'apprendrai à baiser pendant mon absence. Salope. L'écrabouiller. Je vais l'écrabouiller et le salaud qui est avec toi.
Couchée sur le flanc, abattue dès le premier coup, la caravane grand modèle bat des roues. Tout un côté est en miettes et voilà que le gros bull, consciencieusement, concasse jusqu'à la dernière casserole. Collés contre l'engin, lamentables, pendouillent des bouts de draps roses et une partie du réfrigérateur. La caravane a l'air d'un poulet écrasé, les ailes en croix. Le petit sergent de l'armée française, décidément expert dans l'art d'aplatir, semble articulé par la conscience professionnelle. Le voilà qui unifie les débris, passe et repasse sur eux jusqu'à ce qu'ils aient rejoint le niveau du terrain. Un coup de goudron là-dessus et on ne verra plus rien. Mais cela ne suffit pas à Jo la Ferraille. A chaque roulement de son bull, il hurle :
– Tiens, salaud. Encore un coup encore un coup et encore un. Aplatis. Finis. Foutus. Ah, vous m'avez pris pour un conard. Eh bien, prenez...
... Le hasard a fait que, cette fois-ci, Germaine a couché avec Musta dans son bungalow. Elle a amené le drap jaune dans le bungalow de Musta. Elle veut bien coucher mais elle ne veut pas toucher leurs draps. Aussi est-ce une tête livide, chancelante, qui apparaît sur le seuil du bungalow des Turcs. Je reconnais difficilement Germaine dans cette silhouette blême, dont les hurlements couvrent ceux du petit sergent qui ne cesse de psalmodier avec des marches avant et arrière :
– Aplatis. Aplatis. Tiens, salope, tiens, salaud.
... Mais voilà que, soudain, il la voit, la salope, comme il dit. Elle a tordu ses mains de désespoir. (La violence se nourrit de désespoir, de sang, la violence de Le Guilledic atteint presque le grandiose parce qu'elle s'assouvit. Il en devient généreux. Il va tout perdre.)
Germaine tord ses mains de désespoir. Elle sanglote, ruisselle de pleurs, son maquillage se dilue dans du vert, du noir, du rouge. Son désespoir est farouche. Sa maison. Elle a perdu sa maison. Que peut-il lui arriver de pire?
Mais le voilà, le pire : c'est ce gros engin qui l'aperçoit dans le carré du rétroviseur. Le rétroviseur est l'œil, le troisième œil, l'œil que l'on dessine sur le front des martiens, des robots, des cyclopes. L'œil unique, le cyclope. Germaine a affaire au cyclope. Le gros engin a suivi le regard de l'œil. Il se retourne brusquement au risque de basculer sur lui-même. Le gros engin obéit méthodiquement à l'œil, l'œil relié directement au cerveau fou de Le Guilledic. Le Guilledic est frappé de folie furieuse. Comme d'autres d'un hoquet soudain. Inextinguible. Il veut se venger. Il va se venger.
Et c'est la course de Germaine poursuivie par l'engin-œil parmi bosses et cabosses. La mâchoire du bulldozer la serre de près.
– Aplatie, aplatie, la salope, gueule la pelle mécanique qui a la voix de Jo la Ferraille.
Quelques Turcs et moi-même, nous courons, épouvantés. Comment faire? Il a mis l'engin en quatrième et nul ne se hasarderait à couper la route au bull qui zigzague en soubresauts terrifiants, en écarts de direction, étant donné que l'engin vise la nuque de Germaine, la nuque décolorée, désarmée, que, crac, un seul coup de pelle suffirait à ouvrir.
Germaine, nu-pieds, hurlante, sans chemisier, les seins maigres, bleuis, est atroce à voir et à entendre. Les chiens de Dubois grognent. Poupoune, les flancs énormes, hurle plus fort que les autres, aussi fort que l'engin, aussi fort que Le Guilledic.
Fou. Le Guilledic est devenu fou. Voilà qu'il rit, maintenant ; un long rire, houleux, un sanglot. Rien ne peut l'arrêter. Et les Portugaises, tapies chez elles, ont tout bouclé. Elles se sont enfermées avec les enfants les plus jeunes. Musta, Omar, Hassan courent derrière l'engin. Je les ai suivis. Que va-t-il se passer?
De bosse en bosse, on va atteindre la route et avant la route la grosse tranchée qui craint l'eau et les chaos. Les autres mômes et les frères de la Marraine s'amusent bien, en revanche. Ils sont à la fête. La récréation continue. Pourtant la fin est proche. Dans une pétarade de 14 juillet, engin, homme, femme, tout a basculé dans la tranchée et ça a fait baoum badaboum. De grands jets de terre tournoient. Cul en l'air, les chenilles encore vivantes, désarticulées sur leur axe, seul le moteur a encore un peu de voix. Les Turcs se précipitent. Je n'ose approcher. Louis, Louis et ses soixante-dix kilos d'éclats rouges, la dominante du sang. Mais non. Je n'en reviens pas. Tremblants, mais vivants, voilà que M. et Mme Le Guilledic, couverts de bleus, de terre, le front fêlé, remontent au jour. Ma parole, c'est le couple du jugement dernier qui reprend corps et vie pour se mêler à nouveau aux vivants. Il ne faut pas croire qu'ils cessent de s'engueuler pour autant. Le refrain a repris, appuyé sur la même chanson, la chanson du petit sergent de l'armée française qui a été décoré grâce à la casbah aplatie :
– Aplatie, aplatie. Je l'ai aplatie.
L'armée lui a collé un traumatisme définitif. Et la course reprend à travers champs, en sens inverse. Sauf que la violence a changé de bord. Germaine est une grande femme maigre, laide, aux grosses fesses, aux grands pieds, aux seins bleuis. La violence fait saillir les muscles de ses avant-bras. Elle a ramassé une barre de fer (la violence est capable de décupler les forces) et c'est elle, folle à son tour, qui brandit sa haine. Cheveux raidis, jupe tournée, les pieds en sang, elle ne voit rien, elle ne sent rien.
– Je te tuerai, promet-elle au petit sergent qui chantonne :
– Aplatis, aplatis. Ils sont aplatis.
Ils croisent les frères de la Marraine qui leur tirent la langue.
Il a fallu deux heures à la dépanneuse pour retirer le bull désormais sans voix et sans mouvement. Papa est presque aussi effondré que sa tranchée. Tous risquent le préavis et tout est à recommencer côté ouest. Papa ne dit rien. Il réfléchit. Il suppute les chances de redressement avant les pluies. Il suppute les chances d'apaisement parmi les gars. Papa veut rester un bon chef. Un bon chef désamorce les drames, les histoires, et sait jongler avec les moyens du bord. Papa ne veut plus d'histoires jusqu'au goudronnage. Il ne veut plus d'histoires inutiles. Il sait démêler le mécontentement à cause du surmenage et le mécontentement à cause des bagarres d'hommes. La violence est une affaire privée à portée publique. Une éclaboussure. Heureusement que Doudou la Ferraille ne s'est pas dirigé vers les piliers. Alors là, c'était plus qu'un accident, on rejoignait une catastrophe d'hommes et de biens. Les biens primant les hommes aux yeux de l'entreprise. Papa réfléchit et se dit qu'ils ont eu de la chance de ne pas voir partir en miettes la tranchée sud. Galu, qui a couru avertir Chif, a des sauts de grand insecte. Les Turcs font silence. Musta regarde papa. C'est de sa faute si tout cela est arrivé. Du moins il se dit que Chef doit estimer que c'est de sa faute. A cause d'une chiennerie dans son bungalow, la tranchée est morte ainsi que le bull. Or, la tranchée est une aorte du chantier. Il bat en fonction d'elles toutes. Le chantier a besoin de la tranchée et le chantier a besoin du bull. Les hommes sont moins importants et les femmes encore moins. Papa est un bon chef. Il réfléchit. Il ne faut pas renvoyer Musta. Même si c'est de sa faute. Le chantier ne peut s'en passer. Et il doit toucher à sa fin. La mort du bull est déjà, en soi, une catastrophe.
Lucien pense autrement.
C'est la première fois que je le revois « depuis ». Il considère d'abord que je suis là, brune et blanche, muette et blanche de l'autre côté des moellons. Il considère qu'il m'aime et il éprouve un grand soulagement d'être sûr de m'aimer.
L'éboulement de la tranchée est la conséquence d'une violence qui elle-même est la conséquence de plusieurs facteurs d'exaspération, eux-mêmes inévitables sous le soleil, sur un terrain aussi mal protégé, où cohabitent trop d'êtres. Être un bon chef (pour Lucien) c'est considérer les hommes avant le chantier et les femmes au même titre que les hommes. Il est fort probable que Lucien aura souvent son préavis et que nous voyagerons beaucoup. A moins qu'il ne sache, à la longue, inculquer l'envie de s'unir. Je ne sais pas. Lui non plus. Mais je reste complètement d'accord pour vivre avec lui.
Il a fallu une ambulance pour emmener Le Guilledic pris de crises nerveuses, agité de soubresauts ressemblant à un accès de tétanie. Piloté sur le service neurologique de Lille, bombardé de cachets et d'intraveineuses, son sort appartient désormais aux psychiatres et, faisons-leur confiance, il n'est pas près de s'en tirer car, huit jours plus tard, il chante sur l'air de Nuit de Chine : « Aplatis, aplatis », les « a » modulés sur les bémols, c'est un spectacle très impressionnant qui n'est pas épargné à sa femme, remise plus rapidement, heureusement pourvue d'argent liquide car Le Guilledic, sous les ordres de Germaine, a toujours laissé sa paye en entier au Crédit du Nord et vécu des frais de déplacement. Le seul objet retrouvé à la place de la caravane fut le sac à main de Germaine. C'est ce que Germaine appelle « avoir une bonne étoile ».
Elle a loué une chambre meublée à Lille et s'est fait embaucher au Prisunic au rayon des draps de couleur. Une fois par jour, elle monte à l'hôpital et pleurniche au pied du lit blanc, devant le tableau des températures.
Derrière le tableau des températures, le petit sergent de l'armée française balbutie tout le jour quand l'effet des calmants est passé et quand la blouse blanche l'interroge :
– Aplatis. Aplatis. Je les ai aplatis. C'est mon boulot. C'est mon devoir.
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