La Marie-Marraine
Chapitre 4
Fouldroule a posé devant moi une boîte rectangulaire enveloppée d'un beau papier bleu avec des fleurs dorées. Une ficelle du même bleu – où ai-je vu un bleu aussi lourd, aussi plein? le bleu d'outre-mer, le bleu d'une mer, un océan qui n'en finit pas de me noyer dans ses délices? Ah, oui, les yeux de Lucien.
C'est dimanche. Le jour de mes dix-huit ans. Il va être midi et la table est prête avec une nappe blanche. Une communion, une noce, une fête païenne, une fête, quoi. J'ai ouvert la boîte. Endormie dans du papier de soie, il y a une robe. Une vraie. Achetée dans un grand magasin. Une boutique, comme ils disent à la ville. Une robe de la ville. Une robe battue dans de la mousse de champagne, avec des bretelles qui laissent les épaules nues. Une robe à la taille serrée, une robe qui s'évase, qui tourne, tournoie, ne pèse pas cinq cents grammes. Une robe de bal. Une robe. J'ai une robe. Comme les mannequins de la Maison de Marie-Claire. La robe de la Marie-Marraine.
Papa a offert le Mazout mortel. Son cadeau m'émeut autant que celui de Fouldroule : une botte des derniers lilas qu'il est allé acheter au marché. Des lilas blancs, triomphants. Je les ai posés dans un vase, au milieu de la table. Fouldroule a remonté du champagne de sa cave. Dans le Mazout mortel, il a remplacé le whisky par du champagne. Les bouchons sautent :
– Et maintenant, bois, ma fille. A dix-huit ans, j'aurais fait sauter la terre entière tellement j'étais rempli de projets.
Devant le comptoir, il y a, outre papa, Carvinet et sa femme, Le Guilledic qui sanglote sur sa jeunesse, Pedro et Gonzalo, Germaine qui a attaché ses cheveux avec des boules en plastique doré et Lucie que papa est allé chercher avec ses deux filles.
– Bon anniversaire, Éléonore.
Elle a glissé dans ma main un petit paquet rose et blanc. Du papier à lettres, pour jeune fille, avec des guirlandes de fleurs au coin.
– Pour écrire à ton amoureux.
Lucie ne porte plus le deuil. Jupe blanche, corsage vert, sandales d'été, elle est beaucoup plus jolie qu'auparavant. Ses filles ont l'air très heureuses. La compagnie des mines va essayer de les loger avant l'hiver. En attendant, elle vit dans un petit deux-pièces. Elle a une douche. Mais les waters sur le palier. Elle attend l'année prochaine pour commencer un crédit aux Galeries. Elle rêve d'un salon avec une chauffeuse en velours bleu. Et une table basse, brillante avec des pieds chromés.
– Mais l'argent de ta caravane ne te permet pas de le faire?
– Penses-tu. Les Pompes funèbres m'ont tout bouffé. Et encore j'ai fait poser une pierre très simple. Tout y est passé. J'ai payé mardi la dernière traite. Comme je n'avais pas d'ancienneté dans mon travail, ils n'ont accepté aucun arrangement. C'était ça ou la fosse commune. Que veux-tu, j'aurais dû ne pas céder mais ils savent manier le chantage sentimental. J'ai cédé.
– Le jour où on aura tous assez de courage ou de sagesse pour laisser nos morts à la fosse commune, ils seront bien obligés de céder, les salauds. Et l'entreprise, elle ne t'a pas versé une indemnité quelconque?
– Penses-tu. Une lettre d'engueulade parce que Dromner n'avait pas bien rempli son contrat. En Amérique, ils auraient été plus humains. De plus j'ai eu un huissier sur le dos à cause du tiers provisionnel. C'est à la veuve de casquer. Alors tu sais, la caravane, le camion... Tout y est passé. Enfin, je n'ai plus de dettes.
– Et ton travail, ça va?
Elle est contente. Elle n'en revient pas. Le premier matin, elle tremblait de peur. On l'a mise à une caisse de Sécurité sociale des mineurs. Elle a la possibilité de passer des examens internes. Une administration. Elle a déjà commencé ses cours. Elle bosse le soir, dans son lit. Jusqu'à plus de minuit. Elle aime les chiffres, les fractions; elle a du mal avec l'orthographe.
– Éléonore, ne lâche pas l'École universelle. Ça peut toujours servir, crois-moi. Dis donc, quel est ce beau mec que j'ai vu en entrant?
– Ah, Lucien Chabeau? il remplace Dromner.
– Pas mal. Il n'a pas l'air idiot. Et des beaux yeux...
Je m'énerve un peu.
– Tout le monde a de beaux yeux.
Alors Lucie se met à rire et porte le Mazout mortel à sa bouche :
–A la tienne. Non, pas tout le monde a de beaux yeux.
Fouldroule désigne la robe :
– Mets-la, ma fille.
Lucie encourage du sourire. Sa fraîcheur éclate, embaume comme ces branches de fleurs, hautes, odorantes. Un véritable arbuste de mai. Bravo. Elle cache superbement son chagrin.
Qu'ils sont gentils, avec moi. J'embrasse mon père qui m'a donné les lilas. Son cadeau me touche entre tous. Il nous a si souvent entendues soupirer, Lucie et moi, sur la privation de fleurs. Il m'a donné des lilas, lui, dont toute l'éducation est martelée par la pelle et la pioche. Alors je trinque avec lui. D'abord avec lui. Et je caresse les lilas du bout des doigts. C'est dit. J'en ferai sécher une branche et je la conserverai toujours.
Je suis montée mettre la robe, flanquée de Lucie. Elle a voulu ouvrir la chambre louée, mais je l'arrête :
– Zone interdite. C'est le nouveau chef qui vit là.
– Le beau gosse aux yeux bleus?
– Oui, le beau gosse aux yeux bleus.
–La plus belle chambre. Et avec le confort. Il ne s'embête pas.
– Non. En fait, je crois qu'il n'a pas été élevé comme nous.
– Sûr, tu veux dire. Il te plaît?
Je tressaille; pourquoi me pose-t-elle la seule question que je crains? Elle a parlé avec l'indifférence joyeuse, un peu cynique, qui la caractérise dès qu'il s'agit des hommes. J'avais l'habitude, mais voilà, j'ai oublié. (« Tu verras, on se passe d'une amie. ») Et puis Lucie est partie, elle a repoussé cette caresse que j'avais tentée contre sa joue; elle vit à la ville. Dans six mois, au moins, elle aura sa chauffeuse en velours bleu. Bleue comme les yeux de Lucien. Rien ne se compare à ce bleu-là et surtout pas un standard reposoir à fesses.
... Elle a saisi mon bras, elle parle très bas.
– Cesse de faire la tête. C'est permis d'être amoureux. Ou amoureuse. Et viens mettre ta robe.
Elle a repris son autorité de fonceuse devant la vie, les situations. Je l'embrasse près de l'oreille. Elle sent bon. Je mords un peu son bras. Il a un goût de frangipane.
– Lucie, tu te fous pas mal de ce que je peux devenir toute seule.
– Je t'assure bien que non, mais c'est la vie.
–C'est la vie.
– Mais si c'est la vie de recommencer, ce n'en est pas une de se laisser ronger.
– Tu n'y penses plus?
J'ai levé la main en direction de la fenêtre, derrière laquelle il y a le chantier et, par-delà, un petit cimetière du Nord. Plat. Morne. Propre. Avec une tombe qui lui a dévoré ses économies.
Alors elle éclate de rire :
– Lui? mais je ne fais que ça, y penser. Le jour, en tapant à la machine – je tape avec tous les doigts maintenant –, à la cantine quand un gars a une intonation de voix qui me rappelle la sienne, et surtout, surtout, au moment de dormir, quand j'en ai marre de bosser la sténo... Alors je me réveille d'un seul coup, angoissée. Je tâtonne vers le valium. C'est comme ça qu'ils appellent leurs calmants, à la ville. J'en prends un, parfois deux. Je bois un verre d'eau. Je grelotte, non parce qu'il fait froid mais par vraie trouille. Arriverai-je à élever mes filles? Va-t-on me garder au bureau? Il va falloir que je fasse des heures supplémentaires, je ne gagne pas assez à cause de la nourrice pour la plus petite. Parfois, assise dans le noir, j'allume une cigarette et je le traite d'enfant de salaud, lui et sa carabine. Et puis je finis par dormir. Tout finit par être moins terrible. Le matin, c'est le grand branle-bas. De me lever tôt, préparer le café, le lait, avant tout le monde, ça ne me change pas. Ce qui est dur, c'est de ne voir mes loupiotes que le soir. Je pars à sept heures, je les retrouve à sept heures. On se fait des câlins. Je les appelle mes joyaux en cristal. Mes abeilles en or. Elles rient. On dîne de chocolat et de tartines de confiture. Elles ont oublié leur père. Elles n'en parlent jamais. Et puis c'est l'heure du coucher. Une fois bordées, cent fois embrassées, la porte refermée, je ne compte que sur moi et je te jure, Éléonore, qu'il m'arrive d'éclater en sanglots. Mais je te jure encore plus fort, que ça passera, de gré ou de force. Tant pis pour ceux qui meurent. Ils n'avaient qu'à vivre.
J'ose une timide consolation :
– Pourtant, dans un certain sens, c'est mieux pour vous qu'il ne soit plus là.
– Merci bien. Fouldroule m'a aussi fait remarquer les avantages de ma situation.
Elle hausse les épaules.
– Laisse, Éléonore. Laisse tomber. Je m'en tire. Donc ça doit aller encore mieux. J'ai bien le droit de les avoir à zéro certains soirs, non? et si ce n'est pas à toi que je le dis, à qui donc veux-tu que j'en parle? Je suis inscrite aux examens internes. Tous les jours, en guise de déjeuner, je fais deux problèmes et deux dictées. Avec une copine. On passe en décembre. Si ça marche, je pourrai commencer les cours de cadre premier niveau. Salaire suivant la marche triomphale. Alors, ne te fais pas de soucis, Éléonore, ça ira. Une femme seule avec deux gosses et les élevant, ça s'est déjà vu.
– Et les assistantes sociales?
– A part te prendre tes mouflets et les mettre à l'Assistance ou te pontifier sur le planning, zéro. Le seul point efficace avec l'une d'elles, après des heures de queue comme à un jour de soldes, c'est d'avoir organisé mes papiers pour que j'obtienne le salaire unique. Et la cotisation annuelle orphelin. Il n'y a pas de quoi beurrer un plat d'épinards ou seulement de les acheter, les épinards... Enfin. Éléonore, soyons joyeuses, insouciantes, empêche-moi de penser. Il y a tout pour ça. Et on va mettre la robe... Dis donc, peux-tu me dire pourquoi Fouldroule n'a pas l'air d'être Fouldroule?
– M. Guillemot a eu des nouvelles de ex-Mme Guillemot qui compte revenir au bercail après sept ans d'absence. En résumé, Fouldroule ne vit plus depuis que Monique lui a écrit qu'elle allait revenir. Il en est à cirer sa chambre et ressortir un beau couvre-lit d'avant 14, fait main, au crochet. Il est devenu tout à fait dingo.
... Précisément, nous poussons la porte de la chambre de Fouldroule. Pour mettre la robe. Effectivement, le lit est fait avec un soin raffiné, la grande armoire à glace dégagée de ses cartons a de quoi ramasser les robes de Mme Guillemot, Monique, « la belle garce » étant son nom de guerre... Broc et cuvette en porcelaine fleurie, tapis d'Orient que je n'avais jamais vu et près de sa photo – celle où elle sourit derrière un bar, largement décolletée, lèvres fardées, vulgaire, tentante – Fouldroule a placé un bouquet de roses, ses roses si chères, ses roses qu'il m'a refusées.
– Éléonore, aucun amour n'a le droit d'en faire mourir un autre. Il faut laisser vivre les roses...
– Ah oui? Eh bien, elles n'ont pas trois jours pour crever, les baccarats de la Marie-Marraine. Et pour quoi, Seigneur? Pour quelle sarabande d'illusions!
– Éléonore, quand une illusion se présente devant vous, il ne faut jamais la repousser.
– Lucie, si Mme Guillemot réintègre les lieux, je ne mets plus les pieds ici!
– Pourquoi?
Elle questionne innocemment en brossant mes cheveux :
– Ne bouge pas. Je vais te faire un chignon.
– Pourquoi? pourquoi? tu oses me demander pourquoi ? Tu me vois embrasser Fouldroule à pleins bras comme j'aime tant le faire quand j'aime...
– Mais je te vois très bien.
– Tu me vois dégringoler les escaliers avec mes plumeaux, mes chiffons, non pas en bonniche mais en fille de la maison puisque c'est comme ça qu'il m'appelle, mon copain Fouldroule. Tu me vois apporter le café au lit à Mme Guillemot sous les ordres tremblants de M. Guillemot qui prend sa gueule de pauvre type dès qu'il s'agit d'elle? Tu me vois, tu me vois?
– Non, Eléonore, je ne te vois pas. Ne bouge pas. Je te fais une grosse torsade sur la nuque. J'ai des pinces. Non, je ne te vois pas vidant les pots de chambre de la Guillemote. D'ailleurs, il n'est pas évident qu'elle se serve d'un pot de chambre, auquel cas vous pourrez vous arranger à l'amiable.
– Non, non non non et non. Qu'est-ce que l'on fait d'une chienne qui revient de Paris et va nous faire tous chasser? La plupart des gars sont en quête d'un autre bistrot si elle revient. Ça nous chiffonne tous, cette histoire. On a des droits, ici. Les droits de l'amitié, de la rigolade, des histoires de Fouldroule, de son amour pour nous. La Guillemote va tout foutre en l'air. Elle a même osé écrire dans un discret nota bene qu'elle comptait trouver la maison rangée comme de son temps...
Je tremble de rage :
– Eh bien tu sais ce qu'il a fait, le héros du Tonkin qui a fusillé des mammouths sur un cactus et fait capoter un train de la Gestapo? Il rit. Il dit oui. Et il astique. Il en est à exiger qu'on entre avec des patins quand il a fait son plancher. Au fait, il ne donne plus de tuiles depuis huit jours. Remarque, vu la belle qui va lui tomber sur le coin de la tête, ça m'étonnerait qu'il retrouve clients.
– Éléonore, tu ne comprends pas la vie. Il aime sa femme, c'est tout. Il aime, Fouldroule. Avec délicatesse, quitte à tout perdre. Regarde, il est en grand danger de perdre pratiques et amis et tout ce que tu es pour lui. C'est un gentleman.
– Un beau con, oui.
– Si tu veux. Il y a des moments où ça se ressemble. Maintenant enlève ton jean et cette chemisette sans couleur.
Pantalon, chemise glissent le long de moi, le long de mes cuisses. J'ai mes beaux dessous. Couleur chair. Légers légers comme la robe. Je l'enfile par les pieds pour ne pas abîmer la coiffure. La robe va parfaitement.
Nous retenons notre souffle. Et si elle allait être trop grande? ou trop étroite? Cher cher Fouldroule, la tendresse lui donne le compas dans l'œil, comme papa quand il jauge l'ouverture d'une tranchée. Rien, rien à retoucher. Je n'en reviens pas de rencontrer dans la glace une créature essentiellement féminine, qui ressemble à une femme et rien d'autre. Une femme qui va au bal.
– C'est beau, dit Lucie à mi-voix. Tu es très belle. Viens.
Oserai-je descendre? Jamais, jamais de ma vie je n'ai eu un tel nœud de panique au fond de la gorge. Voyons, ces hommes, tous les jours, toutes les nuits, je les côtoie, je les entends, je les rudoie, ils ne me voient même pas et voici que la révélation éclatante de ma féminité me fait basculer sur un terrain bourré d'œufs cassés. Si la lourdeur, la laideur, la gaucherie, la disgrâce physique sont une torture complète pour une créature féminine, la brutale apparition de son pouvoir, de son essor, avant de devenir son arme, la désarment encore davantage. Car que faire de sa prudence, de sa tranquillité ou de son agressivité?
C'est bien simple : je n'ose pas descendre. Je m'accroche à l'armoire :
– Lucie, redonne-moi mes fringues. J'ai l'air con, là-dedans. Je n'aime pas. Mes hommes, je les rudoie, je les tutoie, je les embrasse, je les ignore, je leur sers à boire, ils me racontent leur vie, je les retrouve sans gêne aucune, je leur parle droit dans les yeux–je suis un des leurs – et voici qu'à cause de cinq cents grammes de nylon, tout est différent.
Brusquement habillée ou plutôt déshabillée de mousseline blonde, j'ai basculé dans l'autre camp, l'incompréhensif, le vertigineux, le camp des Guillemotes, le camp à histoires.
Je m'accroche au bras de Lucie :
– Redonne-moi mes vieilles fringues. Je ne peux ni bouger, ni boire, ni rire. C'est atroce. Et si l'autre en profite pour se pointer...
– L'autre? Lucien Chabeau? Mais ça fait un moment qu'il attend. Fouldroule l'a invité. Tu ne vas quand même pas les recevoir avec ton sale blouson sans couleur...
– C'est leur couleur, Lucie, leur couleur... Et papa? que va-t-il dire? ça ne va pas forcément lui plaire... C'est atroce. J'en respire de travers. Je ne peux pas descendre.
Mais elle rit, Lucie. Impitoyable. Elle a roulé jean, sandales et chemisette qu'elle balance d'un seul coup sur l'armoire de la Guillemote. Cruelle, Lucie raffine encore :
– T'es la plus jolie poupée que j'aie jamais vue.
– Tais-toi. Tu parles comme un gars. Or tu sais à quel point ils deviennent cons à cause des poupées, justement... Je ne veux pas descendre. Quand la Guillemote sera là, elle aura tout loisir pour se pavaner dans les escaliers passés à l'encaustique par son crétin de jules...
– Mais justement, la Guillemote ne viendra pas. Elle a écrit à ton père. Elle n'a pas osé le faire à Fouldroule parce que ça va lui porter un coup. La Guillemote explique qu'elle a eu une faiblesse « regrettable » de remuer des cendres mais que son biquet, elle l'avait dans la peau. Ils se sont remis ensemble. Elle charge ton père de la commission.
– Elle le connaissait, mon père?
– Non, mais Fouldroule lui en avait parlé. Alors elle a cru bien faire. Elle a la trouille de s'expliquer elle-même.
– Mais dis donc, ça va être terrible, pour Fouldroule.
– Ne m'en parle pas... Aussi, fais-lui plaisir. Descends avec la robe qu'il t'a donnée. Fais-lui fête. Ton père ne sait pas comment s'y prendre pour lui expliquer d'arrêter de divaguer sur l'amour de sa vie.
– C'est affreux, l'amour. Tout ce que j'en vois me dégoûte : des morts, des tromperies, des déchirements. Que de cris pour une part de lumière...
– Et encore faut-il qu'elle existe, cette part de lumière. Mais elle suffit à consoler de tout le reste. A recommencer en tout cas.
– Vivre.
– Vivre. Garde la robe.
Je m'accroche au bras de Lucie. Je donnerais la moitié de ma caravane pour récupérer les secondes d'avant le cadeau enveloppé de papier bleu, pour redevenir celle qui vaque au milieu de ce petit groupe, habillée comme eux, employant leurs mots, parfois leurs jurons. Mais Lucie ne s'en préoccupe pas. Elle me pousse vers l'escalier non sans avoir laqué mes cheveux. Elle rudoie en moi une noire femelle qui a le droit, le devoir de piller, saccager l'amour même; l'impératif devoir d'éclore. Je ne suis pas un homme.
Je dois dire, d'ailleurs, qu'à part l'œil concupiscent de Le Guilledic et celui un peu malheureux de papa, la femme fatale ne fait pas les ravages attendus. Emus par la chaleur, les lilas sont moites. Mes mains aussi. Je vois au regard de Fouldroule, à l'ébullition de ses prunelles, qu'il dévore, se soûle de la même illusion : il ne sait rien. Monique est son Mazout mortel. Et papa est plus silencieux que jamais. Comment faire pour avertir quelqu'un que la seule chance de bonheur de sa vie va s'évanouir comme poussière sur goudron? C'est inhumain. Et pourquoi cette salope a-t-elle chargé papa de le faire? et de quel droit oblige-t-elle les amis de Fouldroule à l'assassiner avec quelques mots sobres, contenus?
– Finalement, elle ne viendra pas. Il fallait t'y attendre, mon vieux.
Des mots sobres, chuchotés si bas que Fouldroule, je le connais, il les fera répéter :
– Excuse-moi, mais avec mon oreille d'artilleur... Pendant la guerre, un jour, j'étais tout près d'un canon. A ce moment-là il a explosé on ne sait pourquoi.
Et papa dira doucement :
– Cesse de dire des conneries. Il n'y a pas de canon dans le désert.
Alors Fouldroule s'offusque, s'énerve :
– Qui te parle du désert? Le désert, c'est bon pour les lézards et les légionnaires. Non, je te parle de Fontainebleau. Je venais tout juste de connaître Monique. C'était pendant la guerre. J'entends mal, depuis.
Plus tard. Plus tard. Par pitié, papa, raconte-lui demain ou ce soir. Ne lui gâche pas ce repas, ces lilas qui ont chaud, ce gigot qui pleure sa sauce aillée et ce vin qui ne demande qu'à déverser un peu d'espoir...
On n'a pas besoin de beaucoup parler, papa et moi. Je le fixe de telle façon qu'il a compris que je sais tout : la lettre de Monique et la commission affreuse qu'elle contient. Papa a un geste vague, comme s'il s'excusait. Puis, apaisant. Oui, oui. Plus tard. Demain. Seul à seul. On verra. Ou jamais. Peut-être l'illusion s'en ira-t-elle comme elle est venue, sans explication, sans autre rumeur qu'un plancher trop hâtivement ciré, peut-être, au fond, Fouldroule en sera-t-il secrètement soulagé. Car les hommes, il ne faut pas s'imaginer qu'ils ont besoin de nous. Dès qu'ils entrevoient une possibilité de ne jamais nous revoir, ils l'entretiennent au chaud, ils ne l'abolissent jamais. Tant bien que mal, souvent bien, Fouldroule a vécu sans Monique, ça continuera et c'est tout.
– A table, à table.
Vivre.
Le voilà qui sonne le grand rassemblement de la bouffe, Fouldroule, non sans m'avoir appelée sa libellule en or. Et embrassée à gros flocons sur le nez, les joues, le cou, les bras.
Germaine fait partie du festin. Elle porte une robe vert pomme ultracourte, des sabots jaunes. Tête oblongue, hanches larges, cuissue, fessue dans tout ce vert, elle ressemble à une rainette d'étang. Les hommes qui savent posséder avec elle toutes les plus basses chances, secouent sur sa tête permanentée des bouquets de compliments volant pas plus haut que la ceinture :
– T'as toujours tes belles cuisses, Germaine?
– Pourquoi tu mets des slips noirs?
Royale, elle répond que ça la regarde et que les cochonneries d'homme, elle s'en fout.
– Pas toujours, quand même, protestent des voix espagnoles.
Comme elle a avalé deux Mazouts mortels, elle s'échauffe vite :
– Si, monsieur, toujours.
– Mais alors, faudrait nous le dire, comme ça il n'y aurait pas de malentendu! Tiens ma poule, je vais te dire : tu nous fous le moral par terre.
– C'est quand même mieux quand c'est elle qui est par terre!
Alors là, ça jette quelques anges au-dessus de l'assemblée. Mais tout va bien puisque Le Guilledic clabaude encore plus fort que, quand il était militaire (lui aussi?), on aurait vu ce qu'on aurait vu.
– Et quoi donc? s'inquiète l'assemblée.
Chef. Vu son grade en Algérie, il aurait été le chef des bougnoules et des Blancs. Tous à la schlague. Il semble réconcilié avec Carvinet qui vide méthodiquement son verre et, comme nous sommes à table, il tâtonne du pied vers les cuisses de la rainette cramoisie sous les couches de rouge superposées. Il se trompe de pied et je sens sa rude cheville contre la mienne. Je le repousse en riant d'une très méchante ruade dans sa varice et son pied va heurter celui de Le Guilledic qui, lancé dans un étourdissant monologue sur les bienfaits de l'armée – on se croirait au temps de Dromner –, dit à Germaine :
– T'as pas fini de m'interrompre?
En bout de table, la chemise et l'œil bleus, métallique, un peu froid, Lucien observe tout le monde. A chaque fois que son regard tombe sur mes épaules ou un bout de joue ou un coin de ma bouche – je n'ose me tourner tout entière vers lui, c'est atroce ce que je souffre – il regarde tranquillement, sans se presser; il a le temps. Et rien d'hypocrite. Il regarde. Quand j'ose lever une seconde les yeux vers lui, il sourit. Si totalement que mon supplice est à peine supportable. Pourtant il n'a pas l'air de s'en rendre compte et, toujours aussi tranquille, il découpe le gigot. C'est lui qui a offert le beaujolais. Il paraît que j'ai dit que c'était mon vin préféré.
– Et vous avez raison, mademoiselle Éléonore. Le beaujolais est un grand seigneur. Il exige d'être traité comme tel.
Mademoiselle Éléonore a un régiment d'étoiles dans les oreilles, derrière les tempes qui font pschi tab comme les écluses quand elles s'ouvrent trop vite. Cependant, papa essaye de contrer Le Guilledic dans ses opinions :
– L'armée... ce n'est pas ce qu'il y a de mieux. Lucie écoute. Les joues très roses, les boucles molles, échauffée, une fille sur chaque genou, un parfum d'oeillet mêlé à celui des lilas.
Papa est approuvé par Fouldroule qui ramène un plat de haricots à l'ail :
– Non seulement ce n'est pas ce qu'il y a de mieux, mais j'ai comme l'impression que c'est ce qu'il y a de pire.
– Et être chef? beugle Le Guilledic. Être chef? la responsabilité? tu sais ce que c'est que d'être chef?
Sans même répondre, Fouldroule continue :
– Non seulement c'est ce qu'il y a de pire mais c'est le vrai nid des assassins légaux. Encore pire que les curés et les bourgeois. Encore que pour ce qui est des curés, je ne dis pas. J'en ai connu un, pendant la guerre. Il s'appelait l'abbé Telliac. Il était du Limousin. Un vrai mec. Bon. Courageux. Large d'esprit. Je le revois avec sa pipe et sa soutane. En ce temps-là, ils portaient des soutanes. Il me disait, tout en sachant que je ne crois ni à Dieu ni à Diable : « Si tu ne vas pas au paradis, Fouldroule, je veux bien aller en enfer. » Tout ce qu'il a pu faire comme choses exceptionnelles de générosité, il faudrait des heures pour le raconter. Et tu sais, tu sais comment il est mort, ce saint homme? car ça, on peut le dire, que c'était un saint homme. Pendu par les Allemands aux balcons de Tulle... Sa mère était derrière le volet de leur boutique.
– Il était juif? demande Le Guilledic, champion du mot pour rire.
– Tiens, bois et ferme ta gueule, t'es trop con, conclut Fouldroule en haussant les épaules. Parlons d'autre chose. Des souvenirs comme ça, on se demande quand est-ce qu'ils mourront à leur tour... Probablement en même temps que ceux qui les ont vécus. Ferme-la, Le Guilledic, Jo la Ferraille. Ton intelligence c'est une noix et une noix ce n'est pas difficile de la casser entre deux doigts. Parlons d'autre chose. Des dix-huit ans de la môme, par exemple. Elle n'est pas belle, ma Douce? car c'est ma Douce. De la voir, mon moral remonte en flèche.
Je vais beaucoup mieux avec le secours du beaujolais. Chauffés à blanc, mes dix-huit ans sont à l'heure du crime. Ils ne demandent qu'à piller. Les voilà fichés dans ce bistrot, quelque part dans le Nord, entre terre, eau et boue, empanachés d'hommes. Ils ne sont pas à plaindre, mes dix-huit ans, d'autant plus que pour leur offrir leur propre fête, j'ai recommencé un tableau. Une forêt de fleurs, d'amandiers en fleur. Au milieu des fleurs une grue de chantier chevelue et mauve : une femme.
Germaine fait des grandes tentatives d'approche vers Lucien. Elle lui a dit : « Salut beau mec! » et il a répondu : « Mes hommages madame. » Elle a crevé de fierté comme Éliette dans sa graisse et ses histoires grivoises. Carvinet parle politique avec Pedro qui s'enflamme pour le Portugal et Germaine chante Du gris à Le Guilledic qui ne l'écoute pas, papa froisse dans sa poche un petit rectangle de papier enfermé dans une enveloppe commerciale. Comment faire, comment faire pour avertir Fouldroule que Monique...
Fouldroule, il est radieux. Ce soir, c'est lui qui a dix-huit ans. C'est son repas de noces, c'est son Pérou qui l'emporte jusqu'aux nues. Complètement parti, il raconte que Monique portait les mêmes chapeaux que ceux de la belle Otero.
– Et crois-moi, dit-il à Lucien, Monique elle est si belle que la belle Otero elle n'aurait plus qu'à faire ses valises auprès d'elle.
En attendant, Monique n'a pas eu besoin de la belle Otero pour la faire, sa valise. Et pas dans la direction de la Marie-Marraine.
C'est alors que se passe un grand terrible moment. Fouldroule est allé chercher mon gâteau. Une merveille de chocolat et de nougat dans laquelle s'enfoncent dix-huit bougies et mon nom barbouillé à la chantilly.
– Souffle, ma fille, souffle. Puis je vais annoncer à tous quelque chose de formidable...
Je transpire autant que les lilas, autant que papa, ratatiné sur son coin de banc. Je souffle, pourtant. Mais si maladroitement qu'une bougie reste allumée :
– Tu te marieras dans l'année, beugle Fouldroule au comble de l'enthousiasme.
Il ouvre une bouteille de Moët dont le bouchon fait badaboum. Un véritable bombardement, pauvre Fouldroule, un véritable bombardement. Je découpe le gâteau. J'entends la voix de Lucien, irréelle, très proche, qui exige :
– Mais on veut embrasser celle qu'on fête!
J'ai posé la pelle à tarte. Je lève les yeux vers lui. Ma parole, j'ai rougi. Tout au moins, j'ai les oreilles, les joues qui cuisent dans ce maudit Sahara brandi par Fouldroule au détour de tous ses souvenirs. Embrasser. Embrassade. Embrassons. D'abord papa. Puis Fouldroule qui jubile, explose, une vraie chaudière. Je pose une seconde ma main sur son poitrail de cheval prêt à exploser – doucement... doucement. Ménage-toi...
Je fonds de pitié. Que faire? J'embrasse Lucie. Elle a un goût d'œillet, de gibier fin, une peau qui rassure, ramène à tâtons la main, la bouche vers elle. J'embrasse les Portugais sans m'attarder. Les hommes du Sud sont toujours choqués par les démonstrations féminines. J'embrasse Le Guilledic avec répulsion, et je me dépêche d'autant plus qu'il aurait tendance à insister. Ce qu'il est collant, ce mec. Quel con. Je le hais. J'embrasse Germaine parce qu'il le faut bien et je déteste ce gros miac qui barbouille ma joue de rouge framboise, j'embrasse, j'embrasse et j'arrive en bout de table, devant celui qui perturbe ma simplicité. Je deviens gauche compliquée à souhait et vous savez ce que je fais? Je lui tends la main! Comme je vous le dis. Ma parole, j'ai perdu la tête. S'il m'embrasse, je vais crier. Eh bien, non. Je n'ai pas crié. Ce fut même beaucoup plus facile, rapide que prévu. Calmement, il proteste :
– Comment, je suis puni?
Et pour ma punition, c'est lui qui m'embrasse trois fois. Je ferme un peu les yeux. J'écoute son odeur, son contact, ce mélange de tabac, d'eau de toilette, de sueur... Une peau trop rude me déplaît. La sienne a tout juste la consistance qui me plaît. Pas mal. Il n'est pas mal ce mec pas de chez nous.
– Elle se mariera dans l'année.
La dernière bougie flambe, grésille, suinte une odeur de praline au chocolat. Alors, avec délicatesse, Lucien l'éteint entre ses doigts.
Complètement soûl, Carvinet a quitté la table et ronfle sur un des bancs de la salle. Éliette l'engueule et le traite de propre-à-rien, soutenue par Germaine à qui on ne demande rien et qui chante pour la sixième fois le dernier couplet de la Vie en rose. Les Portugais racontent comment ils ont regagné la France cachés dans un vieux camion pour fuir les pressions politiques. La fuite devant la police, la menace de la torture. Le frère de Gonzalo a subi la torture du sommeil parce qu'on a trouvé des journaux de gauche chez lui.
– Le Portugal, c'est pourtant chouette pour les voyages de noces, hein poupoule? dit Le Guilledic, décidément le roi des cons, à Germaine qui a entamé l'Hirondelle du faubourg.
– Bon anniversaire, Éléonore.
Lucien n'a plus dit « Mademoiselle » devant Éléonore. Et il me souvient que les épingles neige ont glissé de mon chignon. Libre, la longue couleuvre noire de mes cheveux dégringole sur la main de Lucien. Il n'a pas enlevé tout de suite sa main. J'ai le corps tout raide, puis une joie rutilante, à l'état cru, qui roucoule encore plus fort que la goualante de Germaine.
Je découpe « ELÉONORE » éboulé en tranches porteuses du E, L, du O... « OR » échoua à Lucien. Avec la bougie qu'il avait éteinte.
Alors tout s'est gâché à ce moment-là. Baigné de tendresse, prêt à exploser du secret joyeux trop longtemps contenu, Fouldroule a lancé les mots terribles :
– Écoutez tous. Et buvons pour ma fête à moi. Monique, ma femme, va revenir. Elle l'a écrit. C'est sûr. Sûr. Elle a envoyé une lettre à Méru pour confirmation. Ahmed m'a dit que le chef avait reçu une lettre postée de Paris avec le nom de Monique au dos...
Galu, sale Galu : il ne peut pas la fermer sa gueule, celui-là? Un jour, il y aura une bricole. Lucie entortille une boucle sur son doigt porteur de l'alliance de « D ». Quand elle tire ses cheveux c'est qu'un problème l'agite, une angoisse. Je l'ai vue souvent triturer ses cheveux, en arracher quelques-uns – Merde, je finirai chauve – quand Dromner rentrait soûl ou partait avec sa carabine. Papa est plus blanc que la nappe. D'autant plus que tout le monde se tait, brusquement. Silence. Et en avant un autre style de rumeur :
– Non, Fouldroule. Monique ne viendra pas.
Papa, papa, qu'as-tu fait? Pourquoi si vite, avec ce ton si net, sans réplique, si absolu, pourquoi? La paternité de Fouldroule à mon égard t'a donc fait perdre le contrôle de ton humanité? pourquoi?
On n'entend que cette phrase qui domine les roues d'engin, les péniches, le chuintement de l'alcool, le pétillement du champagne, les chansons de Germaine :
– Non, Fouldroule, Monique ne viendra pas. Il ne faut pas l'attendre. Il ne faut pas rêver. La lettre que j'ai reçue c'est pour me dire ça. Elle n'a pas eu le cran de te l'adresser. N'y pense plus. Je t'en prie. Monique ne viendra pas.
– La preuve, bégaie Fouldroule, la preuve... Donne-moi la preuve. Si je ne lis pas je ne crois pas, je...
Il ne sait plus ce qu'il dit. Il bégaie. Il a un petit sourire idiot comme pour s'excuser. Une bouteille qu'il tenait par le cou s'échappe de ses mains. Avec un spring étourdissant, des flocons, des ruisseaux, des gros bouillons... On va périr noyés.
Des gros bouillons, des ruisseaux dans les yeux de Fouldroule, quelque chose de terrible : la tête entre ses bras, il pleure, il sanglote, avec des cris. C'est atroce à voir, à entendre, ça dépasse l'imagination, ce gros arbre bâti en ours, bourré de belles histoires, de défis en tous genres, de courage inhumain, cet homme blessé, abîmé, écroulé parmi les restes de nougat bleu, blanc, rose.
– C'est pas vrai... C'est pas vrai...
On n'ose pas s'approcher. Ni parler. Ni respirer. On n'entend que ses sanglots scandés par l'exigence : « La preuve, je veux la preuve. » J'ai le cœur fendu. Mais qu'on aille la lui chercher, sa méchante, sa garce, sa résurrection, qu'on y aille au lieu de rester béats, empotés, inutiles, des pauvres types. Rien que des pauvres types qui voient mourir sans porter secours. Le soir où Dromner est parti vers la décharge, qui, qui a songé à courir, arracher le fusil, expliquer, consoler, qui? Les jours où l'entreprise envoie ses préavis, qui, qui sonne le grand rassemblement de la révolte, qui organise une gueule monumentale au lieu de continuer la même entorse. « Hélas, nous sommes si seuls.. » Rien que des pauvres types qui voient mourir sans porter secours. Mais les mots ne sortent pas. Nous n'en avons pas. Nous n'en avons plus. Ce que nous portions de plus honorable, des tonnes d'amitié, est frappé d'impuissance devant tous ces sanglots.
Carvinet, pas du tout dans le coup, se met à sangloter à son tour et reçoit un bon coup de pied dans les chevilles par sa chère et tendre :
– Tais-toi, Ducon, tu vois bien qu'on n'a pas le moral! Ah, il s'en paye une cuite de larmes, Fouldroule. A croire qu'il amortit des années de retenue, de souffrance longuement contenues, soigneusement cachées. Trente-cinq ans de souffrance. Plus? moins? La souffrance. Il est devenu la souffrance. Tous les cris de la Marie-Marraine sont là dans ces gros hoquets. Tous nos morts, nos échecs, nos terrains impossibles à manier, nos préavis, nos séparations, nos nuits si courtes, ou mi-hommes mi-bêtes de somme, ils surgissent à l'aube pour ce foutu chantier qu'est le futur emplacement des hommes...
– Il faut vivre, dit constamment Lucie.
C'est ce que fait Fouldroule, ce que nous faisons tous. Alors quoi, merde, il a bien le droit de craquer comme ce gâteau écœurant de sucre que la chaleur a effondré?
– Vivre.
– Fouldroule, mon pote, ne bouge pas. Je vais te faire un café. Fort. Très chaud. Très bon. Bon comme toi. Fouldroule, cesse de pleurer ou on va chialer à notre tour.
Lucie s'est levée avec moi. Une de ses filles, la plus petite, demande, prête à pleurer :
– Donne-lui du gâteau. Donne-lui des bonbons...
Du gâteau. Des bonbons. Pauvre Fouldroule. Mais s'il n'a plus rien, c'est d'avoir tout donné.
La robe de bal colle à mes hanches. On dirait que j'ai longtemps marché sous la pluie. De l'air. Ne serait-ce que pour m'isoler dans la cuisine avec Lucie. On a moulu le café. On ne dit pas un mot. J'ai passé mon visage sous le robinet d'eau froide. Je me sens mieux. J'ai le cœur qui déraille moins. Cher cher Fouldroule, file, file la quenouille des illusions. A soixante ans passés, t'as cru que sur un mot, elle allait revenir, celle qui a préféré la ville, le pognon, et les biquets de quinze ans de moins?
T'as baroudé partout, Fouldroule et t'es pire qu'un enfant de chœur. Tant pis pour toi. Mais dis, quel soleil pour toi, ces derniers jours, quel alléluia, dis? parfois je t'enviais. Quoi, c'est ça l'amour? ce grand souffle qui fait monter la flamme tout droit vers le ciel, qui abolit jusqu'au frisson?
Ici, tu n'as que des potes. Ne crains rien. Nous pouvons tout. Sauf t'arracher cette longue blessure que l'on voit saigner.
Il y a comme une accalmie. Armée de la grosse cafetière, mon premier soin, mon regard sont pour Fouldroule. Il a cessé de pleurer. Juste un petit hoquet d'homme soûl, de temps à autre. Hoquet qui fait pendant à ceux de Carvinet. D'ailleurs Éliette le pousse vers la porte à grands coups de pied au cul :
– T'as pas honte d'être rond comme une vieille barrique!
La vieille barrique grogne, lance des injures en forme de jérémiades. Aucune importance, cette fois-ci il n'a pas la loi. Les femmes de chantier apprécient – quoi qu'elles en disent – cet instant où elles s'imposent. Elles ont la loi sur l'homme soûl. Éliette l'emporte, devient la plus forte.
– Avance... Et mieux que ça.
Amolli, désarticulé, il a du mal à mettre une botte devant l'autre. Alors elle lui cogne un coup de ses talons démodés dans les tibias :
– T'as pas de pudeur, Carvinet. En société, tu n'as jamais su te tenir.
Il s'en fiche royalement, de la société, Carvinet. Et elle le lui rend bien. Je dois dire que son expulsion par sa vigoureuse épouse fait diversion et même Fouldroule ricane :
– C'est ça, les femmes, mon vieux, c'est ça... Tu fais le mariole, tu te crois le plus fort et pan, en plein dans le bas-ventre.
... Dégrisé, je veux dire dégrisé de la première déchirure, il ne reste qu'un pauvre homme vieilli, la bouche amère, soufflant des mots au lieu de les gueuler : selon son habitude. Il boit le bol de café que je pousse vers lui. Pourtant, je ne me suis pas approchée. J'ai poussé le bol. Je reste assise en bout de banc. Seule. Je crois que je n'aimerai jamais les malades d'amour. Ils ont la même odeur que ceux qui doivent avoir le cancer. Je souffre de voir Fouldroule aussi atteint, atteint dans sa dignité, atteint au point d'avoir sangloté devant tout le monde, de s'être répandu dans une cuite de larmes, bien plus suspecte que celle du vin. Mais je reste à l'écart. Ainsi font les animaux devant leur semblable blessé. Suspicion. Vague dégoût prémonitoire de mes propres chagrins. Et si j'allais un jour sangloter comme ça?
Dégoût. L'école du chantier y est pour beaucoup. Exposés au pire, frôlant et vivant pleinement le meilleur – vivre – que peut-on faire d'un géant éboulé dans les litres de chagrin, un chagrin pas plus honorable que n'importe quel chagrin d'amour? Lucie sait bien se taire... Je souffre de honnir ces yeux rouges, ce tremblement au coin de la bouche. Je souffre d'aimer ce terrible enfant qui a cru inventer la poudre à cause d'une lettre idiote.
... Heureusement il a quand même des réactions rapides, Fouldroule, mon pote Fouldroule. Il a avalé le café d'une seule traite, sans respirer. Il se secoue tout entier à la manière des chiens mouillés.
– Bon. Eh bien les gars, je crois que c'est la première et la dernière fois que vous assistez au déluge d'avant la Bible...
– T'as intérêt, Fouldroule, ou bien on change de bouiboui.
–Ou alors pisse autant de Ricard que tu chiales...
– C'est des manières pour un anniversaire?
– C'est des façons de jouer les enfants de chœur? On te carillonne que ta greluche revient et ça y est, t'es dans les nuages. Ça nous fait tous rigoler depuis huit jours.
– T'as pas honte pour un mec qui a fusillé des crocodiles sur le dos des chameaux? T'as pas honte de marcher à des cartes postales genre Intimité? T'es un mec ou quoi?
Ça va, ça va. Il a compris, le héros. Il redit sa sacrosainte ritournelle :
–On n'est pas des héros, que veux-tu. On fait les marioles et...
Oui, oui, on connaît. Après tout un petit lot de faiblesses, ce n'est pas plus mal quand on se dit un mec. Chialer une fois ou deux et la peur des araignées, comme dit Lucie, mes chéris avec ça vous nous plairez toujours.
- C'est bien beau tout ça, et MA FÊTE?
... Elle s'est continuée jusqu'à la nuit. Elle n'avait plus d'identité précise. Elle était la fête du chantier, tout court. La fête de nos déchirures. L'envie de chanter, de danser.
Tous en bande, nous avons fini la nuit chez les Portugais. Ils nous ont reçus mieux que des princes en exil. Porto, sangria, guitares, je n'en revenais pas de rire autant et de voir Lucie danser au bras de Gonzalo, ses boucles blondes au vent, ses filles couchées dans mon lit, elle riait, libre.
On a allumé les lampes-tempête posées en rond et notre camp ressemblait à ceux d'autrefois, dans la pampa. En attendant l'ennemi. Pedrita a chanté. Les Turcs ont ouvert des bouteilles d'alcool de figue. Pas de danger d'être arrêtés dans notre joie par les voisins. Seuls. Nous sommes seuls, fichés dans une plaine. Nous détruisons le paysage et nous en créons un autre, tandis que celui-ci reste momentanément sauvage. Et c'est cela qui est dangereux, comme me l'explique Lucien. C'est que derrière notre errance, notre éloignement de tout et de tous, se cachent une agence, une entreprise, l'entreprise de la grande démolition. Le chantier n'est que l'illusion d'un ancien monde aux cabosses préhistoriques. Mais en fait, il est le serviteur absolu d'une plus profonde destruction. Nous n'en avons pas conscience. Nous vivons, organisés malgré nous pour le pire, espérant sans cesse le meilleur, soutenus par les cadeaux les plus frustes. Et tant pis si cela s'appelle ne pas voir plus loin que son nez. A l'unanimité nous préférons cela à l'usine. Échouer sur les chantiers c'est être incapable de s'intégrer dans une administration ou un travail à la chaîne.
... On a dansé une farandole monstre au milieu des pelles mécaniques. Très grosse, mais agile, la Marraine, sans nous donner la main, tournait autour de cette guirlande endiablée. Elle rit. Elle a chipé les bouteilles encore pleines qui restent au frais au fond d'un seau. J'ai cassé un talon. Assise derrière la plus haute des grues, j'essaye de le rafistoler. Vite, je veux rejoindre la fête, ne pas en perdre une miette. C'est alors que je haletais, seule, heureuse, une chaussure à la main, que je reçois sur les épaules deux mains qui tournent mon visage vers un visage et j'entre tout entière dans ce bleu, tout ce bleu – quel bleu, déjà?
...Il s'est juste contenté d'un baiser bien donné et mal reçu, le nouveau conducteur de travaux, puisque, bien que le regrettant immédiatement, je lui ai envoyé ma main dans la figure.
Il se contente de rire et, blouson sur l'épaule, il quitte la fête, les grues, les caravanes. Il marche vers le troquet. Je reste assise. Je n'ai pas bougé. J'ai l'âme encombrée de bleu. Je n'avais jamais senti contre moi un souffle, des mains, une bouche qui si brutalement me disent quelque chose. Aimer, c'est donc tout de suite, d'un seul coup? Aimer, c'est donc depuis que je l'ai vu? Serais-je du genre passionnel? Mais oui, dès que je me souviens de Louis.
Avoir vu un homme et m'en aller divaguer d'un seul coup parce qu'un inconnu excité par l'ambiance m'a embrassée (a réussi à m'embrasser par surprise). C'est odieux. Lucie rigolerait bien. Je l'entends d'ici :
– Et encore, Éléonore, un baiser ce n'est rien. Mais attends, attends un peu qu'il s'installe dans ta vie, ta pensée, qu'il prenne tout, piétine ce qu'il n'aimera pas en toi, s'occupe uniquement de ce qui l'intéressera. Que crois-tu que sont les hommes? Tu les connais les hommes? ne me fais pas rire.
Je l'entends, quand elle m'abîmait le valet de cœur tout en me le souhaitant :
– Un homme, c'est d'abord une lomechuse qui s'installe dans ta peau et ton cerveau.
– Une lomechuse?
– Oui. Un parasite, si tu veux. Une lomechuse a pour destin et pour fonction de détruire toute une fourmilière. Un homme, c'est la lomechuse de la femme. C'est ça l'amour, mon petit.
Je vais pleurnicher.
– Alors je ne veux pas aimer. Personne.
Elle hausse les épaules :
– Tu es ridicule. Tu aimes. Tu aimes avant de le savoir. Tu n'es qu'une femelle. Tu entends, vierge sage? tu seras pire que la Marraine... C'est ça, aimer les hommes. Il faudrait savoir ce que tu veux. Ou alors ne vis pas dans leur sillage. Va au couvent, au bureau. Un bureau de femmes, de femmes sans homme. Et les femmes sans homme, ce n'est pas tellement drôle.
Je secoue les mots de Lucie. Cette nuit, je n'en veux pas. Ou alors, j'entends bien, si l'amour doit être cet écorchement, ce vol qui se nourrira de moi, rester en travers de l'estomac de ceux qui me croqueront.
– Bah, dit Lucie qui a vécu plus que moi, tu feras comme les autres. Personne n'est plus malin que le voisin. Ce sera déjà pas mal si tu n'en meurs pas.
Eh, eh, ça suffit la veuve.
Veuve joyeuse, d'ailleurs. Veuve furieuse. Elle danse toujours au bras de Gonzalo qui du temps de Dromner l'appelait une belle fille.
J'ai su, lorsque le lendemain à l'aube, Gonzalo l'a raccompagnée à Lille avec ses filles enroulées à l'arrière de la 4L d'entreprise dans des couvertures kaki, j'ai su qu'elle avait couché avec lui. Elle m'a envoyé une petite lettre rude et tendre comme elle. Je l'ai reçue le surlendemain. Elle a dû la poster aussitôt arrivée à son travail :
« Petit agneau en or,
« Ne t'inquiète pas de moi, ne juge rien et même n'essaye pas de comprendre. J'ai retrouvé la Marie-Marraine avec un bonheur dont je ne m'étais plus crue capable. Un peu comme les Parisiens ont dû retrouver leur ville après la libération. Ton anniversaire m'a apporté beaucoup de joie. Je t'aime plus qu'avant et je t'assure que tu étais bien belle dans ta robe. Alors, Douce, vis et jette au vent tes illusions. Tu verras comme c'est bon de les effeuiller. Te reverrai-je? »
Elle est comme ça, Lucie. Il faut qu'elle achève sa tendresse dans un peu de vinaigre ou un point d'incertitude concernant l'avenir de notre amitié. Sûr que je la reverrai.
Je me prends à regretter qu'elle ne soit pas un homme. Je l'aurais suivie partout. Mais aurait-elle (aurait-il) voulu de moi? L'intense amitié entre femmes. J'apprends une chose sur l'amitié entre femmes : dissoute souvent à cause de l'homme, elle ne cesse de se reconstruire dans leur dos dès qu'il s'agit d'eux, de l'amour qu'ils nous donnent et de celui qu'ils nous reprennent.
Mais en fait d'amour, l'agneau soi-disant en or est plutôt seul. Comme dit Lucie, qu'est-ce que ça signifie un baiser qui tombe de haut sur une fille de dix-huit ans? Je hausse les épaules. Allons, nous sommes bien seule, ma fille. Levée très tôt – ai-je dormi? – je bois mon café assise sur les marches de la caravane. Papa est parti bien avant mon réveil. Avec les autres. Une fête n'empêche en rien la ruée vers les engins et cette maudite tranchée sud dont ils se demandent s'ils en viendront à bout. C'est là-bas qu'ils cuvent leur vin, sous le soleil, car juin a monté le thermomètre en flèche. On se croirait en plein été. Tout doucement, je m'endors, la tête appuyée entre mes coudes. Un rêve tout entier traversé de prunelles bleues, des siamois – les prunelles de Dromner, la veille de sa mort? – celles de Lucien qui me bousculent des pieds à la tête vers des idées de femme, des projets de femme, une torpeur de femme... J'ai remis mon vieux jean et ma chemisette. Cette maudite robe a tout changé. Voilà que j'ai des envies de robes, de corsages qui laissent tout voir, de jupes plus bleues que les lilas.
Du bleu. Du bleu dans mon sommeil. La mort est cet éboulis délicieux, ce ciel interminable de profondeur, de fraîcheur, les coups de carabine ont dû ouvrir dans le crâne de Dromner une contrée floconneuse, bleue, dans laquelle il est bon pour lui de dormir. Dormir comme je dors; aussi est-il vrai que j'en avais un peu marre de tout ce rouge, cette ferraille, ce sang de Louis qui n'en finit pas de sécher.
Il ne faut pas croire que Fouldroule a repris sa vitalité comme ça. En fait, il a continué à faire la tête deux jours. Il a été jusqu'à fermer son bistrot et barricadé derrière, pendant quarante-huit heures, il n'a écouté aucune de nos supplications et menaces. Lucien qui avait la clef donnait les nouvelles :
– Ça va. Il est dans sa cave. Il range des photos, des lettres. Il a pris aussi une drôle de cuite. Il vous fait dire que quand on est une vieille baderne crédule, on se cache. Il réapparaîtra demain.
Le premier jour j'ai tambouriné, tapé au carreau, je me suis faite suppliante, menaçante :
– Fouldroule, je te croyais mon ami... A qui vais-je raconter ma vie, maintenant? Ouvre, ouvre.
J'ai même frappé du pied la porte obstinée, muette. Pourtant derrière, j'entendais marcher, souffler, respirer :
– Fouldroule, raconte-moi encore l'histoire de ce gars qui nourrissait une plante carnivore avec du Canigou.
Ou bien :
– Fouldroule, c'est vrai que l'aube dans le désert est entièrement bleue? bleue du sol au plafond? Dis méchant, dis, ouvre...
Il n'a même pas ouvert ses volets. Je m'énerve :
– Si tu n'ouvres pas, je ne te parlerai plus jamais. J'ai peur :
– Dis, tu ne vas pas faire de bêtise? On en a eu déjà assez comme ça.
Je m'ennuie :
– Bon eh bien, tchao et banana. Après tout, je m'en fous pas mal.
Je reviens à la caravane, d'une humeur de chien. Je croise la Marraine qui fait des bulles accroupie près du lavoir. Ce n'est pas possible, elle est enceinte et sûrement depuis un bon bout de temps. Personne ne s'en occupe. La France a des centaines de zones arriérées, dignes des Mystères de Paris avec ses ivrognes, ses illettrés et ses anormaux. La misère est le plus grand des maux. Le manque de fric. Avec l'argent, la Marraine est autre. C'est pour ces raisons que Lucien est communiste. Sauf que papa ne vote jamais pour le pouvoir, je n'ai pas rencontré (jamais) sur les petits chantiers des travailleurs engagés. Simplement, ce n'est pas ainsi que je m'imaginais un communiste. Un communiste pour moi n'a pas l'air aussi distingué. Il fait peuple, il est peuple, il est comme les moujiks fouettés par la Papofski dans le Général Dourakine.
– C'est un raisonnement primaire, me dira plus tard Lucien. Le communisme, c'est avant tout une prise de conscience et un espoir fou. Vous, vous êtes des individualistes, c'est-à-dire des désespérés. Ou des ignorants. C'est-à-dire des gens tellement bouffés par leur vie que vous ne vous tenez pas au courant des issues.
Pour moi, un communiste a l'allure de la Marraine.
- Pourquoi la Marraine n'est-elle pas communiste? Elle n'aurait pas accouché dans un fossé.
– Ce n'est pas si simple, il faut du temps.
Logiquement, la Marraine, elle est dans la merde et pourtant jamais elle n'a autant ri. A croire que du matin au soir, elle s'amuse. Son coup de passion pour Dromner a subi le sort de la carabine : à la décharge, à la poubelle. Tant qu'il y aura du chantier, il y aura du pain à sa survie. De nos fêtes, elle glane le vin, la part de gâteau, ou du couscous géant. De nos drames, elle s'en distrait. (Un vrai communiste fait passer ses drames au second plan. Un vrai communiste ne se suicide pas. Je crains de ne pas m'entendre avec eux.) De nos hommes, elle use et abuse tant qu'ils en veulent. Après tout, elle a la vie belle. Elle ose la considérer comme telle. La preuve, je le répète : elle ne pleure jamais.
Fouldroule a quand même ouvert ce matin, à six heures, comme si rien ne s'était passé. C'est Galu qui me l'a dit. Moi, je boude. J'ai ma fierté. Je n'irai que la semaine prochaine. Pourquoi m'a-t-il laissée tambouriner comme une folle sans répondre? Je boude comme l'homme aux chiens qui a été en panne de Contrexéville et a dû donner à ses chéris de l'eau du robinet. Pour les consoler, il leur a fait des côtes d'agneau. La Marraine a réussi à voler les os. Elle a tous les culots, la Marraine. Leste, incroyablement, elle a bondi vers l'assiette à demi rognée. Si vite que Poupoune, la plus affreuse, n'a même pas eu le temps d'ouvrir les yeux. Pourtant elle hurle, maintenant qu'elle se rend compte. Heureusement tous les six sont attachés. Sinon, je ne donnerais pas cher de la Marraine et de sa future progéniture. Ça fait un beau charivari. Je me bouche les oreilles. (Un communiste ne se bouche pas les oreilles.) J'en ai marre. Plus de Lucie, Fouldroule qui me tape sur les nerfs et Lucien que je n'ai pas revu. Seule, Mlle Éléonore. Et papa qui rentre, qui titube de fatigue, tard, très tard. Heureusement, j'ai mes cours de comptabilité et le tableau recommencé : bleus, les lilas.
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