La Marie-Marraine
Chapitre 2
A quoi bon raconter l'enterrement de Dromner, transformé en « D » sur le drap noir qui recouvrait son cercueil. Tout ce que j'ai envie d'en dire c'est que les Pompes funèbres ont tellement baratiné Lucie qu'elle a fini par céder et ouvrir un crédit pour qu'il ait un cercueil en chêne. La messe a coûté plus cher parce qu'il s'agissait d'un suicide. « D » habillé de son costume d'aviateur a été enterré dans un cimetière entre Cambrai et Lille. Un cimetière du hasard. Les gars ont été formidables avec Lucie; collecte, couronnes de vrais glaïeuls et l'offre de Carvinet de lui acheter sa caravane et son camion. Le matin de l'enterrement, papa a fait taire les engins pour toute la journée. Pourtant, ils n'en peuvent plus de s'acharner à ouvrir les terrains. Tous portaient l'habit du dimanche et Galu, exceptionnellement, avait enlevé son chapeau. Éliette a gardé les filles de Lucie le temps de la cérémonie. Son père et sa mère étaient là. Sa mère lui ressemble. « D » n'avait personne. Sa famille, c'était le chantier. Nous sommes tous là et c'est la moindre des choses puisque le préavis l'a achevé. L'entreprise a envoyé un délégué et le traditionnel discours de la désolation :
– Si on avait su, on aurait retardé le préavis... Ou bien on l'aurait reclassé au service des aménagements. Il y a toujours une solution.
Papa foudroie du regard le petit homme propret qui tient ce discours à la con avec son bouquet d'anémones incolores et inodores, son bouquet synthétique ceinturé de lettres en fer-blanc que l'on tord entre les doigts : « De la part des Travaux publics. Regrets. »
« D » est parti porté par quatre d'entre nous dont Musta et Pedro. Beaucoup pleuraient. Avec des vraies larmes.
Silence pourtant et mai nous éclaboussait de lumière. Lucie porte des lunettes de soleil. Un petit foulard noir. Une jupe noire. Je tiens à évoquer une vision précise, touchante : le geste de Fouldroule pour « D ». Deux de ses plus belles roses épinglées au coin de la lettre « D ».
« D » n'a pas trente ans et les roses vivront trois jours.
L'éclatement de la lumière déchire mes sentiments en tronçons vivants, qui ondoient dans ma poitrine. Louis, « D » et les autres. Sur les chantiers des grands barrages, il y a un tunnel qui est réservé aux morts, à savoir l'alignement de leurs casques. Leurs casques étant tout ce que l'on retrouve d'eux.
Absurdité foudroyante de ces destins, affreux silence qui peuple nos songes dès qu'il s'agit d'eux. Et cette impression féroce, sauvage, en sortant de n'importe quel cimetière que ce qui compte avant tout, ce qui me fait éperdue de reconnaissance, c'est d'être en vie.
... La Marraine a suivi cet enterrement comme un chien. De loin en loin, on voit ses yeux de lune chavirée ressusciter parmi les bouts de chiendent qui dévorent le bord de la route. Nu-pieds dans des sandales d'homme, elle franchit fossés et chemins. On la croit disparue et voici son bec-de-lièvre qui pointe. Jamais elle n'a été aussi laide. Jamais la Marie-Marraine n'a eu autant de pics aigus, de cabosses, de plaies. Heureusement le soleil l'éblouit, transfigure ses moindres sanglots. Heureusement, il ne pleut pas. Le jour de l'enterrement de Louis il faisait si humide, si froid que j'ai bien cru être mouillée pour le restant de ma vie. Vivre. Les grands deuils, quoi que l'on dise, s'accommodent assez mal des temps de chien. Le désespoir. Où trouver recours, chaleur, puissance de la sève qui ne demande qu'à battre?
Lucie a un visage sévère, maquillé par ses lunettes. Elle n'a pas vingt-cinq ans et on lui donnerait le double, ce matin. Heureusement ses jambes sans bas avancent, fermes, bien faites dans des chaussures fermées. Elle s'en tirera. Elle est déjà libérée. La déchirure, on compose avec. On acquiert grâce aux drames une âme capable de raccommoder des porcelaines, transformer en mieux le pire, se damner pour reconquérir le goût futile du recommencement.
– Que veux-tu, cet homme je l'ai eu dans la peau...
Mais on peut donc vivre avec cette véhémence quand on enterre ce qui collait à sa chair? On vit? on vit? on vit?
Elle avouait, il n'y a pas si longtemps, cet amour imbécile, comme elle le reconnaissait, cet amour qui la liait à ce fou de « D ». Est-elle déjà entrée dans la zone des compensations, qui cautérise ce dont, logiquement, on ne pourrait survivre?
Musta transpire pas mal sous le ciel blanc. Il a taillé proprement sa moustache et la couronne rouge, en bout de cercueil, a été offerte par les Turcs : « A notre chef. »
– On n'est pas des héros, a dit Fouldroule la première fois que je l'ai vu. On a fait les marioles...
Les marioles.
Il n'y a pas de quoi fouetter un chat ou tout au moins les clébards de l'homme aux chiens qui est le seul à n'avoir pas suivi l'enterrement. Indifférent. Complètement. Peut-être souffre-t-il vraiment de son état d'humain. Il verse de la Contrexéville dans une auge en forme de bassine. Il verse lentement. Il ne se retourne même pas quand nous sommes revenus en groupe. Pourtant il a l'air content : Poupoune, sa préférée, tient un gros rat dans sa gueule.
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