La Marie-Marraine

Hortense Dufour · Chapitre 3 sur 18

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La Marie-Marraine

Chapitre 2

On n'a jamais eu aussi froid que sur la Marie-Décembre. Débutée en hiver, achevée en mars, elle a donné plus d'un câble à retordre. De plus, l'autoroute qui ira de Rouen à Paris nous réserve toute la pluie du pot de chambre de la France. On grelotte. J'ai beau bourrer le poêle, laisser chauffer la cafetière tout le jour, je ne quitte pas mon blouson qui ressemble à celui de mes hommes. Grosses chaussettes de laine tricotées par maman, superposées sur celles de Louis, j'ai froid et mes doigts ont pris cette teinte qui ne doit rien au henné.

Pourtant, il ne faut pas croire que je reste là, à ne rien faire. Si j'ai eu mon B.E.P.C. grâce à l'École universelle, je passe ma vie à besogner pour papa et les frères.

Dès l'aube, j'ai moulu le café dans la boîte en bois marron dont la manivelle fait grin grin. Rien n'est silencieux, sur le chantier. Sauf nous trois. J'ai bourré de viande froide les casse-croûte et rempli de lentilles les gamelles. Un camembert normand, pour dessert, les gourdes de vin et de bière. J'ai croisé l'anorak sur ma chemise en grosse toile de satin rose. Les déshabillés en aile de papillon vus et découpés dans Mode de Paris, pas question derrière nos barbelés. Papa se réveille le premier, immédiatement suivi par Paul. Louis fait partie de l'équipe de nuit. Il sera là vers six heures. La nuit cogne et gèle au carreau, derrière le volet clos que je me dépêche de rabattre. De l'air. Vite. Ici, ça sent un peu la ménagerie à jeun. Une à une, j'ai fait griller de longues tranches de pain. Honorons le jour. Le jour si long à venir sur la Marie-Décembre.

Paul s'étire et, brusquement, à cause de ses grands bras capables de soulever un moellon de cent kilos, la caravane rétrécit. Le bungalow des Turcs et des Yougoslaves est allumé. Quand je vais à l'unique pompe, je les croise et ils me laissent me servir la première. Flanquée de mes trois hommes dont papa qui est chef du chantier, je ne risque rien. La raison d'être d'une femme parmi eux porte un schéma simple : l'épouse, la fille. En dehors de cette structure élémentaire, instinctivement respectée, la femme qui rôde vers eux est là pour baiser et repartir. Hacim, long Turc à grosses moustaches, porte mes seaux remplis jusqu'au bord. Blanche couleuvre glacée, l'eau saute par-dessus bord et me mouille les jambes lorsque c'est moi qui ramène les seaux. Hacim les a posés sur les marches de mon domaine à savoir ce rectangle roux de quatre mètres de long sur trois de large. Pourtant, le poêle a fini par chauffer au point que papa remplit une casserole d'eau pour empêcher le dessèchement de l'air, surtout pendant la nuit.

Paul boit lentement son café dans lequel il a fait tomber trois sucres. Papa barbouille de savon blanc son blaireau et je grignote une tartine beurrée. Une paroi en contre-plaqué isole le coin cuisine toilettes salle de bains – si l'on peut appeler baignoire et lavabo nos cuvettes en zinc, dures comme des sièges de bulls.

Les hommes dorment dans le long boyau qui se nomme indifféremment salon, living et bureau. Mais de quoi vais-je me plaindre? j'ai ma chambre à moi. Celle où papa et maman dormaient. Tout au fond, derrière un rideau monté sur anneaux en bois, j'ai ma pièce qui en fait se réduit à un lit large d'un mètre sept. Le grand luxe, quoi. D'autant plus que je l'ai recouvert d'une couverture marocaine qu'Ali m'a donnée pour mon anniversaire. Et une étagère sur laquelle, me tournant le dos, s'alignent mes quelques livres dont l'Assommoir d'Émile Zola. Si je suis la plus calée de la famille, je dois dire que l'Assommoir, ils l'ont tous lu. Germinal aussi, ainsi que les Trois Mousquetaires. Dans un panier genre couffin, j'entasse des revues : Elle, Nous deux, Femme pratique. Ah, oui, très pratique si l'on compte les tonnes de chemises battues sous la pompe ou les chaussettes qui n'en finissent pas d'exiger l'œuf en bois pour refermer le trou à grands coups d'aiguille à canevas. Chez nous, les vêtements ont besoin de la brutale solidité du décor. Du nylon que l'on jette après usage, impossible. Mes doigts ne savent pas ce qu'est une étoffe douce, un contour suave ou un matelas dans lequel on s'enfonce aussi facilement que les pelles dans la boue.

Coudre, cuisiner, laver, brosser à quatre pattes le plancher toujours sale, je vous jure pourtant que je ne suis pas malheureuse. J'ai aussi mes distractions, ou plutôt mon chantier à moi : posé sur l'étagère, il y a mon tableau. Car je peins, je barbouille soixante-dix centimètres de toile raide. D'abord – c'était l'année où maman est morte – je peignais à la gouache. Puis Louis m'a offert des vraies couleurs que je dilue dans une louche en fer-blanc.

Je peins et, à ces moments-là, je pense à mon âme, j'oublie un peu mon corps qui grandit, maigre, et ne pèse guère sur ces terrains écorchés. Quand il pleut, quand il fait humide, glacé, dégueulasse, je me rabats à l'intérieur de mes quatre mètres carrés. Je peins sur mes genoux. Pas la place d'un chevalet.

J'ai dessiné le loup et l'agneau de la fable. Un loup immense, en forme de grue, botté comme mon père et mes frères. Pour un peu, je l'aurais monté non sur pattes mais sur chenilles. En face de lui, sur l'autre rive, dit la fable, un agneau moussu, renflé aux hanches, sexe femelle. Entre lui et le loup-engin, coule l'eau glauque d'une tranchée dans laquelle poussent des nénuphars. Mais, à bien réfléchir, c'est plutôt l'agneau qui a l'air affamé. Le loup, ça va. Il a vécu. Il sait ce qu'est manger aux abreuvoirs râpeux. Je pense à mon âme. Petite bête invisible d'abord à l'œil nu, puis long mille-pattes, énorme, exigeant d'éclairer autour de lui, véritable phare d'engin de nuit; il s'agit d'essayer de voir la piste et de ne pas basculer dans les talus, les socs, les rouleaux invisibles à cause du brouillard. Énorme, mon âme est énorme, dardant son phosphore, ce point lumineux que nos hommes appellent leur chance.

Je trempe le pinceau dans la louche. La couleur, c'est ce que j'aime le plus au monde. Même si l'arc-en-ciel de la terre et du fer devient à chaque fois cet éboulis, ce sang. Rouge, ce sang.

 

Papa et Paul partis, je rassemble les bols dans le cuveau où mousse le Mir. J'en sors un autre, plus petit, fleuri, pour Louis. Si j'ai dit que les couleurs étaient ce que j'aime le plus au monde, je rectifie en poussant à la première place Louis, mon frère de deux ans plus jeune que Paul. Louis ne parle pas – mais qui donc parle de nous trois? Mais Louis m'aime de façon absolue. Louis, c'est le plus beau gars que j'aie jamais vu. Taillé comme Paul, mais plus fin, avec des yeux titubant de sommeil, vastes, bruns, au fond desquels dansent des étincelles de soleil. Je reconnais son pas, une deux, une lourd, deux léger. Un vrai chat. Louis fait du chantier mais rêve de grands jardins avec un tas de fleurs et une maison presque en verre, sans courant d'air, pleine de tapis épais à y dormir dessus. Une maison où il m'emmènera et m'achètera des couleurs et des oiseaux et des robes en crème chantilly. Louis a vingt et un ans. J'en ai seize. C'est lui qui me bricolait des meubles pour ma poupée avec son couteau. Je le guette. Je l'attends. J'ai fait chauffer ses pantoufles sur le coin du poêle. A-t-il eu froid cette nuit? J'avais bien vissé la thermos, mais on ne sait jamais. Des fois, l'eau traverse jusqu'aux chaussettes, jusqu'aux semelles bourrées d'un lit de paille.

Il a poussé la porte. Il fait toujours nuit. Il dit : « Salut, la Belette. » La voix sort d'un gros blouson cadenassé qui tient son cœur au chaud.

– Salut.

Toujours peu de mots. Mais que je l'aime! J'ai glissé le bol vers lui. Il boit sans même se déshabiller. Ses doigts sont violets. Il les frotte l'un contre l'autre :

– Fichu temps.

Fichu temps. Il s'est assis sur le lit non replié. Il sort une gauloise de sa poche.

Bottes et anorak enlevés, il est mince, presque maigre. Il souffle la fumée par les narines. C'est un grand cheval fourbu. Il a attrapé la bouteille de rhum et en verse une rasade dans le fond du bol vide.

– Fichu temps.

Il a soulevé le rideau de ma chambre. Il regarde le tableau.

– Tu peux enlever les nénuphars de la tranchée, Belette. Elle est pleine d'eau. Elle a du mal à tenir le coup.

La Marie-Décembre, c'est une coriace, une pas drôle, rebelle aux mains des hommes et aux roues des engins. Quand on croit la saisir, elle fout le camp en eau mêlée de cailloux mous. Le remblai a la dureté d'une bosse d'infirme. Les pelles ont beau lancer toutes ensemble leur mouvement d'attaque, elles ont du mal à l'ébranler.

... Cependant, Louis torse nu enfile la veste de pyjama rayé. Martien la nuit, bagnard le jour. Dodo.

D'un seul coup, il bascule dans l'épaisse nuit, qu'aucun rêve ne traverse. Aucun rêve de fleurs et de jardin. Seulement, dans un décor fantastatique, des géants aux bras luisants de pluie, aux bras qui grincent, effraient jusqu'aux mouettes égarées depuis Honfleur.

Pendant qu'il dort – jusqu'à trois heures – je m'arrose d'eau froide derrière la cloison. Nue, je grelotte, je me savonne le plus rapidement possible. Mon gant est posé près du savon à barbe. J'ai si froid que je tâtonne vers la brosse à dents. Récurons, lavons, frottons. C'est notre luxe. D'autant plus que je m'inonde d'eau Roger & Gallet, cadeau de Louis, le plus raffiné de nous.

Il dort. Couché sur le dos, une main posée sur le cœur. Un jour vert et acide transperce le carreau. J'ai enfilé sur mes seins sans soutien-gorge – il n'y a pas grand-chose à soutenir – un pull-over tricoté pour Louis. Je m'étais trompée dans les mesures. Trop petit. Bon pour moi. Et de plus, j'avais choisi une laine pâle, fragile, salissante. Quelque chose de beau, de différent. Notre uniforme est rude. Du mohair couleur poussin, c'était ce qu'on appelle un cadeau. Autant que l'eau de Cologne Roger & Gallet. Frictionnée, habillée, les cheveux humides tirés en queue de cheval, le visage sans autre apprêt qu'un flocon de crème vivement étalé sans m'attarder devant le miroir rectangulaire, devant lequel ils se rasent, la journée est à moi. Et à eux. Seule. Mais parce que j'entends le sommeil en bouilloire de Louis, je commence à récurer un fond de casserole en chantonnant.

 

Vers dix heures, un Turc ou un Portugais apporte le courrier adressé au bureau. Le bureau est une grosse cabane en bois, fichée côté route, flanquée d'une grande table inclinée sur laquelle s'enroulent et se déroulent les plans en forme de gros copeaux. Une fois par mois, parfois davantage, un chef d'agence descend et s'enferme là-dedans avec les conducteurs de travaux. Au-dessus de la table, il y a un placard en bois avec en permanence une bouteille de Ricard. Quand nous sommes trop éloignés d'un bistrot, c'est là qu'ils prennent l'apéritif.

Du courrier, nous n'en recevons jamais.

Qui nous écrirait puisque nous sommes ensemble? La lettre redoutée par tous est le pli bleu, en recommandé : le préavis. Compression du personnel qui suit généralement la compression des engins, les anciens remplacés par un seul, moderne, qui fait le travail de trois. L'entreprise ne lésine pas sur l'achat du dernier gadget et se fout totalement de ses hommes qu'elle n'a même jamais vus. La grève n'existe pas sur les chantiers isolés, animés par une poignée d'hommes. A la rigueur, ils font la gueule un jour ou deux parce qu'ils n'ont pas encore reçu les acomptes. Mais rien ne motive (pour eux) l'arrêt collectif. L'arrêt collectif, ce serait la mort de l'autoroute et confusément ils ne veulent pas de la mort du chantier qu'ils confondent avec la leur, à savoir leur préavis. La passion des problèmes immédiats les absorbe totalement. Tous les regards sur un petit chantier vont au plus urgent; jamais de discussions philosophiques ou intellectuelles. Ni passé ni avenir. Un présent qui n'a jamais le temps de prendre appui dans de mûres réflexions. Le chantier a un sol, un fond sous-marin imprévisible comme certains océans : il faut improviser afin d'éviter d'y laisser sa peau. Et c'est tout. Le courrier, le pli bleu, en recommandé, c'est la tempête avec le coulage. Nous n'aimons pas le courrier.

... Après le courrier – rien pour nous –, c'est le klaxon du camion-épicerie-boucherie-tabac-boulangerie. Il a rabattu son étagère et en plus de ses fromages et ragoûts, il vend des espadrilles, du coton et des savonnettes Cadum. Quelques femmes viennent acheter, flanquées de gosses en bas âge et d'un grand cabas. On se connaît sans pour cela converser beaucoup. La Marie-Décembre, c'est un genre temps-de-chien, qui décourage tout dialogue : chacun chez soi, ou plutôt chacune à ses casseroles. Jusqu'à midi on coupe, découpe les poireaux, les salades, les carottes, les pommes de terre. Je cuis je cuis, je renferme les épluchures dans un grand journal. Le manque d'espace rend ingénieux. Ce soir, Paul verse la poubelle à la décharge. Autre style de rendez-vous. Chacun sa poubelle à grand couvercle, entre chien et loup, les deux éternuant de pluie, ils renversent la grosse lessiveuse malodorante et les conversations – si l'on peut nommer ainsi les quelques exclamations – fusent en trois langues, portugais, arabe, français.

Transistor en sourdine, je découpe le lard en dés. Morceaux de bœuf, vin rouge, branches de laurier, tout cela ronronne jusqu'à midi.

J'ai le temps. Le temps de reprendre la louche en fer, barbouillée de couleurs. Le temps d'ajouter du fard bleu rose vert sur les paupières de l'agneau. Il dort, Louis. Quand il émergera d'un bâillement rituel, répété plusieurs fois, tout sera prêt. Et une fois remplie la grille des mots croisés, sans bouger de son lit, une fois enfilée à nouveau la tenue qui ne change jamais, lampe tempête au poing, il partira rejoindre l'équipe de nuit, non sans avoir eu le temps de croiser papa et Paul qui rentrent dîner.

 

C'est Julio qui, vers trois heures du matin, a frappé contre les volets. Tous nos volets. Pas seulement un seul. Tous. Sans compter la porte. Assise en tailleur, la couverture sur les épaules, je barbouillais de rouge et de mauve le crâne du loup. Non, de l'agneau. Cette nuit-là, je me souviens m'être particulièrement attachée à l'agneau. J'ai allongé ses oreilles en forme de tresses et j'ai affiné son profil en le fardant aux pommettes. Il me faisait pitié, ainsi grimé. Aussi ai-je effacé une partie de son maquillage et je l'ai habillé de longues chaussettes en laine tricotées sur des jarrets qui ressemblaient aux miens. Un drôle d'animal. Des cuisses douces. Un œil clos, l'autre grand ouvert. Une femme. Une femme. Je ne sais pourquoi, j'ai ajouté à l'œil ouvert une petite larme brillante, coupante, éblouissant tout. Exactement la lampe qui est partie accrochée au poing de Louis. Papa et Paul dorment. Durs au sommeil, durs au réveil. Rien ne les gêne : ni la lumière que je maintiens en veilleuse, ni les ronflements des engins au travail, ni les coups de poing de Julio qui maintenant frappe la paroi.

– Chef, chef, ouvrez!

Car c'est ainsi que l'on appelle le conducteur de travaux : chef. Surtout la main-d'œuvre étrangère qui ne connaît rien en fait de mots pour s'adresser à celui qui donne des ordres. Chef. Et même le chef. Ou chif, quand il s'agit des Algériens.

La couverture tombe de mes épaules. Je pose avec délicatesse l'agneau qui tremble au bord d'une tranchée béante, dont j'ai effacé les nénuphars :

– Tu peux enlever les nénuphars, Belette. La tranchée est pleine d'eau.

Je tâtonne vers mes vêtements. La peur, c'est d'abord ce refus de la nudité qui rend encore plus misérable. Quelque chose de hideux, de proche, rôde, suinte en gouttes tièdes le long de mon dos. Moi qui ai toujours froid, je jure bien que cette nuit-là, j'ai eu comme un grand coup de chaleur. Pire que si je m'étais enfilé le litre de rhum.

– Chef! chef!

La voix se fait pressante, traversée d'un hoquet.

Je n'ai qu'une envie : être habillée jusqu'au cou. Vite, le pantalon, le pull jaune poussin, vite. Ai-je seulement conscience de posséder un corps?

– Chef! chef!

Vite. Il ne peut pas la fermer, celui-là?

Pieds nus, je cours, j'ouvre, essoufflée. Ma parole j'ai du mal à respirer autant que si j'avais traversé à cent à l'heure tout le chantier.

– Chef! chef!

Je gronde :

– Tu as fini de gueuler comme ça?

Je tonne sur ma propre angoisse. Je transpire. Pourtant le thermomètre niché entre les deux cuisses nues d'une pin-up des années 36 marque moins pas mal de degrés. Ce n'est pas à Julio que je parle, ni, derrière Julio, à Hacim et aux frères Guimbauld dont le plus jeune est amoureux de moi.

– Tu as fini de gueuler comme ça?

C'est à la nuit que je m'adresse, à l'orage, à ce chagrin qui roule des grosses vagues salées, infectes, imbuvables au fond de ma gorge. Une seule lampe éclaire les quatre hommes consternés. Je m'énerve brusquement :

– Eh bien, entrez. Vous voyez bien qu'il pleut. On crève, la porte ouverte.

On ne peut pas dire positivement que l'on crève de froid : le poêle surchauffe et j'étouffe singulièrement sous cet excès de lainages accumulés qui m'entortillent, affreux.

Cependant, papa s'est réveillé le premier. Il regarde Julio et il comprend tout de suite :

– Louis?

Ils font tous signe que oui d'un geste de guignol qui salue. Ridicules. Ils sont ridicules. Je les hais. Surtout le frère Guimbauld qui m'épluche, effaré, muet. Il ne m'a jamais vue de si près. Je le hais.

– C'est grave? dit Chef.

Julio a dit très bas :

– Je crois que c'est fini, chef.

Paul est debout derrière papa. Lui, par contre, reste torse nu en dépit de la porte qui bat, de la pluie qui cogne et du vent glacé. Putain de Marie-Décembre. Sa guirlande de Noël a besoin d'oeillets mortuaires.

Alors on entend un cri. C'est l'agneau. L'agneau du tableau qui ouvre tout grands des yeux qui ruissellent autant que cette flotte sur la Normandie. La grasse terre normande. Nourrie de ses cadavres. Ça ne m'étonne pas que les pommiers y poussent. Papa se tourne vers moi :

– Reste là, Éléonore.

Il s'est habillé. Paul aussi. Il a empoigné la lampe.

Ils sont partis. La porte fait moing moing dans la nuit. Je suis dans l'obscurité. C'est fini. Ils ont dit « c'est fini ». Sobres en paroles. Pas des verbeux. Chaque mot, ici, peut s'employer seul. Il a sa fonction. Les phrases le désarticulent : remblai scraper grue creusez stop tranchée droite gauche tout droit lampe nuit Ricard agence entreprise chef engin fini fini fini.

Alors j'enfile, pieds nus, les bottes trop larges, glacées. Aucune importance. Je ne sens rien : voilà que je cours vers l'amas confus des ombres et des lampes. J'ai déjà couru ainsi, il y a trois ans, sur la Marie-Toussaint. Sauf qu'il faisait jour. Je cours sur ce sol piégé de serpents en acier, de moellons contre lesquels je bute du front, un agneau démaquillé, qui bêle « Louis Louis » avec une estafilade en forme de groseilles écrasées. J'ai l'air d'une folle. Je suis folle. Je rêve. Louis. Louis. Ça n'arrive donc pas qu'aux autres. Louis.

Mais que s'est-il donc passé?

Roues en l'air, hurlant de façon lamentable, hurlement de supplicié tabassé en place de grève, le dumper de Louis a versé dans la plus profonde des tranchées, engorgée de boue. La tranchée d'où j'ai arraché, un à un, les nénuphars blonds. Louis.

Toutes les lampes font cercle et au loin, on entend la sirène des pompiers. Descendus dans la tranchée, je vois des nuques casquées et le crâne de papa et de Paul qui essayent de bouger le colosse qui chuinte toujours sur le même ton. On doit l'entendre jusqu'aux Andelys. Ma parole, il a dû étouffer le cri (les cris?) de Louis. Louis?... c'est ce bras à demi enterré, un bout de pantalon que je reconnais, et cet affreux bouillon rouge, la seule couleur dont on ne peut nier l'origine.

Papa s'est mis à hurler :

– Fous le camp, Éléonore, ne regarde pas, fous le camp.

Lui, si calme, muet, voilà qu'il vocifère, qu'il sanglote :

– Fous le camp ou je te gifle.

On peut me rouer de coups. Je ne sentirai rien. Il peut bien pleurer et Paul avec lui, j'ai vu. J'ai tout vu. Et les sanglots de mon père, et l'homme que je préfère, écrabouillé (depuis ce jour, quand je passe près d'un insecte, je l'évite, je ne l'écrase jamais) et notre douleur et tous ces bras, ces mains qui poussent, qui tirent, qui ne peuvent plus rien.

Une demi-heure plus tard, beaucoup de monde est là : les pompiers, la gendarmerie. Le téléphone du bureau, vieux, accroché au mur, nanti d'une manivelle ressemblant en tous points à celle de mon moulin à café, n'a cessé de fonctionner.

... Ce n'est qu'au grand matin que la dépanneuse a enfin réussi à faire taire l'engin en l'extirpant de sa fosse. Une ambulance est là, pour la forme et emporte ce qu'il reste de Louis.

Toutes les caravanes, réveillées par le cri de Julio, vidées de leurs habitants ne sont plus qu'un village mort.

J'y reviens, pourtant, vers ce village. J'entre dans la caravane dont la porte est restée béante. J'ai pris le tableau et j'ai rempli de bouillie rouge la tranchée. J'attrape la bouteille de rhum. Je bois d'un seul coup. Je ne dis rien. Je ne sens rien. Papa, Paul m'ont rejointe. Assis de chaque côté du couloir central, on regarde le lit de Louis, défait, qui porte son odeur, et la forme de son corps. Odeur et forme qui vont si rapidement s'estomper qu'on peut se demander si nos morts, on n'a pas simplement rêvé qu'ils furent vivants.

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