La Promenade au phare

Virginia Woolf · Chapitre 10 sur 36

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La Promenade au phare

Chapitre 11

Mais elle ne permit pas à sa voix la moindre altération pendant la fin de l’histoire et, en fermant le livre, elle ajouta, les yeux fixés sur ceux de James et prononçant la dernière phrase comme s’il se fût agi de quelque chose qu’elle inventait elle-même : « Et ils vivent encore là au jour d’aujourd’hui. »

« Et c’est fini ! » dit-elle. Puis elle vit dans les yeux de son fils, au moment où s’éteignait l’intérêt suscité par l’histoire, quelque chose d’autre qui en prenait la place : une sorte d’étonnement pâle, semblable à la réflexion d’une lumière, qui donnait à son regard comme un émerveillement immobile. Elle se tourna et voici qu’en effet, de l’autre côté de la baie, elle aper-çut la lumière du Phare qui envoyait régulièrement par-dessus les vagues, d’abord deux éclairs rapides, puis un long faisceau fixe. On l’avait allumé.

Dans un instant il allait lui demander : « Est-ce que nous allons au Phare ? » Et il lui faudrait répondre : « Non, pas de-main ; votre père dit que non. » Heureusement Mildred vint chercher les enfants et ils furent distraits par le remue-ménage qui suivit. Mais James continuait à regarder par-dessus son épaule pendant que Mildred le portait et sa mère était certaine qu’il se disait : Nous n’irons pas au Phare demain ; et elle son-geait qu’il s’en souviendrait toute sa vie.

 

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« Non, se dit-elle, en rassemblant quelques-unes des images qu’il avait découpées – un frigorifique, une faucheuse, un monsieur en habit – les enfants n’oublient jamais. C’est pour cela qu’il faut faire tellement attention à ce qu’on dit ou à ce qu’on fait et c’est un grand soulagement quand ils vont se cou-cher. » Car maintenant elle n’avait plus besoin de songer à per-

– 70 – sonne. Elle pouvait être elle-même, à elle-même. Et c’était de cela que maintenant elle éprouvait souvent le besoin : penser, non pas même penser, se taire, être seule. Tout l’être, toute l’action avec ce qu’il y a en eux d’expansif, de scintillant, de vo-cal s’évaporent et l’on se réduit, avec un sentiment de solennité, à n’être plus que soi, un noyau d’ombre en forme de coin, quelque chose d’invisible aux autres. Tout en continuant à trico-ter, bien droite sur sa chaise, c’était ainsi qu’elle se sentait être et ce moi qui avait laissé tomber ses attaches se trouvait affran-chi et propre aux plus étranges aventures. Lorsque la vie baisse ainsi un moment il semble que le champ de l’expérience s’élargisse à l’infini. Et tout le monde possède toujours ce sen-timent de ressources illimitées, croyait-elle ; eux tous, tant qu’ils étaient, elle, Lily, Augustus Carmichaël devaient sentir que ce qui de nous apparaît aux autres, ce par quoi ils nous connais-sent, ne représente qu’une puérile réalité. Sous cette apparence tout est sombre, tout s’étend, tout a d’insondables profondeurs. Mais de temps en temps nous montons à la surface et c’est cela qu’on aperçoit de nous. Son horizon paraissait à Mrs. Ramsay illimité. Il embrassait tous les endroits qu’elle n’avait pas vus ; les plaines de l’Inde ; elle se sentait écarter l’épais rideau de cuir d’une église romaine. Ce noyau d’obscurité pouvait aller n’importe où car personne ne le voyait. « On ne peut pas l’arrêter, se dit-elle avec transport. C’est là que se trouvent la li-berté, la paix et surtout le bien le plus précieux, le pouvoir de se ramasser, de se reposer sur une plate-forme de stabilité. » Ce n’est pas en tant qu’êtres individuels que, d’après son expé-rience (ici elle exécuta quelque chose de très difficile avec ses ai-guilles), nous atteignons jamais au repos, mais en tant que coins d’ombre. En perdant notre personnalité nous perdons le tour-ment, la hâte, l’agitation ; et toujours une exclamation de triomphe montait à ses lèvres, jaillie d’un sentiment de victoire sur la vie, lorsque se produisait en elle ce rassemblement dans cette paix, ce repos, cette éternité ; puis, s’arrêtant à cet endroit de ses réflexions, elle regarda au-dehors pour y trouver le rayon de lumière du Phare, le long rayon calme, le dernier des trois,

– 71 – son rayon à elle ; car, regardant les choses de cette humeur et à cette heure du jour, on ne pouvait pas ne pas s’attacher à une plus particulièrement ; et cette chose, ce long rayon calme, était son rayon. Souvent, assise, elle se surprenait en train de regar-der, de regarder sans cesse son ouvrage à la main, au point de devenir la chose même qu’elle regardait, cette lumière par exemple. Et la lumière soulevait avec elle tantôt l’une, tantôt l’autre de certaines petites phrases qui reposaient au fond de son esprit, telles que : « Les enfants n’oublient pas, les enfants n’oublient pas », qu’elle répétait en y ajoutant bientôt d’autres choses. « Cela finira, cela finira, dit-elle. Cela viendra, cela vien-dra. » Puis soudainement elle ajouta : « Nous sommes entre les mains du Seigneur ».

Mais elle se sentit aussitôt mécontente d’elle-même pour avoir dit cela. Qui avait prononcé ces paroles ? Pas elle ; elle avait été amenée par quelque subterfuge à dire une chose qu’elle ne pensait pas. Elle leva les yeux de son ouvrage, rencontra le troisième rayon, et elle eut l’impression que c’était comme si ses yeux se fussent rencontrés eux-mêmes, que ce rayon fouillait dans son esprit et dans son cœur comme elle seule pouvait le faire et qu’il la purifiait de ce mensonge, de tout mensonge, qu’il l’annihilait comme s’il n’eût jamais existé. Elle se louait elle-même en louant la lumière, sans vanité, car elle était sévère, elle était pénétrante, elle était belle comme cette lumière. « Chose étrange, pensait-elle, que, lorsqu’on est seul, on se sente ainsi attiré vers les choses, les objets inanimés, les arbres, les ruis-seaux, les fleurs ; il semble qu’ils vous expriment ; qu’ils devien-nent vous-même ; qu’ils vous connaissent, et, en un certain sens, sont vous-même ; on éprouve ainsi pour eux (elle regar-dait cette longue lumière calme) une irrationnelle tendresse semblable à celle que l’on éprouverait pour soi-même. Du sol de l’esprit (elle regardait, regardait toujours ses aiguilles levées), de ce lac qu’est l’être montent en volutes une vapeur, une fiancée allant à la rencontre de l’aimé. »

 

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Quoi donc l’avait incitée à dire : « Nous sommes entre les mains du Seigneur » ? Elle se le demandait. L’insincérité qui se glisse dans les vérités l’irritait, lui était désagréable. Elle se re-mit à tricoter. Comment un Seigneur quelconque a-t-il pu créer ce monde ? se demandait-elle. Son esprit s’était toujours rendu compte de ce fait qu’il n’y a ni raison, ni ordre, ni justice : qu’il n’y a que de la souffrance, de la mort, de la pauvreté. Il n’y a si basse perfidie que le monde ne puisse la commettre ; elle le sa-vait. Aucun bonheur ne dure ; elle le savait. Elle tricotait avec une calme fermeté, les lèvres légèrement pincées et, sans qu’elle s’en rendît compte, les lignes de son visage, sous l’influence de cette tendance à la sévérité passée chez elle à l’état d’habitude, se groupaient avec tant de rigidité que lorsque son mari passa, et bien qu’il rît silencieusement à la pensée que le philosophe Hume, devenu extrêmement gros, s’était embourbé dans un marécage, il ne put pas ne pas remarquer, en passant, cette sé-vérité logée au cœur même de sa beauté. Il en fut attristé ; il fut aussi, et douloureusement, impressionné par la sensation de son éloignement ; il comprit, comme il passait devant elle, qu’il ne pouvait pas la protéger, et lorsqu’il arriva à la haie, il était triste. Il ne pouvait rien faire pour lui venir en aide. Il ne pou-vait que se tenir près d’elle et l’observer. Et même, à dire vrai, le plus terrible c’est qu’il aggravait son cas. Il était irritable, il était susceptible. Il s’était mis en colère à propos du Phare. Il regarda à l’intérieur de la haie, plongea les yeux dans son enchevêtre-ment, dans son obscurité.

C’est toujours à contrecœur, trouvait Mrs. Ramsay, que l’on se dégage de la solitude, en s’emparant d’une petite chose sur quoi l’on met la main, un bruit entendu, un objet aperçu. Elle écoutait, mais tout était très tranquille ; le cricket était fini ; les enfants étaient dans leur bain ; on ne percevait que le murmure de la mer. Elle s’arrêta de tricoter ; le long bas de couleur rouge brun se balança un instant dans ses mains immobiles. Elle re-voyait la lumière. Non sans mettre dans l’interrogation de son regard une certaine ironie, car pour peu qu’on s’éveille on trouve un changement dans ses relations avec les choses, elle

– 73 – considéra cette lumière calme qui, implacable et sans remords, était à la fois tellement et si peu elle et la tenait à sa dévotion (quand elle s’éveillait la nuit elle la voyait se courber contre le lit, caresser le plancher). Mais malgré tout elle songeait, fasci-née, hypnotisée par ce spectacle, avec la sensation que ces doigts d’argent caressaient dans son cerveau quelque vase scellé dont l’éclatement l’inonderait de délice, qu’elle avait connu le bonheur, un bonheur exquis, un bonheur intense ; cependant, à mesure que le jour faiblissait, l’argent de ces doigts se faisait un peu plus brillant sur les vagues brutales, le bleu disparaissait de la mer ; celle-ci déroulait des vagues de la couleur du citron le plus pur dont la courbe grossissante se brisait sur la plage. L’extase éclatait dans les yeux de Mrs. Ramsay et des flots de pur délice se précipitaient sur le plancher de son esprit. « En voilà assez, en voilà assez ! » se dit-elle.

Il se tourna et la vit. Ah ! elle était délicieuse, plus déli-cieuse en ce moment que jamais, trouva-t-il. Mais il était inca-pable de lui parler. Il était incapable de l’interrompre. Il avait un besoin urgent de lui parler à présent que James était parti et qu’elle se trouvait enfin seule. Mais il décida de n’en rien faire, non ; il ne l’interromprait pas. Elle le dominait maintenant dans sa beauté, dans sa mélancolie. Il la laisserait tranquille et il pas-sa devant elle sans un mot, bien qu’il lui fût pénible qu’elle pa-rût si lointaine, qu’il lui fût impossible de l’atteindre, de faire quoi que ce fût pour lui venir en aide. Et il serait de nouveau passé devant elle sans un mot si elle ne lui avait pas donné, à ce moment même, et de son propre mouvement, ce qu’elle savait qu’il ne demanderait jamais. Elle l’appela, prit le châle vert sur le cadre du tableau et alla à lui. Car elle savait qu’il avait envie de la protéger.

 

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