La Promenade au phare
Chapitre 17
Mais qu’ai-je fait de ma vie ? se demanda Mrs. Ramsay en prenant sa place à une extrémité de la table et en regardant les cercles blancs que faisaient toutes les assiettes. « William, dit-elle, mettez-vous à côté de moi. – Lily, ajouta-t-elle avec lassi-tude, mettez-vous là-bas. » Ils avaient cela – Paul Rayley et Minta Doyle – et elle ceci seulement – une table d’une longueur infinie avec des assiettes et des couteaux. À l’autre bout se trou-vait son mari, tout affaissé et fronçant les sourcils. Pourquoi ? Elle n’en savait rien. Peu lui importait. Elle ne pouvait com-prendre comment elle avait jamais pu éprouver la moindre émotion, la moindre affection à son égard. Elle avait le senti-ment d’avoir tout dépassé, d’avoir tout connu, d’avoir tout épui-sé et, pendant qu’elle servait la soupe, il lui semblait voir un tourbillon – là – dans lequel ou hors duquel il fallait se trouver. Quant à elle, elle en était sortie. Tout ça c’est fini, se disait-elle, pendant que les gens faisaient leur entrée, les uns après les autres, Charles Tansley – « Asseyez-vous là, voulez-vous ? » dit-elle – Augustus Carmichaël – et qu’ils prenaient leur place. Et tout ce temps-là elle attendait passivement que quelqu’un lui répondît, que quelque chose arrivât. Mais ce n’est pas quelque chose, songea-t-elle en servant la soupe, que l’on puisse dire.
– 93 –
Elle leva les sourcils en constatant à quel point cela allait mal ensemble, ce à quoi elle songeait, d’une part, et ce qu’elle faisait, d’autre part – servir la soupe – et elle se sentait, avec une force grandissante, en dehors du tourbillon ; ou encore elle avait l’impression qu’une ombre était tombée et que, dans cette absence de couleur, elle voyait les choses sous leur vrai jour. La pièce (elle promenait son regard autour d’elle) était dans un état misérable. Il n’y avait nulle part de beauté. Elle s’abstenait de regarder Mr. Tansley. Rien ne semblait s’être fondu. Chacun avait l’air séparé de son voisin. Et c’était à elle qu’incombait l’effort de fusion, de mise en train, de création. Elle sentit à nouveau, sans hostilité – simple fait – la stérilité des hommes, car si elle n’agissait pas personne ne le ferait ; aussi se donna-t-elle la petite secousse que l’on donne à une montre arrêtée, et le pouls se remit à battre au rythme familier comme la montre se remet à marcher – une, deux, trois, une, deux, trois. Et ainsi de suite, et ainsi de suite, répéta-t-elle, tout en écoutant, proté-geant, couvant ce pouls encore faible comme on le fait pour une flamme vacillante avec un journal. Et c’est comme ça, conclut-elle, s’adressant à William Bankes par une inclinaison silen-cieuse de la tête dans sa direction – le pauvre homme ! il n’avait ni femme ni enfants et, sauf ce soir, dînait tout seul chez son lo-geur. Par pitié pour lui, car elle avait maintenant assez de vitali-té pour se remettre en route, elle s’était attelée à toute cette be-sogne à la façon d’un marin qui sent le vent gonfler sa voile, mais non sans lassitude, non sans envie de demeurer où il se trouve et qui se dit que, si son navire avait coulé, il serait des-cendu en tournoyant jusqu’au fond de la mer pour y trouver le repos.
« Avez-vous trouvé vos lettres ? J’ai dit de les mettre dans le hall pour vous », dit-elle à William Bankes.
Lily Briscoe la regarda s’enfoncer dans cet étrange « no man’s land » où il est impossible de suivre les gens. Mais on éprouve à les voir partir un tel froid au cœur qu’on essaie tout au moins de les suivre du regard comme on suit un navire dans
– 94 – le lointain jusqu’à ce que ses voiles aient disparu derrière l’horizon.
Comme elle a l’air vieille, usée et lointaine ! songeait Lily Briscoe. Puis, lorsqu’elle se tourna vers William Bankes en sou-riant, Lily eut l’impression que le navire s’était tourné et que le soleil frappait de nouveau ses voiles de ses rayons. Elle se de-manda avec un certain amusement, parce qu’elle était soulagée : « Pourquoi a-t-elle pitié de lui ? » Car telle était l’impression que Mrs. Ramsay donnait lorsqu’elle lui dit que ses lettres étaient dans le hall. Ce pauvre William Bankes ! avait-elle l’air de dire, comme si sa propre lassitude se fût pour une part tour-née en commisération d’autrui et que l’élément d’activité qu’il y avait en elle, sa résolution de vivre de nouveau, eussent été sti-mulés par sa pitié. Et ce n’est pas vrai, pensait Lily, que William Bankes fût malheureux ; il y avait là un exemple de ces erreurs de jugement de Mrs. Ramsay qui semblaient instinctives chez elle et prendre leur source dans un besoin personnel plutôt que dans celui d’autrui. Il n’est nullement à plaindre, se disait-elle. Il a son travail. Elle songea soudainement, avec la sensation de découvrir un trésor, qu’elle aussi avait son travail. Dans un éclair elle vit son tableau et se dit : « Oui, je mettrai cet arbre plus au milieu et ainsi j’éviterai cet espace qui me gêne. C’est ce que je ferai. C’est cela qui me tourmentait. » Elle prit la salière et la posa sur une fleur de la nappe de façon à se rappeler qu’il fallait pousser son arbre.
« C’est curieux, étant donné que la poste ne vous apporte presque jamais rien d’intéressant, à quel point on désire tou-jours recevoir des lettres », observa Mr. Bankes.
« Que c’est donc idiot ce qu’ils disent ! » songeait Charles Tansley, en posant sa cuiller juste au milieu de son assiette qu’il avait bien nettoyée comme si, se disait Lily (il était assis en face d’elle, le dos à la fenêtre au beau milieu de la vue), il fût décidé à ne jamais rien laisser perdre de ses repas. Tout en lui avait cette maigre fixité, ce caractère nu et ingrat. Néanmoins le fait subsis-
– 95 – tait qu’il est presque impossible d’éprouver de l’aversion pour les gens lorsqu’on les regarde. Elle aimait ses yeux ; ils étaient bleus, enfoncés, effrayants.
« Est-ce que vous écrivez beaucoup de lettres, Mr. Tansley ? » demanda Mrs. Ramsay, le prenant lui aussi en pitié, supposait Lily ; car il était vrai de dire de Mrs. Ramsay qu’elle prenait toujours les hommes en pitié comme s’ils eussent manqué de quelque chose – et les femmes jamais, pour la raison contraire. Mr. Tansley écrivait à sa mère ; à part elle, il n’écrivait pas, croyait-il, une seule lettre par mois, répondit-il brièvement.
Car il n’allait pas débiter les sottises que ces gens voulaient tirer de lui. Il n’allait pas se soumettre à la condescendance de ces niaises de femmes. Il avait lu dans sa chambre avant le dîner et, depuis qu’il était descendu, tout ce qu’il entendait lui parais-sait sot, superficiel, inconsistant. Pourquoi ces gens s’habillaient-ils ? Lui il était arrivé avec ses vêtements ordi-naires. Il n’avait pas de tenue de soirée. « La poste ne vous ap-porte presque jamais rien d’intéressant » – voilà le genre de choses qu’on disait toujours. On contraignait des hommes à parler ainsi. Et cependant il y a du vrai, réfléchit-il. Non, on ne reçoit jamais rien d’intéressant d’un bout de l’année à l’autre. On ne fait que causer, causer, causer et manger, manger, man-ger. C’est la faute des femmes. Elles rendent la civilisation im-possible avec tout leur « charme », toutes leurs fadaises.
« Il n’y aura pas moyen d’aller au Phare demain, Mrs. Ramsay », dit-il pour se mettre en avant. Il l’aimait ; il l’admirait ; il pensait encore à cet homme qui, du fond de sa ca-nalisation, levait les yeux vers elle ; mais il sentait qu’il était né-cessaire de se mettre en avant. C’était vraiment, se disait Lily Briscoe, en dépit de ses yeux – mais regardez ce nez, regardez ces mains – l’être le plus dénué de charme que j’aie jamais ren-contré. Et cela en dépit de ses yeux, car on ne pouvait pas ne pas regarder aussi son nez et ses mains. Alors pourquoi faire atten-tion à ce qu’il disait ? Les femmes ne savent pas écrire, les
– 96 – femmes ne savent pas peindre – qu’importait tout cela venant de sa bouche ? Il était en effet bien clair que ces allégations ne représentaient pas pour lui la vérité mais lui servaient à quelque chose et que c’était pour cela qu’il les formulait. Pourquoi sen-tait-elle son être tout entier se courber comme le blé sous le vent et ne pouvoir se relever de cette prostration que par un grand effort assez douloureux ? Il lui fallait le fournir cet effort, une fois de plus. Voici la ramille dessinée sur la nappe ; voici mon tableau ; il faut que je pousse l’arbre au milieu ; cela seul im-porte et rien d’autre. Ne pouvait-elle s’en tenir résolument à ce-la ? se demandait-elle ; ne pouvait-elle s’empêcher de discuter, de se laisser emporter et, si elle voulait se venger un peu, ne pouvait-elle le faire en riant à ses dépens ?
« Oh ! Mr. Tansley, je vous en prie, emmenez-moi au Phare avec vous. J’adorerais ça. »
Il voyait bien qu’elle mentait. Elle disait là quelque chose qu’elle ne pensait pas et cela pour l’ennuyer, pour quelque obs-cure raison. Elle se moquait de lui. Il avait ses vieux pantalons de flanelle. Il n’en avait pas d’autres. Il se sentait très fruste, très isolé, très solitaire. Il savait qu’elle essayait de le tourmenter dans un certain but ; elle n’avait pas envie d’aller au Phare avec lui ; elle le méprisait, comme le méprisait Prue Ramsay, comme le méprisait tout le monde. Mais il n’allait pas se laisser ridiculi-ser par des femmes. Il se tourna donc délibérément sur sa chaise, regarda par la fenêtre et dit avec une brusquerie très im-polie qu’il ferait trop mauvais pour elle demain. Elle rendrait son déjeuner.
Il regrettait qu’elle l’eût fait s’exprimer ainsi à un moment où Mrs. Ramsay écoutait ce qu’il disait. Si seulement il pouvait être seul dans sa chambre en train de travailler au milieu de ses livres ! songea-t-il. C’est là qu’il se sentait à l’aise. Et il n’avait jamais fait un penny de dettes ; il n’avait jamais coûté un penny à son père depuis l’âge de quinze ans ; il avait aidé les siens de ses économies ; il subvenait à l’éducation de sa sœur. Et pour-
– 97 – tant il regrettait de n’avoir pas su répondre à Miss Briscoe d’une façon convenable ; il regrettait que sa réponse fût partie tout d’un coup : « Vous rendriez votre déjeuner. » Il aurait voulu pouvoir trouver quelque chose à dire à Mrs. Ramsay, quelque chose qui lui montrerait qu’il n’était pas un pédant tout sec. Car tout le monde le considérait comme tel. Il se tourna vers elle. Mais Mrs. Ramsay causait avec William Bankes de gens dont il n’avait jamais entendu parler.
« Oui, emportez-le », dit-elle brièvement et en s’interrompant pour s’adresser à la domestique. « Il doit y avoir quinze, non, vingt ans que je l’ai vue pour la dernière fois », di-sait-elle en se retournant vers William Bankes, comme s’il lui eût été impossible de perdre une minute de leur absorbante conversation. Vraiment il avait reçu de ses nouvelles ce soir ? Et Carrie habitait toujours Marlow ? Tout y était-il demeuré comme autrefois ? Elle s’en souvenait comme si c’eût été hier – cette promenade sur la rivière, il faisait très froid. Mais lorsque les Manning décidaient de faire quelque chose ils n’en démor-daient pas. Jamais elle n’oublierait le spectacle d’Herbert tuant une guêpe sur la rive avec une petite cuiller ! Et tout cela conti-nuait, songeait Mrs. Ramsay se glissant comme un fantôme entre les chaises et les tables de ce salon sur les bords de la Ta-mise où elle avait si froid il y avait vingt ans ; mais à présent ce n’était plus qu’en qualité de fantôme qu’elle se trouvait parmi elles et elle éprouvait la même fascination que si, alors qu’elle avait changé, cette journée particulière, devenue maintenant très calme et très belle, était demeurée là, pendant toutes ces années. Carrie lui avait-elle écrit elle-même ? demanda-t-elle.
« Oui. Elle me raconte qu’on construit une nouvelle salle de billard », répondit-il. Non, non, c’était inconcevable ! Une nou-velle salle de billard ! Cela paraissait impossible à Mrs. Ramsay.
Mr. Bankes ne comprenait pas ce qu’il y avait de si extraor-dinaire à cela. Ils étaient très riches à présent. Devait-il envoyer à Carrie les amitiés de Mrs. Ramsay ?
– 98 –
« Oh ! » fit-elle avec un petit sursaut. « Non », ajouta-t-elle, réfléchissant qu’elle ne connaissait pas la Carrie qui faisait construire une nouvelle salle de billard. Mais qu’il était donc étrange, répéta-t-elle, au grand amusement de Mr. Bankes, que ces gens-là continuassent à vivre là ! Oui, il était extraordinaire de penser qu’ils avaient été capables de continuer à vivre toutes ces années-là alors qu’elle-même n’avait songé à eux qu’une seule fois pendant le même temps. Comme sa propre vie avait été chargée d’événements ! Et cependant Carrie Manning n’avait peut-être pas songé à elle non plus. Cette pensée était étrange et désagréable.
« Les gens ont vite fait de se perdre de vue », dit Mr. Bankes, qui éprouvait cependant une certaine satisfaction en songeant qu’il connaissait à la fois les Manning et les Ram-say. Lui n’avait perdu de vue personne, se dit-il en posant sa cuiller et en essuyant avec un soin extrême ses lèvres bien ra-sées. Mais peut-être était-il une exception en ceci qu’il ne se laissait jamais gagner par la routine. Il avait des amis dans tous les cercles de société… Mrs. Ramsay dut s’interrompre ici pour dire quelque chose à la domestique sur ce qu’il fallait tenir au chaud. C’est pour cela qu’il préférait dîner seul. Toutes ces in-terruptions l’ennuyaient. Oui, songeait William Bankes, conser-vant une attitude d’exquise courtoisie et se contentant d’étendre les doigts de sa main gauche sur la nappe comme un ouvrier examine un outil soigneusement fourbi pendant un moment de repos et tout prêt à servir, voilà quels sont les sacrifices qu’il faut faire à l’amitié. Mrs. Ramsay aurait été peinée s’il avait re-fusé de venir. Mais le plaisir ne valait pas le dérangement que cela représentait pour lui. Tout en regardant sa main il se disait que s’il avait été seul son dîner serait presque terminé et il serait libre de travailler. Oui, un dîner pareil est une terrible perte de temps. Les enfants continuaient à arriver. « Je voudrais bien que l’un d’entre vous monte jusqu’à la chambre de Roger », di-sait Mrs. Ramsay. Que tout ceci a donc peu d’importance et est donc ennuyeux, continuait-il à songer, quand on le compare à cette autre chose : le travail ! Il était assis ici en train de tam-
– 99 – bouriner sur la nappe avec ses doigts quand il aurait pu… – il eut, comme dans un éclair, une vision d’ensemble de ses tra-vaux. Quel gaspillage de temps représentait tout cela, pour sûr ! « Et cependant, continuait-il, Mrs. Ramsay est une de mes plus vieilles amies. Je crois bien que je lui suis dévoué. » Néanmoins en ce moment sa présence ne signifiait pour lui absolument rien, ni sa beauté non plus, ni la vision d’elle assise à la fenêtre avec son petit garçon – rien, absolument rien. Il n’avait envie que d’être seul et de se remettre à ce livre. Il se sentait mal à l’aise ; il avait comme l’impression de commettre une perfidie en songeant qu’il pouvait se trouver assis à côté d’elle sans rien éprouver pour elle. La vérité, c’est qu’il n’appréciait pas la vie de famille. C’est dans l’espèce d’état d’esprit où il se trouvait que l’on se demande : Pourquoi vivons-nous ? Pourquoi se donner tant de mal pour que la race humaine continue à exister ? Est-ce tellement désirable ? Sommes-nous attirants en tant qu’espèce ? Pas tellement, se disait-il, en regardant ces garçons assez mal tenus. Sa favorite, Cam, était au lit, du moins il le supposait. Ab-surdes, vaines questions que celles-là, questions qu’on ne se pose jamais quand on est occupé. La vie humaine consiste-t-elle en ceci ou en cela ? On n’a jamais le temps d’y réfléchir. Mais il se posait en ce moment ce genre de questions parce que Mrs. Ramsay donnait des ordres à ses domestiques et aussi parce qu’il avait été frappé de la fragilité même des meilleures amitiés en réfléchissant à la surprise manifestée par Mrs. Ramsay à la nouvelle que Carrie Manning existait encore. Les gens se perdent de vue. De nouveau il s’adressait des re-proches. Il était assis à côté de Mrs. Ramsay et il n’avait abso-lument rien à lui dire.
« Je suis désolée », dit-elle en se tournant vers lui. Il sen-tait en lui la présence d’une ingrate rigidité semblable à celle d’une paire de chaussures d’abord imbibées d’eau, puis séchées, de manière qu’on ne puisse que très difficilement y introduire les pieds. Il fallait cependant qu’il y introduisît les siens. Il fallait qu’il se forçât à parler. S’il ne faisait pas très attention elle dé-couvrirait sa perfidie ; elle s’apercevrait qu’il ne se souciait au-
– 100 – cunement d’elle et cela, pensait-il, serait loin d’être agréable. Il inclina donc courtoisement la tête vers elle.
« Que vous devez détester de dîner au milieu de tous ces fauves ! » dit-elle, ayant recours à ses façons mondaines, comme elle le faisait quand elle était préoccupée. Ainsi lorsqu’il se produit un conflit de langues dans une assemblée, le prési-dent, dans le but d’obtenir de l’unité, suggère que tout le monde s’exprime en français. Il se peut que le français employé soit mauvais ; il se peut que la langue française ne possède pas les termes qui rendraient la pensée de l’orateur ; néanmoins le fait de la parler impose de l’ordre, de l’uniformité. Mr. Bankes ainsi répondit à Mrs. Ramsay dans la langue que celle-ci avait em-ployée et lui dit : « Non, non, pas du tout », et Mr. Tansley qui n’avait aucune connaissance de cette langue, même parlée dans le cas présent en mots d’une seule syllabe, soupçonna aussitôt qu’on s’en servait sans sincérité. Ils en disent des sottises, ces Ramsay ! pensa-t-il ; et il se jeta avec bonheur sur cette nouvelle preuve de son assertion dont il ferait une note qu’il lirait un de ces jours à un ou deux amis. Dans ce milieu où il était permis de dire tout ce qu’on voulait, il ferait une description sarcastique de ce qu’était la vie chez les Ramsay et de toutes les sornettes qu’ils débitaient. Il faut voir ça une fois, dirait-il, mais pas deux. Les femmes étaient assommantes, dirait-il. Il était évident que Ramsay s’était coulé en épousant une beauté qui lui avait donné huit enfants. La communication de Mr. Tansley prendrait plus ou moins cette forme, mais en ce moment où il se trouvait plan-té sur sa chaise avec un siège vacant à son côté, elle n’en avait encore pris aucune. Elle demeurait encore à l’état de rogatons et de fragments. Il se sentait extrêmement mal à l’aise, et même physiquement. Il avait besoin que quelqu’un lui fournît l’occasion de se mettre en avant. Ce besoin était si pressant qu’il s’agitait sur son siège, regardait tantôt l’un, tantôt l’autre, es-sayait de se mêler à leur conversation, ouvrait la bouche et la re-fermait. On parlait de l’industrie de la pêche. Pourquoi per-sonne ne lui demandait-il son opinion ? Qu’est-ce que ces gens-là savaient de l’industrie de la pêche ?
– 101 –
Lily Briscoe était au courant de tout cela. De sa place, en face de lui, ne pouvait-elle pas voir, comme dans une radiogra-phie, toute l’ossature du désir qu’éprouvait ce jeune homme de s’affirmer se détachant en noir au milieu de sa chair – cette brume légère posée par les conventions sur son brûlant désir de se mêler à la conversation ? Mais, se disait-elle, en plissant ses yeux de Chinoise et se rappelant sa façon de railler les femmes, « incapables de peindre, incapables d’écrire », pourquoi lui viendrais-je en aide ?
Il existe, elle le savait, un code de bonnes manières dont l’article sept (vraisemblablement) édicté que dans une occasion semblable il incombe à la femme, quelle que soit sa propre oc-cupation, d’aller au secours du jeune homme assis en face d’elle, de façon à lui permettre de mettre au jour, de soulager les fé-murs, les côtes, toute l’ossature de sa vanité, de son pressant dé-sir de se mettre en avant, de même qu’il est du devoir des hommes, continuait-elle à se dire avec son honnêteté de vieille fille, de venir à notre secours, si, par exemple, un incendie écla-tait dans le métro. Alors, songeait-elle, je compterais certaine-ment sur Mr. Tansley pour me sortir de là. Mais qu’arriverait-il si aucun de nous deux ne faisait ce qu’il a à faire ? Elle conti-nuait donc à sourire.
« Vous n’avez pas mis dans vos projets d’aller au Phare, Li-ly ? demanda Mrs. Ramsay. Rappelez-vous le pauvre Mr. Langley qui avait fait une douzaine de fois le tour du monde. Il m’a dit qu’il n’avait jamais tant souffert que le jour où mon mari l’a emmené là. Vous ne craignez pas la mer, Mr. Tansley ? » ajouta-t-elle.
Mr. Tansley brandit un marteau et le balança très haut. Mais se rendant compte en le laissant retomber qu’il ne pouvait pas frapper un papillon avec un instrument de ce genre, il se contenta de dire qu’il n’avait jamais eu de nausées de sa vie. Mais dans cette seule phrase se trouvait condensé, compact comme la poudre à canon, le fait que son grand-père était un
– 102 – pêcheur, son père un pharmacien ; qu’il avait fait son chemin sans devoir rien à personne ; qu’il en était fier ; qu’il était Charles Tansley – ce dont personne ne semblait se rendre compte, mais ce que tout le monde, sans aucune exception, ap-prendrait un jour. Il regardait l’avenir les sourcils froncés. Pour un peu il aurait eu pitié de ces personnes insignifiantes et culti-vées qui, un de ces jours, seraient projetées dans l’espace, comme des balles de laine ou des barriques de pommes, par l’explosion de la poudre qu’il portait en lui.
« Voulez-vous m’emmener, Mr. Tansley ? » s’empressa ai-mablement de demander Lily, car si Mrs. Ramsay lui disait, comme elle le faisait en réalité : « Ma chère enfant, je suis en train de me noyer dans une mer de feu. Si vous n’appliquez pas quelque baume sur l’angoisse du moment présent, si vous ne dites pas quelque chose de gentil à ce jeune homme, le vaisseau de la vie va se briser sur les écueils – il me semble déjà l’entendre grincer et gémir. Mes nerfs sont tendus comme des cordes de violon. Au premier contact ils vont claquer » – lors-que Mrs. Ramsay s’exprima ainsi, car le regard de ses yeux di-sait tout cela, Lily Briscoe fut bien obligée pour la cent cinquan-tième fois de renoncer à son expérience destinée à découvrir ce qui arrive quand on n’est pas gentille avec le jeune homme en question – et d’être gentille.
Il eut une juste appréciation du changement qui venait de se produire dans l’humeur de Lily – elle était maintenant deve-nue amicale – et, débarrassé du souci de défendre son moi, il lui raconta qu’on le jetait à l’eau quand il était encore tout petit ; son père le retirait avec une gaffe et c’était ainsi qu’il avait ap-pris à nager. Un de ses oncles était gardien de phare sur un ro-cher de la côte d’Écosse. Il avait passé là une tempête en sa compagnie. Il parlait d’une voix forte et pendant un silence gé-néral. Il fallut l’écouter lorsqu’il dit qu’il avait passé une tempête dans un phare en compagnie de son oncle. « Ah ! se disait Lily Briscoe pendant que la conversation prenait ce tour favorable et qu’elle sentait que Mrs. Ramsay lui en était reconnaissante (car
– 103 – il lui était de la sorte loisible de parler un peu de son côté), ah ! se disait-elle, si vous saviez ce que ça m’a coûté ce que je viens de vous donner ! Ça m’a coûté une insincérité. »
Elle avait eu recours au truc ordinaire – elle avait été gen-tille. Elle ne le connaîtrait jamais. Il ne la connaîtrait jamais. C’est ainsi que sont les relations humaines, songea-t-elle, et les pires (si Mr. Bankes n’avait pas existé) eussent été celles qui existent entre hommes et femmes. Celles-ci sont forcément d’une extrême insincérité. Puis son regard rencontra la salière qu’elle avait placée là comme aide-mémoire ; elle se rappela que le lendemain matin elle mettrait l’arbre plus au milieu et la perspective de peindre le lendemain la transporta au point qu’elle se mit à rire tout haut de ce que disait Mr. Tansley. Il pouvait bien parler toute la soirée s’il en avait envie.
« Mais combien de temps laisse-t-on les gardiens dans un phare ? » demanda-t-elle. Il le lui dit. Il était merveilleusement bien informé. Et à présent qu’il était reconnaissant, qu’il éprou-vait de la sympathie pour Lily et commençait à se trouver bien, Mrs. Ramsay se dit que, quant à elle, elle pouvait revenir au pays des rêves, dans cet endroit irréel mais fascinant, le salon des Manning à Marlow, il y avait vingt ans ; où l’on circulait sans hâte ni anxiété car on n’était tourmenté par aucune préoc-cupation d’avenir. Elle savait ce qui était arrivé à eux et elle-même. C’était comme si elle eût été en train de relire un livre in-téressant car elle connaissait la fin de l’histoire, puisque tout ce-la s’était passé vingt ans plus tôt, et la vie, qui ce soir bondissait en cascades de cette table de dîner pour s’en aller Dieu sait où, se trouvait là placée sous scellés ; elle ressemblait à un lac pla-cide et bien saisi entre ses bords. Il disait que les Manning avaient construit une salle de billard – était-ce possible ? Est-ce que William allait continuer à parler des Manning ? Elle l’eût désiré. Mais non ; pour une raison quelconque il n’en avait plus envie. Elle essaya de le faire revenir sur ce sujet. Il ne répondit pas à ses invites. Elle ne pouvait pas le contraindre. Elle fut dé-çue.
– 104 –
« Ces enfants sont honteusement en retard », dit-elle avec un soupir. Il parla de la ponctualité comme étant une de ces ver-tus modestes que nous n’acquérons que tard dans la vie.
« En admettant que nous les acquérions jamais », dit Mrs. Ramsay simplement pour remplir un silence et tout en songeant que William Bankes était en train de prendre des al-lures de vieille fille. Ce dernier se rendait compte de sa propre perfidie. Il se rendait compte aussi du désir de Mrs. Ramsay d’aborder un sujet plus intime, mais il n’avait pas envie de lui céder pour le moment et se sentait envahir par le sentiment du caractère désagréable de l’existence. Il restait assis, dans l’expectative. Peut-être les autres disaient-ils quelque chose d’intéressant. Que disaient-ils donc ?
Que la saison de pêche avait été mauvaise ; que les pê-cheurs étaient en train d’émigrer. On parlait aussi de salaires et de chômage. Ce jeune homme déblatérait contre le gouverne-ment. William Bankes, qui songeait à quel point on est soulagé de tomber sur un pareil sujet au moment où l’on sent le carac-tère désagréable de sa propre existence, l’entendit dire quelque chose concernant « un des actes les plus scandaleux du gouver-nement actuel ». Lily écoutait, tout le monde écoutait. Mais Lily, déjà assommée, sentit qu’il manquait quelque chose ; Mr. Bankes sentit aussi qu’il manquait quelque chose. Mrs. Ramsay enfin, ramenant son châle sur ses épaules, sentit qu’il manquait quelque chose. Tous, penchés pour mieux en-tendre, se disaient : « Fasse le Ciel qu’on ne puisse pas voir l’intérieur de mon esprit ! » car chacun d’eux songeait : « Les autres éprouvent contre le gouvernement un sentiment de scandale, d’indignation qu’a fait naître en eux cette histoire de pêcheurs. Moi, par contre, je n’éprouve rien du tout. » Mais peut-être, songeait Mr. Bankes, en regardant Mr. Tansley, voici l’homme qu’il nous faut. On attend toujours l’homme qu’il faut. Il y a toujours une possibilité qu’il arrive. À tout moment le chef peut surgir ; l’homme de génie, en politique comme en tout. Il se montrera probablement très désagréable pour nous, vieux
– 105 – débris, continuait à songer Mr. Bankes qui faisait de son mieux pour tenir compte des circonstances et se montrer équitable, car il savait, grâce à une curieuse sensation physique, quelque chose comme un hérissement de ses nerfs dans sa colonne vertébrale, qu’il était jaloux, en partie pour lui-même, en partie, et plus probablement, pour son travail, pour son point de vue, pour sa science ; et que, par conséquent, sa liberté d’esprit, son impar-tialité n’étaient pas complètes, car Mr. Tansley semblait dire : « Vous avez gaspillé vos existences. Tous, tant que vous êtes, vous avez tort. Pauvres vieux débris, vous êtes trop en retard pour pouvoir rattraper votre époque. » Il paraissait un peu trop sûr de lui ce jeune homme ; et il était mal élevé. Mais Mr. Bankes s’obligeait à observer ; il avait du courage et des ca-pacités ; il était extrêmement bien informé. « Il est probable, songeait-il en l’entendant déblatérer contre le gouvernement, qu’il y a beaucoup de vrai dans ce qu’il dit. »
« Voyons, expliquez-moi… », dit-il. C’est ainsi qu’ils cau-saient politique. Lily regardait la nappe et Mrs. Ramsay, aban-donnant entièrement la discussion à ces deux hommes, se de-mandait pourquoi ce qu’ils disaient l’ennuyait tellement. Elle aurait bien voulu que son mari, qu’elle regardait là-bas, à l’autre bout de la table, parlât un peu. Un mot seulement, se disait-elle. Si peu que ce fût, venant de lui, apporterait un changement énorme dans le dîner. Il allait au cœur des choses. Il s’intéressait vraiment aux pêcheurs et à leurs salaires. Cette préoccupation l’empêchait de dormir. Tout devenait différent quand il parlait ; on ne se disait pas alors : « Fasse le Ciel qu’on ne voie pas combien je m’intéresse peu à cela ! » parce qu’en ré-alité on s’y intéressait. Puis, se rendant compte que c’était parce qu’elle l’admirait tant qu’il lui tardait qu’il parlât, elle eut l’impression que quelqu’un lui avait fait l’éloge de son mari et de leur mariage et une bouffée de joie orgueilleuse monta en elle sans qu’elle s’aperçût que c’était elle-même qui avait fait cet éloge. Elle le regarda, comptant qu’elle allait trouver sur son vi-sage un reflet de ce qu’elle venait d’entendre ; il devait avoir l’air magnifique… Mais non, pas du tout ! Il plissait son visage, il
– 106 – avait l’air menaçant, fronçait les sourcils, rougissait de colère. Que se passait-il donc ? se demanda-t-elle. Que pouvait-il bien y avoir ? Ce pauvre vieil Augustus avait demandé une autre assiet-tée de soupe, voilà tout. Il était inconcevable, il était odieux (si-gnala à sa femme Mr. Ramsay à travers la table) qu’Augustus se remît à manger de la soupe. Il avait horreur de voir manger les gens quand il avait fini. Elle vit sa colère s’élancer dans ses yeux et sur son front comme une meute en plein cri ; elle savait que, dans un instant, une explosion violente allait se produire et puis – Dieu merci ! – elle le vit saisir son propre levier, se freiner lui-même et son corps tout entier parut émettre des étincelles mais non point de paroles. Il continuait à froncer les sourcils, l’air sombre. Il n’avait rien dit, comme il le lui ferait observer. Qu’elle lui tienne au moins compte de cela ! Mais pourquoi, après tout, ce pauvre Augustus n’aurait-il pas le droit de rede-mander de la soupe ? Il s’était contenté de toucher le bras d’Ellen en disant : « Ellen, donnez-moi, je vous prie, une autre assiette de soupe » et aussitôt Mr. Ramsay s’était renfrogné comme cela.
Et pourquoi ne reprendrait-il pas de la soupe ? demandait Mrs. Ramsay. On pouvait bien le laisser faire. Il haïssait qu’on se bourrât à table, signifiait Mr. Ramsay à sa femme de ses sourcils froncés. Il avait horreur qu’on fît ainsi traîner les repas pendant des heures. Mais il tiendrait à faire constater qu’il était resté maître de lui, quelque répugnant qu’un pareil spectacle ait pu être pour lui. Pourquoi cependant montrer si clairement ce qu’il éprouvait ? demanda encore Mrs. Ramsay (ils échan-geaient à travers toute la longueur de la table des regards char-gés de questions et de réponses, et chacun savait exactement quels étaient les sentiments de l’autre). Tout le monde pouvait s’apercevoir de ce que pensait son mari, jugeait-elle. Voici que Rose le regardait elle aussi ; puis ce fut le tour de Roger, tous les deux allaient avoir une crise de fou rire, elle le savait ; aussi s’empressa-t-elle de dire (et il n’était que temps) ;
– 107 –
« Allumez les bougies ! » sur quoi ils bondirent aussitôt de leurs sièges et allèrent s’agiter autour de la desserte pour trou-ver des bougies.
Pourquoi ne pouvait-il jamais dissimuler ses impressions ? se demandait Mrs. Ramsay, et elle se demandait aussi si Augus-tus Carmichaël avait remarqué ce qui s’était passé. Peut-être oui, peut-être non. Elle ne pouvait s’empêcher de respecter le calme avec lequel il restait assis là et prenait sa soupe. Lorsqu’il en voulait il en demandait. Qu’on se moquât de lui, qu’on se fâ-chât contre lui, il n’en bougeait pas davantage. Il ne l’aimait pas, elle le voyait bien ; mais un peu pour cette raison même elle le respectait. Tout en le regardant en train de manger sa soupe, très grand, très calme dans la lumière tombante, d’aspect mo-numental et contemplatif, elle se demandait ce qu’il éprouvait en ce moment et pourquoi il était toujours satisfait et digne ; puis elle songea à quel point il était dévoué à Andrew. Il le fai-sait venir dans sa chambre et, disait Andrew, « lui montrait des affaires ». Puis il restait étendu toute la journée sur la pelouse, ruminant ses vers probablement et finissant par ressembler à un chat qui guette des oiseaux jusqu’au moment où il frappait ses pattes l’une contre l’autre. Il avait alors trouvé le mot cher-ché et Mr. Ramsay disait : « Pauvre Augustus ! c’est un véritable poète », ce qui était un grand éloge dans sa bouche.
Huit bougies se trouvaient maintenant posées sur la table. Après les premières vacillations, les flammes devenues bien droites entraînaient dans leur lumière toute la longue table au milieu de laquelle s’étalait une coupe de fruits jaune et violette. Qu’avait-elle donc fait ? se demandait Mrs. Ramsay, car la façon dont Rose avait disposé les grappes et les poires, le coquillage hérissé d’arêtes et doublé de rose, les bananes, la faisait penser à quelque trophée arraché au fond de la mer, au banquet de Neptune, à cette brassée où l’on distingue les feuilles de vigne que Bacchus porte sur son épaule (dans certains tableaux) au milieu des peaux de léopards et des zigzags rouge et or que font les torches… Ainsi brusquement mise en lumière, cette coupe
– 108 – semblait avoir une grande dimension et une grande profondeur, ressemblait à un monde dans lequel on peut prendre son bâton et monter des collines, se disait-elle, et descendre des vallées. Et elle eut le plaisir de constater (ils se trouvaient ainsi amenés à sympathiser un instant) qu’Augustus lui aussi se régalait de ce spectacle, plongeait au milieu de ces fruits, arrachait une fleur par-ci, un épi par-là, et s’en revenait à sa ruche après s’être bien régalé. C’était sa façon à lui de regarder, façon bien différente de celle de Mrs. Ramsay. Mais le fait de regarder ensemble créait un lien entre eux.
Toutes les bougies étaient maintenant allumées ; de chaque côté de la table les visages se trouvaient rapprochés par la lu-mière et s’ordonnaient autour comme ils ne l’avaient pas fait au crépuscule.
La nuit était maintenant tenue à l’écart par les vitres et celles-ci, au lieu de donner une vue exacte du monde extérieur, le gondolaient d’étrange façon, au point que l’ordre, la fixité, la terre ferme semblaient s’être installés à l’intérieur de la maison ; au-dehors, au contraire, il n’y avait plus qu’un reflet dans lequel les choses, devenues fluides, tremblaient et disparaissaient.
Un changement s’opéra aussitôt en eux tout comme si ce phénomène apparent se fût réellement produit. Ils eurent tous conscience de former un groupe humain réuni dans un creux de terrain, sur une île ; ils se trouvaient ligués contre la fluidité ex-térieure. Mrs. Ramsay avait attendu Paul et Minta avec inquié-tude au point de ne pouvoir se mêler à ce qui se passait autour d’elle. Mais à présent cette inquiétude se muait en une simple expectative. Car ils ne pouvaient pas ne pas arriver et Lily Bris-coe, qui s’efforçait d’analyser la cause de cet égaiement soudain, comparait celui-ci au moment où, sur la pelouse de tennis, le sentiment de la solidité s’était soudainement évanoui et de vastes espaces s’étaient créés entre eux. En ce moment le même effet était produit par cette abondance de bougies dans une salle à manger à peine meublée, l’absence de rideaux aux fenêtres et
– 109 – cet aspect de masques brillants que la lumière donnait aux vi-sages. Tout le monde avait un poids de moins ; elle avait l’impression que toutes sortes de choses pouvaient se produire. Ils ne pouvaient pas ne pas arriver à présent, se disait Mrs. Ramsay, regardant la porte, et à ce moment, Minta Doyle, Paul Rayley et une domestique portant un grand plat, firent en-semble leur entrée. Ils étaient terriblement, affreusement en re-tard, dit Minta, pendant qu’ils se dirigeaient vers différents en-droits de la table.
« J’ai perdu ma broche – la broche de ma grand-mère », dit Minta sur un ton lamentable et avec une sensation d’humidité dans ses grands yeux bruns qu’elle baissait et levait alternativement tout en s’asseyant à côté de Mr. Ramsay. Les sentiments chevaleresques de celui-ci en furent si vivement sti-mulés qu’il se mit à la taquiner. « Comment, demanda-t-il, pou-vait-elle être assez nigaude pour escalader les rochers avec des bijoux sur elle ? »
Elle n’était pas loin d’être terrifiée par lui – il était telle-ment intelligent ! Le premier soir où elle s’était trouvée près de lui, il s’était mis à parler de George Eliot et elle avait eu une vraie peur car elle avait oublié le troisième volume de Middle-march dans le train et n’avait aucune idée de ce qui arrivait à la fin ; mais elle réussit à se mettre très bien à la conversation et prétendit être encore plus ignorante qu’elle ne l’était en réalité parce qu’il aimait lui dire qu’elle était une petite sotte. Aussi, ce soir, dès qu’il se mit à se moquer d’elle elle cessa d’avoir peur. D’ailleurs, à peine entrée, elle se rendit compte que le miracle s’était produit ; son halo de brume dorée flottait autour d’elle. Tantôt il était là et tantôt pas. Minta ne savait jamais pourquoi il arrivait ni pourquoi il s’en allait et ne se doutait jamais de sa présence avant d’entrer quelque part. Mais elle était fixée ins-tantanément sur cette présence rien qu’à la façon dont un homme la regardait. Oui, ce soir, elle l’avait, son halo, et à un degré phénoménal ; elle le savait rien qu’à la façon dont
– 110 –
Mr. Ramsay lui dit de ne pas être une petite sotte. Elle s’assit à côté de lui en souriant.
Ça a dû se faire, pensa Mrs. Ramsay ; ils sont fiancés. Et, pendant un instant elle éprouva ce qu’elle n’aurait pas cru de-voir éprouver encore : de la jalousie. Car lui, son mari, était sen-sible aussi à cette chaude animation qui se dégageait de Minta ; il aimait ce type de jeunes filles, ces jeunes filles aux cheveux roux et dorés qui ont en elles quelque chose d’ailé, d’un peu sauvage et d’un peu fou, qui n’ont pas leurs cheveux « bien tirés en arrière » et qui ne sont pas, comme il le disait de la pauvre Lily Briscoe, « peu de chose ». Il y avait une qualité que celle-ci n’avait pas, une magnificence lustrée, qui l’attirait, l’incitait à faire ses favorites de jeunes filles comme Minta. Elles avaient la permission de lui couper les cheveux, de lui tresser des chaînes de montre, de l’interrompre à son travail, de lui crier (Mrs. Ramsay les avait entendues) : « Allons, venez, Mr. Ramsay ; c’est à notre tour de les battre à présent », et il s’en allait jouer au tennis.
Mais elle n’était assurément pas jalouse ; il lui arrivait seu-lement, même lorsqu’elle se contraignait à se regarder à la glace, d’en vouloir un peu à la destinée de ce qu’elle fût devenue vieille, peut-être par sa propre faute (la note des réparations à la serre et toutes les histoires du même genre). Elle était recon-naissante à ces jeunes filles de se moquer de lui (« Combien de pipes avez-vous fumées aujourd’hui, Mr. Ramsay ? » et ainsi de suite), jusqu’à ce qu’il eût repris l’air d’un jeune homme ; un homme plein d’attraits pour les femmes, non point alourdi, ha-rassé par la grandeur de ses travaux, les chagrins de ce monde, le souci de sa gloire ou de son échec, redevenu ce qu’il était quand elle l’avait connu, un peu dégingandé mais plein de ga-lanterie ; elle se le rappelait l’aidant à descendre d’un bateau ; il avait des façons délicieuses, comme en ce moment (elle le re-gardait et il avait l’air étonnamment jeune en train de taquiner Minta). Quant à elle-même – « Posez ça là », dit-elle en aidant la Suissesse à placer doucement devant elle le vaste plat de cou-
– 111 – leur brune contenant le bœuf en daube – quant à elle-même ce qu’elle aimait c’était les simples d’esprit.
La place de Paul était à côté d’elle ; elle l’avait gardée pour lui. Oui, elle avait l’impression, parfois, que ce qu’elle préférait c’était les simples d’esprit. Ils n’ennuyaient personne avec leurs mémoires. Tout bien pesé, que de choses leur échappaient à ces hommes si malins ! Comme ils se desséchaient ! Il y avait quelque chose de tout à fait charmant dans ce Paul, songea-t-elle au moment où il s’assit. Ses façons avec elle étaient déli-cieuses comme étaient délicieux son nez aigu et ses yeux bleus brillants. Il était si plein d’attentions ! Voudrait-il lui dire – maintenant que la conversation était devenue générale – ce qui était arrivé ?
« Nous sommes revenus sur nos pas pour chercher la broche de Minta », dit-il en s’asseyant à côté d’elle. « Nous » – cela suffisait. Elle devinait, à l’effort qu’il faisait, à sa façon d’élever la voix pour arriver à prononcer ce mot difficile, que c’était la première fois qu’il disait « nous ». « Nous » avons fait ceci, « nous » avons fait cela. Ils emploieront ce mot toute leur vie, se disait Mrs. Ramsay, et une odeur exquise d’olives, d’huile et de sauce monta du grand plat brun lorsque Martha enleva le couvercle d’un geste un peu théâtral. La cuisinière avait passé trois jours à mijoter ce plat. Et il fallait faire très attention, se dit Mrs. Ramsay, plongeant dans cette masse fluide, à choisir un morceau particulièrement tendre pour William Bankes. Et elle examina soigneusement l’intérieur du plat, ses parois brillantes, la confusion de ses viandes jaunes et brunes à l’aspect succu-lent, ses feuilles de laurier, sa sauce au vin et songea : « Nous al-lons célébrer le grand événement avec cela » – car un sentiment curieux naissait en elle, où se mêlaient l’espièglerie et la ten-dresse, d’être en train de fêter ces amoureux ; on eût dit que deux émotions se partageaient son cœur, l’une profonde – car que peut-il y avoir de plus sérieux que l’amour de l’homme pour la femme, de plus imposant, de plus impressionnant aussi, car cet amour porte dans son sein les germes de la mort ; mais, en
– 112 – même temps, ces amoureux, ces gens qui entraient les yeux bril-lants dans la sphère des illusions, il fallait danser autour d’eux, les railler, les enguirlander.
« C’est un triomphe », dit Mr. Bankes, posant un instant sa fourchette. Il avait mangé avec attention. C’était un mets riche et tendre. Il était parfaitement cuit. Comment pouvait-elle arri-ver à faire des choses pareilles au fond de ce pays ? lui deman-da-t-il. Elle était étonnante. Toute son affection, toute sa révé-rence pour elle lui étaient revenues et elle le savait.
« C’est une recette française de ma grand-mère », dit Mrs. Ramsay, dont la voix avait pris un accent de vif plaisir. Et cette recette ne pouvait être autrement que française. Ce qui passe pour de la cuisine en Angleterre est une abomination (tout le monde en convint). Ça consiste à mettre des choux dans de l’eau. À rôtir la viande jusqu’à ce qu’elle devienne de la se-melle de soulier. À enlever aux légumes la peau qui les rend dé-licieux. « Et dans laquelle, dit Mr. Bankes, réside toute leur ver-tu. » Et quel gaspillage ! dit Mrs. Ramsay. Toute une famille française pourrait vivre de ce que jette une cuisinière anglaise. Excitée comme elle l’était par le sentiment que l’affection de William lui était revenue, que tout se trouvait en ordre, que son inquiétude était finie et qu’elle pouvait maintenant à la fois triompher et railler, elle riait, elle gesticulait si bien que Lily trouva qu’elle était puérile et absurde de parler ainsi de la peau des légumes au moment où toute sa beauté s’épanouissait de nouveau. Il y avait en elle quelque chose d’effrayant. Elle était irrésistible. Elle finissait toujours par obtenir ce qu’elle voulait. Voici qu’elle avait provoqué ce grand événement – car on pou-vait bien supposer que Paul et Minta étaient fiancés. Mr. Bankes dînait ici. Elle leur jetait un charme à tous rien que par sa façon si simple, si directe de désirer les choses. Lily compara la ri-chesse de cette nature avec la pauvreté de la sienne et supposa que c’était en partie la croyance en cette chose terrible et redou-table (car le visage de Mrs. Ramsay était tout illuminé et, sans paraître jeune elle paraissait radieuse) qui rendait Paul Rayley,
– 113 – placé au centre de cette chose-là, tout tremblant, quoique, en même temps, distrait, absorbé, silencieux. Mrs. Ramsay, Lily le sentait, en parlant de la peau des légumes, exaltait cela, adorait cela ; étendait les mains dessus tant pour les réchauffer que pour les protéger. Et cependant, après avoir tout fait pour ame-ner ce résultat, elle donnait l’impression, d’après Lily, de con-duire en riant des victimes au sacrifice. Elle aussi se trouvait ga-gnée par cette émotion, ce frémissement de l’amour. Qu’elle se sentait peu de chose à côté de Paul ! Lui, tout plein d’une ardeur contenue et brûlante ; elle, à l’écart de ce qui se passait, conser-vant sa faculté de critiquer ; lui, prêt pour les aventures ; elle, attachée au rivage ; lui, lancé sur les flots et méprisant du dan-ger ; elle, solitaire, abandonnée – et toute prête à implorer sa part de la catastrophe si catastrophe il y avait. Elle dit timide-ment :
« Quand Minta a-t-elle perdu sa broche ? »
Il eut le plus exquis des sourires, voilé par le souvenir, tein-té par ses rêves. Il secoua la tête. « Sur la plage », dit-il.
« Je la trouverai, ajouta-t-il. Je me lèverai de bonne heure. » Comme il désirait cacher sa résolution à Minta il baissa la voix et tourna les yeux vers l’endroit où elle était en train de rire à côté de Mr. Ramsay.
Lily avait envie de proclamer violemment et sans aucun égard pour les convenances son désir d’aider Paul ; elle conce-vait déjà comment sur la plage, à l’aube, elle était la personne la mieux faite pour tomber sur la broche à demi cachée par quelque pierre et comment, par là, elle prendrait rang parmi les marins et les aventuriers. Mais que répondit-il à son offre ? Elle dit avec une émotion qu’elle laissait rarement apparaître : « Laissez-moi y aller avec vous » ; et il se mit à rire. Il voulait répondre affirmativement ou négativement – l’un et l’autre peut-être. Mais ce n’était pas ce qu’il voulait dire qui importait – c’était ce drôle de petit rire qui avait l’air de répondre : « Vous pouvez vous jeter en bas de la falaise, si vous voulez, ça m’est
– 114 – bien égal. » Il avait fait sentir à sa joue la chaleur de l’amour, ce qu’il y a en lui d’affreusement cruel et de peu scrupuleux. Elle en fut toute brûlée et, comme elle regardait Minta faire des grâces à Mr. Ramsay à l’autre bout de la table, elle eut un sentiment de frayeur de la voir ainsi exposée à ces morsures. Elle eut en même temps un sentiment de gratitude. Car elle du moins, et Dieu merci, se dit-elle apercevant la salière sur le dessin de la nappe, n’était pas obligée de se marier : elle n’était pas con-trainte de subir cette dégradation. Cet affaiblissement spirituel lui était épargné. Elle mettrait l’arbre plus au milieu.
Telle était la complexité des choses. Car ce qui lui arrivait, surtout lorsqu’elle se trouvait chez les Ramsay, c’était de ne pouvoir s’empêcher d’éprouver violemment et en même temps deux sentiments contradictoires : l’un était ce que vous ressen-tez ; l’autre était ce que moi je ressens et ces deux sentiments se faisaient la guerre dans son esprit, comme ils le faisaient en ce moment. C’est si beau, si passionnant cet amour, que je tremble en me penchant sur le bord et que j’offre, contrairement à mes habitudes, de chercher une broche sur une plage ; mais c’est aussi la plus stupide, la plus barbare des passions humaines et elle fait d’un charmant jeune homme au profil de camée (celui de Paul était exquis) un apache qui brandit une barre de fer (il était en train de faire le flambard et l’insolent) dans les fau-bourgs ouvriers de Londres. Et pourtant, se disait-elle, depuis le commencement du monde, on chante des odes en l’honneur de l’amour ; pour lui on accumule les guirlandes et les roses ; neuf personnes sur dix vous répondront, si vous leur demandez ce qu’ils en pensent, qu’ils ne veulent rien d’autre, cependant que les femmes, à en juger par ma propre expérience, ont tout le temps l’impression que ce n’est pas là ce dont elles ont besoin ; il n’y a rien de plus ennuyeux, puéril, inhumain que l’amour ; et pourtant il est beau et nécessaire. Alors quoi, alors quoi ? se demandait-elle, avec un vague espoir que les autres allaient prendre part à cette discussion comme si dans une discussion comme celle-ci le petit trait que chacun lance fût évidemment incapable d’atteindre au but, à moins d’être repris par les autres
– 115 – qui continuent la lutte. Elle écouta donc ce que l’on disait au cas où elle y découvrirait quelque lumière sur cette question de l’amour.
« Et puis, disait Mr. Bankes, il y a ce liquide que les Anglais appellent du café. »
« Oh ! le café ! » dit Mrs. Ramsay. Mais c’était beaucoup plus une question (elle prenait ce sujet très à cœur, Lily le voyait bien, et elle s’exprimait avec beaucoup d’emphase) de bon beurre et de lait pur. Elle décrivit avec une chaude éloquence les horreurs du système qui prévaut en Angleterre pour la fourni-ture du lait (dans quel état on vous remet celui-ci à votre porte !) et elle allait faire la preuve de ses allégations, car elle était allée fort avant dans ses explications, lorsque, tout autour de la table, à partir d’Andrew qui se trouvait au milieu et à la fa-çon d’un incendie qui se propage d’une touffe d’ajoncs à une autre, ses enfants se mirent à rire ; son mari se mit à rire et elle finit par être cernée par cet incendie d’hilarité, obligée de bais-ser pavillon, de démonter ses batteries et de se contenter, en guise de revanche, de dénoncer à Mr. Bankes ces railleries comme un exemple de ce que l’on est exposé à souffrir lorsqu’on attaque les préjugés du public britannique.
Elle eut soin cependant de faire exception en faveur de Lily car elle savait bien que celle-ci, qui était venue à son secours dans le cas de Mr. Tansley, restait à l’écart. Elle dit : « En tout cas Lily est de mon avis », et la mit ainsi de son côté, un peu agi-tée, un peu saisie. (Car elle était en train de songer à l’amour.) Tous deux se trouvaient à l’écart des autres, réfléchissait Mrs. Ramsay, elle et Charles Tansley. Tous les deux souffraient de l’éclat qui parait les deux fiancés. Lui, c’était bien évident, se sentait complètement délaissé ; aucune femme ne le regarderait tant que Paul Rayley serait dans la même pièce. Pauvre garçon ! Encore lui il avait son mémoire, son influence de quelqu’un sur quelque chose : il pouvait se passer des autres. Le cas de Lily était différent. L’éclat de Minta la faisait paraître plus pâle ; elle
– 116 – devenait encore plus insignifiante que jamais dans sa petite robe grise, avec sa petite figure plissée et ses petits yeux de Chi-noise. Tout en elle était petit. Et pourtant, se disait Mrs. Ramsay, qui, au moment où elle l’appelait à l’aide, la com-parait à Minta (car elle voulait que Lily témoignât qu’elle ne parlait pas plus de ses laiteries que son mari de ses chaussures – il en parlait pendant des heures) quand toutes les deux auraient quarante ans c’est Lily qui l’emporterait sur l’autre. Il y avait dans Lily une veine de quelque chose ; une flamme de quelque chose ; de quelque chose bien à elle que Mrs. Ramsay aimait en vérité beaucoup mais qui, elle le craignait, ne plairait à aucun homme. Non, évidemment, à moins qu’il ne s’agît d’un homme beaucoup plus âgé qu’elle, comme William Bankes. Mais celui-ci était peut-être attiré, Mrs. Ramsay en avait du moins parfois comme une impression, vers elle-même, depuis la mort de sa femme. Il ne l’« aimait » pas sans doute ; c’était là une de ces af-fections non cataloguées et qui sont si nombreuses. « Oh ! se di-sait-elle, c’est absurde ; il faut que William épouse Lily. Ils ont tant de choses en commun. Lily aime tant les fleurs ! Tous deux sont froids, distants et un peu cantonnés en eux-mêmes. » Il fal-lait s’arranger pour qu’ils fissent une grande promenade en-semble.
Elle les avait stupidement fait asseoir l’un en face de l’autre. On pourrait remédier à cela demain. S’il faisait beau on irait faire un pique-nique. Tout semblait possible. Tout semblait bien ainsi. En ce moment elle venait d’atteindre à la sécurité (mais cela ne peut pas durer, pensait-elle, se dissociant du mo-ment présent pendant qu’ils parlaient tous de souliers) ; elle se balançait comme un épervier en vol plané ; comme un drapeau déployé dans un principe d’allégresse qui envahissait tous les nerfs de son corps avec une douce plénitude, sans bruit, un peu solennellement même, car en regardant tous ces gens en train de manger elle trouva que ce principe émanait de tous, mari, enfants, amis. Et, s’élevant au milieu de ce calme profond (elle servait à William Bankes un tout petit morceau de plus en fouil-lant du regard le pot de faïence), il semblait maintenant, sans
– 117 – raison bien particulière, demeurer là comme une fumée, comme une vapeur montante, et les enfermer tous dans une atmos-phère de sécurité. Il n’était besoin ni possible de rien dire. Il était là, ce principe, tout autour d’eux. Il participait de l’éternité, trouvait-elle en servant avec précaution un morceau de choix à Mr. Bankes. Elle avait déjà éprouvé un sentiment analogue cet après-midi au sujet de quelque chose de différent ; il y a là une cohérence, une stabilité dans les choses ; elle voulait dire par là qu’il existe un élément soustrait au changement et qui s’oppose, avec sa clarté de rubis, à ce qu’il y a dans le monde de fluide, de fugace et de spectral (ici elle jeta un coup d’œil sur la fenêtre où se jouaient des réflexions de lumière) ; aussi avait-elle ce soir, comme elle l’avait déjà eue dans la journée, une impression de paix et de repos. C’est de semblables moments, pensa-t-elle, qu’est fait ce qui doit rester à jamais. Oui, cette impression-là resterait à jamais.
« Certainement, assura-t-elle à William Bankes, il y en a largement pour tout le monde. »
« Andrew, dit-elle, baissez votre assiette ou je vais tout faire tomber. » (Le bœuf en daube était un triomphe complet.) Ici, sentit-elle en reposant sa cuiller, se trouvait la région tran-quille cachée au cœur des choses où elle pouvait se mouvoir et se reposer ; et maintenant, attendre et écouter (tout le monde était servi) ; puis, semblable à un épervier soudain précipité de sa hauteur, descendre, les ailes éployées, sans effort, sur du rire, en s’appuyant de tout son poids sur ce qu’à l’autre bout de la table était en train de dire son mari à propos de la racine carrée de 1253 qui se trouvait être le numéro de son billet de chemin de fer.
Que signifiait tout cela ? Jusqu’à maintenant elle n’en avait aucune idée. Une racine carrée ? Qu’était-ce que cela ? Ses fils le savaient. Elle s’appuyait sur eux ; ainsi que sur les racines cu-biques et carrées ; c’était de cela qu’on parlait maintenant ; sur Voltaire et Madame de Staël ; sur le caractère de Napoléon ; sur
– 118 – le système français de propriété rurale ; sur Lord Rosebery ; sur les Mémoires de Creevly ; elle le laissait la soulever et la soute-nir, cet admirable édifice élevé par l’intelligence masculine qui monte et descend, passe et repasse par tant de chemins entre-croisés et qui soutient le monde à la façon de fermes métalliques jetées au travers de l’édifice chancelant. Aussi s’abandonnait-elle à cet édifice avec une entière confiance, les yeux fermés, à peine et furtivement entrouverts de temps en temps à la façon d’un enfant qui, de son oreiller, cligne des yeux devant les étages superposés des milliers de feuilles dont se compose un arbre. Puis elle fut tirée de son rêve. L’édifice était encore en train de se construire. William Bankes faisait l’éloge des romans de Walter Scott.
Il en lisait un tous les six mois, disait-il. Et pourquoi cela irrita-t-il Charles Tansley ? Il se précipita dans la discussion (et tout cela, pensa Mrs. Ramsay, parce que Prue ne voulait pas se montrer gentille avec lui) pour déblatérer contre ces romans dont il ne savait rien, absolument rien. Mrs. Ramsay l’observait plutôt qu’elle n’écoutait ce qu’il disait. Elle voyait bien ce dont il retournait rien qu’à sa manière de s’exprimer : il voulait se mettre en avant et il ferait toujours la même chose jusqu’à ce qu’il ait obtenu sa chaire de professeur ou se soit marié ; alors il n’aurait pas toujours besoin de dire : « Moi, moi, moi. » Car c’était à cela que se ramenait sa critique du pauvre Sir Walter, ou peut-être s’agissait-il de Jane Austen. « Moi, moi, moi. » Il pensait à lui-même et à l’impression qu’il produisait ; elle le sa-vait au son de sa voix, à l’emphase et à la gêne de son débit. Le succès lui ferait du bien. En tout cas ils étaient repartis à discu-ter. Elle n’avait plus besoin d’écouter. La discussion, elle le sa-vait, ne pouvait pas durer, mais en ce moment ses yeux étaient si clairs qu’ils semblaient faire le tour de la table, enlever leur voile à chacun de ces êtres qui y étaient assis, découvrir leurs pensées et leurs sentiments et sans efforts, à la façon d’une lu-mière qui se glisse sous l’eau et saisit dans leur frémissement, dans leur tremblement, les rides de la surface, les roseaux im-mergés, les goujons balancés et la truite silencieuse et soudaine.
– 119 –
C’est ainsi qu’elle les voyait, qu’elle les entendait ; mais tout ce qu’ils disaient avait aussi ce caractère de ressembler au mouve-ment d’une truite lorsque la ride de l’eau et le gravier du fond, quelque chose à droite et quelque chose à gauche, sont saisis dans une seule et même perception ; car, alors que dans sa vie active elle eût séparé chaque chose l’une de l’autre pour les tres-ser ensemble, déclaré qu’elle aimait les romans de Walter Scott ou ne les avait pas lus ; cherché à aller de l’avant ; maintenant au contraire elle ne dit rien. Pour le moment elle demeura en suspens.
« Ah ! mais combien de temps croyez-vous que cela dure-ra ? » demanda quelqu’un. C’était comme si elle eût eu des an-tennes qui se projetaient hors d’elle en tremblant et qui, inter-ceptant certaines phrases, les imposaient à son attention. Celle-ci en était une. Elle sentit du danger venant de son mari. Une question comme cette dernière conduirait, c’était presque cer-tain, à quelque assertion qui le ferait songer à ce que sa propre carrière avait eu de manqué. Combien de temps continuerait-on à le lire ? se demanderait-il aussitôt. William Bankes (qui était complètement à l’abri d’une semblable vanité) se mit à rire et dit qu’il n’attachait aucune importance aux changements de la mode. Qui pouvait dire ce qui allait durer – en littérature comme d’ailleurs en tout le reste ?
« Prenons notre plaisir où nous le trouvons », conclut-il. Son honnêteté parut tout à fait admirable à Mrs. Ramsay. Pas un instant il ne paraissait se demander : « Mais comment cela peut-il m’affecter ? » Cependant lorsqu’on a l’autre tempéra-ment, celui qui a besoin de louanges, d’encouragements, il est tout naturel, lorsqu’on entend cela, de commencer à se sentir gêné (et elle était certaine que c’était le cas de Mr. Ramsay) ; d’éprouver le besoin d’entendre dire par quelqu’un : « Oh ! mais votre œuvre durera, Mr. Ramsay », ou quelque chose d’approchant. Il trahit très clairement son malaise en disant avec quelque irritation qu’en tout cas Scott (ou était-ce Shakes-peare ?) durerait pour lui aussi longtemps que sa propre vie. Il
– 120 – dit cela sur un ton irrité. Tout le monde, elle en eut l’impression, se sentit un peu gêné, sans savoir pourquoi. Puis Minta Doyle, douée d’un instinct pénétrant, dit lourdement, absurdement, qu’elle ne croyait pas que personne pût éprouver un plaisir réel à lire Shakespeare. Mr. Ramsay répondit farouchement (mais déjà son esprit s’était détourné de la conversation) que très peu de gens le goûtaient autant qu’ils prétendaient le faire. Mais, ajouta-t-il, il y a néanmoins des qualités considérables dans quelques-unes de ses pièces, et Mrs. Ramsay vit que, pour le moment du moins, tout était arrangé. Il persistait à vouloir ta-quiner Minta et celle-ci, Mrs. Ramsay le voyait aussi, se rendant compte de son extrême anxiété à propos de lui-même, veillerait à sa façon, et par tous les moyens, à ce qu’on s’occupât de lui, qu’on lui fît des compliments. Mais Mrs. Ramsay eût souhaité que cela n’eût pas été nécessaire ; peut-être était-ce sa faute à elle s’il en était autrement. En tout cas elle était maintenant libre d’écouter ce que Paul Rayley essayait de dire sur les livres que l’on a lus dans son enfance. Ils vivent dans notre mémoire, dit-il. Il avait lu quelques-unes des œuvres de Tolstoï au collège. Il y en avait une qu’il se rappelait toujours mais il avait oublié le titre. Ces noms russes sont impossibles, dit Mrs. Ramsay. « Vronsky », dit Paul. Il se rappelait celui-là parce qu’il avait toujours trouvé que c’était un excellent nom pour un person-nage antipathique. « Vronsky », répéta Mrs. Ramsay. « Oh ! Anna Karénine », mais cela ne les avançait pas beaucoup ; ils n’étaient livresques ni l’un ni l’autre. Non, Charles Tansley pou-vait leur donner instantanément tous les renseignements dont ils avaient besoin sur les livres, mais ce qu’il disait était telle-ment rempli de « Est-ce que je dis bien ce qu’il faut ? Produis-je une bonne impression ? » qu’on était à la fin mieux fixé sur son compte à lui que sur celui de Tolstoï, tandis que ce que Paul di-sait se rapportait tout bonnement au sujet traité et non pas à lui-même. Comme tous les gens stupides il avait en outre une espèce de modestie, une façon de prendre en considération les sentiments de son interlocuteur auxquels elle trouvait du charme, au moins une fois en passant. En ce moment ce n’était
– 121 – pas à lui-même ni à Tolstoï qu’il pensait mais au froid qu’il fai-sait, au courant d’air qu’elle pouvait sentir, à la poire qu’elle pouvait désirer.
Non, dit-elle, elle ne voulait pas de poire. À vrai dire, elle avait monté une garde jalouse sur le plat de fruits (sans s’en rendre compte) et espéré que personne n’y toucherait. Son re-gard s’était promené parmi les courbes et les ombres des fruits, les riches violets des raisins des plaines, l’arête rugueuse du co-quillage ; avait opposé le jaune au violet, une forme courbe à une forme ronde, sans savoir pourquoi, ni pourquoi, chaque fois que cela arrivait, elle éprouvait une sérénité de plus en plus grande ; et cela jusqu’au moment où – oh ! quel dommage ! – une main s’avança, prit une poire et gâta le spectacle. Dans son besoin de sympathie elle regarda Rose. Elle regarda Rose assise entre Jasper et Prue. Comme il était étrange qu’un de ses en-fants pût faire cela !
Comme il était étrange de les voir assis là, tous en rang ! Jasper, Rose, Prue, Andrew, presque silencieux, mais savourant une plaisanterie bien à eux, elle le devinait au tremblement de leurs lèvres. C’était quelque chose d’entièrement à part de tout, quelque chose qu’ils conservaient jalousement comme un trésor pour s’en délecter dans leurs chambres. Il ne s’agissait pas de leur père, espérait-elle. Non, elle ne le croyait pas. Qu’était-ce donc ? se demanda-t-elle, un peu tristement, car il lui semblait qu’ils riaient quand elle n’était pas là. Que de choses s’amassaient derrière ces visages calmes, un peu fermés, sem-blables à des masques ! Car ils ne se joignaient pas facilement à la conversation ; ils ressemblaient à des guetteurs, à des experts, séparés des grandes personnes et installés au-dessus d’elles. Mais comme elle regardait Prue ce soir, elle comprit que cela ne s’appliquait pas tout à fait à elle. Elle commençait tout juste, se mouvait, descendait à peine. Il y avait sur son visage un rien de lumière qui semblait être le reflet de l’ardeur de Minta assise en face d’elle, d’une animation heureuse, d’une anticipation de bonheur. On eût dit que le soleil de l’amour des hommes et des
– 122 – femmes montait au-dessus de l’horizon formé par la nappe, et que, sans savoir de quoi il s’agissait, elle s’inclinait vers lui et sa-luait sa venue. Elle regardait toujours Minta avec une curiosité timide, si bien que Mrs. Ramsay, promenant ses yeux de l’une à l’autre, s’adressa intérieurement à elle et lui dit : « Vous serez aussi heureuse qu’elle un jour. Vous serez beaucoup plus heu-reuse », ajouta-t-elle, parce que vous êtes ma fille, voulait-elle dire ; car sa fille à elle devait être plus heureuse que les filles des autres gens. Mais le dîner était fini. Il était temps de se lever. On ne faisait plus que taquiner ce qui se trouvait sur les assiettes. Elle attendrait qu’on ait fini de rire d’une histoire que son mari était en train de raconter. Il plaisantait avec Minta au sujet d’un pari. Après cela elle se lèverait.
Elle aimait Charles Tansley, se dit-elle brusquement ; elle aimait son rire. Elle l’aimait de s’irriter à ce point contre Paul et Minta. Elle aimait sa maladresse. En somme ce jeune homme avait des tas de qualités. Et Lily, continua-t-elle à se dire en po-sant sa serviette à côté de son assiette, elle a toujours une plai-santerie à elle. On n’a jamais besoin de se préoccuper d’elle. Elle attendit. Elle poussa sa serviette sous le bord de son assiette. Hé bien, avaient-ils fini à présent ? Non. Cette histoire avait abouti à une autre histoire. Son mari était très en train ce soir et, dans son désir, elle le supposait, de faire la paix avec le vieil Augustus après ce qui s’était passé pour la soupe, il faisait parler celui-ci – ils se racontaient tous les deux des histoires sur quelqu’un qu’ils avaient connu à Oxford. Elle regarda la fenêtre sur laquelle les flammes des bougies mettaient un éclat plus vif à présent que les vitres étaient noires et comme elle considérait cette nuit ex-térieure, les voix lui parvenaient d’une façon très étrange, comme si elles se fussent employées à chanter l’office dans une cathédrale, car elle ne distinguait pas les paroles. Des éclats de rire soudain, puis une voix s’élevant seule (celle de Minta) lui rappelèrent ces répons latins que clament hommes et enfants dans une cathédrale catholique. Elle attendait. Son mari parlait. Il répétait quelque chose et elle savait que c’étaient des vers à
– 123 – cause du rythme et de l’accent de mélancolique passion qu’il y avait dans sa voix.
Écoutons, en montant tout le long de l’allée,
Luriana, Lurilee,
Dans les roses en fleur l’abeille bourdonner.
Ces paroles (elle regardait la fenêtre) ressemblaient à des fleurs flottant là-bas sur une eau nocturne ; elles donnaient l’impression d’appartenir à un autre milieu, de n’avoir été pro-noncées par aucune des personnes qui se trouvaient dans cette pièce, d’être entrées toutes seules dans l’existence.
Nos vies évanouies et celles qui seront
Sont pleines de rameaux aux verdeurs saisonnières.
Elle ne savait pas ce que cela voulait dire, mais, à la façon de la musique, ces paroles semblaient avoir été prononcées par sa propre voix s’exprimant en dehors d’elle-même et énonçant avec un naturel parfait ce qu’elle avait eu dans l’esprit toute la soirée alors même qu’elle disait des choses qui n’avaient avec cela aucun rapport. Elle savait, sans même regarder pour s’en assurer, que tout le monde à table écoutait la voix qui disait :
Voyons, en est-il bien ainsi ?
Luriana, Lurilee ?
avec la même sorte de soulagement et de plaisir qu’elle éprouvait elle-même et comme si ces paroles eussent été, enfin, la chose qui venait naturellement aux lèvres, comme si c’eût été leur propre voix qui se fût fait entendre.
Mais la voix qui parlait s’arrêta. Mrs. Ramsay jeta un coup d’œil autour de la table. Elle se contraignit à se lever. Augustus Carmichaël venait de se lever aussi et, tenant sa serviette de fa-
– 124 –
çon à la faire ressembler à une longue robe blanche, il récitait sur un ton de mélopée :
Allons voir chevaucher les Rois
Passant les prés aux marguerites
Avec des palmes dans leurs doigts,
Des branches de cèdre bénites,
Luriana, Lurilee.
et, au moment où elle passa devant lui, il se tourna légère-ment vers elle en répétant les derniers mots :
Luriana, Lurilee,
et s’inclina comme pour lui rendre hommage. Sans savoir pourquoi, elle eut l’impression qu’il l’aimait plus qu’il ne l’avait jamais fait et, lui rendant son salut avec un sentiment de soula-gement et de gratitude, elle franchit la porte qu’il avait ouverte pour la laisser passer.
Il était maintenant nécessaire de franchir une étape. Un pied posé sur le seuil de la porte, elle demeura un instant encore dans une scène de sa vie qui s’évanouissait pendant le temps même qu’elle la considérait ; puis lorsqu’elle s’avança et quitta la salle à manger au bras de Minta, cette scène changea, altéra sa forme ; Mrs. Ramsay, lui donnant un dernier regard en tour-nant la tête, savait qu’elle était déjà devenue le passé.
C’est comme d’habitude, se disait Lily. Il y avait toujours quelque chose qu’il fallait faire à ce moment précis, quelque chose que, pour des raisons à elle, Mrs. Ramsay avait décidé de faire à l’instant, même lorsque, comme dans le cas présent, tout le monde se trouvait debout autour d’elle en train de plaisanter et sans pouvoir décider si on irait au fumoir, dans le salon ou dans les mansardes. Puis on vit Mrs. Ramsay, donnant le bras à Minta au milieu de cette confusion, dire, avec un air de se rap-
– 125 – peler : « Oui, c’est le moment » et s’en aller aussitôt toute seule et mystérieusement. Dès qu’elle fut partie une sorte de désinté-gration s’opéra ; tout le monde hésita et suivit des directions di-verses. Mr. Bankes prit Charles Tansley par le bras et l’emmena finir sur la terrasse la discussion politique qu’ils avaient com-mencée au dîner. Il imprima par là un mouvement à la masse en équilibre de la soirée et en inclina le poids vers une direction nouvelle. Lily, qui les vit partir et entendit quelques mots sur la politique des Travaillistes, eut l’impression qu’ils étaient montés sur le pont d’un navire et en cherchaient la position ; c’était sous cette forme que lui apparaissait le passage de la poésie à la poli-tique. Ainsi s’en allèrent Mr. Bankes et Charles Tansley tandis que les autres regardaient Mrs. Ramsay monter l’escalier, seule à la lumière de la lampe. Où allait-elle si vite ? se demandait Li-ly.
Ce n’est point qu’à la vérité elle courût ni même se pressât ; elle allait même plutôt lentement. Elle éprouvait le besoin de s’arrêter un moment après tout ce tapage et de ne choisir qu’une chose en particulier : celle qui comptait ; de la détacher, de la séparer ; de la nettoyer de toutes les émotions, de tout ce qui reste et de tout ce qui traîne, puis de la tenir devant elle, de l’amener devant le tribunal où, rangés en conclave, étaient assis les juges qu’elle avait désignés pour décider des points sui-vants : Est-ce bon, est-ce mauvais, est-ce bien, est-ce mal ? Où allons-nous ? et ainsi de suite. C’est ainsi qu’elle reprit son équi-libre après le choc causé par l’événement qui venait de se pro-duire et, sans se rendre compte de ce qu’elle faisait, et de la fa-çon la plus incongrue, elle utilisa les branches des ormeaux pour l’aider à stabiliser sa position. Son monde était en train de changer : eux restaient immobiles. Ce dernier événement lui avait donné une impression de mouvement. Il fallait tout re-mettre en ordre. Il fallait arranger ceci et cela, se dit-elle tout en arrivant par une pente insensible à noter avec approbation la dignité calme de ces arbres puis le magnifique mouvement as-cendant (semblable à celui que fait l’étrave d’un navire en re-montant une vague) de leurs branches soulevées par le vent. Car
– 126 – il faisait du vent (elle s’arrêta un instant pour regarder au-dehors). Et l’effet de ce vent était de faire apparaître brusque-ment une étoile dans le balaiement du ciel par les feuilles et les étoiles elles-mêmes semblaient en tremblant darder leurs lu-mières, s’efforcer de lancer leurs éclairs par les interstices. Oui, c’était fini, accompli, et, ainsi qu’il arrive dans le cas de toutes les choses finies, cette sensation d’accomplissement prenait un caractère solennel. Et en y pensant à présent, dégagé des bavar-dages et des émotions, on avait l’impression que cela qui était avait toujours existé, s’était maintenant simplement manifesté et, par cela même, conférait à toutes choses une stabilité sou-daine. Et, reprenant sa marche, elle se disait que, si longtemps qu’ils vécussent, Paul et Minta reviendraient à cette nuit ; cette lune ; ce vent ; cette maison ; et à elle aussi. Cela la flattait, et à l’endroit où elle était le plus accessible à la flatterie, de songer qu’insinuée dans leur cœur elle s’incorporerait à la trame même de leur existence ; et cela aussi, et cela aussi, et cela aussi, se di-sait-elle en montant l’escalier et se moquant avec affection du canapé du palier (celui de sa mère) ; du fauteuil à bascule (celui de son père) ; de la carte des îles Hébrides. Tout cela revivrait dans les vues de Paul et de Minta ; des « Rayley » – elle s’essayait à prononcer ce nouveau nom ; et, la main posée sur la porte de la chambre des enfants, elle éprouva cette communauté de sentiment avec autrui que donne l’émotion et grâce à laquelle il lui semblait que les cloisons la séparant de ces êtres s’étaient réduites au point que leur vie et la sienne se confondaient dans le même flot (il n’en résultait pour elle que du soulagement et du bonheur) ; que les chaises, les tables, les cartes étaient à elle, étaient à eux, peu importait, et que Paul et Minta continueraient cette confusion quand elle serait morte.
Elle tourna le loquet d’une main ferme pour éviter qu’il grinçât et entra, pinçant légèrement les lèvres pour se rappeler qu’il ne fallait pas parler à haute voix.
Mais à peine fut-elle entrée qu’elle vit, avec contrariété, que sa précaution était inutile. Les enfants ne dormaient pas. C’était
– 127 – extrêmement ennuyeux. Mildred aurait dû faire plus attention. James avait les yeux grands ouverts ; Cam était assise sur son lit et Mildred était sortie du sien, pieds nus. Il était près de onze heures et ils parlaient tous ensemble. Que se passait-il donc ? C’était encore cet horrible crâne. Elle avait dit à Mildred de l’enlever, mais celle-ci avait naturellement oublié et maintenant Cam et James étaient en train de se disputer alors qu’ils au-raient dû dormir depuis des heures. Quelle idée avait donc eue Edward de leur envoyer cet horrible crâne ? Elle avait eu la fai-blesse de leur permettre de le suspendre là. Il était bien fixé au mur, disait Mildred, et Cam était incapable de s’endormir avec cet objet dans la chambre et James hurlait dès que Mildred vou-lait le toucher.
Voyons, il fallait que Cam s’endormît (la tête avait de grandes cornes, disait-elle), il fallait dormir et rêver à de beaux palais, répétait Mrs. Ramsay s’asseyant à côté d’elle sur son lit. Cam disait qu’elle voyait les cornes tout autour de la chambre. C’était vrai. Où qu’on plaçât la lumière (et James ne pouvait pas dormir sans lumière) il y avait toujours une ombre quelque part.
« Voyez donc, Cam, ce n’est qu’un vieux cochon, disait Mrs. Ramsay, un joli cochon noir comme ceux de la ferme. » Mais Cam trouvait que c’était une terrible apparition qui éten-dait ses cornes vers elle tout au travers de la pièce.
« Hé bien, dit sa mère, nous allons cacher ça », et ils la re-gardèrent aller à la commode, ouvrir rapidement l’un après l’autre les petits tiroirs, puis, n’ayant rien trouvé qui pût faire l’affaire, prendre vivement son propre châle et l’enrouler plu-sieurs fois autour du crâne. Elle revint vers Cam, posa presque sa tête sur l’oreiller à côté de la sienne et lui montra comme c’était joli maintenant ; les fées trouveraient cela ravissant ; ça ressemblait à un nid d’oiseau ; à une de ces belles montagnes qu’elle avait vues bien loin qui ont des vallées, des fleurs, des cloches, des gazouillements d’oiseaux, des petites chèvres et des antilopes… Elle pouvait distinguer l’écho que produisaient dans
– 128 – l’esprit de Cam ses paroles prononcées d’une voix rythmée. Sa petite fille répétait après elle que cela ressemblait à une mon-tagne, à un nid d’oiseau, à un jardin, et qu’il y avait des anti-lopes ; ses yeux s’ouvraient et se fermaient et sa mère continuait à raconter sur un rythme de plus en plus monotone des choses de plus en plus absurdes ; qu’il fallait fermer les yeux, s’endormir, rêver de montagnes, de vallées, d’étoiles qui tom-bent du ciel, d’antilopes, de jardins, de tout ce qui est beau, dit-elle, levant très lentement la tête et sans interrompre son débit mécanique jusqu’à ce que, s’étant mise sur son séant, elle cons-tatât que Cam s’était endormie.
Et maintenant, murmura-t-elle, en allant trouver James, il fallait que lui aussi s’endormît, car voyez donc, dit-elle, le crâne du sanglier était toujours là ; on n’y avait pas touché ; on avait fait juste ce qu’il voulait ; il était là absolument intact. Il s’assura que le crâne était toujours là sous le châle. Mais il voulait lui demander quelque chose de plus. Est-ce qu’on irait au Phare demain ?
Non, pas demain, répondit-elle, mais bientôt, elle le lui promettait ; à la première belle journée. Il fut très sage. Il se re-coucha. Elle le couvrit bien. Mais il n’oublierait rien, elle le sa-vait et elle en voulut à Charles Tansley, à son mari et elle s’en voulut à elle-même d’avoir fait naître des espérances en lui. Puis portant les mains à son châle et se rappelant qu’elle avait entou-ré le crâne du sanglier, elle se leva, alla baisser la fenêtre d’un ou deux pouces, entendit le vent, aspira une bouffée de l’air frais et si indifférent du soir, murmura bonne nuit à Mildred et s’en alla en laissant le pêne du loquet s’allonger doucement dans la gâche.
Il fallait espérer qu’il ne laisserait pas tomber ses livres sur le plancher au-dessus de leurs têtes, songea-t-elle en continuant à se dire à quel point Charles Tansley était ennuyeux. Car per-sonne ne dormait bien dans la famille ; ses enfants étaient ner-veux et, étant donné tout ce qu’il disait à propos du Phare, il lui
– 129 – semblait vraisemblable qu’il renverserait une pile de livres au moment où tout le monde s’endormirait en les poussant mala-droitement du coude. Car elle supposait qu’il était monté tra-vailler. Il avait, il est vrai, l’air bien malheureux ; et pourtant elle serait soulagée quand il partirait ; elle veillerait néanmoins à ce qu’il fût mieux traité demain par ses enfants, car il était admi-rable avec son mari ; son éducation cependant laissait à désirer ; d’autre part elle éprouvait du plaisir à l’entendre rire. Livrée à de telles pensées pendant qu’elle descendait, elle remarqua qu’elle apercevait à présent la lune elle-même par la fenêtre de l’escalier – la lune jaune du temps de la moisson – puis elle se tourna et les gens restés en bas l’aperçurent en haut des marches.
« Voici ma mère », songea Prue. Oui, il fallait que Minta la regardât et il fallait que Paul Rayley la regardât aussi. Voici l’être qu’il nous faut, se dit-elle, comme s’il n’y eût eu qu’une seule personne au monde qui répondît à cette nécessité, sa mère. Et elle qui, l’instant d’avant, était une grande fille et cau-sait avec tout le monde, redevint une enfant. Ce qu’on faisait au-tour d’elle prit à ses yeux l’aspect d’un jeu et elle se demanda si sa mère approuverait ce jeu ou le condamnerait. Elle songea à la chance qu’avaient Minta et Paul de la voir ; elle sentit le carac-tère extraordinaire du hasard heureux qui lui avait donné une mère pareille et combien il lui serait impossible de jamais gran-dir et de quitter la maison. Et elle dit, comme une enfant : « Nous avions envie d’aller sur la plage regarder les vagues. »
Aussitôt, et sans aucune raison, Mrs. Ramsay devint sem-blable à une jeune fille de vingt ans, pleine de gaîté. Elle fut soudain envahie par une grande envie de s’amuser. Bien sûr, il fallait y aller ; oui, bien sûr, s’écria-t-elle en riant. Et, descen-dant précipitamment les trois ou quatre dernières marches, elle se mit à tourner de l’un à l’autre en riant, elle enveloppa bien Minta dans son manteau, dit qu’elle aurait bien voulu pouvoir les accompagner et leur demanda s’ils rentreraient très tard et s’il y en avait un parmi eux qui eût une montre.
– 130 –