La Promenade au phare
Chapitre 15
« Oui », dit Prue, à sa façon méditative et pour répondre à une question de sa mère, « je crois que Nancy est allée avec eux ».
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Hé bien, Nancy était donc allée avec eux, du moins Mrs. Ramsay le supposait tout en se demandant – au moment où elle posa une brosse, prit un peigne et dit : « Entrez ! » parce qu’on avait frappé à la porte (Jasper et Rose entrèrent) – si le fait que Nancy se trouvait avec eux rendait plus ou moins vrai-semblable un accident ; Mrs. Ramsay sentait qu’elle penchait plutôt vers la seconde alternative et cela sans aucune raison, si-non qu’un holocauste sur cette échelle n’était plus probable. Ils ne pouvaient pas être tous noyés. Et, de nouveau, elle se sentit seule en présence de sa vieille antagoniste, la vie.
Jasper et Rose dirent que Mildred voulait savoir s’il fallait faire attendre le dîner.
« Non, pas même pour la reine d’Angleterre ! » dit Mrs. Ramsay avec emphase.
« Non, pas même pour l’impératrice du Mexique ! » ajouta-t-elle, regardant Jasper en riant ; car il partageait le vice de sa mère : lui aussi il exagérait.
Et si Rose le voulait, dit-elle, pendant que Jasper allait faire sa commission, elle aurait le droit de choisir les bijoux que sa
– 89 – mère devrait mettre. Lorsqu’il y a quinze personnes à dîner il est impossible d’attendre indéfiniment. Elle commençait à leur en vouloir d’être si en retard ; il y avait là un manque d’égard de leur part et à l’anxiété qu’ils lui faisaient éprouver venait s’ajouter la contrariété qu’ils eussent choisi pour se mettre en retard justement ce soir-ci où elle désirait tout particulièrement que le dîner fût réussi puisque William Bankes avait enfin con-senti à venir ; et puis on devait manger le chef-d’œuvre de Mil-dred – le bœuf en daube. Le succès du dîner dépendait de l’exactitude avec laquelle on servirait dès que ce serait prêt. Le bœuf, le laurier, et le vin – tout cela devait être absolument à point. Les faire attendre, il n’y fallait pas songer. Et cependant c’était ce soir-ci qu’ils avaient choisi entre tous pour s’en aller et ne pas rentrer. Il allait falloir renvoyer des choses à la cuisine, les tenir au chaud ; le bœuf en daube serait entièrement perdu.
Jasper lui offrit un collier d’opales ; Rose un collier d’or. Lequel faisait le mieux sur sa robe noire ? Voyons ? demandait Mrs. Ramsay distraitement en regardant dans la glace son cou et ses épaules (mais en évitant de regarder son visage). Puis, tandis que ses enfants fouillaient dans ses affaires, elle regarda par la fenêtre un spectacle qui l’amusait toujours – celui des corneilles s’efforçant de choisir l’arbre sur lequel se poser. Chaque fois elles semblaient changer d’avis et repartaient dans les airs parce que, se disait-elle, le papa des corneilles, le vieux Joseph, comme elle l’appelait, était un oiseau d’un caractère très difficile. C’était un vieil oiseau de réputation douteuse dont les ailes avaient perdu la moitié de leurs plumes. Il ressemblait à un vieux gentleman minable qu’elle avait vu jouer du cor de chasse devant un cabaret en chapeau haut de forme.
« Regardez ! » dit-elle en riant. Ils se battaient pour de bon. Joseph et Mary étaient en train de se battre. Puis ils finirent par s’envoler de nouveau ; l’air fut balayé par leurs ailes noires et découpé délicatement en lames de cimeterre. Ce mouvement des ailes battantes, battantes, battantes – elle ne pouvait jamais arriver à se le décrire à elle-même d’une façon qui la satisfît –
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était un des plus délicieux qu’elle connût. « Regardez ça ! » dit-elle à Rose, dans l’espoir que celle-ci le verrait avec plus d’exactitude qu’elle-même. Car il arrive très souvent que nos en-fants font faire à nos propres perceptions un pas en avant.
Mais que fallait-il choisir ? Ils avaient ouvert tous les pla-teaux de son coffre à bijoux. Le collier d’or, qui était italien, ou le collier d’opales que l’oncle James avait rapporté de l’Inde ? Ou encore ses améthystes ?
« Choisissez, mes chéris, choisissez », dit-elle, espérant qu’ils feraient vite.
Mais elle leur laissa tout leur temps ; à Rose en particulier elle permit de prendre tous les bijoux qu’elle voulait, l’un après l’autre, et de voir l’effet qu’ils faisaient sur sa robe noire, car cette petite cérémonie de sélection, à laquelle on procédait tous les soirs, était, elle le savait, l’amusement préféré de sa fille. Rose avait une raison secrète, bien à elle, d’attacher une grande importance à son choix. Quelle était cette raison, se demandait Mrs. Ramsay, tandis qu’immobile pour permettre à sa fille de passer à son bras le bracelet choisi elle devinait en elle, à l’aide de ses propres souvenirs, ce sentiment profond, enseveli, inarti-culé, que nous avons eu pour notre mère à l’âge de Rose. Sem-blable en ce point à tous les autres sentiments dont nous sommes l’objet, celui-ci, trouva Mrs. Ramsay, la rendait triste. Que pouvait-elle offrir en retour qui ne fût lamentablement in-férieur ? et ce que sa fille éprouvait à son égard était tout à fait disproportionné à ce qu’elle était en réalité. Puis Rose grandirait et, avec sa sensibilité profonde, souffrirait, pensait sa mère qui déclara être prête ; on pouvait descendre à présent ; Jasper en sa qualité d’homme lui donnerait le bras et Rose, étant une dame, porterait son mouchoir (elle le lui donna) et quoi en-core ? Mais un châle, car il pouvait faire froid. « Choisissez-moi un châle », dit-elle. Cela ferait plaisir à Rose qui était appelée à tant souffrir. « Tenez, dit Mrs. Ramsay s’arrêtant devant la fe-nêtre du palier, les voilà qui recommencent. » Joseph était ins-
– 91 – tallé au sommet d’un autre arbre. « Croyez-vous que cela ne leur fasse rien, demanda-t-elle à Jasper, qu’on leur casse les ailes ? » Pourquoi voulait-il tirer des coups de fusil sur ce pauvre vieux Joseph et sur Mary ? James se mit à traînailler un peu sur l’escalier, car il était vexé, mais pas sérieusement, car sa mère ne se rendait pas compte de ce qu’il y a d’amusant à tirer sur les oiseaux qui ne sentent rien ; en sa qualité de mère, d’ailleurs, elle vivait dans une division du monde différente de la sienne, mais il aimait assez ses histoires sur Mary et Joseph. Elle le fai-sait rire. Pourtant comment savait-elle que ceux-là s’appelaient Mary et Joseph ? Croyait-elle que ce sont les mêmes oiseaux qui vont se poser sur les mêmes arbres tous les soirs ? lui demanda-t-il. Mais à ce point, et à la façon de toutes les grandes per-sonnes, elle cessa de faire la moindre attention à ce qu’il disait. Elle écoutait un bruit d’arrivée dans le hall.
« Les voilà ! » s’écria-t-elle et, aussitôt, se sentit beaucoup plus contrariée que soulagée. Qu’était-il donc arrivé ? se de-mandait-elle. Ils le lui diraient dès qu’elle serait en bas – mais non. Ils ne pourraient rien lui raconter avec tous ces gens au-tour d’eux. Il fallait descendre, commencer à dîner et attendre leurs explications. Et elle descendit, semblable à une reine qui, trouvant sa cour réunie dans une grande salle, laisse tomber son regard sur ces gens, descend au milieu d’eux, reçoit silencieu-sement leurs hommages, accepte l’assurance de leur dévoue-ment et leurs saluts prostrés (Paul ne bougea pas un muscle et regarda droit devant lui au moment où elle passa), puis elle tra-versa le hall en inclinant très légèrement la tête, comme si elle acceptait ce qu’ils ne pouvaient exprimer : leur tribut d’admiration à l’adresse de sa beauté.
Mais elle s’arrêta. Il y avait une odeur de brûlé. Avait-on laissé le bœuf en daube trop longtemps sur le feu ? se demanda-t-elle. Plût au Ciel qu’il n’en fût rien ! Puis le grand retentisse-ment du gong annonça avec une autorité solennelle que tous ceux qui se trouvaient dispersés dans les mansardes, les chambres à coucher, les petits repaires particuliers, en train de
– 92 – lire, d’écrire, de donner un éclat suprême à leurs cheveux ou d’attacher leurs robes, devaient laisser tout cela, ainsi que les bricoles de leurs tables de toilette et de leurs coiffeuses, les ro-mans posés sur les tables de nuit et la rédaction de leur journal intime, afin de se rassembler pour le dîner dans la salle à man-ger.