La Promenade au phare

Virginia Woolf · Chapitre 31 sur 36

Pages du PDF

La Promenade au phare

Chapitre 6

La lame pouvait-elle couper ? le poing saisir son objet ? Ne pou-vait-on avoir aucune sécurité ? N’y avait-il pas moyen d’apprendre par cœur les usages de ce monde ? N’existait-il ni guide ni abri, tout était-il miracle, bondissement du sommet d’une tour dans l’espace ? Était-il possible, même pour les gens âgés, que ceci fût la vie ? – le saisissant, l’inattendu, l’inconnu ? Pendant un instant elle eut l’impression que s’ils se levaient tous les deux ici, Mr. Carmichaël et elle, pour demander une explica-tion de cette brièveté, de ce caractère inexplicable, et s’ils for-mulaient leur demande avec violence, comme peuvent le faire deux êtres humains en pleine possession de leurs moyens et auxquels rien ne doit être caché, alors la beauté s’enroulerait ; l’espace vide se remplirait ; ces vaines arabesques prendraient une forme ; oui, s’ils criaient assez fort, Mrs. Ramsay revien-drait. « Mrs. Ramsay ! dit-elle à voix haute, Mrs. Ramsay ! » Les larmes coulaient sur son visage.

 

6

 

(Le fils Macalister prit un des poissons et découpa un mor-ceau de son flanc pour appâter son hameçon. Puis il rejeta le corps mutilé – il vivait encore – dans la mer.)

 

7

 

« Mrs. Ramsay ! criait Lily, Mrs. Ramsay ! » Mais rien ne se produisit. Sa souffrance augmenta. Et dire que l’angoisse peut vous amener à un tel degré d’imbécillité ! songea-t-elle. En

– 201 – tout cas le vieillard ne l’avait pas entendue. Il restait béat et calme – ou, si l’on veut, sublime. Dieu soit loué ! personne n’avait entendu son cri, ce cri ignominieux. Assez de souffrance, assez ! Elle n’avait pas ouvertement perdu le sens. Personne ne l’avait vue franchir la planche étroite qui la séparait de l’annihilation. Elle était toujours une chétive vieille fille qui se tenait sur une pelouse, un pinceau à la main.

Puis, lentement, elle sentit diminuer la souffrance que lui causaient sa privation et son amère irritation. (Il avait fallu qu’elle les rappelât, juste au moment où elle s’imaginait qu’elle ne s’affligerait plus à propos de Mrs. Ramsay. Avait-elle ressenti son absence au milieu des tasses à café du breakfast ? Nulle-ment.) Et, de l’angoisse qu’elles lui avaient procurée, elles lais-sèrent ce qui servait d’antidote à celle-ci, un soulagement qui, en lui-même, était déjà un baume et, en outre, mais d’une façon plus mystérieuse, le sentiment de la présence de quelqu’un là, de Mrs. Ramsay, délivrée un moment du poids que le monde avait placé sur elle. Elle se tenait légèrement à côté de Lily puis (car il s’agissait de Mrs. Ramsay dans toute sa beauté) elle porta à son front une couronne de fleurs blanches et s’en alla avec cette parure. Lily se remit à presser ses tubes. Elle attaqua le problème de la haie. C’était étrange de la voir si distinctement s’avancer avec sa vivacité habituelle à travers les champs et dis-paraître au milieu de leurs douces ondulations violacées et de leurs hyacinthes ou de leurs lis. Il y avait là quelque tour que jouait à Lily son œil de peintre. Pendant plusieurs jours après avoir appris la nouvelle de sa mort, elle l’avait vue ainsi porter une couronne à son front et s’en aller à travers champs sans po-ser de questions, accompagnée d’une ombre. Le spectacle, la pa-role ont un pouvoir consolant. Partout où elle se trouvait en train de peindre, ici, à la campagne ou à Londres, la même vi-sion lui revenait et ses yeux, fermés à demi, cherchaient quelque chose sur quoi baser cette vision. Elle regardait de son wagon, de son omnibus ; empruntait une ligne à cette épaule ou à cette joue ; examinait les fenêtres d’en face et Piccadilly nocturne avec son cordon de réverbères. Tout cela avait fait partie des

– 202 – champs de la mort. Mais toujours quelque chose – ce pouvait être un visage, une voix, un petit vendeur de journaux criant Standard News – venait se mettre au travers, la bafouait, la ti-rait de son rêve, lui demandait et finissait par obtenir d’elle un effort d’attention qui l’obligerait à refaire perpétuellement sa vi-sion. Une fois de plus, poussée comme elle l’était par un besoin instinctif de distance et de bleu, elle regarda la baie qui s’étendait sous elle, transformant en monticules les barres bleues des vagues et en champs pierreux les espaces où domi-nait le violet. Une fois de plus elle fut, comme à l’habitude, tirée de sa contemplation par quelque chose d’incongru. Il y avait un point brun au milieu de la baie. C’était un bateau, oui, elle s’en rendit compte au bout d’un instant. Mais le bateau de qui ? Ce-lui de Mr. Ramsay, répondit-elle. Mr. Ramsay ; l’homme qui était passé devant elle, la main levée, d’un air supérieur, à la tête de la procession, dans ses beaux souliers, et qui lui demandait une sympathie qu’elle avait refusée. Le bateau se trouvait main-tenant au milieu de la baie.

La matinée était si belle que, sauf quand se produisait çà et là une bouffée de vent, la mer et le ciel semblaient faits de la même texture, comme si les voiles se trouvassent fichées dans les hauteurs du ciel ou comme si les nuages fussent tombés dans la mer. Un vapeur, bien au large, avait entraîné à sa suite un grand panache de fumée qui formait une courbe et un cercle d’un bel effet décoratif et demeurés immobiles. On eût dit que l’air était fait d’une gaze fine qui gardait doucement les objets dans ses mailles et se contentait de les balancer légèrement de côté et d’autre. Et, ainsi qu’il arrive par très beau temps, les fa-laises avaient l’air de se rendre compte qu’il y avait des navires et ceux-ci avaient l’air de se rendre compte qu’il y avait des fa-laises et les uns et les autres avaient l’air d’échanger des mes-sages secrets. Car alors qu’il était parfois tout près du rivage, le Phare, pris ce matin dans la brume, paraissait se trouver à une distance énorme.

 

– 203 –