La Promenade au phare

Virginia Woolf · Chapitre 24 sur 36

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La Promenade au phare

Chapitre 9

 

La maison était abandonnée, désertée. On l’avait laissée comme on laisse sur une dune un coquillage qu’envahissent des grains de sel desséché, depuis que la vie l’a quitté. La longue nuit semblait avoir commencé ; les petits airs grignoteurs, murmurés par le vent, les souffles visqueux et tâtonnants pa-raissaient avoir triomphé. La casserole s’était rouillée et le pail-lasson était en lambeaux. Des crapauds s’étaient introduits à l’intérieur. Le châle se balançait indolemment et sans but. Un chardon s’insinuait entre les dalles du garde-manger. Les hi-rondelles nichaient dans le salon ; le plancher était jonché de paille ; le plâtre tombait à pelletées ; des solives apparaissaient toutes nues ; des rats emportaient ceci et cela pour le ronger derrière les boiseries. Des papillons couleur d’écaille jaillis de leur chrysalide passaient leur vie à tambouriner sur les vitres. Des coquelicots étaient semés au milieu de dahlias ; la pelouse disparaissait sous de longues herbes ondoyantes ; des artichauts géants se dressaient au milieu des roses ; un œillet frangé fleu-rissait au milieu des choux ; cependant que le doux tapotement d’une herbe à la fenêtre était devenu, par les nuits d’hiver, un roulement de tambour produit par les gros arbres et les bruyères épineuses qui, l’été, remplissaient la pièce de verdure.

Quelle force pouvait maintenant mettre obstacle à l’insensible fertilité de la nature ? Le rêve que faisait Mrs. MacNab d’une dame, d’un enfant, d’une assiette de soupe

– 155 – au lait ? Ce rêve avait vacillé sur les murs comme une tache de lumière, puis s’était évanoui. Elle avait fermé la porte à clef ; elle était partie. Cela dépassait les moyens d’une femme, disait-elle. Ils ne venaient jamais. Ils n’écrivaient jamais. Il y avait là-haut des affaires qui pourrissaient dans les tiroirs – c’était une honte de les laisser ainsi, disait-elle. La maison était abandonnée au désordre et à la ruine. Seul le rayon du Phare entrait un instant, envoyait son éclat soudain sur le lit et le mur dans l’obscurité de l’hiver, regardait avec tranquillité le chardon et l’hirondelle, le rat et la paille. Rien maintenant ne s’opposait à ces rayons ; rien ne les contredisait. Le vent pouvait souffler ; le coquelicot et l’œillet pouvaient mêler leurs graines à celles des choux. L’hirondelle pouvait construire son nid dans le salon, le chardon écarter les dalles et le papillon se chauffer au soleil sur la cre-tonne fanée des fauteuils. Le verre cassé et la porcelaine pou-vaient demeurer sur la pelouse et disparaître dans la confusion de l’herbe et des baies sauvages.

Car maintenant était arrivé ce moment hésitant où l’aube tremble et la nuit s’arrête, où la plume la plus légère fera pen-cher la balance. Si cette plume s’était posée, la maison, s’affaissant, tombant, serait allée s’effondrer dans des abîmes d’obscurité. Dans la pièce en ruine des pique-niqueurs auraient fait chauffer leur thé ; des amoureux se seraient réfugiés et étendus sur les planches nues ; le berger aurait mis sa nourri-ture en réserve sur des briques et le chemineau aurait dormi serré dans sa veste pour se préserver du froid. Puis le toit serait tombé ; les bruyères et le chanvre auraient effacé sentiers, marches et fenêtres ; auraient poussé avec une vigueur inégale sur le monticule représentant les ruines de la maison, jusqu’au jour où quelqu’un ayant perdu son chemin et s’aventurant jusqu’ici, n’aurait reconnu qu’à la présence d’un plant de trito-ma au milieu des orties, ou d’un fragment de porcelaine dans le chanvre, que jadis on avait vécu ici ; qu’il y avait eu une maison.

Si la plume était tombée sur le plateau de la balance, et avait fait descendre celui-ci, la maison tout entière,

– 156 – s’engouffrant dans des profondeurs, serait allée reposer sur les sables de l’oubli. Mais il y avait une force qui travaillait en elle ; point très consciente d’elle-même ; qui faisait des yeux en cou-lisse et s’avançait avec des embardées ; qui n’éprouvait pas le besoin de se mettre à la besogne avec un rite majestueux ou des chants solennels. Mrs. MacNab gémissait ; Mrs. Bast craquait aux jointures. Elles étaient vieilles ; elles étaient raides ; les jambes leur faisaient mal. Elles finirent par arriver avec leurs balais et leurs seaux ; elles se mirent à l’œuvre. Une de ces jeunes dames avait brusquement écrit pour demander à Mrs. MacNab de préparer la maison ; voulait-elle se charger de ceci et de cela ? C’était très pressé. Il se pouvait qu’on vînt pas-ser l’été ; on avait attendu jusqu’au dernier moment ; on s’attendait à tout trouver comme on l’avait laissé. Lentement, péniblement, à coups de seau et de balai, à force de nettoyage et de récurage, Mrs. MacNab et Mrs. Bast arrêtèrent la décomposi-tion et la pourriture ; arrachèrent à la crue de néant qui les au-rait cernées à bref délai un jour une cuvette, un autre une ar-moire ; sauvèrent de l’oubli un matin tous les romans de Walter Scott et un service à thé ; et, l’après-midi, restituèrent à l’air et au soleil un garde-cendres de cuivre, une pelle et des pincettes d’acier. George, le fils de Mrs. Bast, attrapa les rats et coupa le gazon. On fit venir les maçons. Au milieu du grincement des gonds, du hurlement des verrous, du claquement et du fracas des portes gonflées d’humidité, et au sein de cet engourdisse-ment, un enfantement laborieux semblait se produire. Les deux femmes, se courbant, se redressant, gémissant, chantant, fai-sant claquer étoffes et portes, passaient et repassaient du gre-nier à la cave. Oh ! disaient-elles, quel travail !

Elles prenaient leur thé tantôt dans la chambre à coucher et tantôt dans le cabinet de travail ; elles s’arrêtaient à midi, le visage tout barbouillé et leurs vieilles mains raidies conservant la forme du manche à balai. Elles se laissaient tomber sur leurs chaises et contemplaient tantôt leur magnifique conquête sur les robinets et la baignoire ; tantôt leur triomphe plus difficile et plus limité sur les longues rangées de livres, jadis aussi noirs

– 157 – que l’aile du corbeau et qui, couverts de taches blanchâtres, avaient abrité de pâles champignons et dissimulé de furtives araignées. Une fois de plus, et tandis qu’elle sentait en elle la chaleur du thé, un télescope vint s’ajuster aux yeux de Mrs. MacNab et, dans un cercle de lumière, elle vit le vieux monsieur, maigre comme une perche, qui secouait la tête en parlant tout seul sur on dirait la pelouse, alors qu’elle arrivait avec sa lessive. Il ne faisait jamais attention à elle. Les uns di-saient qu’il était mort ; d’autres disaient que c’était elle. Les-quels fallait-il croire ? Mrs. Bast elle non plus n’était pas bien fixée. Le jeune monsieur était mort. Ça c’était sûr. Elle avait vu son nom dans les journaux.

Et puis il y avait la cuisinière, cette Mildred, Marian, un nom comme ça – une femme à cheveux roux et qui était vive comme toutes les femmes de cette espèce, mais bonne fille aus-si, quand on savait la prendre. Elles avaient ri ensemble bien souvent. Elle gardait une assiette de soupe pour Maggie ; quel-quefois un morceau de jambon ; tout ce qui restait. On vivait bien à cette époque. On avait tout ce qu’on voulait (avec cette chaleur du thé en elle, elle déroulait le peloton de ses souvenirs, intarissable et gaie). Il y avait toujours beaucoup à faire, des gens dans la maison, jusqu’à vingt personnes à la fois, et on la-vait la vaisselle jusqu’à bien après minuit.

Mrs. Bast (elle ne les avait jamais connus ; elle habitait Glasgow à cette époque) ouvrait de grands yeux, posait sa tasse, demandait pourquoi on avait suspendu là cette tête d’animal. On l’avait tué dans quelque pays lointain, sans doute.

Ça pouvait bien être, dit Mrs. MacNab, se remettant à va-gabonder dans ses souvenirs. Ils avaient des amis dans les pays de l’Orient. Des messieurs venaient faire des séjours ainsi que des dames en toilette de soirée ; elle les avait vus une fois à table par la porte de la salle à manger. Il y en avait bien vingt, croyait-elle, les dames avec leurs plus beaux bijoux ; et on lui avait de-

 

– 158 – mandé de rester pour aider à faire la vaisselle ; ça avait duré jusqu’après minuit, croyait-elle.

« Ah ! dit Mrs. Bast, les maîtres trouveraient du change-ment. » Elle se pencha à la fenêtre. Elle regarda son fils George faucher l’herbe. On pouvait certes se demander ce qu’on y avait fait. Car c’était le vieux Kennedy qui en était chargé, mais sa jambe était devenue très mauvaise depuis qu’il était tombé de sa charrette ; et puis personne ne s’en était occupé pendant un an ou presque ; et puis il y avait eu David Macdonald et on pouvait évidemment envoyer des graines, mais qui pouvait dire si on les semait ? Oui, ils trouveraient du changement.

Elle regardait faucher son fils. Il ne boudait pas à l’ouvrage – dans le genre tranquille. Hé bien, il fallait se remettre aux ar-moires, n’est-ce pas ? Elles se hissèrent sur leurs jambes.

À la fin, après des jours de nettoyage à l’intérieur, de fau-chage et de bêchage dehors, les linges à poussière furent se-coués par la fenêtre, celles-ci furent refermées, tout fut verrouil-lé dans la maison ; la porte d’entrée se ferma bruyamment ; tout était fini.

Alors s’éleva cette sourde mélodie que le nettoyage, le frot-tement, le travail de la serpe et de la faux avaient, semblait-il, étouffée, cette musique intermittente que l’oreille saisit en par-tie et laisse fuir ; quelque chose d’irrégulier, d’intermittent, dont les parties sont pourtant apparentées, où il y a de l’aboiement, du bêlement, le bourdonnement de l’insecte, le tremblement de l’herbe coupée qui, toute séparée qu’elle soit de la terre, conti-nue mystérieusement à lui appartenir, l’appel strident d’un sca-rabée, le grincement d’une roue, bruyant ou faible, mais étran-gement relié aux autres bruits, que l’oreille s’efforce d’assembler et se trouve toujours sur le point d’harmoniser mais sans jamais arriver à les entendre tout à fait et, par suite, à les fondre dans un ensemble. À la fin, le soir, l’un après l’autre, ces sons expi-rent, l’harmonie balbutie et le silence s’établit. Au coucher du soleil les choses perdaient leurs arêtes vives ; semblable à une

– 159 – vapeur qui s’élève, le repos gagnait, s’étendait et le vent s’apaisait ; le monde se secouait paresseusement avant de s’endormir, ici obscurément, sans autre lumière que le vert dif-fusé dans les feuilles ou la pâleur des fleurs blanches près de la fenêtre.