La Promenade au phare

Virginia Woolf · Chapitre 36 sur 36

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La Promenade au phare

Chapitre 13

 

« Il a dû arriver », se dit à voix haute Lily Briscoe, qui se sentit soudain complètement épuisée. Car le Phare était devenu presque invisible, s’était fondu dans la brume bleue et l’effort qu’elle faisait pour le regarder et celui qu’elle faisait pour se re-présenter le débarquement de Mr. Ramsay, qui semblaient tous deux ne former qu’un seul et même effort, avaient tiré de son corps et de son esprit tout ce qu’ils pouvaient donner. Mais aus-si elle était soulagée ! Quoi qu’elle eût désiré lui donner, lors-qu’il l’avait quittée ce matin, elle avait fini par le lui donner.

« Il a débarqué, dit-elle à voix haute. C’est fini. » À ce mo-ment surgit le vieux Mr. Carmichaël, qui, en soufflant un peu, vint se placer à côté d’elle. Il avait l’air d’un dieu antique et païen, avec son poil hirsute mêlé de brins d’herbe et son trident dans sa main (ce n’était qu’un roman français). Il se tenait à cô-té d’elle sur le bord de la pelouse, et dit, en balançant légère-ment sa masse et se faisant un écran de sa main : « Ils ont dû aborder », et elle sentit qu’elle ne s’était pas trompée. Ils n’avaient pas eu besoin de parler. Ils avaient pensé aux mêmes choses et il lui avait répondu sans qu’elle lui eût rien demandé. Il restait là, étendant les mains sur toute la faiblesse, toute la souffrance de l’humanité ; il semblait à Lily qu’il contemplait avec une tolérante compassion leur destinée finale. « Et voici qu’il a couronné ce moment », se dit-elle lorsque sa main re-tomba lentement. C’était comme si elle l’avait vu laisser tomber de sa grande hauteur une couronne de violettes et d’asphodèles qui, descendant lentement et toute frémissante, finit par se po-ser sur le sol.

Vite, comme si quelque chose derrière elle l’eût rappelée, elle se tourna vers sa toile. Oui, il était là, son tableau. Il était là avec tous ses verts et ses bleus, ses zébrures perpendiculaires et

– 232 – latérales, son effort pour réaliser quelque chose. « On l’accrochera au mur d’une mansarde, songea-t-elle ; il sera dé-truit. Mais qu’importe ? » se dit-elle, reprenant son pinceau. Elle regarda les marches : elles étaient vides ; elle regarda sa toile : elle devenait confuse. Avec une intensité soudaine, comme si, l’espace d’une seconde, elle l’apercevait avec clarté, elle traça un trait, là, au centre. C’était fait ; c’était fini. « Oui, songea-t-elle, reposant son pinceau avec une lassitude extrême, j’ai eu ma vision. »

 

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