La Promenade au phare

Virginia Woolf · Chapitre 5 sur 36

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La Promenade au phare

Chapitre 6

« Mais elle n’a pas plus conscience de sa beauté qu’une en-fant », dit Mr. Bankes, raccrochant le récepteur et traversant la pièce pour aller voir où en était la construction d’un hôtel qu’on était en train de bâtir sur le derrière de sa maison. Et il songea à Mrs. Ramsay en regardant les ouvriers s’agiter parmi ces murs inachevés. Car, songeait-il, elle avait toujours un élément in-congru à introduire dans l’harmonie de son visage. Elle se cam-pait sur la tête un feutre de chasseur ; elle courait en caout-choucs à travers la pelouse pour empêcher un enfant de se faire mal. Aussi, lorsqu’on ne songeait qu’à sa beauté, il fallait se rap-peler cette touche de vie, de frémissement (il voyait les ouvriers porter leurs briques en montant le long d’une petite planche) et l’introduire dans son portrait ; ou, si l’on ne considérait que la femme en elle, il fallait lui attribuer un caractère original qui se manifestait par des caprices ; ou encore supposer en elle un dé-sir latent de se dépouiller de cette royauté de la forme comme si sa beauté, et tout ce que les hommes disaient de sa beauté, l’avait excédée et qu’elle voulût n’être que comme les autres, in-signifiante. Il n’en savait rien. Il n’en savait rien. Il fallait se re-mettre au travail.

 

6

 

Mais qu’était-il arrivé ?

Erreur, erreur fatale !

Tirée brusquement de sa rêverie, elle donna un sens à des mots qu’elle avait un long temps conservés dans son esprit sans leur en attribuer. « Erreur, erreur fatale ! » – Fixant son regard de myope sur son mari qui maintenant se dirigeait vers elle, elle le dévisagea jusqu’à ce que sa proximité lui eût révélé (ce ronron s’anéantissait lui-même dans sa tête) que quelque chose était

– 35 – arrivé, qu’une erreur fatale avait été commise. Mais pour rien au monde elle n’eût pu s’aviser de quoi il s’agissait.

Il frissonnait ; il frémissait. Toute sa vanité, toute la satis-faction qu’il éprouvait à chevaucher dans toute sa splendeur, implacable comme un coup de tonnerre, traversant avec la féro-cité d’un oiseau de proie la vallée de la Mort à la tête de ses hommes, avaient été mises en pièces, détruites. La mitraille s’abat mais rien ne nous arrête, tous cavaliers hardis et sûrs, lancés dans la vallée où la mort se tient prête – nous tombons sur Lily Briscoe et William Bankes. Il frissonnait ; il frémissait.

À aucun prix elle n’eût voulu lui parler, car, à de certains signes familiers, sa façon de détourner les yeux, un curieux re-pliement de toute sa personne qui lui donnait l’air de s’envelopper dans lui-même et de chercher une retraite dont il avait besoin pour retrouver son équilibre, elle comprenait qu’il était outragé et torturé. Elle caressa la tête de James ; elle trans-féra à son fils les sentiments qu’elle éprouvait pour son mari et, tout en le regardant colorer au crayon jaune la chemise de soi-rée d’un gentleman du catalogue des « Army and Navy Stores », elle songea au délice qu’elle éprouverait s’il devenait un grand artiste ; et pourquoi pas ? Il avait un front magnifique. Puis, le-vant les yeux, au moment où son mari passait encore une fois devant elle, elle constata avec soulagement qu’un voile avait été jeté sur le désastre ; la discipline domestique triomphait ; l’habitude psalmodiait sa complainte apaisante, si bien que, lorsque, son tour venu, il s’arrêta délibérément à la fenêtre et se pencha drôlement, en papa taquin, pour chatouiller le mollet nu de James avec une baguette, elle lui reprocha d’avoir renvoyé « ce pauvre jeune homme », Charles Tansley. Tansley, répondit-il, avait dû rentrer pour faire son mémoire.

« James aussi aura à faire son mémoire un de ces jours », ajouta-t-il ironiquement en agitant sa baguette.

 

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Comme il haïssait son père, James écarta l’instrument dont celui-ci se servait pour taquiner sa jambe nue à sa façon à lui qui était faite de sévérité et d’humour.

Elle s’efforçait de terminer l’assommant tricotage de ces bas pour les envoyer demain au petit garçon de Sorley, dit Mrs. Ramsay.

Il n’y avait pas le moindre espoir de pouvoir aller demain au Phare, déclara sèchement Mr. Ramsay devenu irascible.

Comment pouvait-il le savoir ? demanda-t-elle. Le vent changeait souvent.

Le caractère extraordinairement irrationnel de cette re-marque, l’absurdité de l’esprit féminin donnèrent à Mr. Ramsay un accès de rage. Il s’était jeté dans la vallée où la Mort se tient prête ; il avait été mis en pièces et en miettes ; et voici que main-tenant elle heurtait de front la réalité, donnait à ses enfants des espoirs manifestement absurdes, disait en somme des men-songes. Il tapa du pied sur la marche de pierre. « Allez vous faire fiche ! » dit-il. Mais qu’avait-elle avancé ? Simplement qu’il pourrait faire beau demain. Et cela pouvait en effet arriver.

Pas avec un baromètre en baisse et un vent en plein ouest.

Poursuivre la vérité avec un manque de considération aussi surprenant pour les sentiments d’autrui, déchirer les voiles lé-gers de la civilisation avec tant de malice et de brutalité repré-sentait pour Mrs. Ramsay un si affreux attentat contre le respect humain que, sans répliquer, et prenant l’attitude d’une per-sonne étourdie et aveuglée, elle inclina la tête, comme pour lais-ser l’avalanche de grêlons tranchants, la trombe d’eau sale l’assaillir sans qu’elle y opposât de résistance. Il n’y avait rien à dire.

Il restait près d’elle en silence. À la fin et très humblement il dit que, si elle voulait, il irait demander aux gardes côtiers ce qu’ils en pensaient.

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Il n’y avait personne qu’elle révérât autant que lui.

Elle était tout disposée à le croire sur parole, dit-elle. Seu-lement dans ce cas il n’y avait pas besoin de faire de sandwiches, voilà tout. Elle était femme et, en conséquence, on venait natu-rellement la trouver toute la journée, tantôt pour une chose et tantôt pour une autre ; l’un avait besoin de ceci et l’autre de ce-la ; les enfants grandissaient ; elle avait souvent l’impression de n’être qu’une éponge imbibée d’émotions humaines. Puis il di-sait : « Bon Dieu ! » Il disait : « Il pleuvra sûrement. » Il disait : « Il ne pleuvra pas. » Et voici qu’une perspective divine de sécu-rité s’ouvrait instantanément devant elle. Il n’y avait personne qu’elle révérât davantage. Elle sentait qu’elle ne méritait pas de nouer les cordons de ses souliers.

Mr. Ramsay, déjà honteux de la pétulance, de la gesticula-tion avec lesquelles il avait chargé à la tête de ses troupes, piqua une fois de plus, non sans quelque timidité, les jambes nues de son fils, puis, comme s’il avait obtenu la permission de sa femme pour ce faire, et avec un mouvement qui, chose étrange, rappela à celle-ci le grand morse du Jardin Zoologique lorsqu’il bat lourdement en retraite après avoir avalé ses poissons et bar-bote avec tant d’énergie que l’eau de son bassin bascule d’un cô-té à l’autre, il plongea dans l’air du soir qui, déjà moins nourri, empruntait leur substance aux feuilles et aux haies, mais, comme en échange, rendait aux roses et aux œillets un éclat dont ils avaient été privés pendant le jour.

« Erreur, erreur fatale ! » répéta-t-il en s’éloignant et en arpentant la terrasse à grands pas.

Mais quel changement extraordinaire dans le ton de sa voix ! Ce ton ressemblait à celui du coucou qui « en juin ne chante pas bien ». On eût dit qu’il s’efforçait de trouver, puis es-sayait quelque phrase qui exprimât son nouvel état d’esprit et que, n’ayant que celle-ci à sa portée, il s’en servait, toute fêlée qu’elle pût être. Mais ça rendait un son ridicule cette « Erreur, erreur fatale ! » ainsi prononcée, presque comme une question,

– 38 – et d’une voix mélodieuse où n’entrait aucune conviction. Mrs. Ramsay ne put s’empêcher de sourire et bientôt, comme on pouvait s’y attendre, à force de se promener de long en large, sa déclamation se transforma en murmure et finit par s’arrêter tout à fait.

Il se trouvait à l’abri et rendu à lui-même. Il s’arrêta pour allumer sa pipe, jeta un coup d’œil sur sa femme et son fils à la fenêtre et, de même qu’un voyageur dans un train express lève les yeux de la page qu’il est en train de lire et voit dans une ferme, un arbre, un groupe de chaumières, l’illustration, la con-firmation du texte imprimé auquel il revient satisfait et fortifié ; de même, sans qu’il eût distingué ni son fils ni sa femme, leur vue cependant le satisfit, le fortifia et donna une consécration à son effort pour arriver à une compréhension parfaitement claire du problème où s’absorbaient en ce moment les énergies de son magnifique esprit.

C’était un magnifique esprit. Car si la pensée ressemble au clavier d’un piano, divisé en un certain nombre de notes ou à un alphabet composé de vingt-six lettres rangées bien en ordre, il est certain que son magnifique esprit n’éprouvait aucune espèce de difficulté à parcourir ces lettres une à une, ferme et précis, jusqu’à ce qu’il fût arrivé, par exemple, à la lettre R. Il arriva à R. Très peu de gens dans toute l’Angleterre vont jamais jusque-là. Lorsqu’il y fut arrivé, il s’arrêta un instant à côté de l’urne de pierre qui contenait les géraniums et vit, mais cette fois très, très loin, sa femme et son fils à la fenêtre, semblables à des en-fants en train de ramasser des coquillages avec une innocence divine et qui, uniquement préoccupés des petites découvertes qu’ils font à leurs pieds, demeurent sans défense contre un péril fatal que lui pouvait apercevoir. Ils avaient besoin de sa protec-tion, il la leur donnait. Mais après R ? Qu’est-ce qui suit ? Après R il y a un certain nombre de lettres dont la dernière est à peine visible à des yeux mortels mais brille d’un rouge éclat dans le lointain. Z n’est atteint qu’une seule fois par génération. Si néanmoins il pouvait parvenir jusqu’à T ce serait déjà un résul-

– 39 – tat. En tout cas il se trouvait à R. Il y plantait les talons. R il en était sûr. R il pouvait le démontrer. Si donc R est R – T – Ici il fit tomber la cendre de sa pipe avec deux ou trois coups qui ré-sonnèrent sur la corne de bélier dont était faite l’anse de l’urne et poursuivit son raisonnement. « Alors T… » Il fit appel à toutes ses forces. Il se raidit.

Des qualités qui auraient sauvé un équipage abandonné sur une mer brûlante avec six biscuits et une bouteille d’eau – en-durance, justice, prévoyance, dévouement, habileté, vinrent à son aide. R est donc – qu’est-ce que T ?

Un volet, semblable à la paupière de cuir d’un lézard, s’abattit sur l’intensité de son regard intérieur et obscurcit la lettre T. Dans cet éclair de ténèbres il entendit les gens dire – car il avait manqué sa destinée – que T dépassait ses forces. Il n’atteindrait jamais T. En avant vers T une fois de plus. T…

Une fois de plus le déclic ferma l’œil du lézard. Les veines firent saillie sur son front. Le géranium dans son urne se déta-cha avec une netteté saisissante et il put apercevoir, bien en évi-dence au milieu de ses feuilles, sans la chercher, cette vieille dis-tinction entre les deux classes d’hommes ; d’une part ceux qui avancent régulièrement grâce à leur force surhumaine et qui, persévérant dans leur marche laborieuse, répètent tout l’alphabet dans l’ordre, les vingt-six lettres bien complètes, du commencement à la fin ; et, d’autre part, ceux qui ont le don, l’inspiration, qui, dans un éclair miraculeux, absorbent toutes les lettres à la fois, à la façon dont procède le génie. Il n’avait pas de génie ; il n’y avait aucune prétention ; mais il avait, ou aurait pu avoir, la faculté de répéter exactement et dans l’ordre, toutes les lettres de l’alphabet, de A jusqu’à Z. En attendant il se cram-ponnait à R. Et maintenant, en avant vers T !

Des sentiments point indignes d’un chef qui, depuis que la neige a commencé à tomber et que le sommet de la montagne est couvert de brume, sait qu’il lui faut s’étendre et mourir avant l’arrivée du matin, pénétrèrent en lui, pâlirent la couleur de ses

– 40 – yeux et lui donnèrent, rien que dans les deux minutes que dura son tour sur la terrasse, l’aspect décoloré et flétri d’un vieillard. Mais il ne voulait pas mourir couché ; il trouverait quelque arête de rocher et y mourrait debout, les yeux fixés sur la tempête et s’efforçant jusqu’à la fin de percer l’obscurité. Jamais il n’atteindrait Z.

Il restait absolument immobile, à côté de l’urne que débor-dait le géranium. Combien d’hommes dans un millier de mil-lions, se demandait-il, finissent par atteindre Z ? Certes le chef d’une colonne infernale peut se poser cette question et répondre sans trahir ceux qui le suivent : « Un, peut-être. » Un dans une génération. Doit-il donc être blâmé s’il n’est pas celui-là, pourvu qu’il ait sincèrement peiné, donné tout ce qu’il pouvait, jusqu’à ce qu’il n’ait plus rien à donner ? Et sa renommée, elle dure combien de temps ? Il est permis même à un héros de se de-mander en mourant comment après sa mort on parlera de lui. Cette renommée durera peut-être deux mille ans. Et qu’est-ce que deux mille ans ? se demanda ironiquement Mr. Ramsay les yeux fixés sur la haie. Oui, qu’est-ce que c’est lorsqu’on con-temple la longue étendue des âges du sommet d’une montagne ? La simple pierre que l’on frappe de son soulier durera plus long-temps que Shakespeare. Sa propre petite lumière brillerait, sans grand éclat, pendant un ou deux ans puis serait absorbée dans une autre plus grande qui aurait le même sort. (Il regarda dans l’obscurité, dans l’enchevêtrement des rameaux.) Comment donc blâmer le chef de cette colonne infernale qui, après tout, a grimpé assez haut pour voir la perspective stérile des années et la mort des étoiles si, avant que la mort ne raidisse ses membres et leur enlève le mouvement, il lève avec quelque solennité ses doigts engourdis jusqu’à son front et se redresse ? Car ainsi l’expédition de secours qui s’est mise à sa recherche le retrouve-ra mort à son poste en beau soldat. Mr. Ramsay se redressa et se tint très droit à côté de l’urne.

Qui le blâmera si, pendant qu’il se tient ainsi un moment, sa pensée s’arrête sur la renommée, les expéditions de secours,

– 41 – les pyramides de pierre élevées sur ses ossements par des dis-ciples reconnaissants ? Enfin qui blâmera le chef de l’expédition malheureuse si, après s’être aventuré le plus loin possible, avoir dépensé sa force jusqu’au dernier atome et s’être endormi sans trop se soucier de savoir s’il se réveillera, il s’aperçoit mainte-nant par une sensation de piqûre à ses orteils qu’il est vivant et n’a pas dans l’ensemble d’objection à vivre mais a, au contraire, besoin de sympathie, de whisky et de quelqu’un à qui raconter aussitôt l’histoire de ses souffrances ? Qui le blâmera ? Qui ne se réjouira secrètement lorsque le héros enlève son armure et, fai-sant halte devant la fenêtre, regarde longuement sa femme et son fils ? Ceux-ci, d’abord très éloignés, se rapprochent peu à peu et de plus en plus, jusqu’à ce que lèvres, livre et tête se trou-vent placés devant lui avec une grande netteté tout en restant délicieusement étranges en raison de l’intensité de son isolation, de l’aspect désolé des âges et de la disparition des étoiles. Qui le blâmera si, mettant à la fin sa pipe dans sa poche et inclinant devant sa femme sa tête magnifique, il rend hommage à la beau-té de ce monde ?