La Promenade au phare

Virginia Woolf · Chapitre 26 sur 36

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La Promenade au phare

Le Phare

 

 

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Qu’est-ce que cela veut donc dire ? Qu’est-ce que tout cela peut bien vouloir dire ? se demandait Lily Briscoe, incertaine si, étant donné qu’on l’avait laissée seule, il était convenable pour elle d’aller à la cuisine chercher une autre tasse de café ou s’il ne valait pas mieux attendre là où elle se trouvait. Qu’est-ce que ce-la veut dire ? – Cette question n’était qu’une façon de parler, prise dans quelque livre, un cliché qui ne s’adaptait que vague-ment à sa pensée car il lui était impossible, au cours de cette première matinée passée chez les Ramsay, de concentrer ses sentiments et, en attendant que ces vapeurs se soient résorbées, elle ne trouvait que le son d’une phrase pour couvrir le vide de son esprit. Car qu’éprouvait-elle en réalité en revenant ainsi après tant d’années et la mort de Mrs. Ramsay ? Rien, rien – rien qu’elle pût le moins du monde expliquer.

Elle était arrivée tard la veille au soir, à un moment où tout était mystérieux et sombre. Maintenant elle se trouvait réveillée, assise à son ancienne place à la table du déjeuner, mais seule. Il est vrai qu’il était encore très tôt ; pas encore, huit heures. C’est ce matin que devait avoir lieu cette expédition – ils allaient au Phare, Mr. Ramsay, Cam et James. Ils auraient dû être partis déjà – il leur fallait attraper la marée ou quelque chose d’approchant. Et Cam n’était pas prête, ni James non plus, et Nancy avait oublié de commander les sandwiches et Mr. Ramsay s’était mis en colère et était parti en faisant claquer la porte.

« Ce n’est plus la peine de s’en aller, maintenant ! » avait-il crié dans sa fureur.

Nancy avait disparu. On apercevait Mr. Ramsay sur la ter-rasse qu’il arpentait rageusement. On avait l’impression

– 163 – d’entendre des claquements de portes et des appels de voix dans toute la maison. Nancy fit brusquement irruption dans la pièce et demanda, promenant son regard autour d’elle, sur un ton étrange où se mêlaient la stupéfaction et le désespoir : « Qu’est-ce qu’on envoie au Phare ? » comme si elle se forçait à faire une chose qu’elle désespérait de réussir.

Oui, qu’est-ce qu’on envoie au Phare ? En toute autre cir-constance Lily aurait raisonnablement conseillé du thé, du ta-bac, des journaux. Mais ce matin tout avait pris un aspect si ex-traordinaire et si bizarre qu’une question comme celle de Nancy – Qu’est-ce qu’on envoie au Phare ? – ouvrait dans l’esprit des portes qui se mettaient à battre et à claquer et qui faisaient qu’on se demandait, bouche bée : Qu’est-ce qu’on envoie ? Qu’est-ce qu’on fait ? Pourquoi, après tout, rester assis ici ?

Seule à présent (car Nancy était repartie) au milieu des tasses propres, devant la longue table, Lily se sentit à l’écart des autres et bonne seulement à continuer à attendre, à poser des questions, à se demander des choses. La maison, la pièce où elle se trouvait, la matinée, tout avait pour elle un aspect étranger. Elle sentait qu’il n’existait aucun attachement, aucun lien entre tout cela et elle. Tout pouvait arriver et tout ce qui arrivait, un pas à l’extérieur, l’appel d’une voix (« Ce n’est pas dans le pla-card ; c’est sur le palier », criait quelqu’un) devenait une ques-tion, comme si le lien habituel des choses eût été coupé et qu’on flottât, çà et là, à l’aventure. Quelle incertitude, quel chaos, quelle irréalité dans tout cela ! se disait-elle, en regardant sa tasse vide. Mrs. Ramsay morte ; Andrew tué ; Prue morte elle aussi – elle avait beau se le répéter, elle n’arrivait pas à s’émouvoir. Et nous nous réunissons tous dans une maison comme celle-ci, par un matin comme celui-ci, dit-elle, regardant par la fenêtre – c’était une belle et calme journée.

Soudain Mr. Ramsay leva la tête en passant et la regarda en face, à sa façon égarée, farouche et pourtant si pénétrante, comme si, pendant une seconde, il vous voyait pour la première

– 164 – fois et pour toujours. Et elle fit semblant de boire dans sa tasse de café vide pour lui échapper – pour se soustraire à l’exigence de ce regard, écarter un instant encore ce besoin impérieux. Et il secoua la tête et s’éloigna à grands pas (« Seul ! » l’entendit-elle dire ; « Péri » entendit-elle encore) et comme tout le reste en ce matin étrange, ces paroles devinrent des symboles, s’inscrivirent sur toute la surface des murs gris vert. Si seule-ment elle avait pu les assembler, les faire tenir dans une phrase, il lui semblait qu’elle aurait pénétré la vérité des choses. Le vieux Mr. Carmichaël entra à pas feutrés, s’empara du café, prit sa tasse et s’en alla s’asseoir au soleil. Cette extraordinaire irréa-lité était effrayante mais elle était aussi passionnante. Aller au Phare. Mais qu’est-ce qu’on envoie au Phare ? Péri. Seul. La lu-mière gris vert sur le mur en face. Les places vides. C’étaient là quelques-unes des parties, mais comment les réunir ? se de-mandait-elle. Comme si une interruption quelconque dût briser la forme fragile qu’elle était en train d’édifier sur la table, elle tourna le dos à la fenêtre de peur que Mr. Ramsay ne la vît. Il lui fallait s’enfuir de façon ou d’autre ; il lui fallait être seule quelque part. Soudain elle se rappela. Lorsqu’elle s’était assise là, dix ans auparavant, il y avait sur la nappe un petit dessin de ramille ou de feuille qu’elle avait regardé dans un moment de révélation. Un problème s’était posé au sujet du premier plan d’un tableau. Il fallait pousser l’arbre au milieu, avait-elle dit. Elle n’avait jamais terminé ce tableau. Ça lui avait travaillé l’esprit pendant toutes ces années. Elle était décidée à le faire à présent. Où étaient ses couleurs ? se demandait-elle. Oui, ses couleurs. Elle les avait laissées dans le hall, la veille au soir. Elle commencerait tout de suite. Elle se leva vivement, avant que Mr. Ramsay fût revenu.

Elle alla chercher une chaise. Elle dressa son chevalet avec ses mouvements précis de vieille fille sur le bord de la pelouse, pas trop près de Mr. Carmichaël, mais assez près pour se trou-ver sous sa protection. Oui, ç’avait dû être exactement à cet en-droit qu’elle s’était mise il y avait dix ans. Voilà le mur ; la haie ; l’arbre. Il s’agissait de trouver la relation entre ces masses. Elle

– 165 – n’avait cessé de s’en préoccuper pendant toutes ces années. Il lui semblait que la solution de ce problème s’était présentée à elle ; elle savait à présent ce qu’elle voulait faire.

Mais avec Mr. Ramsay se dirigeant vers elle, elle ne pouvait rien faire. Chaque fois qu’il s’approchait d’elle – il était en train d’arpenter la terrasse – c’était la ruine, c’était le chaos qui s’approchaient. Elle ne pouvait plus peindre. Elle courbait les épaules, elle se détournait ; elle prenait un chiffon ; elle pressait un tube. Mais tout ce qu’elle pouvait faire c’était l’écarter un moment. Il lui rendait impossible de faire quoi que ce fût. Car s’il lui laissait la moindre possibilité de travailler, s’il la voyait libre un instant, regarder tant soit peu de son côté, il arrivait sur elle et lui disait, comme il lui avait dit la veille au soir : « Vous nous trouvez bien changés. » Oui, la veille au soir, il s’était levé et, s’arrêtant devant elle, lui avait dit cela. Les six enfants aux-quels on donnait jadis des noms de rois et de reines d’Angleterre, – le Rouge, la Belle, le Méchant, l’Implacable – tout muets qu’ils demeurassent avec leurs regards fixes, elle sentait bien à quel point de telles paroles les rendaient furieux. La bonne vieille Mrs. Beckwith avait dit quelque chose de sensé. Mais c’était une maison pleine de passions incoordonnées – elle l’avait senti toute la soirée. Et pour couronner ce chaos Mr. Ramsay s’était levé, lui avait serré la main et avait dit : « Vous nous trouvez bien changés. » Aucun d’entre eux n’avait bougé ni parlé ; mais tous étaient restés à leur place comme s’ils étaient obligés de lui permettre de parler ainsi. Seul James (le Maussade certainement) avait fait les gros yeux à la lampe ; et Cam avait entortillé son mouchoir autour de son doigt. Puis il leur avait rappelé qu’on allait au Phare le lendemain. Il fallait être prêt, dans le hall, à sept heures et demie tapant. Puis, la main sur le loquet, il s’arrêta, se tourna vers eux. Est-ce qu’ils n’avaient pas envie de venir ? demanda-t-il. S’ils avaient osé ré-pondre « non » (il avait des raisons pour le désirer), il se serait jeté tragiquement en arrière dans les eaux amères du désespoir. Il avait ce don du geste. Il avait l’air d’un roi en exil. Farouche-ment James répondit « oui ». Cam fit une réponse plus mala-

– 166 – droite et lamentable. Oui, oh ! ils seraient prêts tous les deux, dirent-ils. Et Lily fut frappée par cette pensée qu’il y avait là une tragédie – consistant non point en draps mortuaires, cendres et linceuls, mais en ce fait qu’il y avait là des enfants réduits au si-lence, des vaincus. James avait seize ans, Cam dix-sept peut-être. Elle avait regardé autour d’elle pour chercher quelqu’un qui n’était pas là, Mrs. Ramsay probablement. Mais il n’y avait que la bonne Mrs. Beckwith qui refaisait ses esquisses sous la lampe. Puis comme elle était fatiguée, que son esprit suivait la palpitation de la mer, qu’elle était possédée par ce goût, cette odeur qu’ont les maisons après une longue absence et que la flamme des bougies vacillait devant ses yeux, elle avait perdu la maîtrise d’elle-même et s’était abandonnée. C’était une nuit merveilleusement étoilée ; ils entendaient le bruit des vagues en montant à leurs chambres ; la lune les surprit par son énormité pâle lorsqu’ils passèrent devant la fenêtre de l’escalier. Elle s’était endormie tout de suite.

Elle plaça sa toile neuve sur son chevalet d’une main ferme comme une barrière, frêle sans doute, mais suffisante, elle l’espérait, pour tenir à distance Mr. Ramsay et ses exigences. Elle fit de son mieux pour regarder son tableau lorsque Mr. Ramsay tournait le dos ; il fallait cette ligne ici et cette masse là. Mais il n’y avait pas à y songer. Il pouvait être à une distance de cinquante pieds, il pouvait même ne pas parler et même ne pas vous voir, il ne pénétrait, ne dominait, ne s’imposait pas moins. Il transformait tout. Elle ne pouvait pas voir sa couleur, ni ses lignes ; et même lorsqu’il lui tournait le dos elle ne pouvait s’empêcher de se dire : mais il va arriver sur moi, il va me demander quelque chose qu’elle sentait ne pas pouvoir lui donner. Elle rejeta un pinceau ; elle en choisit un autre. Quand ces enfants allaient-ils venir ? Quand seraient-ils tous partis ? Et elle s’impatientait. Cet homme, se disait-elle, sentant la colère monter en elle, ne donnait jamais ; il prenait. Elle, par contre, serait forcée de donner. Mrs. Ramsay avait donné. Elle avait donné, donné, donné et puis elle était morte – en laissant tout ceci. Elle en voulait vraiment à Mrs. Ramsay. Le

– 167 – pinceau tremblant légèrement entre ses doigts, elle regarda la haie, la marche, le mur. Tout cela était de la faute de Mrs. Ramsay. Elle était morte. Et voici que Lily, à quarante-quatre ans, gaspillait son temps, était incapable de rien faire, se plantait là pour jouer au peintre, pour jouer à la seule chose à laquelle on ne peut pas jouer, et tout cela c’était la faute de Mrs. Ramsay. Elle était morte. La marche sur laquelle elle avait l’habitude de s’asseoir était vide. Elle était morte.

Mais pourquoi répéter toujours cela ? Pourquoi s’efforcer toujours de provoquer en elle une émotion qu’elle ne ressentait pas ? Il y avait une sorte de blasphème dans cette façon de faire. Tout cela était desséché, flétri, fini. On n’aurait pas dû l’inviter ; elle n’aurait pas dû venir. On ne peut pas gaspiller son temps à quarante-quatre ans, se disait-elle. Elle détestait traiter la pein-ture comme un jeu. Un pinceau, cette seule réalité solide dans un monde de lutte, de ruines, de chaos – il ne faut pas jouer avec cela, même en se rendant compte de ce qu’on fait : elle avait horreur de cette attitude. Mais il l’obligeait à l’adopter. Vous ne toucherez pas à votre toile, avait-il l’air de dire lorsqu’il s’avançait vers elle, avant de m’avoir donné ce que j’exige de vous. Et le voici qui arrivait, il était de nouveau tout contre elle, avide, égaré. Hé bien, se disait Lily, désespérée, laissant retom-ber sa main droite, il était plus simple alors d’en finir. Elle pou-vait certainement retrouver dans sa mémoire et imiter l’ardeur, le transport, l’abandon qu’elle avait vus sur le visage de tant de femmes (sur celui de Mrs. Ramsay, par exemple) lorsque, dans une occasion comme celle-ci, – elle se rappelait bien l’expression du visage de Mrs. Ramsay – elles s’abandonnaient à l’ivresse de la sympathie, du ravissement de la récompense re-çue et qui, pour une raison qui lui échappait, leur conférait la plus haute félicité dont soit susceptible la nature humaine. Le voici, arrêté à côté d’elle. Elle lui donnerait ce qu’elle pourrait.

 

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