La Promenade au phare

Virginia Woolf · Chapitre 25 sur 36

Pages du PDF

La Promenade au phare

Chapitre 10

(Lily Briscoe fit apporter sa valise tard dans la soirée, un jour de septembre. Mr. Carmichaël arriva par le même train.)

 

10

 

La paix était venue pour de bon. Les souffles de la mer ap-portaient au rivage de pacifiques messages. Jamais plus elle n’interromprait son sommeil, elle le bercerait au contraire pour le faire mieux dormir et confirmerait tout ce qui serait rêvé de saint et de sage – que pouvait-elle bien murmurer d’autre ? – au moment où Lily Briscoe posa sa tête sur l’oreiller dans sa chambre propre et tranquille et l’entendit. Par la fenêtre ouverte entrait la voix murmurante de la beauté du monde, trop douce pour qu’on pût entendre exactement ce qu’elle disait – mais à quoi bon si le sens était clair ? – Elle implorait les dormeurs (la maison se trouvait pleine de nouveau ; Mrs. Beckwith y faisait un séjour et Mr. Carmichaël aussi) de descendre sur la plage ou, tout au moins, de lever leur store et de regarder. Ils verraient la nuit descendre à flots violets, portant une couronne sur la tête, son sceptre orné de bijoux et ouvrant des yeux dans lesquels un enfant pouvait regarder. Et s’ils hésitaient encore (Lily était épuisée par son voyage et s’endormit presque aussitôt ; mais Mr. Carmichaël lut un livre à la lumière d’une bougie), s’ils per-sistaient à refuser, déclaraient que cette splendeur de la nuit n’était qu’une vapeur, que la rosée avait plus de pouvoir qu’elle et qu’ils préféraient dormir, alors, doucement, sans se plaindre

– 160 – et sans discuter, la voix chantait sa chanson. Doucement les vagues se brisaient (Lily les entendait dans son sommeil) ; ten-drement tombait la lumière (elle semblait passer à travers ses paupières). Et tout cela, se disait Mr. Carmichaël, en fermant son livre et s’endormant, ressemblait beaucoup à ce qui était ja-dis.

Certes, pouvait reprendre la voix, tandis que les rideaux de ténèbres enveloppaient la maison, sur Mrs. Beckwith, Mr. Carmichaël et Lily Briscoe, au point qu’ils reposaient avec plusieurs épaisseurs d’obscurité sur leurs yeux, pourquoi ne pas accepter ceci, s’en contenter, acquiescer, se résigner ? Le soupir de toutes les mers se brisant en mesure autour des îles exerçait sur eux son influence apaisante ; la nuit les enveloppait ; rien ne troubla leur sommeil jusqu’à ce que, les oiseaux s’étant mis à chanter et l’aurore ayant tissé leurs voix frêles dans la texture de sa blancheur et un chien ayant aboyé quelque part, le soleil écartât ses rideaux et déchirât le voile posé sur leurs yeux. Et Li-ly Briscoe, s’agitant dans son sommeil, se cramponna à ses cou-vertures comme quelqu’un qui tombe se cramponne au gazon au bord d’une falaise. Ses yeux s’ouvrirent tout grands. Elle se retrouvait ici, songea-t-elle en s’asseyant toute droite sur son lit. Bien réveillée.

 

– 161 –