La Promenade au phare
Chapitre 9
La mer sans une tache, songea Lily Briscoe, toujours de-bout et en train de regarder la baie. La mer est tendue comme une soie en travers de la baie. La distance a un pouvoir extraor-dinaire. Elle avait l’impression qu’ils avaient été engouffrés, qu’ils étaient partis pour toujours, qu’ils étaient incorporés à la nature des choses. Quelle tranquillité, quel calme ! Le vapeur lui-même s’était évanoui ; mais la grande traînée de fumée res-tait toujours suspendue en l’air et retombait à la façon d’un morne signal d’adieu.
10
C’est donc ainsi qu’elle est cette île, songeait Cam, enfon-çant une fois de plus ses doigts dans la mer. Elle ne l’avait en-core jamais vue du large. Elle se posait comme cela sur la mer avec une entaille au milieu et deux falaises bien droites. La mer après s’être brisée sur elle s’étendait sans fin de chaque côté. Elle était très petite, et sa forme ressemblait quelque peu à celle d’une feuille placée sur son extrémité. « Nous prîmes donc un petit bateau », se dit-elle, car elle commençait à se raconter une histoire d’aventure dans laquelle on s’échappait d’un navire en perdition. Mais le jaillissement de l’eau entre ses doigts, der-rière lesquels traînait un morceau de varech, l’empêchait de prendre à cette histoire un intérêt bien sérieux ; ce qu’elle vou-lait c’était la sensation d’aventure et de sauvetage. Car tandis que le bateau continuait sa course elle se disait que la colère de son père à propos des divisions de la boussole, l’obstination de
– 210 –
James relativement à leur pacte et sa propre angoisse, tout cela avait glissé, s’en était allé, avait été emporté au loin. Qu’est-ce donc qui arrivait ensuite ? Où étaient-ils en train d’aller ? De sa main glacée, qu’elle tenait profondément enfoncée dans la mer, jaillissait une fontaine de joie à la pensée de ce changement, de cette évasion, de cette aventure (car elle était vivante, elle se trouvait là). Et les gouttes qui tombaient de cette fontaine de joie, soudaine et irréfléchie, allaient se poser çà et là sur les formes obscures et dormantes de son esprit ; formes d’un monde non encore entré dans la réalité mais qui déjà se mou-vaient dans leur obscurité et recevaient de temps en temps une tache de lumière ; la Grèce, Rome, Constantinople. Si petit qu’il fût, ce monde, qui rappelait par sa forme une feuille posée sur sa queue et que pénétraient, qu’entouraient des eaux saupou-drées d’or, il avait, elle le supposait, une place dans l’univers – n’eût-ce été que cette petite île ? Les vieux messieurs qui se te-naient dans le cabinet de travail auraient pu le lui dire, pensait-elle. Il lui arrivait d’y pénétrer en arrivant du jardin exprès pour les y surprendre. Elle les trouvait (ça pouvait être Mr. Carmichaël, ou Mr. Bankes, très vieux, très raides) assis en face l’un de l’autre dans leurs fauteuils bas. Ils tenaient devant eux et froissaient les pages du Times lorsqu’elle arrivait du jar-din et éprouvaient de grandes perplexités à propos de quelque chose que quelqu’un avait dit sur le Christ ; d’un mammouth trouvé dans des fouilles à Londres ; de l’aspect du grand Napo-léon. Ils s’emparaient de tout cela de leurs mains propres (ils portaient des vêtements gris ; ils sentaient la bruyère), rassem-blaient les miettes de leurs informations, tournaient leur jour-nal, se croisaient les jambes et disaient de temps en temps quelque chose très brièvement. Elle-même éprouvait une sorte de transe, prenait un livre sur un rayon et restait là à regarder son père écrire d’une écriture bien égale et bien formée, d’un cô-té de la page à l’autre, avec de temps en temps une petite toux ou une brève parole adressée à l’autre vieux monsieur assis en face de lui. Et là, se disait-elle, assise avec son livre ouvert, on pouvait laisser sa pensée, quelle qu’elle fût, s’épanouir comme
– 211 – une feuille dans l’eau ; et si elle se comportait bien, au milieu de ces vieux messieurs en train de fumer et de froisser le Times entre leurs doigts, c’est qu’elle était ce qu’il fallait. Tout en re-gardant son père écrire dans son cabinet, elle se disait (en ce moment elle était assise dans le bateau) qu’il était délicieux et très savant ; qu’il n’était ni vaniteux ni tyrannique. Car, lorsqu’il l’apercevait là, en train de lire un livre, il lui demandait, avec toute la douceur possible, s’il y avait quelque chose qu’il pût faire pour elle.
Craignant de se tromper, elle le regarda en train de lire le petit livre à la couverture luisante et tachetée comme un œuf de pluvier. Non, elle ne se trompait pas. Regardez-le à présent, avait-elle envie de dire à James. (Mais celui-ci fixait son regard sur la voile.) C’est une brute avec ses façons sarcastiques, dirait James. Il s’arrange pour ramener toujours la conversation sur lui-même et sur ses livres, dirait encore James. Son égoïsme est intolérable. Et surtout c’est un tyran. « Mais regardez ! dit-elle, le regardant elle-même. Regardez-le en ce moment. » Elle le considérait, assis les jambes repliées, en train de lire son petit livre ; ce petit livre aux pages jaunâtres qu’elle connaissait sans savoir ce qu’il y avait d’écrit dessus. Il était petit, imprimé très fin ; sur la feuille de garde elle savait qu’il avait écrit que son dî-ner lui avait coûté quinze francs ; le vin avait été tant ; il avait donné tant au garçon ; tout cela faisait une addition très propre jusqu’au bas de la page. Mais ce qui pouvait bien être écrit dans le livre dont les coins s’étaient arrondis dans sa poche, cela elle n’en savait rien. Ce qu’il en pensait leur était inconnu à tous. Cependant il s’absorbait dans sa lecture au point que lorsqu’il levait les yeux, comme il le faisait un moment pour quelques instants, ce n’était pas tout à fait dans le but de voir quoi que ce fût ; c’était pour fixer dans son esprit une pensée avec plus d’exactitude. Cela fait, son esprit prenait de nouveau son vol et il se replongeait dans sa lecture. Elle trouvait qu’il lisait comme s’il eût été en train de guider quelque chose ou d’amadouer un grand troupeau de moutons ou de monter tout en haut d’un unique et étroit sentier ; parfois il allait vite et droit devant lui et
– 212 – coupait au travers des fourrés et parfois on eût dit qu’une branche venait le frapper, qu’une ronce l’aveuglait. Mais il n’allait pas se laisser arrêter pour si peu ; et il allait toujours, tournant les pages, inlassablement. Elle se remit à se raconter une histoire de sauvetage à bord d’un vaisseau en perdition, car elle ne courait aucun danger, tant qu’il se trouvait là ; elle se sentait aussi protégée que lorsqu’elle quittait le jardin pour se glisser dans la maison, qu’elle prenait un livre dans le cabinet de travail et que le vieux monsieur, abaissant brusquement son journal, disait, par-dessus sa page, quelque chose de très bref sur le caractère de Napoléon.