La Promenade au phare

Virginia Woolf · Chapitre 27 sur 36

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La Promenade au phare

Chapitre 2

 

Elle paraissait s’être un peu ratatinée, trouva-t-il. Elle avait l’aspect un peu chétif ; elle était bien peu de chose et pourtant elle n’était pas dépourvue de charme. Elle lui plaisait. Il avait jadis été question de son mariage avec William Bankes, mais ce projet n’avait pas eu de suite. Sa femme avait eu de l’affection pour elle. D’ailleurs il n’avait pas été de bien bonne humeur au breakfast. Et puis, et puis, il se trouvait à un de ces moments où, sans qu’il se rendît bien compte de quoi il s’agissait, il se trou-vait poussé par un énorme besoin de s’approcher d’une femme, quelle qu’elle fût, et de l’obliger, peu importait par quel moyen tant son besoin était grand, à lui donner ce qu’il cherchait : de la sympathie.

Est-ce qu’on s’occupait d’elle ? demanda-t-il. Est-ce qu’elle avait bien tout ce qu’il lui fallait ?

« Oh ! oui, certainement, je vous remercie », répondit Lily Briscoe avec nervosité. Non, cela lui était impossible. Elle aurait dû se laisser sur-le-champ emporter par une vague d’expansive sympathie ; la pression qui s’exerçait sur elle était formidable. Mais elle resta figée. Il y eut un terrible silence. Tous les deux regardaient la mer. Pourquoi, se demandait Mr. Ramsay, veut-elle regarder la mer pendant que je suis près d’elle ? Elle dit qu’elle espérait que la mer serait assez calme pour leur per-mettre d’aborder au Phare. Le Phare ! Le Phare ! Qu’est-ce que ça vient faire ici ? songea-t-il avec impatience. Aussitôt, et avec la force d’un ouragan des premiers âges du monde (car il lui était réellement impossible de se contenir plus longtemps), il laissa s’échapper un gémissement tel que n’importe quelle femme au monde aurait fait quelque chose en l’entendant – sauf moi, se dit Lily devenue pour elle-même un juge cruel, car je ne

 

– 169 – suis pas une femme, mais apparemment une vieille fille maus-sade, acariâtre et desséchée.

Mr. Ramsay soupira de toutes ses forces. Il attendit. N’allait-elle pas parler ? Ne voyait-elle pas ce qu’il attendait d’elle ? Alors il expliqua qu’il avait une raison particulière de vouloir aller au Phare. Sa femme avait l’habitude d’y envoyer des objets. Il y avait là un pauvre garçon qui souffrait de tuber-culose de la hanche, le fils du gardien. Il poussa un profond soupir. Il mit dans son soupir un accent significatif. Tout ce que souhaitait Lily c’est que ce flot énorme de douleur, cet insatiable appétit de sympathie, cette demande qu’elle se donnât entière-ment à lui, et dans ce cas il avait assez de chagrin pour ne ja-mais l’en laisser manquer, s’éloignassent d’elle, se trouvassent détournés (elle ne cessait de regarder du côté de la maison dans l’espoir d’une interruption) avant qu’elle fût emportée.

« De telles excursions, dit Mr. Ramsay, creusant le sol du bout de son soulier, sont très pénibles. » Cependant Lily conti-nuait à ne pas parler. (C’est une souche, c’est une pierre, se dit-il.) « C’est très fatigant », continua-t-il en regardant ses belles mains avec une expression languissante qui donna la nausée à Lily. (Elle sentait qu’il jouait la comédie, que ce grand homme se donnait en spectacle.) C’était horrible, c’était indécent. N’allaient-ils donc jamais arriver, les autres ? se demandait-elle, car elle ne pouvait plus supporter ce poids énorme de chagrin, soutenir plus longtemps ces lourdes draperies d’affliction (il avait pris une pose suggérant l’extrême décrépitude ; chancelait même légèrement en restant debout).

Elle demeurait cependant incapable de parler ; l’horizon tout entier semblait dépouillé de tout sujet de conversation ; de-vant cette présence de Mr. Ramsay elle ne pouvait qu’éprouver de la stupéfaction à voir son regard douloureux décolorer le ga-zon ensoleillé sur lequel il tombait et jeter un voile de crêpe sur la forme rubiconde, somnolente, entièrement satisfaite de Mr. Carmichaël en train de lire un roman français sur un fau-

– 170 – teuil de toile, comme si cette dernière existence, affichant sa prospérité dans un monde endeuillé, suffisait à elle seule à pro-voquer les pensées les plus lugubres dans l’esprit de tous. Re-gardez-le, semblait dire Mr. Ramsay, regardez-moi ; et tout le temps, le sentiment qui dominait en lui c’était qu’il fallait son-ger à lui. Ah ! si quelque souffle pouvait miraculeusement sou-lever cette masse et transporter Mr. Carmichaël près d’eux ; si seulement elle avait planté son chevalet un ou deux mètres plus près de lui ! La présence d’un homme, de n’importe quel homme aurait mis fin à cette effusion, aurait arrêté ces lamenta-tions. C’est en sa qualité de femme qu’elle avait provoqué cette scène affreuse ; en sa qualité de femme elle aurait dû savoir comment se comporter. Il y avait pour elle un discrédit im-mense, en tant que représentante de son sexe, à rester ainsi muette. Dans un cas pareil on disait – que disait-on ? – Oh, Mr. Ramsay ! Cher Mr. Ramsay ! C’est cela que la bonne vieille dame aux esquisses, Mrs. Beckwith, aurait dit tout de suite et comme il fallait. Mais non. Ils restaient là tous les deux isolés du reste du monde. L’immense pitié qu’il éprouvait pour lui-même, sa demande de sympathie jaillissaient, formaient comme une mare aux pieds de Lily, et tout ce qu’elle était capable de faire, pauvre misérable pécheresse, c’était de relever un peu ses jupes de peur de les mouiller. Elle continuait à observer un silence ab-solu tout en étreignant son pinceau.

Jamais elle ne pourrait assez remercier le Ciel de ce qu’il fit pour elle ! Elle entendit des bruits dans la maison. C’étaient cer-tainement James et Cam qui arrivaient. Mais Mr. Ramsay, comme s’il eût compris que le temps pressait, exerça sur sa soli-taire personne la pression immense de son chagrin concentré ; il y avait son âge, la fragilité de sa santé, la désolation de sa vie ; puis soudainement, et tandis que dans son dépit il secouait la tête avec impatience – car, après tout, quelle femme pouvait lui résister ? – il remarqua que ses cordons de souliers étaient dé-faits. C’étaient d’ailleurs des souliers remarquables, se dit Lily en les regardant. Ils avaient quelque chose de sculptural, de co-lossal, comme tout ce qu’il portait, de sa cravate effrangée à son

– 171 – gilet à moitié boutonné ; ils portaient indiscutablement sa marque. Elle les imaginait, ses souliers, en train de se diriger vers sa chambre, de leur propre mouvement, exprimant en son absence ce qu’il avait d’émouvant, sa maussaderie, son mauvais caractère, son charme.

« Les beaux souliers ! » s’écria-t-elle. Elle eut honte d’elle-même. Faire l’éloge de ses souliers lorsqu’il lui demandait de consoler son âme ; lorsqu’il lui avait montré ses mains ensan-glantées, son cœur déchiré et lui avait demandé de les prendre en pitié, répondre sur un ton dégagé : « Ah ! mais que vous avez de beaux souliers ! » méritait, elle le savait et leva les yeux dans sa certitude de le recevoir, qu’il anéantît toute sa personne dans un de ces éclats soudains qui lui étaient coutumiers.

Mais au lieu de l’anéantir Mr. Ramsay sourit. Son drap fu-néraire, ses draperies de douleur, ses infirmités, tout l’abandonna. Ah ! oui, dit-il, en levant un pied pour permettre à Lily de mieux regarder, c’étaient des souliers de premier ordre. Il n’y avait qu’un cordonnier en Angleterre qui sût faire des chaussures comme cela. Les souliers sont un des pires fléaux de l’humanité, dit-il. « Les cordonniers, s’écria-t-il, se chargent de mutiler et de torturer le pied de l’homme. » Ce sont aussi les plus obstinés et les plus pervers des hommes. Il lui avait fallu consacrer la meilleure partie de sa jeunesse à la découverte de souliers faits comme des souliers doivent être faits. Il se permet-tait de lui faire remarquer (il souleva le pied droit, puis le gauche) qu’elle n’avait jamais vu jusqu’à présent de souliers tout à fait comme ceux-ci. Ils étaient taillés dans le meilleur cuir qui fût au monde. La plupart des cuirs ne sont que du papier ou du carton de couleur marron. Il regarda son pied avec complai-sance, en le tenant toujours en l’air. Ils avaient atteint, elle le sentait, une île ensoleillée où régnaient la paix, la santé de l’âme, où le temps ne cessait d’être radieux, l’île bénie des bonnes chaussures. Elle se sentit attirée vers lui. « Et mainte-nant voyons si vous savez faire un nœud », dit-il. Il tourna en dérision le pauvre système qu’elle lui montra. Il lui fit voir ce

– 172 – qu’il avait lui-même inventé. Une fois que le nœud était fait, il ne pouvait plus se défaire. Trois fois il lui noua son cordon à elle et trois fois il le dénoua.

Pourquoi fallut-il qu’à ce moment si parfaitement incon-gru, alors qu’il se penchait sur son soulier, la sympathie qu’elle éprouvait pour lui la tourmentât au point que, lorsqu’elle se pencha à son tour, le sang lui monta au visage et, en pensant à sa propre dureté de cœur (elle l’avait cependant traité d’acteur) elle sentit que ses yeux se gonflaient et la picotaient ? Ainsi oc-cupé à nouer son cordon, il prenait aux yeux de Lily un aspect infiniment pathétique. Il attachait des souliers. Il en achetait. Il n’y avait pas moyen de lui venir en aide dans le voyage qu’il fai-sait. Mais voici que juste au moment où elle désirait dire quelque chose et y aurait peut-être réussi, ils arrivèrent – Cam et James. Ils parurent sur la terrasse. Ils s’avançaient noncha-lamment, côte à côte, formant un couple sérieux et mélanco-lique.

Mais comment se faisait-il qu’ils arrivassent ainsi ? Elle ne pouvait s’empêcher de leur en vouloir ; ils auraient pu arriver avec un air plus gai ; ils auraient pu donner à leur père ce que, maintenant qu’ils allaient être partis, elle n’aurait plus l’occasion de lui donner. Car elle sentit un vide soudain ; une frustration. Son sentiment à l’égard de Mr. Ramsay était venu trop tard ; il était tout prêt à se manifester ; mais lui n’en avait plus besoin. Il était devenu un vieux monsieur, très distingué, qui n’avait plus aucun besoin d’elle. Elle se sentit méprisée. Il suspendit un havresac à ses épaules. Il distribua les paquets – il y en avait un bon nombre, mal ficelés, en papier marron. Il en-voya Cam chercher un manteau. Il avait tout à fait l’aspect d’un chef qui se prépare pour une expédition. Puis, se tournant, il ouvrit la marche de son pas militaire et ferme, les pieds chaus-sés de ses souliers merveilleux, portant des paquets en papier marron, suivi de ses enfants descendant l’allée. Ces enfants ont l’air, se disait-elle, d’avoir été voués par le destin à quelque sé-vère entreprise qu’ils vont accomplir. Ils étaient encore assez

– 173 – jeunes pour se laisser docilement entraîner dans le sillage de leur père, mais la pâleur de leur regard donnait l’impression d’une souffrance silencieuse et en avance sur leurs années. Ils franchirent ainsi la limite de la pelouse et il semblait à Lily qu’elle était en train de regarder passer une procession animée par une commune impulsion qui faisait d’elle, en dépit de toutes les hésitations, de toutes les nonchalances, une petite troupe so-lidement unie et elle en ressentit un effet singulier. Mr. Ramsay, levant la main, la salua poliment, quoique d’une façon très dis-tante, au moment où ils passèrent devant elle.

Mais quel visage ! songea-t-elle, s’apercevant immédiate-ment que la sympathie qu’on ne lui avait pas demandé de té-moigner la gênait dans son besoin de s’exprimer. Qu’est-ce qui l’avait façonné ainsi ? Le fait, supposait-elle, d’avoir exercé pen-dant tant de soirs sa pensée – sur le problème de la réalité des tables de cuisine, ajouta-t-elle, se rappelant le symbole qu’Andrew lui avait donné pour fixer le vague de ses notions concernant l’objet des méditations de Mr. Ramsay. (Elle se rap-pela qu’Andrew avait été tué sur le coup par un éclat d’obus.) La table de cuisine était dans son austérité propre à une vision ; c’était quelque chose de nu, de dur, qui n’avait rien d’ornemental. Elle n’avait aucune couleur ; elle était tout arêtes et angles ; sa laideur n’admettait pas de compromis. Mais Mr. Ramsay gardait toujours ses yeux fixés sur elle, ne se lais-sait jamais distraire ni abuser, si bien que son visage s’était lui aussi usé, avait pris un aspect ascétique et participait de cette beauté nue qui impressionnait Lily si profondément. Puis elle se rappela (restée debout à l’endroit où il l’avait laissée, et son pin-ceau à la main) que des préoccupations d’un ordre moins noble avaient elles aussi marqué ce visage. Elle croyait qu’il avait dû avoir des doutes sur cette table ; qu’il avait dû se demander si elle était bien réelle, si elle valait le temps qu’il lui consacrait ; s’il était en somme capable de la trouver. Oui, elle sentait qu’il avait dû avoir des doutes, car autrement il aurait moins deman-dé aux autres. C’était de cela qu’ils parlaient le soir, tard, suppo-sait-elle ; et le lendemain Mrs. Ramsay avait l’air fatigué et Lily

– 174 – s’emportait contre lui sans raison, d’une façon absurde. Mais à présent il n’avait plus personne à qui parler de cette table, ni de ses souliers, ni de ses nœuds ; il ressemblait à un lion cherchant quelqu’un à dévorer et on percevait dans son visage cet élément de désespoir, d’excès dans l’émotion qui l’avait effrayée et l’avait fait ramener sa jupe contre elle. Puis avaient suivi, elle se le rappelait, et soudainement, cette reviviscence, ce jaillissement d’ardeur (lorsqu’elle l’avait complimenté sur ses chaussures), ce retour à la vie, ce renouveau de l’intérêt qu’il prenait aux choses ordinaires de l’existence ; et ce nouvel état d’esprit avait lui aus-si passé, s’était transformé (car son humeur changeait sans cesse et il n’en cachait rien), avait atteint cette dernière phase qui était nouvelle pour Lily et l’avait irritée au point qu’elle-même, elle le reconnaissait, en avait honte. Il lui avait semblé qu’il s’était dépouillé de toutes ses préoccupations, de toutes ses ambitions, de son espérance de sympathie et de son désir de louange, qu’il avait pénétré dans une région nouvelle et que, marchant ainsi à la tête de cette petite procession, engagé dans une conversation muette avec lui-même ou un autre, une sorte de curiosité l’entraînait au loin, au-delà de notre horizon. Oui, un visage extraordinaire. Le portail résonna.