Le mécaniquosmo

Maurice Limat · Chapitre 11 sur 22

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Le mécaniquosmo

Chapitre X

 

Klaëtrâ était en état de faire face à une attaque. Du moins en principe. La planète vagabonde avait connu un sérieux branle-bas de combat et si les cosmatelots, tous plus ou moins volnageants, s’étaient précipités à leurs postes, si les hôtesses s’étaient promptement métamorphosées en infirmières éventuelles, en auxiliaires des combattants, en agents de radio et de sidérotélé, ainsi qu’en membres du personnel de liaison et autres éléments indispensables lors d’un engagement, la majorité des services les plus délicats avaient été confiés (c’était un systèmes propre à Klaëtrâ) à des robots, dont on disposait en une équipe hautement perfectionnée. Des guerriers sans faiblesse et rarement susceptibles de lâcheté ou de trahison, sinon lors d’une défaillance mécanique.

Sous l’immense coupole, les membres du bizarre cercle dont Uzir et la belle Elmoaâ semblaient être les principaux représentants se trouvaient rassemblés. Et maintenant Bruno Coqdor siégeait parmi eux.

Dans un état d’esprit particulièrement douloureux.

Du moins n’en laissait-il rien voir. Impassible, revêtu comme tous de la longue et chaste tunique blanche qui laissait le corps parfaitement à l’aise (condition indispensable au bon état d’un médium en transe) le chevalier de la Terre, après plusieurs expériences, plusieurs de ces réunions où il s’était entraîné à s’incorporer aussi intimement que possible à ce club de la pensée unifiée, sinon unique, Coqdor était désormais des leurs. Comme eux, il devenait un adepte de cette quête du Mécaniquosmos dont la connaissance devait (croyaient-ils tous) leur assurer une sapience qui leur donnerait les plus sérieuses chances de réaliser cet empire fragmenté considéré comme le siège d’une société idéale. Coqdor pouvait conserver quelque scepticisme concernant de telles utopies. Il ne savait que trop combien l’humanité terrienne avait, depuis des millénaires, essuyé d’échecs en la recherche de pareille éthique.

Mais pour l’instant il importait surtout de faire corps (euphémisme puisqu’il s’agissait de psychisme) avec le cercle des voyants.

Il avait au moins acquis une certitude : tous et toutes étaient doués, tous et toutes, quelles que soient leurs planètes d’origine, possédaient à des degrés divers cette rare faculté. Et lui, s’étant sérieusement entraîné pendant ces derniers temps à un travail mental pénible, n’hésitait pas à se joindre au cercle.

Avec une intention bien précise : pénétrer dans cette sorte de sphère impondérable engendrée par cette trentaine de cerveaux hypervoltés, y plonger hardiment, s’y ébattre à l’aise et ce pour mieux tenter de l’orienter, de créer des courants susceptibles de provoquer certaines réactions encore connues de lui seul.

Des alliés, il en avait déjà. Il était de plus en plus en accord avec Elmoaâ. Il y avait longtemps qu’il avait appris à connaître les femmes à travers les mondes. La femme encore plus que les femmes. Et il avait, non sans quelque scrupule, repoussé provisoirement l’image chère d’Evdokia. Il se disait que son charme devait agir, que c’était pour la bonne cause. Attitude un peu casuiste, mais il n’avait pas le choix.

Déjà, il négligeait Lydia, à qui il devait (il ne fallait pas l’oublier) son départ, son évasion depuis l’I.S. 17 et sa présence à Klaëtrâ. Rejeter Evdokia…

— Si je faillis, je me confesserai, je lui dirai tout et… elle me pardonnera !

Cependant, tandis que les éléments musclés mettaient la planète vagabonde en disposition de combattre, Elmoaâ, Uzir, Coqdor, Pookim des Indes et Mme Fernande de Paris, et Wiî de la Licorne et Spz du Centaure, Ditaki-Ki du Sagittaire et Flu’ de Lupus, réunis et cherchant l’harmonie, devaient choisir la mise en place de Klaëtrâ et ce qu’on pouvait appeler la politique à établir pour s’opposer aux forces solariennes.

Car l’escadre signalée (par Elmoaâ et le miroir magique avant même les appareils de détection-radar) s’approchait dangereusement. Il était évident qu’on allait lancer des sommations et, faute de réponse, commencer une attaque en règle.

— « JE » suis « UN ». « JE » suis prêt… « JE » réfléchis…

Le cercle tout entier s’unit, parle d’une seule voix, s’hypnotise sur l’impérieuse nécessité de ne faire qu’un. Non un bloc, mais une entité absolue.

Coqdor souffre terriblement.

D’abord parce qu’il n’a pas encore une habitude assez grande de cette subtile plongée dans un flux mental qui, non seulement n’est pas le sien, mais encore dont les composantes sont si diversifiées. Ensuite il se jette dans ce « conglomérat » psychique avec l’évident souci, tout en hurlant avec les loups, de conserver sa personnalité intrinsèque et, plus encore, et c’est bien plus difficile, de tenter de faire dévier les décisions prises selon ses propres normes.

Car il a appris ce qui suit et qui est très important, au cours des séances d’entraînement auxquelles il a été convié : certains membres du club des cerveaux (comme il se complaît à appeler le cercle sous le zodiaque) tout en s’unissant aussi intimement que possible à leurs homologues, n’en gardent pas moins une certaine indépendance. Ce qui leur permet d’émettre des hypothèses, des suggestions, lesquelles suggestions font quelquefois leur chemin et s’infiltrent dans les pensées voisines.

Il peut y avoir des refus, des heurts, mais aussi l’harmonisation avec un cerveau qui a plus ou moins obscurément envisagé pareille solution, ou tout au moins qui l’admet avec faveur.

Coqdor a une tactique. Tout en disant avec entrain « JE » à l’origine de toutes les phrases prononcées en commun, ce qui unifie fortement l’ensemble, il cherche subtilement la pensée d’Elmoaâ. Chemin faisant, il a rencontré M me Fernande, une Franco-Terrienne, sa coplanétriote et sa compatriote. Il a salué le griot de Tombouctou, lancé un cordial effluve cérébral au mage Pookim. Et s’est incorporé fugacement à l’esprit de Ditaki-Ki du Sagittaire, étrange fille un peu masculine, mais qu’il devine sensuelle et passionnée, et à celui de Thra, un personnage ambigu, sans doute hermaphrodite, venu des mondes de la Baleine, avec lequel il sympathise au cours des repas et des séances de travail. Pour l’instant, il s’alignait très correctement sur la majorité. Il participait à cette ouverture de réflexion qui consistait en une sorte d’exposé, de mise en avant des diverses opinions, lesquelles se fondaient rapidement dans la pensée collective.

Mais, tout autant que dans un cerveau isolé où les images, les réminiscences, les fruits divers de la mémoire et de l’imagination s’entremêlent, dans ce que Coqdor considérait toujours avec une certaine ironie comme un club cérébral, il se trouvait tout naturellement des pensées différentes et fréquemment contradictoires. Il importait donc d’en venir au choix de l’opinion exprimée qui aboutissait sur la décision unanime.

Ce qui ne se faisait pas d’emblée et le chevalier de la Terre spéculait précisément sur ce fait. Docilement, s’assimilant adroitement aux médiums, il « parlait » avec eux, « pensait » ou faisant semblant avec eux, dissimulé autant que cela lui était possible derrière sa barrière, mentale que, jusque-là, nul n’avait paru jamais percer. Pas même Elmoaâ.

La Centaurienne, qui décidément éprouvait une grande sympathie pour le Terrien, et sans doute plus encore ainsi que le soupçonnait Lydia, pouvait se croire en harmonie avec lui. Il avait habilement laissé filtrer en lui la pensée de la jeune femme quand il l’avait sentie qui, justement, tentait de forcer le rempart mental. Chassant de lui-même tout ce qui pouvait laisser deviner ses véritables intentions, l’homme aux yeux verts avait paru s’abandonner à cette « entrée » d’Elmoaâ en son moi le plus secret. Alors qu’il continuait à se garder de tous les autres, il l’avait accueillie psychiquement, lui permettant de lire dans le déroulement de son film cérébral, ajoutant encore à l’astuce de donner l’impression d’une confiance totale non dénuée de délices.

Ainsi, même au sein des zélateurs du Mécaniquos-mos, Coqdor et Elmoaâ (cette dernière tout au moins au début, à son corps défendant) finissaient à certains moments par former une sorte de petit bloc à part et, s’ils unissaient leurs volontés, de parvenir à influencer fortement leurs partenaires.

Coqdor avait, dans la vie courante de Klaëtrâ, tout mis en œuvre pour qu’on le trouvât charmant, courtois, déjà fanatique de la quête du Mécaniquosmos.

Pendant que se déroulaient les prémices de la séance et que chacun projetait ses convictions intimes de façon à créer la sphère unique des mentaux, les événements se précipitaient autour de la planète vagabonde.

L’escadre se rapprochait dangereusement et, déjà, ce qu’il n’avait pas été sorcier de deviner, des messages parvenaient, mettant ceux de Klaëtrâ en accusation et les sommant de recevoir une délégation envoyée par l’Amirauté Terro-solaire.

Ce fait, d’ailleurs sans surprise, fut communiqué au cercle des voyants. Aussitôt, Coqdor put percevoir le flux et le reflux de ces cerveaux brusquement ébranlés, survoltés. Diverses hypothèses fulgurantes traversèrent la sphère communautaire. C’est alors qu’il sentit le danger.

Il était suggéré – et il sentait bien que la plupart des présents se rangeaient à cette idée – d’utiliser les miroirs paraboliques pour se débarrasser proprement de l’escadre. En effet, la captation et surtout un formidable moyen de condensation des radiations recréaient dans l’espace le procédé millénaire inventé par Archimède qui défit la flotte carthaginoise attaquant Syracuse en dirigeant sur les vaisseaux les rayons solaires à travers d’immenses cristaux formant loupes.

Mais ceux de Klaëtrâ étaient susceptibles de projeter sur les astronefs des radiations cent fois, mille fois plus puissantes que celles du vieux génie sicilien. Sur des navires venus de la Terre, montés par des Terriens, les frères humains du chevalier Coqdor.

Son cœur était atrocement serré à cette idée et il lui fallait toute sa force mentale, toute sa vigilance, pour ne pas laisser éclater son angoisse.

Alors il jongla. Il exécuta un véritable numéro de trapèze-pensée, faisant appel à toute la science héritée des psychologues de sa planète-patrie qui avaient enseigné à quelques initiés les formules permettant le strict contrôle du moi intérieur.

Il frôla au passage d’autres pensées terriennes d’origine sachant qu’automatiquement il y trouverait une sympathie certaine. Eux aussi, les médiums nés sur la Terre se hérisseraient à l’idée de perdre leurs coplanétriotes dans des vaisseaux spatiaux incendiés. Il fallait à tout prix éviter ce procédé atroce. Mais avant tout Coqdor comptait sur Elmoaâ.

Elle reçut le message de Coqdor, un message renforcé de l’apport mental de Mme Fernande, de Sambo, de Pookim, de Maria del Carmen de Felicidad et de trois autres terriens, dont un très sérieux médium originaire de Chine et héritier de la science des mandarins.

Et ce flot arriva à Elmoaâ. Coqdor en étant le principal mentor, elle l’accueillit avec bienveillance et fut sans doute frappée par la sagesse du raisonnement, parfaitement simpliste en soi.

Coqdor et les Terriens, ainsi ligués, agissant apparemment en sympathie totale avec leurs compagnons des divers mondes, faisaient ressortir qu’il eût été dangereux d’ouvrir les hostilités. Certes, on savait que les dégâts occasionnés par les pluies de météores et aussi le refroidissement constaté par la suite et qui était provoqué par le détournement solaire, avaient pu irriter les Terriens. Mais, si on se déclarait ouvertement ennemis, si on détruisait la flotte (ce qui n’était tout de même pas prouvé) on risquait le pire.

Le mieux n’était-il pas, tout bonnement, de s’échapper, de se dérober, de refuser le combat quitte à reprendre le dialogue un peu plus tard et dans de meilleures conditions ?

S’enfuir ? Cela peut passer pour une lâcheté. Mais il fallait préserver l’avenir et Klaëtrâ, en fait, ne parviendrait jamais à établir son empire fragmenté sur les petites planètes si elle était en conflit permanent avec les grandes.

Et le moyen était des plus simples. Klaëtrâ était organisée pour l’utiliser : la plongée sub-spatiale.

Coqdor put respirer un instant après. Il « sentait » très nettement que son idée était adoptée à peu près par tous. Elmoaâ l’avait certainement trouvée géniale dans sa simplicité. Uzir approuvait et les autres suivaient.

L’escadre fonçait sur Klaëtrâ. Déjà, les premiers coups de semonce, jets fulgurants, rayons laser, bombes thermiques, radiations infra-mauve, sillonnaient l’espace autour de la planète vagabonde, sans viser directement, mais comme procédé d’intimidation.

Lydia Vermel, comme tous à bord, entendit les consignes divulguées par les interphones :

— Préparez-vous… Amarrez-vous à vos postes ou sur vos couchettes. Nous allons plonger dans le subespace !

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