Le mécaniquosmo

Maurice Limat · Chapitre 2 sur 22

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Le mécaniquosmo

Chapitre Premier

Le nez en l’air. Ils étaient tous le nez en l’air. Une population entière dans cette position. On pouvait dire que cela n’était pas surprenant. Une étoile visible en plein jour, ce n’est pas absolument chose courante et depuis que le firmament de la planète Terre présentait un pareil phénomène, tout le monde s’y intéressait.

D’autant que les renseignements concernant cet astre insolite (non pas d’ailleurs une véritable étoile mais tout bonnement une planète ou un corps analogue) présentaient certain caractère inquiétant.

Il y avait quelques jours que l’astre en question avait fait son apparition.

Les astronomes avaient tout d’abord cru au passage d’un météore, du moins un météore de belle taille. Mais son comportement les avait intrigués. Tout d’abord sa vitesse paraissait non pas constante mais présentait des changements de fréquence, d’autre part, ce qui les avait bien plus déroutés encore, la trajectoire dudit corps céleste était des plus fantaisistes.

Alors ? Il ne s’agissait évidemment pas d’une comète puisque ces soleils errants sont signalés depuis des siècles et des siècles et manquent rarement les rendez-vous millénaires. Ni aucun autre corps cosmique naturel. Force était donc d’imaginer quelque formidable élément artificiel. Un astronef ? Il eût été de dimensions encore inconnues à travers les galaxies depuis que les relations interstellaires étaient devenues monnaie courante. Bref, les scientifiques y perdaient leur latin et les autorités terriennes avaient jugé opportun d’envoyer un de leurs vaisseaux spatiaux à la rencontre de ce visiteur apparemment anormal.

Depuis, les messages adressés par le navire de mission n’avaient guère permis d’avancer. C’était incontestablement une petite planète. Mais une planète qui se déplaçait dans l’espace à la façon d’un astronef, d’un engin piloté, évoluant selon les directives d’une main évidemment humaine. L’approcher ? Cela s’était avéré impossible. Un champ de force, phénomène bien connu, avait sérieusement freiné l’avance du vaisseau terrien. Le commandant, soucieux de remplir sa mission, ne recevant aucune réponse à ses demandes-radio, avait tenté de forcer ce blocus. Mal lui en avait pris et il avait été littéralement bombardé, non par des projectiles sortis de quelque arsenal, ni assailli par les jets thermiques, les hyperlasars et autres rayons infra-mauve qui étaient la base des tirs d’artillerie spatiale mais simplement par une sorte de passage de météorites qui avaient si bien criblé son navire que, constatant quelques sérieuses avaries, il avait jugé bon de battre en retraite.

En haut lieu, après le piteux retour sur Terre du vaisseau de mission, on discutait, on s’interrogeait et on envisageait l’envoi d’une flotte de ligne.

Entre-temps, l’affaire avait fait quelque bruit et le grand public s’était ému. D’autant que, à présent, l’astre inconnu s’était sérieusement rapproché de la troisième planète du système et devenait visible à l’œil nu, non seulement avec la tombée de la nuit, mais même en plein jour.

Naturellement, les bruits les plus divers couraient et on redoutait les effets de quelque panique, ce qui eût été désastreux pour tout le monde. Mais la radio et la télé officielles diffusaient des communiqués rassurants, affirmant tantôt que le phénomène ne présentait aucun danger imminent, tantôt que les forces spatiales auraient tôt fait de mettre tout agresseur à la raison en cas de tentative belliqueuse.

Ce qui ne convainquait personne et le climat de confiance se détériorait.

D’autant qu’un nouveau fait était observé et qu’on pouvait se demander si quelque lien existait entre ce qu’on constatait et l’apparition de ce soleil inopportun : la température générale baissait. Comme si, disaient certains, la chaleur de l’astre central avait subi localement une carence de fréquence. D’ailleurs, il fallait également le reconnaître, la lumière n’était plus non plus ce qu’elle aurait dû être, du moins dans une zone limitée de l’hémisphère boréal, en cette période estivale.

De là à conclure que le planétoïde mystérieux était le coupable et déviait les rayons solaires, il n’y avait qu’un pas qui avait été promptement franchi. L’alarme éclata au moment où Bruno Coqdor et Robin Muscat sortaient du Palais du Praesidium Suprême, siège du gouvernement planétaire.

Ils y avaient été reçus par le Secrétaire Général de cette formidable fédération laquelle, tant bien que mal, assurait un certain équilibre entre les nations, apaisant les susceptibilités chauvines et réprimant les tentatives anarchiques et séparatistes.

S’il y avait été question de l’affaire de la mystérieuse planète vagabonde, c’était avant tout un problème purement planétaire qui avait provoqué la convocation du Secrétaire Général. Coqdor, officier cosmonaute psychologue, ayant le rare grade de chevalier de la Terre, et Muscat, commissaire de la police interplanétaire (Interpol-Interplan) avaient paru compétents pour résoudre un curieux problème qui intriguait les autorités depuis un certain moment.

Il s’agissait d’une affaire de rapt. Depuis la fin du XX e siècle où ce genre crapuleux s’était avéré une industrie particulièrement rentable eu égard à ses rapports financiers et surtout à la mansuétude de la justice envers les criminels dans leur ensemble, on n’avait plus guère constaté de semblables forfaits, l’unité planétaire ayant sérieusement revu le fonctionnement police-justice.

Or, depuis peu, plusieurs enlèvements avaient été signalés. Depuis New Delhi où l’illustre fakir Pookim avait été kidnappé au cours d’une séance publique, jusqu’à Tombouctou où la victime était le célèbre griot Sambo, en passant par la disparition à Paris de Mme Fernande que consultaient plus ou moins en cachette les plus grands politiciens, et Buenos Aires où accouraient milliardaires, sommités médicales et représentants de la Fédération des Athées pour recevoir les lumières de la señorita Maria del Carmen de Felicidad désormais volatilisée, tous les voyants, sorciers, mages, initiés ou soi-disant tels faisant plus ou moins commerce de médiumnité sur la Terre pouvaient s’estimer en péril.

En général, ces extralucides, c’est bien connu, perspicaces pour leur prochain, se sentent désarmés devant la recherche de leur propre destin. Et tous pouvaient trembler devant cette vague de disparitions. Aucune demande de rançon n’était parvenue à quiconque. On les enlevait dans un but indéterminé, voilà tout. Aucun indice, aucune trace. Rien.

Coqdor et Muscat, lesquels avaient bourlingué, souvent de compagnie, jusqu’aux confins galactiques, se voyaient donc invités à donner leur avis sur un tel sujet. D’autant que si Muscat, en tant que « flic des étoiles » ainsi que l’appelait Coqdor lui-même, présentait certaines qualités, sinon médiumniques du moins relevant de la subtilité et du courage, le chevalier de la Terre, lui, offrait une réputation de voyant-télépathe qui n’avait rien de factice. Ils avaient donc écouté les doléances du Secrétaire Général, assuré ce haut personnage de leur dévouement, et reçu carte blanche en ce qui concernait l’enquête à effectuer.

Une enquête qui devait atteindre au moins l’envergure planétaire, sinon, comme le pensait Muscat, interplanétaire.

Ils gagnaient l’électrauto de Robin Muscat quand toutes les sirènes se mirent à rugir dans l’immense mégapole de Paris-sur-Terre, laquelle, reconstruite après la Troisième Guerre Mondiale, avait pris des proportions démentielles.

Les deux amis passaient à travers une foule qui, nous l’avons dit, levait fréquemment le nez vers ce point lumineux qui apparaissait comme un petit soleil et qui était l’astre énigmatique contre lequel on envisageait d’expédier une escadre afin d’en savoir un peu plus long.

Un flottement bien légitime se produisait dans le public. Il y avait toujours beaucoup de monde sur l’esplanade s’étendant face au Palais Gouvernemental, situé sur les hauteurs de Chaillot. Et, subitement, c’était la débandade, chacun courant vers un abri, réel ou illusoire.

Instinctivement, Muscat et Coqdor se hâtèrent vers le parking. Au moment où ils allaient rejoindre l’électrauto, les premières pierres commencèrent à tomber.

Et pas n’importe quelles pierres !

Si certaines n’étaient que de vulgaires cailloux, d’autres, beaucoup plus volumineuses, provoquaient de vigoureux et désastreux impacts. Une électrauto fut proprement écrasée devant les deux hommes. Un peu plus loin, le dallage de l’esplanade éclata littéralement sous la pénétration d’une masse qu’on pouvait estimer puissante et qui creusa un véritable petit cratère. Ce n’était certes pas la première fois que Coqdor et Muscat se trouvaient soumis à un tir, quel qu’il soit. Au cours de leurs randonnées, sur Terre et ailleurs, ils avaient essuyé maint coup de feu ou d’arme thermique, sans compter les divers moyens que la race humanoïde a inventés d’un monde en l’autre pour massacrer son prochain.

Une balle qui siffle ne fait pas peur, son intervention étant trop rapide et trop brève. Un obus qui arrive est déjà plus inquiétant : on l’entend.

Mais le pire de tous, pour celui qui est pris en tant que cible, c’est le tir lent, par exemple d’un projectile de mortier, dont la montée, la courbure de la trajectoire, la descente enfin, bien que ne durant que quelques secondes, paraissent un siècle à qui se trouve dans la zone visée.

Or c’était à peu près ce qui se passait pour les habitants de la planète Terre et particulièrement ceux de la grande cité. Non seulement ils entendaient de sinistres sifflements mais ils voyaient arriver les pierres. Car cette pluie fantastique était d’autant plus visible que ses éléments paraissaient tous incandescents. On distinguait de multiples points rougeoyants piquer depuis le firmament, s’enflammant au contact de l’atmosphère et arrivant comme des démons. En fait ces pierres brûlantes, selon leurs dimensions très variables, commettaient des dégâts divers. Les plus grosses de ces pierres frappaient parfois les monuments. Des coupoles éclataient, des pans de murs s’effondraient, d’autres étaient littéralement éventrés, comme le sol en plus d’un endroit.

Et les blessés, les morts, commençaient à s’accumuler.

Les sirènes hurlaient désespérément. Des équipes de secours s’activaient déjà, mais avaient les plus grandes peines à circuler sous la pluie de cailloux en feu. Des avions avaient été lancés et cherchaient le coupable, le centre, nécessairement situé en plein ciel d’où émanait ce désastre.

Partout c’était une fuite éperdue. Des incendies commençaient à s’allumer, d’autres maisons croulaient encore. La surface de la Seine était criblée par les projectiles rougis qui s’engloutissaient en sifflant et en dégageant des nuages de vapeurs. La ville entière était dans la terreur.

À toute vitesse, l’électrauto conduite par Robin Muscat filait à travers la cité. Le commissaire voulait au plus vite joindre son foyer, sa femme, son fils. Et Coqdor était auprès de lui, crispé, visage tendu. Il pensait qu’à cette heure, justement, Evdokia sa compagne se trouvait chez les Muscat.

Ils franchirent en trombe les quelques kilomètres les séparant de la petite villa des environs de Versailles où était installé le commissaire. Mais chemin faisant, en dépit d’un parasitage certain et de l’incessante pluie de pierres qui semblait frapper toute la région parisienne, Robin Muscat avait branché son visowalk de bord. Un appareil de télé personnelle permettant le duplex avec un homologue, en la circonstance celui aménagé chez lui.

Au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient, les deux hommes pouvaient constater que le bombardement se poursuivait. Du simple caillou au véritable roc enflammé, cela ne cessait de tomber, au petit bonheur semblait-il, provoquant sans cesse des dégâts, multipliant les victimes. Le visowalk leur avait permis de capter certaines émissions officielles. On déclenchait un dispositif de combat et, assurait-on en haut lieu, l’escadre envoyée à la recherche des coupables (avions ? astronefs ? aéronefs de type inédit ?) ne tarderait pas à en finir avec eux. Ce qui demeurait parfaitement illusoire et les deux vieux routiers des étoiles ne faisaient guère confiance à de telles rodomontades, propres à n’importe quel gouvernement en période critique.

De quoi s’agissait-il ? Ils auraient été bien en peine de le dire. Cela ne correspondait à rien qu’ils aient jamais connu au cours de leurs enquêtes.

Cependant, délaissant radio et télé, Robin Muscat essayait maintenant d’entrer en relation avec son épouse.

La situation brouillait les émissions et il eut toutes les peines du monde à obtenir un contact correct. Il eût semblé que la pluie de pierres enflammées créait de redoutables interférences et perturbait les ondes.

Enfin, après mainte difficulté, ils purent voir, par le petit écran placé sur le tableau de bord, un visage qui était celui de Corinne Muscat.

Corinne, telle que Muscat l’avait connue au cours d’une folle aventure à l’astroport d’Ywnn, une planète satellite de l’étoile Bellatrix. Corinne aux beaux cheveux châtains et au regard franc de ses yeux clairs. Corinne

toujours aussi mince, svelte, que plusieurs années auparavant (2).

Mais une Corinne qui, visiblement, était bouleversée. Une jeune femme qui serrait contre elle un garçonnet, avec cette passion farouche des mères qui croient leur progéniture en péril.

Malgré la très mauvaise qualité de l’image, on distinguait, juste derrière elle, une autre femme, de même âge ou à peu près. Blonde et plus en chair. Evdokia, la belle Grecque, la compagne de Coqdor.

Robin cria, et les ondes portaient sa voix jusqu’à Corinne :

— N’aie pas peur ! J’arrive avec Bruno… Nous allons…

— Ah ! Robin !… Robin !… C’est affreux !

— Cette pluie de pierres ! Oui, je sais… mais cela ne peux durer… Et je te prie de croire…

— Non ! Robin !… Il y a autre chose !

— Mais quoi ? Parle donc !

Ils voyaient tous deux que Corinne hoquetait, que les paroles avaient peine à s’échapper de ses mâchoires crispées :

— Robin… On a tenté d’enlever Grégory !

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